‹ Professionnelles beautésChapitre 13 sur 23 · FLEURS ET FEMMES D IIELLEU · texte numérisé non relu

FLEURS ET FEMMES D IIELLEU

briolettes. Un chapeau d’une sparterie d’un noir mat, non trop volumineux ni cabossé, mais d’une courbe agréable. Le noir sied aux modèles d’Helleu. Un de ses grands, et des plus séduisants pastels, dont je me souviens bien, et qui m’appartient un peu, représente une jeune femme en noir, décolletée. Elle tient à la main un éventail argenté, qui se déplisse comme un papillon au clair de lune. J’insiste sur cette comparaison, et sur ce détail, en apparence léger, significatif chez ce peintre délicat, de quelques-unes de ses tendresses artistes.

Vibrant émule des Outamaro et des Okousaï, Helleu ébauchait un jour, pour moi, un projet de Kakémono, d’après une vitrine de ces fleurs ailées. Mais que n’a-t-il vu la prodigieuse collection de ces insectes, récoltée sur d’exotiques calices (dont ils avaient hérité les coloris), par un chasseur de chimères !

Déparia munificence d’une femme de goût, que j’eus le bonheur de seconder, elle chatoie aujourd’hui dans un musée d’ Art décoratif étranger, cette pinacothèque aligère et florifère. Elle enseigne à de jeunes ornemanistes studieux, (que Chavannes eut aimé représenter, en ces audacieuses copies du chef-d’œuvre de la Création) à tirer comme l’a fait Lafarge, l’ingénieux rénovateur du vitrail — de la vivante et mouvante verrière qu’offre au regard le vol du Danaïs Tytia , papillon de l’Amérique du Nord, la rayonnante mise-en-plomb de vitraux ineffables. Les chinages du Teino palpns Impérialis, papillon Hindou, les

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formeront à zébrer de frissons soyeux, de féminines écharpes. Et n’est-ce pas avec un religieux émerveillement qu’ils apprendront à vénérer en tel autre papillon indien, le modèle initial du textile-type, du parangon omnicolore et harmonieux de tous les tissus, du châle de cachemire ?

J’imagine que le numéro 5o6 de la collection, le Pyrameïs Atalanta, papillon américain, dans lequel je ne sais quelle patiente loupe réussit à dénombrer quatre-vingt-sept couleurs, ne fut pas non plus étranger à la composition du schall de Madame Firmiani et de la Cousine Bette. Mais quelle autre plus magicienne loupe saurait parfiler, dans l’aile du Protée des êtres, l’infinie multiplication de ses caprices et de ses rôles ? J’en aimerais catégoriser les inépuisables similitudes. Je préfère les présenter, au cours, en apparence incohérent, d’une notation à vol d’insecte. Elles sont disparates et inépuisables. Une tête de mort, une carte géographique, et le bariolage tape-à-l’œil d’un accoutrement de pitre. Des lunules d’or, ici ; et là, des lunules argentées. Le rouge et le noir d’un Mépliisto ; le rouge et le noir d’un vase étrusque. La tache vermillon d’un bouchon de ligne, ou de ce haillon rouge dont Corot aime à piqueter le vert gris d’un brumeux paysage. La fervidité dii feu, la transparence de l’aquarelle . Le blanc et le bleu d’un autel virginal ; la pluie d’or de la Danaë mythologique. D’élégants rappels de toilettes ; d’indéplissables plissés, une robe d’été en jaconat,

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des costumes de yachting ; une fiancée, un jour de contrat ; un demi-deuil de veuve consolée. — Le bois : les entre-croisements de la marqueterie, les perforations du liège. Des métaux : un Cuivre automnal, des damasquinés, des niellures. Les gemmes : des œils de chat, des chrysoprases, des opales. Le ciel : un couchant vénitien, un firmament scintillant d’étoiles.

Et tous les phénomènes de déguisement, dont plusieurs sont des procédés de protection, réellement accordés au préciosissime papillon, moins par surcroît, que par garantie. En voici un, tout vêtu de vert, antenné de deux panaches géants, et qui fait s’envoler comme une grenouille emplumée.

