DU DROIT DE TRACER DES CARICATURES
semblera odieuse, celle d’Alfred de Vigny indécente, et celle de Mmc Humbert, on ne peut plus légitime.
L’auteur des Caractères l’a édicté : tout écrivain est peintre. Ce sera donc justice d’appliquer au satirique les mêmes règles qu’au caricaturiste.
Tout, dépend de la personne.
Une vieille dame qui ose prétendre à représenter l’aristocratie, la beauté, la considération, et qui, n’ayant jamais eu de naissance, n’a plus d’âge, et n’aura jamais de dignité, n’est même pas caricaturale, elle est la caricature même. — On en peut dire autant de celle qui, sans renoncer aux prérogatives du lion renom, vit de tripotages et de complaisances troubles; de cette autre, harpie au sourire de grenouille d’un jeu de tonneau, et qui croit bien faire la bouche en cœur ; de cette pécore provinciale, péronnelle de petite ville, qui jacasse comme une pie borgne et se croit l’autorité de Mme de Staël; de cesprincessespeintresses dont les aquarelles font se demander si elles ont voulu peindre un rognon de veau ou une orchidée; non moins que de ces joueuses de piano qui embêtent les compositeurs au point de se faire répondre par eux, sur une carte postale, un mot historique.
Une vieille peau qui, au lieu de dire son chapelet en attendant les saintes huiles et en priant Dieu de lui pardonner ses frasques, cache sa calvitie, ou ses mèches verdâtres, sous une perruque
jaune, émaillée de fleurs, hérissée d’aigrettes, et attriste le rebord des loges par le spectacle crou lant de sa décrépitude faisandée, rappelle le mot de Publius Syrus : « Une vieille qui minaude, fait rire la Mort. » Et l’on est en droit de transposer pour de tels sujets certaine légende de Forain : « Ne pas caricaturer ces modèles là, ce serait offenser le bon Dieu. »
Quant au droit de chansonner plus ou moins harmonieusement de semblables types, il n’y a que la portion du public dont nous parlions plus haut qui puisse le contester; je veux dire celle pour laquelle il n’y a pas de fait accompli.
Car, enfin, ne serait-ce pas un bien étrange résultat de civilisation, que celui qui consisterait à faire méconnaître par cet excès de raffinement qu’on appelle le Parisianisme, non seulement la permission, mais la nécessité de tirer des vertus ou des vices de ses contemporains, la matière de ses ouvrages? De cette civilisation-là, un caraïbe aurait raison de ne pas vouloir, car elle consisterait à renier tout d’abord Aristophane, Martial, Molière, La Bruyère et Pope, pour ne parler que de ces Maîtres.
Que dis-je? L'Enfer du Dante n’est-il pas tout entier une sublime satire ; et l’admirable Florentin ne l’ a-t-il pas écrit en partie pour y flamber de damnables contemporains? Tout comme l’épisode des prélats libertins dans le Jugement dernier, de Michel- Ange, n’est lui-même qu’une formidable caricature.
Ft Saint-Simon, mesdames et messieurs, que
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dites- vous de ses ménagements à l’égard du beau sexe? Parlons-en, ou plutôt relisons-le. Je n’en veux pour exemple cpie le portrait suivant :
« Cette princesse cl Harcourt fut une sorte de personnage qu’il est bon de faire connaître, pour faire connaître plus particulièrement une cour qui ne laissait pas d’en recevoir de pareils. Elle avait été fort belle et galante ; quoiqu'elle ne fût pas vieille, ses grâces et sa beauté s’étaient tournées en gratte-cul. C’était (dors une grande et grosse créature, fort enlaidie, couleur de soupe au lait, avec de grosses et vilaines lippes, et des cheveux de filasse toujours sortant et traînant comme tout son habillement. Sale, malpropre, toujours intrigante, prétendante, entreprenante, toujours querellant et toujours basse comme l’herbe, ou sur V arc-en-ciel, selon ceux à qui elle avait affaire ; c'était unejurie blonde, et, déplus, une harpie; elle en av ait V effronterie, la méchanceté, la fourbe et la violence ; elle en avait l'avarice et V avidité ; elle en avait la gourmandise et la promptitude à s en soulager, et mettait au désespoir ceux chez qui elle allait dîner, parce qu'elle ne se faisait faute cle ses commodités au sortir de table, qu assez souvent elle n’avait pas loisir de gagner et salissait le chemin d'une effroyable traînée qui l’ont maintes fois fcdt donner au diable par les gens cle M‘“e du Maine et de M. Le Grand. Elle ne s’en embarrassait pas le moins du monde, troussait ses jupes et allait son chemin, puis revenait, disant qu'elle s'était trouvée mal : onjy était accoutumé. »
Après de telles eaux-fortes, les plus mordants portraits ne sauraient fleurer que l’eau de rose.
Tel était le ton du Grand Siècle, disons du Grand Roi, qui commandait à son valet de chambre Molière la satire des marquis, et le protégeait contre leur vindicte. Notre époque est plus chatouilleuse, et n’est-il pas singulier qu’à tant de dieux brisés, et de temples désaffectés, survive un autel, où se célèbre jalousement le culte du Moi , sous cette rubrique éternelle : « Il est naturel aux hommes de 11e point convenir de la beauté d’un trait de morale qui les peint... »
Redisons donc de la satire, caricature écrite, ce que nous avons dit de la caricature, satire dessinée : tout est affaire de personnes. La satire d’une Sainte sera toujours justement jugée odieuse; celle d’une Muse, toujours indécente; toujours légitime celle d’une vieille coquette ou d’une fieffée coquine.
Ce qu’il fallait démontrer.
Une Liquidation nationale
(l’exposition de 1900)
A force de lire, ou d’entendre dire, que l’Exposition (’j était manquée, des lecteurs pressés, des interlocuteurs inattentifs en ont conclu que 1 Exposition, n’était pas belle. Grave erreur! C’est précisément d’être trop bélle que 1 Exposition, dans une mesure, avorte.
L’église est préparée : y viendrez-vous, mon Dieu ?
fait un vers célèbre. Or l’église était préparée; mais les dieux voyageurs sont demeurés chez eux; ou bien, de crainte d’être reconnu — et écorché vif — Jupiter pèlerin a conserve son bandeau noir sur son œil, et n a promené sur les industriels miracles de 1900, qu’une prunelle isolée; et les pèlerins, passionnés, ou non, sont restés... dans Shakespeare!
Ceux-là y ont mis de la malice et des représailles; il n’y a point à le céler, ni à le révéler.
(1) De 1900. L'Essai fut écrit dans la même année.
« Et je le vois si bien qu’il me crève les yeux. » Boycottage : le mot a été prononcé, conjuré, alors, au dire de certaines feuilles optimistes. Va-t’en voir s’ils viennent! Le mal était fait. Quelques dessins malencontreux, et sans doute excessifs, l’avaient, en partie, accompli d’un trait de plume; et des prédilections manifestées a des combattants, d’ailleurs généreux, renchérissaient sur la pique. Des statisticiens, peut-être outrecuidants, se vantent de préciser le nombre de millions que certaines reproductions, ou déformations, de la Gracions Queen ont coûté aux marchands de tickets. Il est certain qu’à part quelques Cook’s touristes, bien peu d’Anglais, sont venus, cet an-ci, scandaliser nos garçons de café de leur obstination à refuser le pourboire ; bien peu même, reparcourir ces bosquets de \ ersailles qui leur sont chers, lieux plantés par Mister Le Nôtre.
L’incendie du Théâtre-Français avait ouvert le feu — c’est le cas de le dire. Ceux à qui la bonne soirée qu'on est toujours sûr cle passer, bien spirituellement décrite par M. Mulhfeld, dans d inoubliables articles, représente une quintessence éventée de Parisianisme, sans laquelle il est incomplet, sentirent d’ores et déjà baisser les actions de la Grande Foire. Celles du Trottoir Roulant, qui ne périra pas tout entier puisqu’il tourne à jamais dans un impérissable Caran d Aclie — devaient suivre de près, emboîtées par le Village Suisse, par l’Andalousie, etc.., j’en passe, et de pires. Le reste ne vaut pas l’hon-
neur d’être nommé. Il faudrait tout nommer. Détériora sequuntur.
Je me souviens d’un petit conte anglais dans lequel tous les ustensiles et ingrédients d’un repas se rebellent chacun contre sa mission. Le feu ne veut pas faire bouillir l’eau, qui, ellemême, se refuse à cuire les légumes. Pareille mésaventure est advenue à 1 Exposition. Mais, après tout, avait-elle droit d’être uniquement culinaire ? De ce que d’industrieux concessionnaires de saucissons avaient, en 89, réalisé d’arbitraires gains, sur d’opportunes improvisations de charcuterie, devait-il s’ensuivre que tant de Belles Meunières et de Pavillons Bleus, dussent voir s’engouffrer dans leurs gueules enfarinées et dans leurs cabinets d’azur, toute la retraite des dix mille? Le bon poète Ponchon l’a excellement résumé :
Comme si le but de la vie Était de gagner de l’argent!
Certain livre n’en serait pas moins curieux ; une autre forme du Livre Jaune, le livre du rire jaune, qui détaillerait par le menu les déboires de tant de cafetiers, de toutes ces Perrettes du Pot et du Rôt renversés dans le vide. J’aimerais le voir rédigé par Grosclaude qui saurait le pétrir d’humour et le perpétrer de statistique.
Tant de doléances auraient pourtant pour effet de faire passer la sauce avant le poisson, agissement irrévérencieux, fùt-ce a 1 égard d un poisson d’avril. A franc parler, tant de restau-
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rants étaient les parasites de l’Exposition, comme certains chienlits en étaient la vermine. L’Exposition de ^8 ne contenait ni des uns ni des autres : c’était bien la seule digne, en tout cas la plus belle, la plus noble, la plus instructive qu’il nous fut donné d’admirer. Je la revois, je la revis encore. Nul bastringue n’y sévissait. A peine quelques czardas, dont n’avaient pas dégoûté la contrefaçon et l’abus, y promenaient les soupirs endiablés de leurs angéliques rhapsodies. On eût dit une riche veuve, à tort crue appauvrie, une mère en larmes se retenant de pleurer pour vaquer à de nouveaux enfantements. Avec quel orgueil elle faisait, sans vaine ostentation, et par un effort surhumain, la surprenante preuve de ses forces ! C’était vraiment un spectacle éloquent, une démonstration magnifique .
Mais ces femmes en deuil, ces nations éprouvées sont tenues à plus de réserve, pour ne pas donner prise aux médisances cosmopolites. Elles ferment leur porte au couvre-feu. Ainsi faisait notre Exposition décente. Après que ses hôtes avaient tout le jour visité ses dessous, en tout bien tout honneur, et pour le bon motif, elle les congédiait du traditionnel : on ferme. C’est à elle, je m’en souviens bien, et c’est un gré de plus à lui savoir — que nous dûmes notre engouement du Japon, que les vitrines des Invalides, prestigieuses nonobstant, n’ont pas, cette fois, alimenté de tant de chimères.
En 67 (pour moi un souvenir d’enfant), la tubulure du bâtiment central, offrait, entre des ver-
dures, l’aspect d’une aune de boudin géant, entourée de persil. Fdle allait, comme dans le conte des Trois Souhaits, sauter au nez de Napoléonle-Petit. Rétrospectivement, l’Exposition de 67, par rapport à celle-ci, mériterait de s’intituler : la Petite Foire. Après les studieux redressements de 78 (au reste, proclamés rasants par le badaud) — la Foire moyenne de 89 gâta le métier. Les âniers de la rue du Caire, et ses gastèro-ballerines, renchérirent sur le goût du comparse exotique, mis à la mode par les exhibitions du Jardin Zoologique.
