A MARIE
" La vingtième année est bien près d'être écoulée, depuis que pour la première fois notre ciel s'est obscurci ; ah ! puisse cette fois être la dernière, Ma Marie !
" Tes esprits ont un cours moins rapide ; je te vois chaque jour devenir plus faible ; c'est ma détresse qui t'a ainsi réduite si bas,
Ma Marie !
" Tes aiguilles, toute une collection brillante, infatigables jusqu'à présent pour moi, maintenant se rouillent inutiles et ne brillent plus,
Ma Marie !
" Tes paroles indistinctes semblent comme un langage murmuré dans un rêve ; pourtant elles me charment, quel qu'en soit le sens,
Ma Marie !
" Tes boucles argentées, autrefois d'un châtain luisant, sont encore plus belles à mes yeux que les rayons dorés du soleil levant,
Ma Marie !
"Partageant ton triste déclin, tes mains perdent
leur peu de force ; cependant, doucement pressées, elles pressent doucement les miennes,
Ma Marie !
" Telle est la faiblesse que tu éprouves dans tes membres, que maintenant, à chaque pas que tu fais, il faut être deux à te soutenir, et pourtant tu aimes toujours, Ma Marie !
" Et toujours aimer, bien qu'accablée de maux, dans l'hiver des ans ne sentir aucun froid de cœur, pour moi c'est être la plus aimable toujours, Ma Marie ! 1 . . ."
La pièce la plus considérable qu'il ait composée dans les dernières années, et qui est d'une imagination aussi forte qu'élevée, a pour titre le Chêne de Tardley ; elle lui avait été inspirée
1 En lisant ces vers à Marie, qui tournent sensible, ment à la litanie pieuse, on ne peut s'empêcher de penser à cette autre Marie par excellence, la Vierge, celle dont il est dit dans la Divine Comédie de Dante, par la bouche de Béatrix : "Il est au ciel une noble Dame qui se plaint si fort de ces obstacles contre lesquels je t'envoie, qu'elle fléchit là-haut le jugement rigoureux." C'est la confiance en cette Marie toute clémente et si puissante auprès de son Fils qui a manqué à Covvper. Cette dévotion de plus, si son cœur l'avait pu admettre, l'aurait secouru et peutêtre préservé. — " O Dame! a dit encore Dante en un beau passage du Paradis, tu es si grande et tu es si puissante, que vouloir une grâce et ne point recourir à toi, c'est vouloir que le désir vole sans ailes."
par un chêne antique qu'il avait vu dans ses promenades autour de Weston, et qui était réputé contemporain de la conquête des Normands. Cette pièce est empreinte de sa manière la plus vigoureuse, avec ses qualités et ses défauts ; elle a de l'inégalité de style, de la complication de pensée, mais de la grandeur, et elle décèle, dans ce poète qui ne passe que pour celui des régions moyennes, un disciple énergique de Milton.
La maladie morale de Covvper, dont j'ai parlé sans la définir, était d'une nature à part et d'une singularité extrême : il se croyait à jamais rejeté et réprouvé, et il le croyait avec une suite, une persistance et une opiniâtreté qui constituaient la manie. Sa maladie ne ressemble point à celle de Pascal : ce dernier, qui peut avoir eu à certains moments des visions et des hallucinations, dominait en général par l'intelligence son état nerveux. On a dit que, dans les dernières années, il croyait voir un abîme ouvert à ses côtés ; si cela est exact, c'était une pure sensation physique dont il n'était pas la dupe et qu'il repoussait. Quant à Cowper, il ne voyait pas l'abîme entr'ouvert, il se voyait lui-même et se sentait moralement tombé au fond de l'abîme, sans espérance, sans recours. Il lui semblait, au milieu de toutes ses méditations et de ses soliloques spirituels, entendre toujours une voix fondamentale et profonde, qui lui criait : " C'en est fait de