Un autre, qu’il faudrait nommer : papillon- Edelweiss, le missionnaire des névés, maternellement armé par la nature, et orné, pour y récolter de frigides pollens, sous sa robe d’un blanc-gris, toute fourrée d’un duvet candide. — Celui-ci semble découpé dans ce tulle végétal en lequel le yer à soie transforme la feuille du mûrier, et que les Chinois décorent de peintures ; celui-là, pour décevoir son ennemi, devient, rien qu’à se refermer, une feuille morte, à s y méprendre. De plus rares, se refermant à leur tour, se transforment, figurativement, en serpent, ou en hibou, pour terrifier l’adversaire. Un petit bruit d’ongles est, à tel sujet, le moyen de défense singulier dont la providence lui fit un chassemouches. Mais les mieux gardés ne sont-ils pas ces deux-ci, dont le goût est si doux, qu’il leur

faut ces deux sosies amers pour assurer la conservation de leur trop suave espèce ?

Qu’on s’étonne, après de tels prodiges, que Baudry, dont les dernières peintures n’en témoignent que trop, n'ait pas voulu donner un coup de pinceau, sans l’assortir a unpapillon piqué au châssis de sa toile ; que le papillotant décorateur Cliéret, use, dit-on, du même artifice pour communiquer à ses affiches, tant l’irradiation du coloris que les attitudes voltigeantes ; qu’Helleu, enfin, ait tenté l’impossible kakémono dont je parlais au début de cette incidente.

Cette aile de papillon qu’est l’éventail, nous la retrouvons aux mains gantées d’une autre jeune femme en noir, décolletée en cœur, et qui, la première, au Salon des Pastellistes, fixa la faveur du public et l’attention de la critique. Une tiède atmosphère du soir, rosie à travers l’abat-jour, par une lampe discrètement allumée, quelques fleurs, et cette autre aile, d’ange, celle-là, qu’est une harpe, debout et silencieuse, tout, jusqu’au format insolitement carré de cette jolie toile, retenait le regard, et n’a cessé de le charmer aux expositions ultérieures, où son retour lui permet de venir, selon l’expression de Vigny, éprouver victorieusement la durée de l’opinion et de la mode. De la même époque est un portrait pareillement au pastel, d’ajirès Mlle de Béchevet, une main sur la hanche, avec un joli rappel de rousseur entre le gant de peau, et la chevelure fauve. Je citerai encore un pastel de proportions plus restreintes, qui fait partie de la collection

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de Mrs. Moore. C’est le portrait d’une jeune fdle de quinze ans, lady Mary Montagu, fille de la duchesse de Manchester. Mondaine Iphigénie, au seyant chapeau noir, relevé d’une plume; gantée de blanc, en sa tunique blanche, retenue par des rubans de satin noués; gracieux et grave visage en proie aux atteintes d’un mal qui fauchait ce modèle en fleurs, peu de mois après les rapides séances qui nous en lèguent le candide souvenir. Voici le portrait de la baronne Deslandes, moulée en une robe d’un crêpe de ce rose saumon, qui fut cher au Second Empire. Les yeux alanguis, la bouche tendrement attristée, le buste infléchi, les bras au geste évasé comme des ailes alourdies de pluie ; prêtresse d’un culte inconnu, semi-agenouillée au-devant d’une divinité invisible.

Un mystérieux pastel est encore la propriété du docteur Pozzi, véritable leçon de choses , chez ce savant thérapeute. Une jeune femme, une accouchée, une opérée, peut-être, béatement convalescente en une crépusculaire clarté d’alcôve, s’amuse à effleurer d’une fleur un miroir dont le cadre d’argent, miroir lui-même, reflète, non moins que la glace, les turquoises de rayons épars, de foyers distants, d’horizons invisibles. Et cette fleur, par une harmonie de coloris, une loi de sentiments, se trouve être un souci, qui met comme une blessure dans tout ce linge bleuté, et dont l’orangé, entre les céreuses mains, répète, avec plus de

vivacité, la nuance des cheveux noués au-dessus du visage de cire.

Un souci promené sur un miroir Par des mains hésitantes de malade;

Pâles doigts d’une cire où l’on croit voir S’effeuiller le souci d’un jour maussade.

Un miroir où du bleu s’est reflété,

Sans qu’on sache, après tout, ce qui l’azure ;

Et, le tout, moins fini que complété Par un front où s’endort une blessure.

Une tête aux cheveux d’ambre roussi,

Au bleuté du limon mêlé par vagues,

Comme un autre abandon d’humain souci Sur l’azur du miroir des rêves vagues.

