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FLEURS ET FEMMES D’HELLEU

Le jeune et brillant comte de Castellane, vers lequel sont anxieusement dirigés bien deç regards pleins de rêves artistes à réaliser, serat-il le Mécène promis ; un collectionneur, non content de meubler des galeries reconstituées, selon d’antiques plans, d’authentiques mobiliers issus de la légitime union du Boulle fenielle avec le Boulle mâle ; mais un Aladin compliqué de Louis, une baguette et un sceptre, la Féerie et l’Histoire ? — Et, puisqu’on nous parle de Trianon, à propos de l’étage de marbre rose que Paris voit s’édifier en une nuit, comme le palais du conte oriental — un vers célèbre méritera-t-il de courir sur son sarancolin :

Un regard de Lcmis enfantait des Corneilles ?

L’éternelle et palpitante question se pose à cette occasion, avec une éloquence, cette lois, embellie d’espérance en la jeunesse et la fan-

taisie. Nos amateurs cl’art persisteront-ils à demeurer des amoureux de bric-à-brac, dénués de la géniale autorité, et de la préventive indépendance d’un Goncourt devançant la mode, la créant, de par sa richissime collection de dessins, amassée avec des sous, rien qu’à garder ou racheter des papiers d’emballage, des enveloppes de paquets — (Veuillot l’aurait dit ainsi) — « autour d’un ressemelage » ?

Certes, d’importantes leçons nous sont venues de cette vente, qui ne méritera pas seulement l’épithète d’ « interminable ». Le billet de mille froissé autour de cette épreuve de la Bouquetière , de Boucher, en marge de laquelle se lisait encore, au crayon, le prix que l’avait vendue, aux deux frè res, le père même de l’expert Danlos : trois livres dix sols, devra, s’il est bien compris, persuader aux acheteurs, qui ont un autre souci que de se montrer riches, que c’en est fait de ces antiques achats, enlaidis de gros prix, et qu’il faut désormais laisser aux maniaques et aux musées.

Il est encore de nobles, et plus récents objets méconnus, qu’il siérait de grouper glorieusement, et modestement, ainsi que l’ont fait les Goncourt, pour la première et la plus importante partie de leur collection. C’est ceux-là qu’il est spirituel de rechercher; et, puisque la mode est aux reconstitutions, c’est le « suranné » qu’il faudrait reconstituer, pour ne pas retarder sur les trouvailles.

Le Berlin d’Ingres était, il y a quelques se-

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mailles encore, à la portée d’inintelligentes collections, qui n’en ont pas voulu; et qui se seraient pourtant haussées, en l’acquérant, à une noblesse historique.

Mais de plus sensibles conseils se devraient imprimer dans les cerveaux, sous le martel de ces enchères ; et cette réflexion que M atteau n’a pas toujours été mort, et qu’il s’est parfois rencontré des amateurs éclairés pour faire exécuter, par des vivants, des décorations et des objets d’art d’autant plus discutés à leurs débuts, que l’avenir leur doit être plus clément ou plus fervent, et qui deviendront des chefs-d’œuvre. Car c est une haute dignité, considérer les choses actuelles avec le regard renseigné dont les contempleront , dans l’avenir, ceux qui les comprendront enfin!

Un ardent désir de se signaler en ce sens me semblerait une noble et charmante descente du Saint-Esprit sur une tète fortunée; et l’on ne cesse de l’espérer, même après tant d’espoirs avortés, d’exaltations follettes, de consécrations falotes et de formidables oublis.

Des erreurs, des écoles, comportent, en cette voie, plus de dignité, que de timides réussites sur des chemins parcourus ; et j’aime mieux certains essais violents et saugrenus du pauvre rêveur de Bavière, qu’une récidive de Salon- Soleil ou de boudoir rococo, que ce Louis-là sut du moins rater tous !