Ils ont fait des petits, aujourd’hui, et de bien déplaisante lignée ; rien de fastidieux comme leurs nasillards appels englués de plaisanteries sans grâce, quémandeuses de l’achat : quelque amulette en simili : « Bon caractère, jamais malade, jamais mourir... »
Si le but de la vie n’est pas de gagner de l’argent, le but de l’Exposition n’est peut-être pas davantage de divertir des badauds ni d'enrichir des mastroquets de marque, ou d’interlopes patrons de bouis-bouis, dont les louches et crasseux agents vous raccrochent au profit d’une oulednail frelatée. Il serait plus judicieux d’affirmer cpie, hors le légitime désir d’exhiber des produits supérieurs, dont la vente est remise à plus tard, l'Exposition sera, tout au moins, de tendance platonique, ou elle ne sera pas. C’est par la tendance contraire quelle mérite de se voir infliger, le nom de Foire ; et cette rivalité avec Nijni aura été le dernier mot de l’Alliance russe. Nous n’y
perdons cpie l’innocente manie, bien digne de poser pour Thackeray, de ces modestes, pour lescpiels l’Exposition ne mérite vraiment le titre d’Universelle, qu’à partir du jour où l'univers défile devant leur carte de visite, déposée, en signe d’achat, auprès d’un objet, presque toujours mal choisi. Peu importe, ils sont exposés : l’Exposition est ouverte. Toutes ces sauces s’évertuant, je l’ai dit, non à faire passer le poisson, qui n’en avait nul besoin, mais à distraire l’attention à leur profit, n’offrent guère que des empêchements et des gênes, si ce 11’est des ridicules et des scandales. Quant aux marchands de soupe (dans la littérale acception du mot) l'histoire de la dame qui, en 8g, débita pour cent mille francs de saucisson, dans l’enceinte des tourniquets, tourna la tête de tous les vendeurs de cochonneries. Cette fois en pure perte. Je note qu’ils n’excitent pas de pitié; et ce n’est que justice à l’égard de tant de trompeurs, trompés enfin. Je le répète, ce ne sont pas même en matière de potage, des bouillons de nids d’hirondelles qu’on est venu voir : leur mucilagineuse décoction ne vaut pas les trois francs le godet qu’on fait payer pour elle. Et pour les cornes de poisson aux nerfs de daims ou aux pousses de bambous, pour les ailerons de requin aux oeufs de crevettes, ou le canard à la laque, ce sont des attrape-nigauds, dont nous fûmes. Ils laissent affamés, rancuniers et vindicatifs.
Les tenanciers des attractions ne nous laissent guère plus satisfaits. Quoi de plus répugnant
que le trémoussement pectoral, ventral, dorsal, d’une Zorali, ou autre étoile égyptienne, réduisant ses flancs étalés au rôle de plateau, où toute une verrerie s’entreclioque et tinte ; avalant, non des sabres, mais une bouteille, on ne sait par où, que, longtemps après, elle restitue intacte, peuton dire lionnêtement? serrant entre ses cuisses une bougie phallique et allumée ; prêtresse d'un Eros comique et lias, péniblement réveillé par des dislocations lubriques? La tératologie n’est pas loin quand on entend la parade. Ce n’est qu’au bout de huit jours qu’on s’est aperçu que le jeûneur Succi et son bocal vierge n’avaient que peu de rapports avec les industries nationales, et pourraient bien n’allégoriser que trop ironiquement la déconfiture des restaurants et de leurs dépendances. Que pouvait bien, à son tour, représenter, au seuil dû panorama animé, ce vieillard affligé d’une barbe de 3m,95, si ce n’est le tour du monde en une impériale ? A moins que la raison d’être de ces monstres ne fût de rehausser l’exquise envolée d’une Sada Yacco et de ses manches de soie. Celle-ci accentua pour nous, en la haussant jusqu’à l’art dramatique, la rare impression qui nous vint, il y a dix ans, de la Javanaise Wakyem. On vanta son agonie de poupée tragique ; elle occasionna son succès ; mais sa véritable grâce fut d’incarner ce frêle personnage féminin, par nous dès longtemps aimé, sur des éventails et des paravents, des vases, des boîtes et des netzkés, en porcelaine, en burgau, en ivoire, en laque, en broderie, et
de lui donner à vivre. Elle fut, pour nous, Bentenn, la déesse des Arts, la seule femelle des sept Ivamis, vieux dieux du Japon. Mais elle fut aussi Salomé, hiératique et professionnelle, avec ses jeux enfantins, sa mimique passionnée, sous son teint de tasse, son chapeau de roses et ses ailes de cigale. Elle nous fut encore la Reine de Saba de Flaubert, sur des patins très hauts, en sa délicieuse structure et sa perverse séduction d’adorable grotesque. Et, pour de si complexes motifs, son emprise sur divers publics fut nombreuse et suivie.
Trêve aux exhibitions, place à l’Exposition : elle en vaut la peine. Mais comment ne pas fléchir en présence de l’alternative d’errer, sans autre fil que des plans embrouillés, que d’arbitraires classifications, à travers ce dédale ; à moins de rencontrer, par quel miracle, d’emblée, l’éclectique itinéraire qui élimine à bon escient ? La fascine aux rameaux séparément brisés par le fabuliste nous sera encore de grand secours en ce prime abord.
Honoré par les pas, éclairé par les yeux.
C’est encore un vers de La Fontaine. Qu'il ne demeure pas un seul point de cette superficie encombrée, auquel il ne se puisse applique!* , après le passage du visiteur ingénieux ; et ce sera, pour ce dernier, le plus sur moyen de redresser à son
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gré les engouements excités par d’indignes objets, non moins que les oublis à l’égard de nobles choses. Seule, une telle forme de pérégrination têtue m’a valu de ne pas omettre un coin trop dédaigné, dans lequel fleurissent deux violettes en bois sculpté, acquises par la comtesse llené de Béarn, et qui ressemblent à des morilles pétrifiées.
J’avais choisi, pour ma tournée de début, ces torrides journées d’août qui ine semblaient devoir du moins bénéficier d’une diminution d’affluence. Les galeries s’allongeaient, à peu près livrées aux seuls commis et gardiens, les premiers occupés à arroser et à s’asperger assez scandaleusement ; les seconds à lutiner les marchandes de cartes postales. J’en vis un, entre autres, qui me parut tout à fait mériter le titre que les mousmés, chargées de baigner les voyageurs au Japon, avaient décerné à l’un d’eux pour sa galante façon de payer leurs soins : « l’honorable Monsieur l’embrasseur ». C’est donc sans surprise que j’ai appris, depuis, le vol paisible, entrepris, tenté, et qui réussissait sans la surveillance des passants — vol d’une robe de bal, par un va-nu-pieds dont la femme avait envie d’aller en soirée. D’autre part, comment ne pas se laisser attendrir par les vicissitudes de ces commerçantes en menus et illustrés rectangles de papier fort, destinés à porter aû loin tant d’enthousiastes banalités sur la Rue des Nations et le Palais du Costume? Je compatis à la mélancolie de l’une d’elles dont la tristesse m’avait ému. Lors, m’ayant indiqué du
geste deux femmes en robe de deuil, trop amères, celles-là, pour se dérider des agaceries d’une casquette galonnée, et qui se tenaient inactives aux portes désertes de leur nécessaire clialet, elle ajouta : « Ces dames elles-mêmes ne font rien. » Proposition évidemment renversée. Et ces deux vers de Gautier me revinrent en mémoire :
La sentinelle granitique Gardienne des énormités...
Donc, déçues aussi, celles-là, à la suite des restaurateurs. Marchandises cotées trop haut lors de « l’adjudication en quatre lots » des waterelosets dé Babel.
Les écharpes jetées sur les rives de la Seine, soûle vons-les par une extrémité pour en relever les dessins les plus précieux.
Et d’abord; les Palais. Le Petit Palais, si vanté au début, n’apparut-il pas bientôt comme un peu envahi par les marchands ? Petit temple, dont Jésus, si magnifiquement représenté là par tant de provinciaux trésors, aurait bien dû, encore cette fois, chasser les vendeurs. Tant de rétrospectives. , trouvaille, et aussi un peu vermine des sections, ne dbnnaient-elles pas vraiment beau
jeu à ces commerçants pour ouvrir boutique dans
le Musée? Certes, le siècle du bric-à-brac devait finir sur cette apothéose du décrochez-moi ça et de la retape.
Qui nous délivrera des collectionneurs?... N’était-on pas tenté de travestir ainsi un célèbre
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vers, au-devant de tant d’oripeaux, et d’y ajouter eette interprétation du cochon de Monselet : « Tout homme a dans son cœur (et dans sa patte) un chiffonnier qui sommeille » — qui veille bien plutôt et s’active à l’excès ? Que de vieux habits et vieux galons, entre le chapeau de Napoléon et la sandale de saint Elme ! Que de mo nomanes de l’éteignoir, de la sonnette, du gant ! Et n’avons-nous pas eu jusqu’à la rétrospective du caoutchouc? On eût dit un dictionnaire des anoblis, pour les accessoires.
Pour en revenir audit Petit Palais, saint des saints de tout ce trafic, une chose qui m’y a paru de grand intérêt, ce fut certaine tête coupée de Marie-Antoinette ; fragment d’un petit buste de marbre blanc qui eut le sort de son modèle ; visage aux traits accusés, un peu caricaturaux, sans doute de grande et caractéristique ressemblance.
Entre les rétrospectives, j’élirai, outre celle de la bimbeloterie qui m’a paru documentée artistiquement, une collection dont j’ai ailleurs écrit l’histoire. Je veux parler de ces vitrines toutes pleines de féminisme concentré, qui constituent la rétrospective de la parfumerie. C’est une grâce de les rencontrer là, au bout de cette hideuse section toute beurrée d’un jaune douteux qui fait prendre cette région des galeries pour le congrès de la margarine ; elles contiennent, ces vitrines, plusieurs centaines d’ustensiles relatifs à l’art du maquillage et au manège de la coquetterie: boites à mouches et à rouge, nécessaires menus retenant
encore dans le cristal de leur miroir, un peu du parfum des roses défuntes, un peu de la beauté des femmes mortes. Dans l’opuscule vétilleux qu’il m’a plu de consacrer à cette délicate pinacothèque, je me suis borné à la réunion d’objets composant ce musée proprement dit ; mais nombre de merveilles s’y sont adjointes. J’en veux citer une de pénétrante saveur, et son pedigree. C’est le flacon ayant fait partie de ce nécessaire magnifique et funeste qui retarda la fuite de Varenne, et causa peut-être ainsi la sinistre mort de ses royaux maîtres. Seule épave qui nous soit parvenue de cette toilette pleine de frissons. En voici la chronique : à un article injurieux pour la mémoire de la reine, M. Amédée Achard avait répondu par une apologie passionnée. Peu de jours après, il reçut ce flacon avec une lettre qui en authentiquait la provenance. C’était le don d’une famille, jadis attachée au service de la princesse, et qui remerciait, par ce don entre tous précieux, un spontané combattant pour sa mémoire.
Le Grand Palais, c’est la Course à l'abîme des Beaux-Arts. Au centre, la vallée de Josaphat des statues mortes. Elles lèvent des bras suppliants, tendent des jambes implorantes. On dirait un jugement dernier bâclé, fourmillant d’anatomies mal réparties. Tout autour, les galeries se déroulent interminablement (je n’ai pas écrit : minablement), les unes enténébrées d’une pénombre qui
triche, d’un crépuscule de chic, et, comme disent les enfants — qui n’est pas du jeu — comme pour renforcer l’expression déjà si excessive des têtes de Lembacli ; les autres dévorées d’une lumière crue. Décevante entreprise que celle de l’éclairage seyant des tableaux, sans tomber dans les lumières de trompe-l’œil. Les récents aménagements du Louvre en offrent un nouvel et plus probant que satisfaisant exemple. Seule, la Galerie des Rubens, désencombrée, a gagné au change. Mais, ceux-ci, pour avoir bougé, et jouir de plus d’espace, sont-ils mieux exposés, miroitants, privés du penchement naturel et favorable qu’ils devaient aux cadres, et de la chance d’être sauvés en cas d’incendie, rivés qu’ils sont désormais au mur et à d’écrasantes pâtisseries ? Les petits cabinets limitrophes, installés à l’imitation des musées flamands, ne sont guère mieux compris, étriqués, et la plupart rongés de soleil.
Ce n’est guère qu’à Chantilly qu’il m’a été donné d’admirer une galerie éclairée savamment, sans visible artifice, et au-dessus de laquelle des feuilles d’un verre légèrement ambré, interposées entre le jour et le vitrage dépoli, versent sur les tableaux un éclat doré, sans trop de supercherie.
Un penseur a trouvé ce titre pour la foule : un désert d’hommes. Je le transpose ainsi pour ces galeries de peinture de l’Exposition : un désert de .peintres. Quelques oasis des yeux : parmi les contemporains, de beaux Stevens ; la Rose Elan-
che, de Whistler, petit tableau chanté par Swinburne, et qui le mérite bien, en son art ineffable ; de concluants Manets, un curieux Degas ; les mystérieuses, distinguées et discrètes figures de Fantin, belles pour toujours ; un petit Galland ; les triomphants panneaux de Boldini et de Besnard ; ce dernier maître représenté encore, aux Arts Décoratifs par un panneau comme arpégé de couleurs : la Bienvenue au Poète ; et, dans la section des parfums, par le circulaire décor d’une boutique, hélas ! mal éclairée : des esprits de l’air, en robes pareilles à des pétales d’althœas, recueillent des âmes de fleurs, les enferment en des fioles. Exemple charmant, probant, du décor moderne (ou plutôt hors de date et hors du temps) que pourraient créer de tels artistes : Besnard, Boldini, Helleu, confinés entre les tableaux et les portraits par un siècle voué au bric-à-brac et qui leur préfère des truquages. Ce n’est pas sans dessein, ni, j’ose espérer, sans exactitude, que j’ai, tout à l’heure, enqployé le mot arpégé en parlant d’un art, selon moi, de si près apparenté à la musique, à de la musique de grand pianiste, du Litollf, mieux encore, du Liszt. Savantes orchestrations de couleurs et de dessin, concertantes dissonances ; et, toujours, au plus fort, au beau milieu d’une musique d’ensemble, l’indéfectible personnalité du virtuose disséminée en trilles, à la fois rédigés et éperdus, en versicolores arabesques. Tarentelles, scherzos, impromptus, nocturnes, valses, et jusqu’à des oratorios se transposent picturalement dans les
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toiles d’Albert Besnard, le grand prestidigitateur du doigté des coloris, notes et tons, deux substantifs communs aux deux arts. Je citerai encore les pénétrantes résurrections de Versailles par Lob re, oeuvres patientes, volontaires et néanmoins attendries ; des jeunes filles heureusement réunies, de Mademoiselle Breslau ; des fleurs malheureusement éparses, de Madame Lemaire. Mais, en revanche, que de trompe-l’œil pour la province égarée et remise au vert, grâce à ce tableau d’église (laquelle, grand Dieu?), la Vierge aux cornichons, du Bouveret ! Trait du Parthe d’un peintre qui a regardé Filippino Lippi et Hébert, et ne s’en est souvenu, l’ingrat ! que pour les confire dans le vinaigre. Peinture religieuse à l’usage du bourgeois (qui doit la trouver si originale !) en réalité toute faite de poncifs démarqués, et qui fait regretter M. Signol.
Quant à des œuvres plus anciennes, telles que le Vœu de Louis Treize ou le portrait de Madame de Sénones, par Ingres, la preuve est faite par eux, je ne dis pas du danger, mais du sacrilège qu’il y a décidément à tirer de leurs sacristies, ou de leurs Musées provinciaux, des chefs-d’œuvre avérés et révolus, pour les exposer aux malséantes vicissitudes et aux désavantageuses promiscuités de garnis encombrés qui leur feraient justement appliquer ce vers de Musset :
Dans un miroir d’auberge on n’est jamais jolie.
Une toile cependant, toute papillotante des abeilles impériales, y bourdonnant, y reluisant
sous forme de paillettes de soleil, de taches de lumière, conserve là du charme prestigieux dont elle nous avait ébloui chez son propriétaire méridional. C’est le Saint-Cloud de Monticelli, représenté encore à la centennale par d’autres tableaux, dont je parlerai ailleurs. Les dessins anciens n’ont pas beaucoup plus à se louer d’être sortis des collections privées : entassés pêle-mêle, on dirait une table d’hôte d’Ingres et de Prud’hon, où se coudoient des bourgeoises et des nymphes.
Quelques triomphateurs, au long cours de ces galeries de l’habitation et de la décoration, qui charrient tant de styles démembrés, dans cette Esplanade, dont la concession pourrait bien lui avoir été faite ironiquement : les Invalides. — Parmi ceux qui n’ont rien à voir avec cette allusion, mais qui, bien au contraire, rajeunissent le passé par d’ingénieuses adaptations, des renouvellements inattendus, je citerai imprimis M. Georges Hœntschell qui poursuit l’œuvre de son ami Carriès dont il respecte la tradition, non sans la varier, égayant les nouveaux grès des fours de Montrivault avec des bronzes qui s’y adaptent sans sécheresse, les contouiment mollement, pareils à de malléables métaux, à des cires dorées. C’est jusqu’aux dimensions d’une baignoire (pour la comtesse Jean de Ganay) qu’il a, cette fois, étendu les proportions de ses précieux vases. Les bises et bistres colorations du grès, un peu sévères, sinon maussades, sont-elles propres à mettre en lumière et en valeur les repos satinés d’une Ondine ? Tel n’est pas l’avis de celle que
j’entends dire de ces bains, à la Ibis frustes et luxueux : « qu’il faudrait commencer par les baigner eux-mêmes » (sic). — C’est encore Georges Hœntschell qui a gracieusement enchevêtré, suivant un décoratif procédé que nous aimons, toute une roseraie d’églantiers de fer, de soie et de bois, pour en composer un mobilier, celui-là de style vraiment nouveau, sans rien prendre à l’art de ce nom, aujourd’hui trop vaincu pour qu’on lui jette une pierre, fùt-elle précieuse. Les produits de carpe et de lapin, les mariages de Grand Turc et de République de Venise, les vermicelles qui se rencontrent, les ténias délivrés et rejoignant leurs mutuels anneaux rubanés, qu’on nous donne aujourd’hui pour moderne style, ont justement fait tomber dans le discrédit des inspirations d’abord mieux inspirées. Les sinueux recroquevillements des chèvrefeuilles de William Morris se tirebouclïonnent en rinceaux allemands, s’éparpillent en chevelures autour du col des femmes de Muclia ; et voici le ciel de l’art décoratif tout sillonné de courbes sans fin et sans nom, de démentes clés de sol, d’ellipses épileptiques. Ce plus court chemin d’un point à un autre qui fut jadis la ligne droite, a fait place au chemin des écoliers en matière d’ornementation, à l’école buissonnière linéaire. Notre Lalique n’en est point exempt. Il le doit aussi aux écliev éléments de ses Néréides dont le masque est de chrysoprase. Mais le moyen de lui résister, de ne pas se rendre à elles. Elles sont enjôleuses, il est bien subtil. Ses vitrines ouvrent un bizarre
firmament, qui fait penser à ces globes célestes où des géographes de l’Azur ont représenté les constellations, sous les figures cpie leurs noms évoquent. Les Chauves-Souris, dont le gris vol veloute certains lambrequins, ajoutent à cette illusion en ce féerique étalage. Au-dessous voici la Vierge, portant des épis de topaze ; le Verseau qui verse des roses. Et, volontiers, le Capricorne, le Scorpion. Peut-être trop volontiers. Ils valent au précieux, et désormais justement célèbre joaillier, ce reproche, peut-être fondé, à lui adressé par un confrère étranger, de « manquer d’amabilité », peut-être en ce qu’il n’est pas indigne de chanter avec le poète :
J’aime l’araignée et j’aime l’ortie Parce qu’on les hait.
M. Vevcr, lui aussi, a fait s’épanouir un bien joli qieigne de chignon, une boule d’hortensia bleu aux pétales irisés, en émaux mélangés d’opales. Tout autre, fascinante non moins, la joaillerie de Fabergé, le bijoutier russe, éclose en œufs et en fleurs. Les premiers composent la collection d’œufs de Pâques offerts à la Tzarine. Quelle miséreuse que la poule aux œufs d’or auprès de celle qui pondit et couva ce nid merveilleux, aux coquilles d’émail rose garni de roses, de néphrite d’un vert sombre supportée par de pensives pensées l Car toutes les puériles gentillesses du langage floral se haussent à la dignité de symboles impériaux, en cette couvée aux œufs fous, en même temps qu’à l’éclat des
gemmes. Et voici se déplier, s’ouvrir, s’élancer en couvée de rêve hors de ces œufs de féerie, de minuscules paravents reproduisant d’impériales résidences, des cœurs pleins de portraits miniaturés, des navires aux gréements d’or sur des océans d’aigue-marine. D’un de ces œufs en émail jonquille, et qui forme pendule, jaillit une gerbe de lis en pierres de lune. — Les fleurettes de pierreries composent une collection féminine entre toutes. Elle est la plate-bande lapidaire, l’immarcessible parterre, le jardin d’hiver et de toujours, l’inimitable propriété de la Grande Duchesse Marie. Dans des godets de cristal de roche, évidés à demi, et dont la transparente épaisseur imite à s’y méprendre une eau très pure, une tige en or inclinée sans excès de grâce, porte des myosotis de turquoises, une pensée d’améthyste. Dans une corbeille à la vannerie d’or, c’est tout un petit parterre de muguets, aux grelots emperlés, au-dessus d’une mousse à cent mille brins de tous les tons de l’or, y infinisant leurs soudures.
Belles pour toujours sont de telles flores. Beaux pour toujours, ces papillons emprisonnés entre une vitre et leur lit de plâtre fin, selon le procédé de Schwartz, encore un miracle de l’Exposition. — Beaux pour toujours, ces insectes, ces folioles millénaires, emprisonnés, eux, enfin, dans ces fragments de succin dont les gouttes encore liquides les saisirent, les capturèrent au vol, en des jours d’avant le déluge. Belisons Chénier devant cette vitrine :
Ainsi des hauts sapins de la Finlande humide De l’ambre, enfant du ciel, distille l’or fluide Et sa chute souvent rencontre dans les airs Quelque insecte volant qu’il porte au fond des mers. De la Baltique enfin les vagues orageuses Roulent et vont jeter ces larmes précieuses Où la lière Vistule en de nobles coteaux Et le froid Niémen expirent dans ses eaux.
Là les arts vont cueillir cette merveille utile,
Tombe odorante où vit l’insecte volatile;
Dans cet or diaphane, il est lui-même encor :
On dirait qu’il respire et va prendre l’essor.
Disons encore (dans l’orfèvrerie) un joli surtout d’Aucoc, très simple plaque d’argent recouverte d’une nappe d’épais verre dépoli à peine, et ridé concentriquement, pour imiter un parterre d’eau. Un autre, plus somptueux, donne à représenter à je ne sais combien d’amours en argent, les noces (pareillement d’ arg-ent, je crois), d’un couple Grand-Ducal. Galante invention, malheureusement déparée par un kiosque central assez poncif, qui fait inopportunément penser au monument de Lamoricière. Un troisième surtout, celui là tout de bric-à-brac et de bric et de broc, représente des ruines de sucre candi sur lesquelles s’ébattent des enfants destructeurs, en cela du moins bien inspirés qu’ils ont fait j ustice de cette composition saugrenue.
Parmi les céramiques, j’admire cette faïence hollandaise de Rosenburg, d’une pâte si line, d’un décor si ténu qu’on le dirait fait avec des cheveux : plantes inexistantes, fleurs de rêve aux
couleurs de deuil entre lesquelles volètent des papillons de nuit, serpentent des hippocampes ; — les pâtes d’émail de Dammouse, de diaphanes gobelets qu’on dirait modelés avec des nuages orageux ; — les pimpants émaux translucides de Naudot, imités de ceux de Thesmar, mais cloisonnés dans de la porcelaine, d’un blanc peut-être un peu cru ; — enfin, les émaux de Feuillâtre, vases, bibelots aux grâces recherchées, non sans trouvailles.
Qu’est-ce, auprès de ces réussites que le soidisant renouveau de Sèvres, péniblement métissé de Danois et d’Iroquois, sans oublier le Musée Dupuÿtren, où pourraient figurer, pour l’édification des adolescents qu’il sied de mettre en garde contre Vénus ennemie, tels vases de notre Manufacture nationale, hideusement éclaboussés de douteuses lunules ?