Le cher modèle aux cheveux couleur de souci, nous le retrouvons, en cette autre grande toile, assorti, cette fois, non à une fleur, mais à la fourrure dorée d’un somptueux épagneul, étendu à son côté: elle, allongée à la fois et accoudée au milieu d’un gazon, ou d’un tapis, éploie autour de soi, ainsi que le plumage d’un paon, les plis de sa robe, d’un écossais vert et bleu. Et l’acajou massif du cadre, choisi par Helleu pour ce tableau, complète la symphonie. — C’est une variante d’un similaire motif que le peintre a reproduite, en un pastel de moindre dimension, appartenant à M. Hoentscliell. Ce ne sont plus, ici, les boucles auburn de la jeune femme, qui font le jeu avec les tons dorés du collie; mais, sa robe, qui imite, en un arrondissement fastueux, la roue de l’oiseau de Junon, lequel parade au-

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devant d’elle. Nous retrouverons un sujet approchant dans la série des gravures. — C’est aux Bouleaux, dans le Trianon de la comtesse Henry Grefïullie, qui en mit, un temps, la simple et royale hospitalité à la disposition du ménage artiste, qu’Helleu traça ces études de paons. Moi-même, hôte à mon tour du pavillon des arbres argentés, je rimai, en l’honneur des oiseaux ocellés, une poésie en laquelle des adverbes orgueilleux, sesquipedalia verba, s’essayaient à représenter, dans mes vers, et par le gazon, traînes et roues emplumées :

Ces deux adverbes joints font admirablement.

Transition qui m’amène à parler du plus prestigieux, du plus mystérieux aussi, des modèles d’Helleu, et à conclure ees quelques notes, à propos de ses grands pastels, par les plus intéressants de cette œuvre. La comtesse Henry Greffulhe, la belle Elisabeth de Caraman-Cliimay, dont le nom demeurera comme d’une Récamier de ce temps, cycniforme et ingénieuse, a posé, sans les exposer, pour de radieuses images. C’est un devoir de la beauté, exemple vivant, de réagir contre la destruction, de perpétuer ses pouvoirs, non par des fards impuissants, mais par des portraits fidèles et divers, qui font des contemporains perpétuellement épris, des générations à venir, dans les Musées. C’est une noble survie de cette sorte, que préparent consciem-

ment ou candidement, les effigies de l’exceptionnelle jeune femme.

Mes arrière-neveux me devront cet ombrage.

Carolus Duran (à tout seigneur tout honneur) s’y est, des premiers, appliqué, et n’y a pas perdu sa maîtrise. Il a peint la comtesse, telle qu’une jeune Victoire, un brin de laurier dans les cheveux, et glacée d’un fourreau d’argent, ainsi qu’une naïade. Ses yeux ardents et foncés ont envahi son visage menu, pareils à deux lacs de sombre clarté qui rayonnent de l’ombre. Celle-ci, c’est Diane (une vaste aquarelle de Jacquet), en costume d’un bal- déguisé-Sagan; elle promène ses regards dorés sur les yeux bruns épandus au long de sa peau de panthère. Une autre aquarelle, celle-là de Lami, transforme en une fée nocturne, aux ailes de chauve-souris, la beauté professionnelle. A son tour, Gandara, en des fusains aux allongements de cygne noir, apporte sa contribution à cette iconographie. Et j’aime à me représenter une salle, entre toutes notable, en un Louvre futur, où le visiteur captivé, sentira converger sur soi l’émouvante fascination des yeux impérissables.

Ce sera sous l’aspect de blancs cygnes qu’y apparaîtront et joueront, alors, leur rôle prédominant, les trois pastels, dès longtemps accomplis par Helleu, d’après l’incomparable modèle. Je revois encore le premier, ébauché, dans une furia de bon augure. C’est le soir, à la lumière des bougies, dont les flammes inégales pal-

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pitent, — comme ces papillons cpie chérit Helleu — au-dessus des appliques de Gouttières. Une pierre de lune, au buste de la dame de beauté, semble un de ces insectes de feu, attiré par les roses du corsage. D’autres papillons, obscurs et rayonnants, sont ces vastes prunelles que nul point lumineux ne paillette, mais qui semblent des étoiles ténébreuses.