toi, tu es perdu ! Actutn est de te, perusti ! " Rien n'était capable de le consoler sur ce point, rien ne le détrompait. Dan ses bons moments et ses plus heureuses saisons, la voix s'éloignait ou parlait plus bas, mais il ne parvenait jamais à l'étouffer entièrement, et aux heures de crise elle redevenait menaçante et sans trêve. Il se figurait avoir commis un péché, je ne sais lequel, le seul irrémissible, et qui avait rendu son âme déserte du côté de Dieu. A toutes les observations qui lui étaient faites par M. Newton, et aux exemples qu'on lui alléguait de cas plus ou moins semblables au sien, et qui avaient été restaurés et guéris, il répliquait : " Ce n'est point là exactement mon mal, et je suis une exception." Dans cette désespérance entière de lui-même, voyant son nom définitivement rayé du Livre de vie, religieux et chrétien comme il était, on peut juger de son angoisse et de sa dépression mortelle. Ajoutez que, dans le fort de sa détresse et de son délaissement, il se jugeait incapable et indigne de prier. Il avait l'âme comme morte. C'est du sein de cette habitude intérieure désolée qu'il se portait si vivement, pour se fuir lui-même, à ces occupations littéraires et poétiques où il a trouvé le charme et où il nous a rendu de si vives images du bonheur. On n'a jamais lutté avec plus de constance et de suite qu'il ne l'a fait contre une folie aussi présente et persistante, " une des plu? furieuses tempêtes, disait-il, qui ait été dé-
chaînée sur une âme humaine, et qui ait jamais bouleversé la navigation d'un matelot chrétien." Une de ses dernières pièces de vers, intitulée le Rejeté, est la peinture d'un matelot tombé en pleine mer pendant le voyage de l'amiral Anson, et s'efforçant de suivre à la nage le vaisseau d'où ses compagnons lui tendent en vain des câbles, et qu'emporte la tempête : il y voyait une image lugubre de sa destinée.
C'est plutôt avec le coin de manie et de folie qui s'était logé avant dans l'esprit de Rousseau pendant les dernières années, qu'il y aurait lieu de comparer la maladie de Cowper, si compatible avec d'admirables preuves de talent. Il se croyait voué à une réprobation irrévocable, de même que Rousseau se voyait l'objet d'une conspiration universelle. Cowper d'ailleurs, qui a encore de commun avec lui de s'être développé si tard, a parlé de Rousseau plus d'une fois, et en connaissance de cause ; il l'avait lu, au moins dans ses premiers grands ouvrages, et, dès le temps où il était établi à Huntingdon auprès des Unwin, il écrivait à son ami Joseph Hill : " Vous vous souvenez de la peinture que fait Rousseau d'une matinée anglaise ; telles sont celles que je passe ici avec ces braves gens." Je ne sais de quelle matinée anglaise il s'agit, à moins que ce ne soit dans Y Emile le joli rêve de " la maison blanche avec des contrevents verts," et de la vie qu'on v mène ; Cowper et Hill, en le lisant d'abord
ensemble, l'avaient peut-être qualifié ainsi.1 Il y a un autre endroit où Cowper, sans le nommer, me paraît avoir évidemment pensé à Rousseau : c'est dans la Tâche, au chant cinquième, lorsqu'il s'agit de combattre les raisonnements de l'épicurien endurci qui s'abandonne ouvertement aux appétits naturels, aux liens de la chair, et qui jouit tout haut de son sommeil de mort : " Hâte-toi maintenant, Philosophe, et délivre-le, si tu le peux, de sa chaîne. Viens lui parler de devoir, de convenance, lui dire combien la vérité morale est aimable, combien le sens moral infaillible. . . . Ne t'épargne p.;s sur ce sujet. . . . Déploie toutes tes facultés de déclamation et d'emphase à la louange de la vertu. . . . Pousse ta prose éloquente jusqu'à surpasser l'éclat de la poésie. ... Il y manque toujours une toute petite parole à voix basse, que Celui-là seul peut prononcer de qui le verbe atteint d'un coup son plein effet, et qui dit aux choses qui ne sont pas d'être, et elles sont à l'instant." Il me semble qu'en cet endroit Cowper a pensé à la Profession de foi du Vicaire savoyard et qu'il en touche l'endroit faible et défectueux, qui est aussi celui de tous les éloquents continuateurs de Rousseau : il y manque la toute petite parole qui change les cœurs.