Avant de quitter cette Esplanade, deux bons points encore, pour un groupe d’amateurs, par ailleurs assez pauvre, mais riche de ces deux raretés : deux broderies de Mme Duez, géraniums et chardons bleus à faire envie aux plus Japonais des Japonais, et qu’aurait, ce n’est pas peu dire, admirés Mmo Delessert. Elle-même a rencontré un dépositaire de ses secrets, dans l’exposant qui nous donne à admirer une précieuse collection de glands et de passementeries.
La Rue des Nations ouvre par le Pavillon Ita-
lien. J’ai assisté à l’émission d’unjugementpéremptoire, mais non sans opportunité, sur le compte de ce château de pâtisserie : « Ce n’est pas la peine d’entrer là, s’écriait le cornac d’une bande de ruraux — il n’y a que de la vaisselle ! »
On a fait beaucoup de bruit de l’envoi Allemand, les toiles de nos petits Maîtres. La gracieuseté un peu fanfaronne qui en faisait les frais, n’a pas été jusqu’à faire voyager ses plus réels trésors, même dans l’espèce. Il n’y avait vraiment là, que de jolies, de très jolies choses. Les tout à fait belles se sont fait excuser. — Bien qu’ils ne fussent qu’en repoussé, je me suis réjoui d’admirer dans ce même lieu, des meubles en argent, tables et sièges. Ils ne nous donnent qu’une faible idée de ceux qui ornaient la Galerie des Glaces, laquelle en était (on ne s’en souvient pas assez) entièrement meublée ; bancelles, scabellons que le Roi vendit, d’ailleurs assez inutilement, après ses désastres.
Plus nouveaux pour moi, et selon moi, les Canaletti-Belotti envoyés par l’Autriche. On en a peu parlé. Ils sont d’un neveu et élève du grand Canaletti et présentent un intérêt composite. Des architectures de palais Allemands imités des nôtres; des jardins, pareillement à la Française, où se promènent des seigneurs, des dames en paniers, très documentaires pour l’histoire du costume, dans tout l’impromptu de nos instantanés, mais un impromptu savant, elles surtout, sous leurs vastes vertugadins de statuettes en
UNE LIQUIDATION NATIONALE O.’Jl
Nymphenburg, et sous leurs capelines de soie verte protectrices du grand soleil.
Le Pavillon de l’Espagne a mis une sobre magnificence à composer tout son décor de deux éléments hors de pair : des tapisseries et des armes. Les premières (auxquelles ne le cèdent pas celles de Verteuil, que j’estime encore d’une conception plus originale) on les a vues, c’est tout dire. J’ai fort goûté la plus exiguë, la moins imposante parmi elles, un petit panneau représentant, je ne sais au nom de quelle allégorie fantaisiste, Valentine de Milan et son époux en train de jardiner : elle, tenant en main une pomme d’arrosoir dont les pleurs s’égouttent sur un pot de fleurs; l’autre, le pied sur une bêche. — Les historiques envois de l’Arméria sont, entre autres, des chapels de fer, des targes et des heaumes de joute, des rondaches et des salades de parement, des armets et des bourguignotes de Charles-Quint; puis le turban d’acier de Barberousse; enfin, les épées hispano-mauresques, la tunique en velours figuré et les escarcelles de Boabdil, le dernier Roi Maure de Grenade.
Le Pavillon de Monte-Carlo est tout hérissé des piquants de cactus phalliques et de figuiers de Barbarie. C’est le langage des plantes grasses nous renseignant sur la moralité du lieu et la mortalité qui s’y acclimate. Une affiche de Mucha qui m’avait tout d’abord surpris et paru inexplicable, quand je la vis au cours du trottoir roulant, m’apparut ensuite dans toute la profondeur du castigat ridendo quand je la compris mieux.
Consacrée à Monte-Carlo, elle représentait (je n’entendis pas tout d’abord pourquoi), un tendre enfant, un ange agenouillé et suppliant parmi des flores contorsionnées. Que venait faire ce môme idéal dans la figuration d’un paradis d’escrocs et d’antiques matrulles? Mais j’en saisis bientôt l’éloquente leçon, car de quoi pouvait-il s’agir, hormis du fils innocent d’un ponteur, chérubin suppliant le Ciel d’arracher l’auteur de ses jours au Vénusberg de la haute pègre ?
Le Pavillon Japonais, bien qu’un peu surfait, offre de rares spécimens d’art ancien, dont le défaut est de fournir au snobisme des rencliérisseurs, empressés de jeter par-dessus bord tout ce qu’on avait vu jusque-là, que, d’ailleurs, ils n’avaient pas regardé. C’est encore une visiteuse, dont Forain a recueilli le synthétique propos inédit, qui résume l’art de ce Pavillon : « Je t’avais bien dit, criait-elle à son compagnon, je t’avais bien dit que c’était encore des stores ! »
Le Pavillon des Indes Néerlandaises nous olfre deux plus rares curiosités : la première, est cette immense collection (quelques milliers, ce semble) de marionnettes découpées, exotiques sœurs aînées de celles de notre Caran d’Ache. Coloriées, dorées, ajourées, toutes de profil au nez allongé, on dirait des personnages de Moreau, essorés, essaimés du Musée de ce Maître. Ces marionnettes, dites ombres Wayang ", exposées sous le titre de Matériel d’art théâtral Javanais, appartiennent à deux propriétaires de marque ; le premier, Son Altesse le Sousouhan de Soura-
karta, Pakou Bousono X; le second, Raden Adipati Sosrodiningrat IV, premier ministre de Sourakarta. — L’autre curiosité, non moins notable, est la statue de grandeur nature du mystérieux Pithécanthropus. Nous en parlerons plus loin.
Le Palais du Costume, qui aurait dû ouvrir à tous ces palais comme un vaste et universel vestiaire, n’a su être qu’un froid Musée Grévin, plein de stupeur et de mort. Je lui préfère cent fois la vitrine de Wortli, à la section de l’habillement . Mieux dirigés, les ciriers ont, cette fois, et bien exceptionnellement, presque insufflé la vie aux Galatliées de ce pimpant et majestueux départ pour le drawing room. Quelque Lady liaut-diadémée, ajuste devant la psyché ses derniers parements; des caméristes à genoux disposent, en l'étalant, le manteau de cour tout garni de fleurs, tout voltigeant de plumes, tout ajouré de dentelles. Alentour, les amies sont venues s’extasier. Autant de gracieux thèmes à des variations de lie Vestiariâ : robe en peau blanche, semis de minuscules pensées brodées à l’ancienne. Joujou énorme, plan en relief de la mode, beau d’élégance, de mondanité, de modernité. Certes, une telle chose transmise d’un temps, offrirait un document de haute valeur; mais des mannequins attiffés à telle ou telle mode ne valent pas l’om lire de ces deux poupées Louis XIV, ornement de la rétrospective des jouets (Collection Bulteau) et dont les attitudes et les chiffons sont aux femmes de leur temps, ce que sont, aux fleurs des pétales séchés dans un livre. Admirable matière
que cet objet des antiques décisions du Sénat des Femmes. Le féminisme actuel ne s’en préoccupe plus; et ce sont des hommes, de graves couturiers, qui pâlissent devant les responsabilités de la couleur et de la coupe. La rareté de la trouvaille suffit à témoigner du goût, du génie, qu’il y faudrait, qu’il y faut.
Examinez a l’Exposition : que de fatras dans ces falbalas, entre le costume dit tailleur aux lignes masculines exagérément sèches, et les toilettes trop historiées! Après celles que j’ai citées, vous admirerez encore un manteau du soir de Doucet, sorte de housse en mousseline de soie entièrement transparente, recouvrant la robe de bal comme une housse enferme un lustre, et dont la souple diaphanéité s’alourdit d’un collier de roses sans feuillage, des roses de tous les tons, les cernant comme d’un boa de fleurs. Vrai surtout d’une sultane Louis XV, d’une Estlier de tapisserie, d’une Zaïre de cérémonie. Autre, une robe de Laferrière, une mosaïque de pâles hortensias en reliefs à laquelle je décerne le prix de beauté des atours. Il m’a bien encore été offert par l’apport d’un passementier, certains corsages-cuirasses dans la composition desquels sont entrés deux millions de perles d’acier on d’or. La comtesse Greff'ulhe porte, certains jours, un manteau tout irisé de la dépouille de cent mille faisans. Ce sont les tours de force de l’ajustement, parfois dignes de notifier d’une rareté les arbitres des élégances, mais qui, dans le brouhaha des Expositions, rentrent dans la catégorie de
une Liquidation nationale
ces clous sur lesquels on nous interroge aujourd’hui.
Le distingué directeur de la Presse en a ouvert l’enquête, laquelle, entre des réponses trop graves, et d’autres trop humoristiques, ne donne que des résultats de conversationnisme. La réponse n’est pas facile. Désigner sans ambages 1 Exposition Rodin, il faudrait être myope pour n'y pas songer, sauf l’irrévérence de faire entrer l’œuvre d’un artiste de génie dans cette famille des clous dont la Tour Eiffel offre le type transcendantal. — Certaine statuette ancienne qui figura, les premiers jours, au Pavillon Allemand faillit bien être ce clou. Quelques-uns nous la donnaient déjà pour un nu (rien que cela!) de Marie-Antoinette. En réalité, ce n’était que l’œuvre d’un sculpteur du temps, et qui en orna le socle d’une dédicace latine, ostentatoire et un peu ambigüe a la Reine de France. D’où confusion et scandale, dissipés une première fois dans le passé, et qu’un zèle inéclairé aurait bien pu renouveler hier, si l’administration locale, déçue dans son procédé courtois, n’y avait mis bon ordre par la suppression de la Venus litigieuse.
Reste la statue d’or, dont on se demanderait pourquoi elle est exhibée au Pavillon de l’Optique, si l’optique générale ne témoignait du reste assez, d’autre part, que rien ne saurait la réjouir à l’égal de la contemplation d’une femme en or. Peut-être une satire des mariages américains, à l'usage de ceux qui les manquent.
Voici encore une statue, celle du Pithécanthro-
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pus ; celui-là notre véritable, notre vénérable premier parent; l’intermédiaire entre l’homme et le singe. Ponclion, dans une de ses plaisantes chroniques rimées, au long desquelles notre temps défile, fait ingénieusement se rencontrer, et se prendre l’un et l’autre pour l’homme-bête mis à prix , les deux savants chargés de le découvrir.
Le clou, le voici encore, parmi les bêtes; ces industrieuses fourmis diligemment affairées, à approvisionner, à accoucher, à proclamer silencieusement, mais éloquemment, le régime monarchique, entre leurs chambres froides et leurs chambres humides. Et tout cela se passe et s’observe, sous verre, depuis des mois, au Cliamp-de- Mars, de par la loi et la volonté d’un formiculteur patient et passionné — Jiobis hœc otia jecit.
Le clou humain, d’autres vitrines le contiennent, matrices factices de ces couveuses qui nous donnent à voir l’embryon vivant, et a nous ébahir du geste qui fait vivre, et prépare, pour toute une suite d’actes généreux ou repréliensibles, tout d’abord destinés au néant, ce qui serait mort sans cette nouvelle forme de gésine : un futur Vincent de Paul, couvé, avec ses bienfaits ; un prochain Troppmann, couvé, avec ses crimes.
Ne saurait-on encore élever à la dignité de clou, cet ambre insectifère dont j’ai parlé plus haut ; ou ces huîtres perlières exposées entre leur valve de nacre et leurs larmes inestimables? Ou bien encore certain tableau de marine, exposé sans doute par des pêcheurs, avec le nom de tous les
coquillages dont sont fabriqués les personnages, les accessoires, les milieux que représente indescriptiblement cette mosaïque hideuse?
Après tout, ce clou requis, je l’ai peut-être moi-même acheté sous la forme du chef-d’œuvre de cet étrange Péping, qui sculptait ses rébus vétilleux, prodigieux, enfantins et précis, au premier étage du Pavillon Luxembourgeois. Cette canne, on dirait une Tour Eilïel minuscule et retournée. Elle porte à son flanc, « tous les monuments de Paris », ajourés à la pointe d’un couteau par un rival de ce Callicrate, qui sculptait un charriot dans un grain tic millet; bien plutôt, on dirait, par l’aiguillon de quelque géniale abeille.