Oui, je veux réjouir les yeux d’une extase jeune et d’un nouvel appétit, au début d’un repas, à l’aurore d’une fête ; j’exige de m’enivrer réelle-

ment, fictivement, en de modernes vases murrliins ; je veux un surtout de table qui associe des cristaux d'Emile Gallé, le verrier fée, à des émaux du bijoutier magicien : René Lalique. Je veux que le festin qu’il ornemente soit servi sous des coupoles peuplées de muses de Stcvens et de Wliistler, de femmes-fleurs par Boldini et par Besnard, entre des lambris qui se creusent sur des Versailles exquis d’Helleu et de Lobre, et des frises où l’on prenne pour des bouquets de roses de gentils cupidos de Willette.

J’y pensais, hier, comme depuis quinze ans, devant ces Versailles merveilleux, exposés au Cbamp-de-Mars par notre subtil ami Paul Helleu, en faveur de qui l’on pourrait bien — en veine d’anciennes citations — transposer ce vers :

Peintre, cesse de vaincre ou je cesse d'écrire !

Car, entre, à vrai dire, de flatteurs succès, il faut pourtant la cécité même de ceux qui l’admirent, et le font œuvrer, pour n’avoir pas encore entendu les mélodiques accords qu’un tel peintre musicien pourrait faire rendre aux heureuses parois qui lui seraient confiées.

C’est avec plaisir, et peine, que je l’ai appris; un amateur intelligent vient d’acquérir un de ces trois panneaux automnaux. Ce ne sera qu’un doux et triste tableau, dans une collection, sans nul doute délicatement élaborée. Mais le bel et

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mélancolique boudoir de l’Automne, aux tentures en quinze-seize bleu pale, dont c’était là les dessus de porte nés, et que l’artiste eût complété des fresques exquises, et impatientes, desquelles ses pinceaux sont remplis, le voilà veuf d’une de ses tapisseries dorées ! Tous les brocarts de l’arrièresaison, pittoresquement décrits par la Sévigné, Helleu les a souvent peints dans ses toiles enchantées. Octobre y pleure des larmes d’or sur des Olympiens désolés ; et ce sont des automnes plus anciens, dont s’attardent les reflets, sur les groupes de ce bassin, où des feuillages jaunis se sont défilés, comme les grains de chapelet d’un abbé musqué, les perles mortes d’un collier de favorite.

Mais combien d’autres chambres, en des styles divers, et différemment élus, se sont offertes aussi vainement, sous le pinceau d’Helleu, au millionnaire inéclairé ou inattentif, à l’affût d’un , Hubert Robert retouché, ou d’un Canaletti apocryphe !

J’ai vu de quoi tendre toute une Salle des Fraîcheurs, sous des panneaux de mer, glauques et azurés, où claquent, et se diaprent, les drapeaux des yachts, où des jetées se fleurissent harmonieusement de toilettes ombellifères.

De plus suaves rayons ont couru sur la palette de notre peintre.

Il les faudrait décrire longuement. Siles navires lui furent chers, il aima non moins les nefs de notre salut, les frais vaisseaux, pleins de reflets et d’encens, des cathédrales pensives. Les taches

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arc-en-ciélées, que le soleil fait se mouvoir au longclés murs, et courir sur les tombeaux, en jouant à travers les verrières, le peintre a su fixer leurs insaisissables tons d’altliœas satinés et lisses. Mais, agonies, d’automne, Ilots soleilleux, mausolées où le jour expire, ne saurait-on vous peindre cpie de tons de fleurs, que de teints d’enfants et de femmes ?