Or, ceci n’est qu’une vaste ébauche. Plus important, plus capital, plus scénique, le deuxième pastel, exécuté dans le même décor ; mais avec plus de sûreté et plus d’allure. Dans l’ambiance dorée et grise du salon Louis XYI, tout papillotant de lustres, la blanche Dame debout, s’évente d’un blanc éventail géant, que l’on prendrait pour son aile. Et, sous la fumée des cheveux frisés haut, les yeux presque durs dans leur regar d, ensemble pénétrant et profond, seule note foncée en ce tableau, dilatent leurs pupilles nocturnes. Et l’on pourrait inscrire, au-dessous de ce portrait, le dernier vers de ce sonnet inspiré par le modèle:

Beau Lis qui regardez avec vos pistils noirs !

Le troisième pastel est né d’une esquisse que j’ai sous les yeux, et qu’il a développée. Appuyée, incurvée, au bord d’un guéridon Empire, dont certains cygnes de bronze sont le mythologique ornement, n’est-ce pas un cygne féminin que cette silhouette de jeune Muse, reluquant au pourtour du meuble précieux, la silhouette ciselée de

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l’oiseau de Léda, en une attitude de grâce toute fraternelle ?

Concourt a parlé de ces dessins : « Helleu m’entretient d’une centaine de croquis, faits dans un séjour à Bois-Boudran, de la comtesse Greffulile... » Ensevelis dans le mystère des cartons, comme les pastels en des chambres closes, dessins et pastels, quelque jour lointain, fleuriront de regards et de sourires étoilés, les radieuses parois d’une salle enchantée.

Ces dessins, si je me souviens bien, sont tous à la mine de plomb ou au crayon Conté. C’est seulement depuis, qu’Helleu s’est assimilé la sanguine de W atteau, propice au rendu des cheveux roux, au-dessous desquels le crayon noir accentue étrangement l’intense caresse des prunelles. D’année en année, les sanguines d Helleu ont pris plus de souple liberté, revêtu de plus personnelles allures. Elles fixent, de préférence, de jeunes femmes, une jeune femme, appuyée, on dirait incorporée à une harpe ancienne, aile dont les cordes dessinent, avec régularité, comme un plumage angélique.

Ayant énuméré quelques-uns des pastels d’Helleu, en leur si féminine interprétation de la femme, je veux, avant d’aborder son œuvre gravée, embrasser encyclopédiqucment son œu vre picturale.

J’ai naguère ébauché, — plusieurs veulent bien

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prétendre que je l’ai réussi, — un essai de classification des motifs d’inspiration de la poésie de Madame Yalmore.

J’en voudrais faire autant pour l’œuvre d’Helleu. La femme, certes, y domine.

C’est qu’Helleu est un féministe convaincu, et disons-le, indulgent. S’il rend pleine justice aux trente beautés d’Hélène, ou de Bellotte, en séance, ses clémences n’en savent pas moins indulgencier jusqu’à Laideronnette, dont je vois, sous un bénévole crayon, se déplisser la frimousse ingrate.

L’enfant dont Marcelline a écrit ce vers ravissant :

C’est notre âme en dehors en robe d’innocence,

l’enfant qui n’est que le fruit humain de la femme devenue mère, le peintre de la femme devait en fixer avec autant de bonheur les plus fugitives puérilités, les insaisissables enfantillages.

On pourrait sans doute, de même, rattacher au Quære mulierem les autres thèmes incessamment variés par les panneaux du subtil artiste. Les voiles blanches des bateaux légers, faisant glisser comme de blanches jupes sur les flots bleus qui les ourlent de leur écume.

Les vieux parcs où les reines ont soupiré et paradé les favorites.

Les cathédrales, que la Vierge étoile de son nom, que des saintes ont fleuries de leurs vocables, dentelles de pierre, pareilles à des guipures de

lin, et entre lesquelles, azurés, empourprés au travers des vitraux, le salut du levant ou les adieux du couchant font glisser des pétales de feu, sur les pieds marmoréens des impératrices chrétiennes. — Les Heurs enfin, féminines parures, entre lesquelles, éminemment, l’hortensia bleu, que Vigny semble avoir vu s’azurer aux mains de la Poésie elle-même, quand il a écrit :

Troublé par sa lueur mystérieuse et pâle,

Le vulgaire elï'rayé commence à blasphémer.

Et je m’en voudrais de ne pas noter ici un hortensia bleu qui m’est plus cher, celui qu’Helleu a gravé sur la couverture de mon poème.

Rapprochements poétiques, sinon absolus.

Les fils mystérieux où nos cœurs sont liés nous persuadent ces concordances. Qu’il nous suffise de leur faire sertir, pour l’œuvre de l’artiste qui nous occupe, les leitmotiv qui circulent en elle. Les marines d’Helleu sont pimpantes comme des salons de couturiers ; des yachts palpitants de leurs flammes, pareilles à des rubans de chapeaux, y glissent comme des ladies.

Des vieux parcs, Versailles est le préféré. J’ai dit plus haut les panneaux qu’il en a peints, et dont l’un est au Luxembourg. Certain bassin de Latone, exposé l’an d’avant, est peut-être le chefd’œuvre du peintre. Au centre des plumes d’autruclie liquides, vomies par les grenouilles dorées, en lesquelles Jupiter vient de transformer les paysans Cariens, la mère d’Apollon se modèle finement sur le bleu ciel, où rayonnent en rosoyant

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les baisers enflammés de son fils. Les habitués des jardins de Versailles n’oublieront pas de sitôt le jeune homme vêtu de noir, peignant frénéticpiement, durant l’heure attribuée aux grandes eaux, les iris épars dans les panaches écumeux et dans les pulvérisations aquatiques. — Une série d’eaux-fortes nous est promise, dont Versailles est le royal sujet ; j’en connais des fragments alléchants. Le juvénile buste de Louis XIV, autour duquel le Bernin a fait tournoyer un ouragan de plis et de boucles, en ouvrira le frontispice fulgurant, au-devant des dieux morts, qui pleurent dans les vases de marbre, ciselés de symboliques tournesols, les larmes d’or de l’automne.

Ecoutez Mirbeau sur ce sujet : « Le bassin aux eaux profondes et bronzées, habitées par tant de sourds reflets.... la ronce et le cuivre vif des feuillages qui l’entourent... analyse de quoi est faite cette eau, de quoi sont faits ces glorieux feuillages... et tu admireras la conscience et aussi la vision de cet artiste passionné... Et ce petit satyre de marbre qui joue de la flûte tandis que les rafales de vent couchent les arbres et font autour de lui tourbillonner les feuilles mortes. Quelle idée charmante ! quelle grâce simple !... Oui, il faut aimer cet homme-là... il est bien de chez nous ! »

Sur la série des intérieurs de cathédrales par Helleu, j’aime à citer ces deux autres passages d’Octave Mirbeau, qui fut l’un des premiers zélateurs de leur peintre : « De M. Helleu, deux

intérieurs de cathédrales. La cathédrale de Reims, sereine, pacifique ; les piliers montent comme des prières ; les architraves dessinent des courbes, des arcs solennels ; un grand silence religieux emplit la baie déserte, et la rosace, au fond du chœur, s’épanouit doucement, en lueurs tranquilles. L’effet est grandiose; le recueillement de la pierre impressionne. — Le soleil frappe les vitraux de la cathédrale de Saint-Denis ; et dans la chapelle, sur les piliers, les murs, c’est un ruissellement de clartés jaunes, rouges, vertes, un frisson de lumières changeantes et tremblantes, qui colorent les architectures et qui tombent en pluie multicolore, sur les tombeaux où sont allongés des personnages de marbre. »

Entendons maintenant Concourt, à ce double propos : « A la fin de la soirée, arrive Helleu, cpii a passé toute la journée à peindre par ce froid, les statues de Versailles, à demi ensevelies sous la neige, parlant de la beauté du spectacle, et du caractère de ce monde polaire. Et, sur la passion de la peinture d’après des vitraux, il me confesse avoir ce goût, et avoir travaillé à Chartres, à Reims et à Notre-Dame, qu’il a habitée la matinée, j^resque deux années, visitant tous les coins et recoins des tours, au milieu de ces anges suspendus dans le ciel, ayant comme des mouvements de corps, pour se retenir et ne pas tomber en bas. Et il nous parle d’une fête, où peignant au milieu des chants, des roulements de l’orgue, du son des cloches en branle, il donnait des coups

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de pinceau sur la toile, à la façon d’un chef d’orchestre, complètement affolé. »

Quant aux bleus hortensias, je les ai sous les yeux; ils sont, avec notre commun amour pour « la Palmyre où dort la Royauté », une des prédilections de nature et d’art qui m unissent au peintre. « J’ai souhaite que ce fût vous qui fissiez ce portrait de moi, me redisait-il hier, nous aimons les mêmes fleurs et les mêmes pierres ! »

Peintures et pastels, je possède sept panneaux d’hortensias jardinés par Helleu, et dont les corymbes, glauques ou blondissants, mirent en des plateaux d’argent comme des bouquets de turquoises mortes.