Et si cette canne n’est pas le clou de l’Exposition, je ne permets de le lui disputer qu’à certain hurluberlu, qu’il faudrait, lui aussi, mettre sous verre; je veux parler du spectateur capable de confondre, au théâtre, des interprétations dramatiques, entre toutes inspirées, avec les pirouettes d’une marionnette, fut-elle millénaire, hiératique, et Salomé en personne; candide spectateur qui se prend soi-même au piège de son parallèle saugrenu, au point que « si deux noms s’embrouillent sur sa lyre », ce ne sera jamais pour lui que Sarah Yacco et Sada Bernliardt!
Pays des Aromates
PAYS DES AROMATES
(rétrospective des parfums)
Tout mérite l’étude et la rime si l’on sait bien le
[démêler
Ce mot de Goethe devrait servir d épigraphe à toute collection. La collection comme le « joli cheval, gentil cheval », cpii lit la gloire de Saint- Gelais, est bonne à monter, bonne à descendre ; elle permet le reconstitutif intérêt delà synthèse, auquel par la classification, elle joint la vétilleuse curiosité de l’analyse. Pas d’objet qui ne se conforte ou ne s’embellisse d’un voisinage fraternel.
C’est une nouvelle et bien raffinée occasion de le constater que m’offre la collection dont je veux parler aujourd’hui, délicat et important groupe d’objets relatifs à la parfumerie, et tout particulièrement du xvme siècle, que M. Victor Klotz, le chef actuel de la Maison Pinaud, a réunis patiemment et passionnément depuis une trentaine d’années.
Il me plaît d’écrire quelques pages sur le propos de cette collection, qui fut l’une des curiosi-
tés de l’Exposition de 1900, et à travers laquelle chantent les philtres d’Iseult en leitmotiv de néroli et de frangipane.
Et tout d’abord, pénétrons- nous de notre sujet ; c’est le cas d’employer ce verbe ; et comme le faisait l’antiquité plus subtile qui, plutôt que notre vulgaire estaminet, avait fait choix de ses boutiques de parfumeurs pour y décréter les variations de la mode, ou discuter les intérêts de l'Etat, disons, comme à Athènes, non pas : Allons au café ; mais : Allons au parfum !
Ce fut une exquise élégance de la Grèce, de baigner d’essences des colombes qu’on lâchait ensuite dans les salles de festins, et qui faisaient pleuvoir sur les invités ces gouttelettes balsamiques. Le Duc de Bourgogne, Philippe le Bon eut, un jour, une attention semblable, à l’égard de ses conviés’ auxquels il servit « une statue d’enfant qui pissait de l’eau de roses ». On sait le nom des essences qu’employaient Rome et la Grèce, comme aussi les noms de leurs parfumeurs. Nicéros, Cosinus, Folia (une parfumeuse) furent, comme de nos jours, Guerlain, Pinaud, Madame Cliampbaron ; chacun avec sa spécialité : Nicéros vendant la Nicerotiane ; et Folia, le Foliation. Teindre sa chevelure en bleu fut un raffinement des beautés antiques. Flaubert en use pour Salammbô, et rend ainsi la Reine de Saba plus troublante pour saint Antoine. Selon la tradition biblique, Esther, avant d’être présentée à Assuérus, avait été macérée six mois dans l’huile de myrrhe, et six autres mois dans
PAYS DES AROMATES
les aromates. Chez nous, Clotilde, Galsuinte, Brunehaut, se maquillèrent assez brutalement. Paracelse dictait à Diane de Poitiers le secret de bons cosmétiques. Elisabeth aima vivement les gants, les sachets, les peaux parfumées, et généralement tous artifices tic toilettes et de coquetterie. C’est pour elle qu’on inventa cette jolie boule de senteurs que possède le musée de Kensington. La collection Adolphe de Rothschild en contient une ; et aussi la collection Klotz. Marie de Médicis avait les roses en une telle horreur, qu’elle s’évanouissait à leur seule vue. Ce trait ne suffit-il pas à éclairer un point d’histoire, à expliquer une reine trouble, non moins qu’une funeste mère ; et ne saurait-on voir, dans la triste cruauté de Louis XIII, le rejet de 1 âme sansparfum, dume personne souveraine, marquée du sinistre forfait d’avoir exécré les roses ? Quant à Grétry, son crime est-il moins grand de s’être montré chanteur de moyen génie? Cequ on peut sans doute affirmer, c’est que, si, au lieu de haïr les roses, il les avait aimées, il aurait écrit mieux que le Huron et la Fausse Magie. Henri III remit en usage pour ses mignons les masques gras chers à Poppée. Cagliostro vendit à la du Barry une recette de beauté ; et les héritiers de Manon Eoissy. femme de chambre de la Pompadour, cédèrent à la maison Violet un des fards de la favorite. La Tallien prenait des bains de fraises et de framboises, au sortir desquels elle se faisait frictionner de lait et de parfums. Napoléon se versait, tous les matins, de l’eau de Colo-
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gne sur la tête et sur les épaules. Quant à Joséphine, ainsi que je l’ai écrit dans une poésie à elle consacrée, elle fut la Folle du Musc. Elle en lit un si étrange abus, qu’à l’heure qu’il est, les murs de son cabinet de toilette de La Malmaison en sont encore imprégnés ; et que, des ouvriers mandés, il. y a peu d’années, pour y faire des restaurations, s’évanouissaient au fauve relent de l’odeur indestructible. Enfin l’Impératrice Eugénie porta ses cheveux poudrés d’or au carnaval de mil huit cent soixante.
Le jardin botanique de Paris s’enorgueillit de posséder un flacon de baume de La Mecque; c’est la même substance qui fut présentée au Roi Salomon par la Reine de Saba.
Flaubert fait dire à cette princesse : « J’ai des parfumeurs qui mêlent le suc des plantes et des vinaigres, et battent des pâtes. » L’entrée d’Hamilcar dans l’appartement des parfums est une aromatique page de Salammbô : « Un nuage de vapeur s’échappa. — « Pousse la porte ! » — Ils entrèrent. — Des hommes nus pétrissaient des pâtes, broyaient des herbes, agitaient des charbons, versaient de l’huile dans des jarres, ouvraient et fermaient les petites cellulles ovoïdes creusées tout autour de la muraille, et si nombreuses que l’ appartement ressemblait à l’intérieur d’une ruche. Du myrobalon, du bdellium, du safran et des violettes en débordaient. Partout étaient éparpillées des gommes, des poudres, des racines, des fioles de verre, des branches de filipendule, des pétales de roses ; et l’on
PAYS DES AROMATES
étouffait dans les senteurs, malgré les tourbillons du styrax qui grésillait au milieu sur un trépied d’airain. »
Baudelaire a écrit de beaux vers sur les parfums :
Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants, Doux comme des hautbois, verts comme des prairies, Et d’autres corrompus, riches et triomphants,
Ayant l’expansion des choses infinies
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l’encens
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.
Ces transports, M. Piesse, le grand parfumeur anglais, les a gradués en de véritables gammes d’odeurs, qu’il a composées dans l’ordre de leur effet sur les sens.
A l’aide de ces gammes, il improvise des bouquets en accord de sol, en accord de do, en accord de fa, avec dessus et basse ; et il ajoute cette arcane, technique et philosophique observation, cpxe, dans les bouquets ainsi composés, les jeunes sens se délectent d’ordinaire des odeurs de la
basse (clé de fa) ; tandis que les personnes plus figées préfèrent les odeurs du dessus (clé de sol).
C’est le même commentateur qui relate ces singularités : le cadavre des intoxiqués par l’acide prussique exale une odeur de violette ; — l’onguent que nous appelons aujourd’hui cold-cream fut fabriqué par Galien, il n’y a pas moins de dix-sept cents ans. La magicienne Médée apparut comme fa maîtresse du temps, la régente de l’ago, la dispensatrice des années, parce quelle décou-
vrit une fleur qui, selon l’usage quelle en faisait, put rendre les cheveux blancs ou noirs. Elle inventa aussi les bains de vapeur, dans lesquels elle oubliait parfois ses clients, témoin ce Pélias qu’on retrouva bouilli dans une des chaudières.
J’aime à rapprocher ce trait, du suivant récit de la visite à une moderne Médée, qui me fut fait par une aimable correspondante :
« Il faut que je vous conte une anecdote dont l’idée vous revient et sur laquelle je vous demande le mystère. Durant le séjour de Trouville, nous avions résolu, Glvcère et moi, de requérir une consultation sur nos teints.
De passage à Paris, nous regardons les annonces, et sommes séduites par « Jeunesse, fraîcheur, beauté, en six leçons! » — Nous partons toutes les deux dans l’idée de voir seulement Mme Champbaron, et n’ayant sur nous que la somme nécessaire à notre voyage, Glycère devant partir une heure après pour Vienne, et, moi pour Montdésir.
ii, rue Laffitte, au fond de la cour, à l’entresol. On nous introduit dans une petite pièce garnie d’armoires vitrées, contenant crèmes, poudres, flacons aux étiquettes irrésistibles ! Au bout d’un instant d’attente, arrive une créature tenant le milieu entre la géante de foire, la mère d’actrice et la cocotte espagnole, tout en rouge, très forte, en mantille, environ cinquante-cinq ans, pas une ride, des yeux qui ont dû être bien, une sorte de fraîcheur... conservée, que Glycère et moi scrutions avec attention.
PAYS DES AROMATES 287
La consultation commence. (Nous n’avions pas dit nos noms.)
« Mesdames ou mesdemoiselles, ne croyez pas avoir devant vous un charlatan. Toute ma vie, la beauté m’a passionnée. J’ai fait des études, et donné des consultations suivant les tempéraments ; en six leçons, une femme conduit sa beauté pour toute son existence. Malheureusement je vais cesser d’exercer. Ah ! que celles qui n’auront pas profité de ma science seront à plaindre ! J’ai soixante ans : trouvez-moi une ride ! Toutes les femmes cpii sont belles me le doivent. Cherchez dans le monde: toutes les jeunes grand’mcres viennent chez moi. J’ai donné des leçons de vingtcinq mille francs ; de quarante mille ! (Ici l’auditoire fait un mouvement.)
« Ah ! quand le petit ramoneur ne se retournera plus sur mon passage, j’en mourrai !»
Glycère et moi nous commençons à être prises de fou rire. 11 est en effet impossible que les ramoneurs ne manifestent pas en présence de ce monstre dont la tournure rappelle la Mère Gigogne, bien que la dame débite au nombre de ses produits un anti-obesitas, destiné à rendre svelte et gracile, comme une Tanagra.
Nous ôtons nos voiles. La Cliampbaron se cache la figure en s’écriant : « Oh ! ciel ! quel spectacle !.. et vous gardez des peaux comme cela ! Eh bien ! si j’étais à votre place, j’aimerais autant m’en défaire. Les traits sont bien, les yeux jolis, mademoiselle a de jolies dents; mais... oh !.. je
vous en prie, mesdames, jetez-moi ces peaux ; je n’en donnerais pas quatre sous ! »
L’auditoire ne rit plus et se consulte du regard.
« Malheureusement, madame, nous n’habitons pas Paris ; nous sommes étrangères, et repartons dans une heure. Mais, ne pourriez-vous nous donner quelque recette, quelque ligne de conduite? » — « Mais, mesdames, vous plaisantez! Comment, vous venez me trouver, et vous partez ! Gardez vos peaux ! Gardez-les vous dis-je ; je ne vends pas de drogues. — Quel malheur ajoutet-elle en m'examinant, voilà la patte-d’oie qui va poser sa griffe ici. » — Je pousse un cri : « Comment? »etje cours à une glace. — « Ah! elle n’y est pas encore ; mais on voit où elle sera. Regardez-moi, madame, cherchez la patte-d’oie ! » — - Glycère et moi étions devenues moins gaies. Je finis par dire qu’à mon prochain voyage je prendrais des leçons. Alors elle consent à sortir quelques fioles, une à une, toujours en vue du futur traitement; telle pour le jour, telle autre pour le soir. Bref, elle en forme un volumineux paquet, empilant les boîtes, et leur donnant, à chacune, une destination si capitale, un si important rôle à jouer, que j 'ai vu le moment où nous n’aurions pas de quoi payer. J’ai avoué que nous ne portions avec nous qu’une faible somme. I^a grosse femme n’en a pas moins confectionné son paquet, en échange duquel je lui ai donné tout l’argent que nous possédions. Et nous voilà reparties en retard pour nos trains, avec mille drogues sur les bras !