1 Je cherchais bien loin. Voir tout simplement la Nouvelle Héloïse, Ve partie, lettre III ; et dans les sujets d'estampes pour /a Nouvelle Héloïse, ia 9e estampe ayant pour inscription la Matinée à l'anglaise.
Rousseau est certainement l'écrivain qui, en France, au dix-huitième siècle, a le premier senti et propagé avec passion cet amour de la campagne et de la nature que Cowper, de son côté, a si tendrement partagé : à cet égard, nous aurions peu à envier à nos voisins. Aussi, lorsque j'ai exprimé le regret que la France n'eût point, dès ce temps-là, une poésie pareille et comparable à celle des Anglais, je pensais moins encore à la peinture directe de la nature considérée en elle-même, peinture dont notre prose élevée présente de si belles et si magnifiques images, qu'à l'union de la poésie de la famille et du foyer avec celle de la nature. C'est cette union qui manque essentiellement chez Rousseau, et par toutes sortes de raisons qui font peine à ses admirateurs : ce peintre aux larges et puissantes couleurs vit et habite dans un intérieur souillé. Il a de plus une indélicatesse naturelle ou acquise qui viole souvent cette première vertu protectrice du foyer, la pudeur. On trouverait encore de profondes différences morales entre Rousseau et Cowper, en ce que l'un aspire à se passer d'autrui, affecte de s'isoler et de se mettre en guerre ou en divorce avec le genre humain, et que l'autre, au contraire, aime à devoir aux autres, à ceux qu'il aime, et à se sentir leur obligé. Tout en maudissant Londres comme l'autre Paris, et jusqu'à travers ses ardents anathèmes, il est sociable et a des doctrines sociables. Sauf quelques rares mouves
ments de misanthropie, il veut que sa demeure ne soit point trop à l'écart ni hors de portée des ressources et des bienfaits de la société. Une fois il a découvert dans ses courses autour d'Olney, sur une colline assez escarpée, une toute petite cabane cachée dans un bouquet d'arbres, et il l'a appelée le Nid du paysan ; il rêve de s'y établir, d'y vivre en ermite, y jouissant de son imagination de poète et d'une paix sans mélange ; mais il ne tarde point à s'apercevoir que le site est incommode, qu'on y manque de tout, qu'il est dur d'être seul : tout bien considéré, il préférera son cabinet d'été et sa serre avec son simple et gracieux confort, et il dira à la hutte sauvage et pittoresque : " Continue d'être un agréable point de vue à mes yeux ; sois mon but de promenade toujours, mais mon habitation, jamais ! "
Bernardin de Saint - Pierre, chez nous, a fréquemment mêlé aux peintures naturelles de vives images de la vie et de la félicité domestique : mais la poésie en vers était restée en arrière, on ne sait pourquoi. De nos jours, des essais ont été tentés dans ce genre intime, familier, et pourtant relevé d'art, et qui a besoin d'un détail curieux et de fini. Ces essais, dont aucun n'a eu l'excellence ni la popularité de la Tâche, demanderaient un examen attentif et un chapitre développé. Je remarquerai seulement qu'en Angleterre, la vie privée est plus close, plus abritée, mieux encadrée dans son
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ensemble, plus conforme par son esprit aux mœurs générales de la race et de la nation ; ainsi ornée et préservée, ainsi à demi enveloppée de son mystère comme le cottage l'est dans ses roses ou comme un nid dans le buisson, elle prête davantage à cette douce et poétique ferveur qu'elle inspire et dont on vient de voir tant de purs exemples. C'est tout ce que j'ai voulu dire ici, sans nier qu'avec des différences dont le talent saurait se faire une originalité, nous puissions, par une application heureuse, y réussir à notre tour.1
1 Cette Étude sur Cowper m'a valu trois gracieux sonnets en anglais qui me sont venus de la patrie du poète, et qui ont été écrits le soir autour de la table à thé, pendant qu'on lit en famille un livre ami et que l'on en cause. Ces sonnets, qui sont trop flatteurs pour que je les cite, m'en ont rappelé un du poète Keats qui exprime bien ce même sentiment d'idéal, de vie intérieure et d'amitié, charme et honneur de la muse anglaise: