XXI V
Les fatigues d'une longue étape, la chaleur et le bien-aise nous ont retenus tout l'après-midi dans nos chaises longues^ derrière les nattes rayées de soleil.
Le soir gagne^ que nous sommes encore là^ assoupis et muets, la vue rêvante dans le nuage des cigarettes.
Mais le clairon sonne et je sursaute. Assez de flâne !
Je me répands dans le poste. Cinq heures et demie. Déjà le soleil commence d'empourprer le couchant.
Tout au bout de la grande allée qui s'arrête brusquement au bord du plateau, la vue est belle des collines arrondies qui enserrent la Loufimi. Au fond de la combe nuée de vapeurs, une végétation robuste^ à quoi l'œil se caresse comme à du velours, révèle la fuite sinueuse de la rivière dont les bonds écumeux^ les petites chutes font entendre une fraîche rumeur.
Je me retourne^ et le spectacle me ravit^ bien différent.
A l'avant-plan^ c'est le poste sablonneux^ tiré au cordeau ; mais tout de suite^ derrière les derniers gourbis, le terrain se relève^ se boise pour former une sorte d'immense hémicycle où les élaïs^ dont les troncs se détachent sur le rideau sombre de la forêt^ épanouissent et recourbent dans le ciel pâle leurs bouquets merveilleux^ fins comme plumes d'autruche!
Dans le crépuscule qui tombe^ les couleurs sont admirables ; tous les contours^ toutes les masses se fondent^ se modèlent dans une humidité rose. Et des parfums confus montent dans les airs.
De l'autre côté c'était le panorama évocateur de nos Ardennes. Mais devant moi c'est bien le paysage tropical^ incomparable cette fois^ empreint de langueur^ de tranquille majesté et tel que je ne le vis encore jamais. . .
La joie du beau me pénètre. Enfin j'admire cet autre monde. Je me sens heureux presque. Mon chagrin s'allège et tous mes soucis s'envolent dans le ciel !
70 EX PLKIxN SOLEIL
Il fait nuit.
Nous dînons à la lueur de deux flambeaux, comme dans la Tosca.
Il était à craindre que Don Pedro et Mongoua, le cuisinier de M. Knitélius^ n'entrassent en rivalité^ ce qui n'eût pas laissé que d'être inquiétant pour nos estomacs Mais non^ loin de se regarder avec méfiance^ les cooks ont tout de suite sympathisé et le repas est exquis que nous ont fait leurs talents fraternellement combinés.
Si Pedro brille vraiment dans les rôts et les sauces^ Mongoua s'affirme dans la inoamhc ' et le macaroni.
Tous deux triomphent^ culminent ensemble dans les œufs à la neige^ et la riz ze-pappe ! 'Brdiwo !
Que signifient auprès d'eux^ je vous le demande^ les Bignon. les Meir^ les Dot !
Mon dieu^ comme nous serons difficiles en revenant d'exil !
C'est l'heure du thé d'or et du cigare blond.
Causons^ acagnardés dans nos chaises longues.
— Et que faisons-nous demain ?