PAYS DES AROMATES
Jusqu’à présent nul résultat, si ce n’est teints bouleversés. Et nous méditions en nous éloignant ainsi chargées, sur l’étrange ironie d’employer de la sorte les dernières minutes qu’on a pour s’entre-consoler de ses mutuels chagrins. — Où sont ces personnes si éprouvées?.. — Elles prennent une leçon de beauté ! »
La relation n’est-elle pas du plus charmant humour? Je ne sais ce qu’est devenue la Médée de la rue Laffitte. Certaines initiales du livre de Piesse paraissent la désigner assez cruellement. Je sais qu elle se vantait de faire disparaître la patte d’oie, et qu’elle y réussissait, tout au moins pour une soirée, en écrasant longuement, lentement, et circulairement une noisette de pâte sur la triste étoile de menues rides. Nos dames n’avaient en s’éloignant, interrompu que des théories. J’en sais une autre dont le départ fut plus tragique. Elle avait cru pouvoir entamer, vers la fin de l’ après-midi, une leçon de beauté pratique. Au bout de deux heures de travail, elle s’aperçut qu’il lui restait tout juste le temps de rentrer faire sa toilette pour un grand dîner où elle était attendue. Le professeur lui ayant alors déclaré qu’il s’en fallait encore de deux heures que son visage ne fût présentable, l’infortunée se' mit en devoir de débarbouiller la première partie du travail. Mais elle n’y réussit qu’à moitié, certains replâtrages ayant déjà pris la consistance du laque ; et il fallut bon gré mal gré mener dîner en ville un visage mi-parti
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üaccide et tendu, plein de ressauts et plein de trous, comme une toile mal vernie.
Les émaillages sont périlleux. Je n’ai pas eu l’occasion de les vérifier de très près. On en cite des exemples ayant réussi. Il s’agit d’injections sous-cutanées, de substances ayant pour effet de tendre la peau et d’empéclier la ride. Mais il en résulte pour le visage, un aspect figé, morbide, voire macabre, un air de masque au sourire interdit, désormais privé d’expression, d’expansion et de vie, et dans lequel les yeux seuls continuent de vibrer et de rouler avec un éclat de verroterie. Figure assez semblable à celle dessinée par Grandville, reproduisant à la lettre les comparaisons hyperboliques de la beauté : lèvres de corail , teint d’ ivoire. Au reste, l’opération se solde presque toujours par un procès retentissant, entre la cliente qui se déclare mal satisfaite du résultat, et l’émailleuse proclamant s’être acquittée de tout ce qui concerne son état, et réclamant la forte somme. En outre les maladies éruptives s’accommodent mal des pores obturés, qui exposent à de mortels dangers les Flores prorogées. Mais
Ainsi que la vertu, l’émail a ses degrés.
Une célèbre Beauté au profil de licorne, au sourire difficile, comme si le muscle risorius de Santorini, eut, chez elle, été privé de son naturel fonctionnement, nous sembla longtemps sortir des mains de quelque praticienne faciale. Mais, des personnes véridiques affirment qu’il n’en est
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rien ; et que de petites truelles d’or enrichies de pierreries suffisent à extraire de seaux menus et précieux, le mortier parfumé qui enduit ses charmes.
Saralx Félix fut une sœur de Rachel, qui posséda et dispensa des secrets de beauté. Ellemême était belle, et sa ligure faite, se promenait invariablement, et quelle que fût l’absence du soleil, abritée d’un parasol noir, garni d'une longue guipure qui l’enveloppait d’une pénombre seyante, tout en la préservant de la poussière et du liàle.
J’étais naguère absent quand je lus dans un journal une excitante annonce. Il s’agissait de séances de beauté (toujours!) données à l’Hôtel Continental, par Anna K appert, une Américaine. J’eus le regret de ne pouvoir assister à l’étrange spectacle que ne pouvait manquer de susciter pareille annonce; mais je l’évoquai dans une poésie des Chauves-Souris, laquelle je dédiai à Forain qui, mû par la même curiosité, s’était rendu rue Castiglione, et me certifia l’authenticité de ma vision. Toute une vallée de Josaphat de petites vieilles Baudelairiennes, de
Débris d’humanité pour l’éternité mûrs .
Et serrant sur leurs flancs ainsi, que des reliques,
Un petit sac brodé de fleurs et de rébus.
Mais avec quelque chose d’encore plus falot ; des modèles de Stcvens devenus vieux, arborant, une suprême fois, les modes d’antan, et remplissant les parcours de là rue de Rivoli, de modes
surannées, de saute-en-b arque et de suivez-moijeune-homme.
Lumière de l’âme, ô beauté !
s’écriait Leconte de Liste, en qui revit l’âme orientale toute saturée de ce joli trait : « La beauté est une aumône inconsciente. » Admirable justification de tant d’efforts.
J’en sais un qui mérite d’être relaté ici, une étonnante aventure. « — Il faut souffrir pour être belle ! » dit à la fillette sa bonne qui la coiffe, et, pour l’habituer au quotidien supplice des cheveux tirés et des piqûres d’épingles. Mais l’enfant prend le conseil au sérieux ; et voici la coquette créée. Au prix de quels dangers, jugezen. Fatiguée du suppliciant essayage incessamment réitéré, durant des lustres et des lustres d’élégance, une de nos cocodettes, désireuse de maintenir son rang, tout en se relâchant de sa corvée, prend le parti de faire mouler son torse. Mais l’opération mal dirigée mit en péril les jours de la dame, qui se vit emprisonnée dans le plâtre, et contrainte d’en sortir à coups depioclies, quasi murée vivante dans un corset de chaux, lequel lui fit reprendre goût à l’essayage. — De vieux faciès ne s’en résignent pas moins à de tels enfermements en des étuis presque aussi atroces. Ce n’est jamais sans un frisson que je contemple, rue Dupliot, sous la mystérieuse devanture de Bysterveld, la Diane de Houdon masquée de son Plastikos terrifique ; après nous avoir rappelé que, fidèle à son nom, le dit engin,
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renouvelé de Poppée et de Marguerite de Valois, « concerne laplasti que des traits », qu'il «conserve la forme juvénile des joues qui ne peuvent ainsi ni se boursoufler en bajoues, ni se superposer en mentons », le grandiloque et savant prospectus de « notre plastikos » ajoute qu’un tel masque est enduit d’une composition spéciale qui empêche la déviation des lignes du visage et le remet pour ainsi dire au moule. - — « C'est, jorcé , conclut-il enfin; par son usage, on conserve la jeunesse et on perfectionne la beauté. » Comment résister à une déduction si désirable, si péremptoire, si persuasive? — Mais là ne s’arrête pas le surprenant Bysterveld « seul inventeur du plastikos et du corset dermopliile pour la réfection de la gorge ». Voici maintenant la Toile Divine, « préservatif très puissant contre les rides et la patted’oie », et qu’il suffit d’ « appliquer », la nuit, sur le visage, comme les anciens employèrent les tranches de veau... Il y a des dames qui, malgré le plastikos, emploient la toile divine, en la coupant par morceaux, la mettant sur les yeux, le plastikos par-dessus. » — Ne voilà-t-il pas des nuits bien étrangement assujetties? — Citons encore les préparations kallopoiètiques (faisant naître la beauté) et ne doutons pas que l’étonnante Impératrice Augusta n’ait dù, non moins que les laboratoires de la rue Dupliot, les honorer de sa clientèle. On sait que, dans un âge avancé, cette souveraine, digne émule d’Elisabeth, revêtait des épaules de cire ! Elle en possédait autant de paires que le duc de Brunswick arbo-
rait de perruques, et les choisissait d’avance parées de tous leurs bijoux, pour les assortir aux toilettes ! Admirable matière que cette vieille Impératrice et Reine, merveilleuse et bas-bleu, écoutant sous ses épaules de cire tout incrustées de joyaux, la leçon de son lecteur français, qui ne fut autre que J nies Laforgue !...
Je conserve le souvenir de plus douces débitantes de beauté, les dames Delabrière. Je n’ai pas vu l’opérette en renom : la Jolie Parfumeuse . Les deux miennes étaient de jolies vieilles. Rien de macabre dans leur commerce ni dans leur vision; nulle évocation de Rome antique, ni d’Italie corrompue. En boucles blanches, sous des bonnets de blonde ou de vieux points, à coques de velours lilas, elles dispensaient avec onction de probes mucilages; des gants de saxe, à la pénétrante odeur d’eau stagnante. Et, au centre de leur comptoir, une maigre vitrine contenant les tout premiers états de l’article de Paris, de tristes bijoux de deuil, des broches de jais ou en écaille finement étoilée d’or, et des épingles à châle, nous apparaissait comme l’arche du colifichet, le Saint des Saints de la pacotille. Leur magasin s’ouvrait, rue du Bac, sous la raison sociale : Delabrière- Vincent, et c’était pour nous, alors, une enfantine volupté que de pénétrer, et nous attarder en son atmosphère artificiellement printanière.
Hélas ! la gentille boutique a sombré ; les deuxcaissières dont le souvenir m’est resté comme
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celui de deux douairières du parfum, ont rendu leurs comptes à l’Éternel. Et, sur un bruyant boulevard voisin, une douteuse résurrection de leur étalage charmant, affiche odieusement les prix sur de révolutionnaires flacons et sur des pots anarchistes.
De cinq curieux monuments relatifs a 1 art qui nous occupe, les Cosmétiques d’ ( ) vid c (Med icarnina faciei) ne sont qu’un poétique fragment, dénué de toute utilité pratique. L’orge mondé, 1ers, la corne de cerf tombée au printemps, les oignons de narcisses, l’épeautre de Toscane, les fèves; enfin, « la matière dont l’alcyon plaintif cimente son nid », l’alcyonnée, et jusqu’à l'encens male, nous semblent aujourd’hui des ingrédients plus dignes d’Albert que de Pinaud ou de Lubin, et de la marmite des sorcières de Macbeth que de la cassolette d’une élégante.
Un document moins connu, c’est la Gageure de Brébeuf ; soit cent cinquante épigrammes et madrigaux contre les femmes fardées : nombre de vieilles Iris, Chloris, Philis, Lize, Belize, Alizon, Amaranthe, Olind’e, Madelon, auxquelles le poète décoche des traits qui, pour être peu variés, ne manquent pas d’un tour assez piquant, parfois même non sans grandeur :
Elle a vingt ans le jour et cinquante la nuit.
A voir tous ces appâts' dont l’œil fut idolâtre Inhumés sous un peu de plâtre,
Si vous faites rêver, ce sera sur la mort.
Lise, vous étiez belle, et vous ne l’estes plus, Sachez donc que vous êtes morte,
Car, en fantasque trépassée,
On vous voit chaque jour changer de monument.
Voici deux des mieux réussies, de ces petites pièces :
J’ai ce matin avec adresse Surpris au lit dame Isabeau,
Avant qu’au bout de son pinceau Elle eût retrouvé sa jeunesse.
Son teint si jeune hier et si frais,
Aujourd’hui vieux et sans attraits,
De pitié m’a l’àme touchée :
« Quoi, dis-je, madame, à vous voir,
Depuis hier il doit y avoir
Trente ans que vous êtes couchée ! »
Autre :
En cramoisy, vieille guenon,
Quoi, vous trémoussez dans la rue,
Pour attraper quelque mignon Ou déniaiser quelque grue ?
Plusieurs, grâce à votre pinceau,
Trouvent encor sur votre peau Une beauté qui les captive :
Mais ce satin est mal choisi,
Et, dans une étoffe si vive,
Vous êtes laide en cramoisy.
N’oublions pus la suave invocation des parfums, dont les moites brumes, les bleuissantes spirales, s’étirent et se bouclent au-dessus de La prière pour tous :
O myrrhe ! û cinname !
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Narcl clier aux époux!
Beaunie, étlier. dictaine !
De l'eau, de la flamme,
Parfums les plus doux!