« Mon cher Helleu,

Vous me faites l’honneur de me demander de présenter en quelques lignes au public, votre œuvre. Je le fais avec grand plaisir, ne me cachant pas cependant la difficulté grande à bien parler de vos pointe-sèche, à la fois si légères et si colorées, vos pointe-sèche d’une égratignure, sur le cuivre, si artiste.

Votre œuvre, c’est, d’après le cher modèle, qui prête la vie élégante de son corps à toutes vos compositions, une sorte de monographie de la femme, dans toutes les attitudes intimes de son chez-soi — dans le renversement de sa tête sur un fauteuil, dans son agenouillement devant

le feu d’une cheminée, avec le retournement de son visage contre le chambranle, et la fuite contournée du bas de son corps; dans une rêverie qui lui fait prendre dans la main la cheville d’une jambe croisée sur l’autre ; dans une lecture, avec le défrisement d’une boucle de cheveux, le long de sa joue, quelque chose d’interrogateur au bout du nez, une bouche un rien entr’ouverte, où il y a l’épellement heureux de ce qu elle lit ; dans le sommeil où, de l’enfoncement dans l'oreiller, émerge la vague ligne des épaules, et un profil perdu, au petit nez retroussé, à l’oeil fermé par de noirs cils courbes. Et si la femme, ainsi représentée dans son intérieur, sort de chez elle, regardez-la sur cette merveilleuse planche : « La femme devant les trois crayons de Watteau, du Louvre, » regardez-la, une main sur son ombrelle, avec toute l’attention de sa séduisante et ondulante personne, penchée sur les immortels dessins de la vente d’Imécourt. Non, je ne sais vraiment pas un autre mot pour les baptiser, ces pointe-sèche, que de les appeler les instantanés de la grâce de la femme ».

Elles sont aujourd’hui au nombre de sept cent cinquante, ces planches (i) ; beaucoup moins nombreuses, quand Goncourt écrivait pour elles, cette préface, en 1895. J’en ai des centaines sous la main. J’y vois bien encore de nos fleurs de prédilection; puis, des statues et des vases, en des quinconces; mais ces fleurs ne sont qu’un détail,

(1) Nombre porté aujourd’hui à seize cents.

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ces sites, qu’un décor, autour de cette double figuration : l'Enfant et la Femme. A peine trois ou quatre essais de portraits d’hommes, en cette innombrable collection : Goncourt, avec cet air de « perle grise dans du coton » que lui trouvait Madame Forain; Whistler, tel un chat-tigre spirituel, un oeil clair sous son monocle, l’autre, pétillant de malice.

« Il (Helleu) — écrit en 1894, l’auteur de la Faustin, — vient faire une eau-forte d’après moi, disant qu’il est très intimidé, qu’il a rêvé toute la nuit qu’il manquait mon portrait, et que, pour se mettre en train — lui qui ne fait que des femmes — il a essayé de se portraiturer luimême. »

Ces jeunes femmes, ce sont, un peu au hasard, la joueuse de tennis, le nez au vent, la bouche entr’ouverte, les yeux enivrés de grand air, et comme grisés d’une anodine liqueur, un verre d’anisette, quelques gouttes de « parfait amour »; une grasse rieuse s’amusant à donner un shakehand à un chat, qui fait poliment patte de velours, au beau milieu de la menotte gentiment tendue; la Cigarette , une autre gracieuse griserie, l’épreuve vendue six cents francs à la vente Goncourt ; une des plus séduisantes feuilles du présent recueil, le spirituel profil d’une belle jeune fille, d’une habile artiste, MUe Suzanne Lemaire; MUe Lucy Gérard, coiffée d’un chapeau nuageux, et à laquelle le bois sculpté du canapé Louis XV, où elle s’adosse,, a l’air de présenter une rose

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