Femmes-fleurs, fleurs-enfants, ce sont les vrais modèles d’Helleu, rare maître des élégances ; ses pastels de la comtesse Greffulhe seront des émerveillements de l’avenir, et ses bleus hortensias sont pleins de rêves. — Concourt l’a dit dans la délicate préface, dont, à ma recpiête, un peu, — j’ose le rappeler, — il ornementa, en i8p5, un catalogue de ces eaux-fortes d’Helleu, aujourd’hui célèbres, et dopt une importante collection, en très belles épreuves, fut le joyau d’une suprême vacation de la vente d’Auteuil ! « Je ne sais pas un autre mot pour les baptiser, ces pointes-sèches que de les appeler les instantanés de la grâce de la femme. »

Qu’ajouter à cela, si ce n’est qu’il y faudrait moins — et plus encore ? — ■ A savoir, après la décorative consécration de cette préface d’un Concourt, et l’estime ancienne des critiques perspicaces, et des amis compréhensifs, il y faudrait, dis-je, comme aux Mille et une Nuits , l’apparition imminente d’un palais d’Aladin, mais aux murs blancs et nus, et qui s’en retourneraient délicieusement revêtus, par Helleu, avec toutes les nuances des eieux et des eaux, et de la

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mort du soleil dans les vitraux, et de l’agonie des étés dans les automnes...

Ces lignes, dont notre défunt ami Itodenbach goûtait le finale, je suis heureux, d’en reprendre, avec moins de sécheresse, la graphique pointesèche, naguère ébauchée, par moi, et publiée, d’après Paul-César Helleu, dessinateur, peintre, pastelliste, pointe-séel liste.

Longtemps confiné, par la manie de catégories où le public se complaît, dans la troisième de ces appellations, je soupçonne Helleu de lui garder rancune; tout comme Balzac s’irritait de s’entendre appeler : U Auteur d'Eugénie Grandet , au détriment de tant d’autres œuvres. Aussi semble-t-il que le pastelliste qui, dans cette branche de son travail, avait, à sa façon, comme Hugo l’écrivait de Baudelaire, « inventé un frisson nouveau » — préfère momentanément aux délicates irisations de l’art de Vivien, de Latour, de Perronneau, de La ltosalba et de Liotard, le rouge et le noir des crayons de Wattean; et, mieux encore, les savantes égratignnres du diamant sur le cuivre. Je regrette, pour ma part, et quel que soit mon goût pour ces gravures, leur substitution, désormais presque intégrale, dans l’œuvre d’Helleu, à ces grands pastels qu’il produisait en nombre, il y a tantôt dix ans, dans le même temps que Forain exposait le beau portrait — qui surprend dans son

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œuvre, et qu’il a peint, de grandeur nature, d’après mademoiselle Bob Walter, en costume dix-huitième siècle d’un pâle bleu Wedgwo'od, et sous un chapeau de bergère. C’était aussi le temps où le maître Boldini, jusque-là lui-même plus exclusivement voué à ses tableaux de genre, se prit à en amplifier les personnages menus, et déguisés à l’Empire — jusqu’aux proportions de ces grandes figures si verveusement parisiennes. Les Parisiennes d’Helleu se caractérisaient, et le désignèrent, dès le début, par un raffinement distingué et inimitable. Pour la toilette, de préférence toujours sobre ou sombre, aux tons tendres ou discrets, on eût dit des Anglaises habillées rue de la Paix, ou des Françaises vêtues à Londres. Une sorte d’aj ustement élégant, sans rien de voyant ou de vif, fait de toute rare jeune femme qui eut le goût de s’en décorer, un modèle inné pour Helleu, dans un salon ou sur une promenade. Je regardais hier son tout dernier modèle : une jeune dame américaine, pensivement jolie, mince, grande et gracieuse. Certes, des affinités électives du goût choisi, de ce que j’appellerai du tact dans la mise, avaient fait se rencontrer le sujet et le peintre. Jamais le second n’eût pu indiquer au premier une si exacte réalisation de l’atour sans clinquant ; jamais l’autre n’eût su revêtir sans personnelle prédilection, une parure si adéquate. Un costume de demideuil, mêlé de crêpe de chine noir et de pékin noir et blanc, aux raies inégales, oû des boutons de cristal taillé faisaient s’égoutter comme des

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