Et les vers émanent tels que des soupirs ailés, de pénétrantes bouffées, de la terre mouillée, du temple entrouvert, du bosquet languissant, avec la brûlure des trépieds rougis, l’àcrèté des verdures écrasées.
Prés que l’onde arrose tapeurs de l’autel!
Fleurs dont la chapelle Se fait un trésor !
Jasmin! asphodèle!
Encensoirs flottants!
Lis que fait éclore Le frais arrosoir!
Tiges qu’a brisées Le tranchant de fer .
Le quatrième autel des Parfums a été érigé par la comtesse Mathieu de Nouilles dans son beau poème : le Cœur innombrable :
Puissance exquise, dieux évocateurs, parfums, Laissez fumer vers moi vos riches cassolettes!
Et, sur cette invocation, les spirales montent brumeuses ou tièdes, opalines ou azurées : tendres parfums printaniers, aigres relents automnaux dans le silence un peu hostile des vieilles de-
meures réveillées ; touffeur des fours, bibliothèques aux senteurs vieillies. Et toute la litanie odorante des cheveux aux arômes savoureux, du vin conseiller d’ivresse et de l’encens persuasif de prière, de l’iris cher aux linges légers, du santal dont le satin ligneux double et embaume les coffrets de l’Inde. A travers ces soupirs délicats transpire la nature tout entière : la terre détrempée, l’aire des moissons, l’air des salines. Et c’est une alternance de jeux forts et de jèîix doux comme aux registres d’un orgue :
Torpeur claustrale cparse aux pages du missel, Acre ferment du sol qui fume après l’ondée.
La fraîcheur des forêts, la chaleur des treilles, et jusqu’à cette fine odeur de thé dont la chanteuse spirale s’évague vers le plafond, expire dans les draperies. Ce bal des odeurs tournoie au cœur de la jeune femme, ce cœur ardent et plaintif dont la nature et l’hérédité ont fait :
Un vase d’Orient ofi brûle une pastille.
Le cinquième autel est l’étrange trépied de styrax bourgeois allumé par Balzac en l’honneur de I aimartine :
Au nez de Jupiter la fumée en monta.
Je veux parler du roman cocasse et douloureux de César Birotteau, l’inventeur de la Pâte des Sultanes et de Y Eau carmlnatiçe , le patron de la Reine des Roses. Mais quel écart avec les chiffres actuels ! La belle Constance, la vertueuse épouse
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de César, s’applaudit d’avoir fait, dans sa journée pour cinq mille francs d’affaires. Il faudrait décupler, centupler, pour parler d’une moderne « gloire de la parfumerie » ; ainsi que Sarali Bernhardt se voit contrainte de le faire pour les dettes de Marguerite Gautier, alors qu’elle joue la Dame aux Camélias à Chicago ou à Philadelphie.
Soixante mille francs dépensés pour les embellissements de son appartement communiquant avec la boutique, et à donner un bal de cent invités , accomplissent une grande part de la ruine du héros de Balzac. En a-t-il pour son argent? — Son architecte décorateur Grindot lui livre, il est vrai, entre autres objets de haut luxe : « une cheminée en marbre blanc à colonnes, ornée d’une garniture choisie avec goût, et n’oflrant rien de ridicule... un lustre à vingt-quatre bougies faisant resplendir les draperies de soie rouge... un parquet à l’air agaçant; un boudoir vert et blanc... une bibliothèque garnie de livres reliés... un cabinet où dominaient les couleurs brunes relevées par des agréments verts... une chambre tendue en soie bleue, avec des ornements blancs, garnie d’un meuble en Casimir blanc avec des ornements bleus... une splle à manger traitée dans le genre dit Louis XIY , avec la pendule de Boulle, les buffets de cuivre et d’écaille, les murs tendus en étofle à clous dorés. »
Je possède une épreuve de la gravure d’Héro et Léandre offerte à Birotteau par son élève
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Popinot, et qui leur suggère, la création de l' Huile Comagène. Elle représente dans une sorte de tépidarium compliqué de tlialamos, une Grecque bien plutôt contemporaine de Desbordes-Valmore que de Saplio, en train de répandre un ilaeon de parfum sur la tête d’un dadais antique, tout nu, sous une chevelure assez pareille à la perruque du duc de Lunebourg.
Cette « belle estampe » qui, dans son neuf, a bien pu valoir trente francs, tout encadrée, et ne gagne pas à vieillir, constitue le plus important décor du cabinet pistache et chocolat, du Roi des Roses, au début du siècle.
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Pour en revenir à la Rétrospective des Parfums, il convient de dire que la collection Ivlotz en composait la presque totalité. Décrire l’une sera donc, pour la plus grande part, faire l’histoire de l’autre.
Cette collection d’objets relatifs à la parfumerie fut dès longtemps rassemblée par M. Klotz, a\ ec une patience passionnée. D’autres époques y sont représentées par quelques notables spécimens, mais c est comme il convient, le siècle du rouge, de la poudre et des mouches, le dixhuitième, qui triomphe.
A oici donc, un peu a vol d’oiseau (dirons-nous : d’oiseau-mouche?) une nomenclature de visu de cette pinacothèque délicate :
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Des brosses, d’abord; j’en compte vingt-deux, hautes sur leurs souples crins, qui ne nous semblent plus guère aptes qu’à chasser de nos tapis de table la poussière d’un jour. Mais ce furent, sans doute, des brosses à cheveux, des brosses à habits, je suppose. Parfois ronds ou quadrangulaires, mais ovales pour la plupart, leurs dos magnifiques se revêtent de faïence de Delft, de porcelaine de Saxe, de strass, de laque burgauté, d’écaille incrustée d’or, de marqueteries à fleurs de cuivre et de nacre. Enfin, gentille épave d’un nécessaire Empire, une brosse-joujou et bijou, à la nacre aux ornements d’or : un lion, un coq et un papillon, au manche fait d’une minuscule chimère.
Voici maintenant les boites de voyage, de marqueteries simples ou plus compliquées, de vernis Martin polychrome, plus souvent vermillon et or, à rinceaux ou sujets de bergeries. Elles sont doublées d’un satin mince, d’ordinaire rose de Chine ou bleu (plus rarement bleu -paon); étoile assez semblable à un papier, et comme friable en d’anciennes cassures. Elles sont meublées de flacons d’un verre à côtes, les uns sans décor, les autres gravés ou émaillés, à la garniture d argent, de vermeil ou d’or; d’un petit plateau dentelé, d’un minuscule entonnoir, quelquefois de ciseaux, d’un tire-bouchon, de boîtes à rouge ou à mouches.
J’en compte une demi-douzaine de cette sorte. Six autres sont d’un modèle plus exceptionnel . une en bois de rose à poignée de métal et garnie de six beaux flacons carrés en verre bleu et or,
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à bouchon chargent ciselé ; une autre oblongue, recouverte de cuir rouge travaillé au petit fer. A l’intérieur, six pots à pommade blanc et or, au couvercle surmonté cl’une petite pomme, six flacons de cristal gravé d’or ; quatre boîtes rondes laquées d’une sorte de vernis Martin d’un ton de beurre et décorées de Cupidons, de trophées. Ces boîtes sont entièrement doublées de bergamote, à savoir d’écorce d’oranges séchée et parfumée. Deux autres boîtes carrées sont entièrement occupées par quatre grands pots à pommade au couvercle cerclé d’argent. Quatre de ces pots sont blancs et bleus, en porcelaine de Saint-Cloud. Les quatre autres, tout blancs, à fleurs en relief et de style chinois, sont en porcelaine de Mennecy. En voici une d’un goût tout particulier, recouverte en cuir de Cordoue, et doublée de peluche lie de vin; elle contient, outre des flacons de cristal et une boîte d’argent, une cuvette-plat-à-barbe et son pot à eau, à couvercle de pareil métal. Cette autre, marquetée dans le genre hollandais, disposée pour s’ouvrir en forme de cabinet, contient des tiroirs, des flacons de verre, des pots à opiats. C’est une boîte de coiffeur. ou mieux encore, une pharmacie.
De semblables boîtes de même grandeur ne contiennent que des objets de cristal. L’une d’elles, d’une époque plus récente, est recouverte en chagrin noir, avec un fermoir d’argent. Cinq autres, plus petites, répètent encore ce modèle; celle-ci, anglaise, de la forme appelée Ladies companion ; ces deux-là, très basses, très soignées,
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curieuses, de style plutôt Louis XIV, renferment de petits flacons trapus en cristal à côtes qu’on prendrait pour du grenat taillé, et fermés de bouclions en vermeil d’un décor assez semblable àcelui des coqs de montre. Une autre de ces boîtes, de l’époque Louis XV, est en laque noir et or.
Quatre objets, un peu hors cadre, terminent cette série; un gros nécessaire hollandais tout recouvert de miroirs ternis et de papiers peints à l’imitation du vernis de Martin, qui recouvrent encore, à l’intérieur, des boites d’un semblable travail, décorées de fleurs et de personnages, sur un fond jaune. Puis deux boîtes de voyage, en forme de vases, de style rococo et de goût allemand; l’une en écaille, l’autre en chagrin, toutes deux à ornements de métal gaufré et fermées d’un bouton de fausse pierre, ont dû contenir des ustensiles pour manger en route. Us manquent. Un miroir qui en occupe le fond rattache ces iioîtes à la série des nécessaires de toilette. Enfin, un panier en bronze doré, à anse, et de style Empire, contient quatre flacons de cristal taillé, dont le bouchon, en bronze pareillement, est une corbeille de fleurs.
La série qui suit est peut-être la plus importante en même temps que la plus séduisante de la collection; elle comporte environ trentecinq de ces mêmes nécessaires de poche qui durent former le principal attrait des loteries royales, en même temps qu’être offerts en cadeaux de noces ou de galanteries. Ce sont de délicates, de délicieuses réductions des boîtes de
voyage ci-dessus décrites, mais bien plus précieuses de matières et de travail. Leur vêtement extérieur est le plus souvent de galuchat vert uni ; de plus riches y ajoutent de petits trophées d’instruments de musique et de fleurs en or finement travaillé. La comtesse Greflullie en possède une charmante de ce modèle, fermée d’un bouton de rubis, et j’en vois deux similaires dans la centrale vitrine du salon du xvme siècle récemment inauguré au Louvre. Les plus belles de la collection Ivlotz sont en galuchat blanc à fleure ttes polychromes; en voici de Louis XVI en écaille garnie ou étoilée d’or; une Louis XV en burgau et vermeil ; une Empire en burgau et or ; telle, en maroquin clouté d’argent ; deux eii vernis Martin et burgau; une superbe en vernis Martin, à sujets mythologiques.
L’intérieur, toujours doublé de velours en divers tons de rouge, contient toute la minuscule reproduction d’une toilette portative; flacons de cristal à bouchons d’or, entonnoirs de poupées, ou de fées ; mais les variantes sont à l’infini pour le choix des objets et de la matière : porcelaine, onyx garni d’or, pour les flacons ; pour les bouchons, oiselets en émail ; d’autres ustensiles sont encore de charmants miroirs en forme de coquilles, tout revêtus d’or et de matières précieuses ; des sachets brodés, des tablettes, un crayon, un couteau, de petites cuillers. Une grosse noix cerclée d’argent imite rustiquement ces merveilles de la coquetterie ; elle contient deux menus flacons et leur entonnoir.
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Viennent ensuite les boîtes à rouge et à mouches ; closes, on dirait des tabatières ; l’intérieur se divise en trois compartiments, dont deux sont eux-mêmes fermés d’un couvercle à charnières ; le troisième, assez souvent encore enduit de parcelles de rouge, contient le pinceau qui servait à l’étendre. Je compte onze boîtes de ce modèle : ivoire, galuchat, argent et burgau, écaille ciselée à reliefs ; une des plus charmantes en vernis Martin mauve incrusté d’or et d’argent ; une plus riche, en laque noir et or, s’ouvrant dessus et dessous ; et deux très belles en émail de Saxe, beaucoup plus grandes. Quatre autres ne sont qu’à deux compartiments ou sans division aucune. L’une d’elles, enfermée en un écrin de cuir vert et or, toute petite, très précieuse dans sa simplicité, est en or tout uni, et contient une petite cuiller.
D’autres plus plates et sans compartiments, contenaient sans doute un peu de rouge et quelques mouches cpi on plaçait devant le miroir qui occupe le fond du couvercle. Elles sont en bronze ciselé, en maroquin noir clouté d’argent, en écaille ou en ivoire clouté d’or. De la plus curieuse, en ivoire légèrement colorié, le couvercle, décoré de deux profils entre des palmes et des fleurettes, s’ouvre en deux parties ; elles sont doublées l’une d’un miroir, l’autre d’une peinture galante. Un papier jauni replié à l’intérieur lui sert de pédigrée. Il porte cette attestation : « Cette boîte fut exposée au Mans en 1842, dans une exposition d’objets d’art et d’antiquités, avec
cette mention : une boîte à mouches, en ivoire, à deux compartiments, avec les deux portraits de Louis XIV et de Marie-Thérèse.
Quelques autres belles boîtes plates en émail de Saxe peuvent être rangées dans la même catégorie.
Enumérons encore : quinze grandes boîtes à poudrer : argent, bronze, étain, Bagard, cuir frappé, étoffes anciennes disposées en forme de pelotes, puis les petites boîtes à poudre pour la poche : argent, nacre et bronze, émail de Battersea ; une pomme en porcelaine blanche, un œuf en vernis Martin, un œuf en or ciselé portant cette devise peut-être mieux appropriée à un étui de chapelet : « Dieu vous bénit » ; enfin, trois boîtes à rouge : l’une fort jolie, Louis XVI, en cuir vert et or, contient une petite houppe en forme de pelote, enfermée dans un étui de buis et d’ivoire, plus deux pots encore garnis de leur rouge et recouverts d’une étiquette ainsi libellée : « Rouge de Cornuot, rue Basse-Porte- Denis, n° i3 , à Paris. » Les deux autres, de simples cartons, n’en sont pas moins curieuses : la première, contenant, outre le pinceau et la houppette, six pots de rouge dont un seulement est entamé ; les cinq autres recouverts de leur étiquette en satin blanc, décoré d’ Amours. La seconde, un carton plus petit et plus commun, ne contient qu’un pot à rouge et une houppette à l’enseigne de : « la Citoyenne Va i liant J a br ican te de rouge et blanc végétal superflu, rue de la Loi , en face de la Fontaine, n° 12 5 f, à Paris. »
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Les flacons sont innombrables. J’en compte une vingtaine en matière vitreuse : verre émaillé, verre côtelé, cristal à bouchons d’argent ou d’or plus ou moins ciselé. Deux sont garnis en dessous de menus drageoirs. De plus riches viennent ensuite, la plupart dans leurs écrins ; celui, ci de style Louis XV, cet autre Louis XVI, sont revêtus d’or travaillé ; le premier porte autour du col : « J'aime mon choix »; un similaire est en pierre dure, et sa devise : « Je suis tout à vous. » Un autre bas et rond, porte en collier : « Gage de mon amitié. »
Un flacon Louis XVI, de cristal taillé, tient en son centre une lorgnette qui s’allonge ; un autre, du même style, est orné d’un portrait de jeune homme, un émail ovale serti de roses. De plus petits flacons sont des étuis d’ivôire plein, ou à jour ; de paille, de cuir, de galuchat, de vernis Martin ; et tel était l’usage de ces gros étuis, qui, la plupart, ne nous sont parvenus que vicies. Des étuis d’écaille cerclée d’or, de 'galuchat, d’ivoire en forme de soufflet ou d’urne, contiennent des flacons, plus petits encore. En voici pourtant de plus exigus : celui-ci, en ivoire clouté d’or et gemmé ; celui-là en perles grosses comme des grains de givre, à base et bouchon de corail. Trois beaux flacons sont en travail d'or et de burgau. En tout, une trentaine de ces diverses sortes, à ajouter aux vingt premiers cités. Une dizaine seulement de flacons de métal, bronze, argent et or, quelques-uns en breloques.
Des flacons de Saxe, vingt représentent des
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personnages ; onze, des animaux; sept, des fleurs; douze sont décorés de sujets peints; et huit autres, pareillement à sujets, répètent en différentes grandeurs un modèle dans le goût rocaille.
Parmi les vingt figures, je citerai un Arlequin, au costume fait de cartes assemblées; un autre Arlequin, portant un chien sur son épaule ; une dame et son chien dont la tête sert de bouchon au flacon ; un autre similaire ; une dame en chemise, son bourdalou à la main et s’apprêtant à en faire usage ; une dame s’éventant : sa tête est le bouchon du flacon ; une autre tenant un éventail ; une dame coiffée d’un tricorne ; un jeune homme coiffé d’un bonnet carré; et en robe de juge d’un ton gris perle ; il tient un livre et s’appuie sur un tronc d’arbre, dont les deux branches sont deux flacons : l’un bouché d’un oeillet, l’autre d’un oiseau perché sur un fruit ; un vieillard portant une hotte de fleurs, qui contient le parfum et se ferme d’un papillon posé au sommet; un joueur de biniou appuyé à une branche : flacon encore au bouchon de fleur ; Cupidon et Vénus auprès d’une horloge ; flacon au bouchon fait de deux colombes ; un Amour sculpteur, un enfant jouant avec des chèvres, au milieu de pampres ; ce flacon en blanc de Saxe, est deux fois répété dans la collection, le premier bouché d’un raisin d’or ; le second, de feuilles de vigne en porcelaine ; deux Amours jouant et portant une urne ; une Chinoise, de qui le parasol ouvert bouche le flacon. Enfin, deux
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marmots : l’un, en maillot à bandelettes, l’autre en pelisse garnie de fourrure.
Les animaux sont : un singe, une fleur à la patte, et, sur son dos, en une hotte de fleurs, son petit, dont la tète forme bouchon. Ainsi font les têtes de deux perroquets et d’un chat blanc : trois autres flacons. D’un troisième flacon, perroquet becquetant des cerises, le bouchon est une grappe de ces fruits. De ces flacons figurent encore : la fable de La Fontaine, « le Renard et les Raisins » , une illustration en porcelaine ; un chien étranglant un renard, au grand effroi d’un chat ; autre chat grimpant sur un cep de raisin noir, où sont des oiseaux perchés ; un lévrier près d’une urne ; enfin deux fuies pyramidales, d’où s’envolent des oiseaux ; au-devant un agneau étendu. De ces derniers flacons, les bouchons sont des fleurs, des oiseaux, les uns se becquetant, d’autres perchés sur des fruits.
De charmants flacons-fleurs, sur lesquels se pose un papillon qui les clôt, représentent de beaux bouquets composés savamment et plantés dans des vases de jardin ou dans des urnes. La fleur ouverte d’un blanc lis compose toute seule un dernier flacon bouché de ses pistils d’or. Un flacon-fleur en émail (une tulipe) et trois flaconsfruits s’ajoutent à huit autres en émaux de Battersea, etc....
Divers flacons de porcelaine plats sont en forme de bouteilles clissées ; d’autres décorés de chinoiseries, de bergeries, de paysages, de marines ; leurs bouchons sont des papillons de por-
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celaine ou des ornements d’or, dont un cœur enflammé gravé d’une devise amoureuse.
J’ai gardé pour la fin un dernier flacon, la merveille de la collection, à mon sens. C’est un flacon de chasse, haut d’environ quinze centimètres et d’une épaisseur d’un centimètre, un peu cintré pour se placer plus aisément sur la poitrine. La brune écaille dont il est fait est décorée d’incrustations d’or : deux plumes à écrire, croisées entre des fleurs ; bouchon ciselé de deux tons d’or ; écrin de galuchat à volets, doublé de velours épinglé rosâtre, et lui-même fermé d’un bouchon uni, simplement et très lisiblement orné de cette devise : « Je contiens le secret de la beauté. » Un flacon moins invitant, plus irritant en sa robe brune, c’est le survivant d’une retentissante panacée : « le Vinaigre des quatre voleurs », ainsi nommé par un Gaudissart, des prétentions de ce remède à rappeler au sentiment un homme laissé pour mort par un quatuor de brigands. C’est l’équivalent aromatique de ces liqueurs datant de Louis XY, les liqueurs de Madame Amphoux que la Vieille Fille de Balzac versait à ses invités, les jours de gala. Le dit vinaigre fabriqué, sous Louis XY par Maille et Aclocque, est accompagné de son prospectus plein d’intitulés alléchants, tels que ces autres vinaigres à la ravigotte et à la rocambole, à l’aubépine et au basilic, pour la table ; et pour la toilette, le vinaigre au mille-pertuis, pour enlever le rouge, et jusqu’au vinaigre de perle.
Les cassolettes sont encore en nombre : j’en
PAYS DEiï AROMATES
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compte une vingtaine d’assez simples, en argent, une quinzaine de plus fines, dont une en onyx revêtu d’or, portant cette devise : « Regardez et souvenez-vous » ; deux en émail blanc à fleurettes avec ces mots : « Gage de mon amour » ; une petite urne émaillée, une tulipe en émail s ouvrant par un ressort; un petit œuf en or ciselé.
On peut ranger parmi les cassolettes cette nombreuse et curieuse collection de très petits flacons japonais de toutes formes : gourdes, oiseaux, écrans, coquilles, papiers pliés, en argent ou métaux divers.
Décrivons maintenant une fontaine a odeurs . un pot de Saxe dont le parfum tombe d'un robinet de bronze à tête de dauphin, dans un récipient oblong en porcelaine à fleurettes. Deux personnages, un Fleuve et une Fontaine, sont couches auprès de leurs urnes, entre des bouquets de nymphœas et des roseaux de bronze.
Je sais une autre fontaine à parfums qui lait défaut à la riche collection : elle reproduit en petit et en précieux (bronze, albâtre, cristal) le modèle des fontaines à filtrer. Contenues dans deux flacons intérieurs, les essences, à l’aide de deux robinets, s’égouttent sur les doigts, imprègnent les mouchoirs. Et ce dut être un bijou de
Récamier, un joujou de Joséphine.
J’ai aussi admiré, sous de prestigieuses vitrines, des statuettes de Saxe unies par plus d’un point au subtil musée ci-dessus décrit. Ce point multiple, ce sont les mouches dont leur gentil visage est criblé; quelques-unes en forme de croissant
ou de poisson, cpii complètent sur les traits à plaisir défigurés de ces Cupidons en Scaramouche, ou en Mezzetins, des sourcils accentués au charbon, des rides postiches.
Unissons-les dans ce dernier groupe à divers objets hors de classement, tels que cette boule de senteurs, en argent, à compartiments, moins grande, moins précieuse que celle de la collection Adolphe de Rothschild, mais tout de même de la famille et de l’époque de celle d’Elisabeth, décrite et reproduite dans le livre de Piesse; c est une autre sorte de boules de senteurs que cette boule orientale, d’une sombre pâte pétrie d ambre gris et de parfums ; celle-ci prise dans une jolie cage d’or ciselé, de travail français.
N oublions pas, dans les coins les plus reculés de notre musée d’aromates, des colliers en grosses perles de cette même pâte durcie et aphrodisiaque, fort appréciée des femmes d’Orient. Une troisième boule de senteurs est une sorte de fruit, à longue tige, tout en strass et de la grosseur d une petite orange. Deux poires à poudrer 1 intérieur des gants sont, l’une en ivoire, l’autre en buis, sculptées de rinceaux et de têtes. Encore : un menu mortier de faïence ancienne avec son pilon; un rasoir, de marque anglaise, au manche de nacre orné de 1 aigle, de l’N, de la couronne impériale, le rasoir de Napoléon. Deux paires de bas de soie anciens, dans leur neuf, de jolis tons, de qualité assez grossière ; deux paires de jarretières pour les attacher; l’une, brodée en or de la célèbre devise de l’ordre; l'autre, de ces
PAYS DES AROMATES
mots amoureux : « Acceptez-les d’un coeur tendre et sincère. » Une paire de gants fort courts à rayures imprimées de petits dessins Empire ; enfin le pyromée de Guerlain, un étui en ivoire orné d’un œil aux cils géants : étui plein d’une cendre bleuâtre pour estomper les sourcils et vclouter les cils, mystérieux fards cpii n’étaient pas inconnus à la comtesse de Castiglione...
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