‹ Profils blancs et frimousses noiresChapitre 13 sur 24 · La patrie · texte numérisé non relu

La patrie

légère et enfin, au zénith, Tazur pâle où scintille la dernière étoile.

La brousse est froide, mouillée. Le marais souffle une odeur fétide. Fuyons, fuyons vite !

Je suis bien las après une nuit de fièvre et je chemine sans entrain. Mais les herbes m'aspergent de rosée^ et comme les femmes nous devancent ce matin^ je reprends des forces rien qu'à regarder Loukoussou...

Le pays ondule d'abord, puis c'est la plaine de nouveau^ lande aride^ carbonisée. Le soleil darde ; et toujours ce zila sinueux^ maudit, où l'on marche sans rien voir, en roulant de tristes pensées. Dans la chaleur j'évoque, pour me torturer davantage encore, les chemins de chez nous, les sentiers croquant sous les pas, ces petits sentiers de neige des tableaux de Breughel I

Ainsi nous allons depuis cinq grandes heures, à travers des flammes, tels les Macchabées, lorsque, tout-à-coup, un homme surgit, qui s'arrête court, joint les talons et fait le salut militaire !

Un blanc !

M. le lieutenant Knitélius ', le chef de poste de Bankana.

Un jeune homme. Vingt-sept ans. Troisième terme en Afrique. Taille au-dessus de la médio-

J. M. Knitélius a été promu capitaine le l'o février.

EN PLEIN' SOLEIL 6l

cre. Des yeux pàles^ vifs dans une figure maigre^ osseuse^ qu'allonge la barbiche taillée à la béar- Tiaise.

Un respect sans humilité. La parole facile^ claire^ des réponses précises^ des projets^ des plans^ des idées. On sent que la solitude du poste a mûri ce jeune soldat qui vit sans peur^ redouté mais non détesté^ au milieu d'une région dangereuse^ courue des brigands anthropophages.

M. Knitélius^ qui transpire sous sa grande tenue^ nous désole en nous apprenant que Bankana se trouve encore à une heure de marche...

Heureusement que l'on pénètre aussitôt dans la forêt^ où une courte halte et le café froid de nos gourdes nous rafraîchissent en courage.

En avant! Tanihoida !

Le bois n'est pas épais. Un soleil joyeux^ tamisé^ rit dans les clairières. Le chemin s'affaisse en pente douce,, bordé de buissons fleuris de narcisses sauvages^ et perlés de baies rouges qui fondent sur la langue comme un sorbet à la framboise ! Parfois des coupes^ des taillis roux comme en automne, des arbres fins au tronc argenté^ pareils à des bouleaux...

Ma parole^ on dirait d'un paysage français! Serions-nous pas dans le département de Seineet-Oise^ à Corbeil^ à Essonnes par exemple^ non loin de cette Dcjiii-Linic de Félicien Rops, où vit

mon cher et heureux ami Eugène Demolder? Je « tamboule » dans un tableau de Daubigny !

Le terrain remonte un peu et^ soudain^ changement à vue^ la route s'élargit entre les maïs et les riz. Là-bas^ un opulent rideau de merveilleux palmiers^ et de-ci de-là, le toit doré des cases affleurant les hautes herbes. Quel paradis !

Alors M. Knitélius, en souriant :

— Voilà Bankana !

BANKANA

Le tam-tam résonne...

Le souci de faire une belle entrée nous redresse en coqs. Notre pas s'accélère, devient conquérant. Nous ruisselons^ comme tonneaux d'arrosage ! Mais c'est une noble sueur qui mouille la terre...

Au détour de la route^ le chef du village^ N'Foumou Koko — « un vieux grand diable^ qui ne vaut rien grand chose », comme dit M. Knitélius^ — couvert d'un pagne de soie indigène

couleur d'or^ s'avance au devant de nous avec ses ministres et une faible suite. Nous lui faisons de loin un petit salut protecteur et poursuivons notre chemin sous les feuilles retombantes des bananiers et des élaïs...

Brusquement^ nous sortons de la verdure pour apparaître dans le soleil sur un vaste plateau sablonneux^ coupé d'allées droites^ au centre duquel s'élèvent de gracieux chimbèques couverts de chaume^ et une grande perche au bout de laquelle^ à longs plis^ se déploie le drapeau bleu étoile d'or !

C'est le poste.

Le tam-tam ronfle de plus belle. Oleko^ congestionné^ les veines saillantes^ chante le chef de sa voix cassée et nous arrivons^ crânes^ glorieux au pied du mât où sont rangés en armes les huit soldats de Baiikana.

En même temps^ le clairon sonne une fanfare :

— Gard' vous ! Portez armes !

Les mains claquent sur les bretelles des fusils avec un ensemble parfait...

— Présentez armes !

Eh bien^ eh bien^ voilà que je suis ému...

Tandis que nous saluons^ une troupe de femmes se précipitent; se disputent nos poignées de mains... C'est qu'elles sont charmantes^ douces^ pleines d'attraits dans leurs beaux pagnes des

dimanches I L'une d'elles^ toute souriante, porte à cheval sur ses hanches deux adorables marmots^ nus et noirs comme Manneken-Pis î Des jumeaux^ le frère et la sœur, combien dodus !

Je les embrasse tendrement. La fillette sourit, mais le bambin se recule, un peu effrayé au contact de mes fortes moustaches.

Et quel est encore ce petit bonhomme, pas plus haut qu'une botte, vêtu comme un zouave, avec, sur sa manche droite, le galon de laine de caporal ? Il fait halte et front devant moi, porte la main à son fez... Je vous demande un peu... !

— C'est notre Fataki, fait M. Knitélius attendri, un petit garçon perdu que nous avons adopté...

Alors, je soulève le gosse dans mes bras et sur chacune de ses joues j'applique une bonne grosse « baise », en pensant à l'enfant chéri dont le portrait est là gravé dans mon cœur...

Le Malafoit !

Le joli vin d'honneur qui fermente, mousse, « biaise » dans la fine carafe de Bohême ! Couleur du lait de la noix de coco. Mais la saveur ? J'avoue

que je ne cherche pas encore à la définir. Qu'importe ! Il suffit qu'elle m'enchante ! Je bois^ je bois !

l've a thirst I w'' not scll for ten dollars !

J'ai une soif que je ne vendrais pas pour dix dollars ! disent les Américains.

A mon troisième verre^ je sucre la liqueur capiteuse. Alors c'est un poème!

Sans doute, c'est avec des coupes de niaîafoiL que les dieux grisaient leur immortalité !

Une pointe d'acide, d'aigre doux, au milieu d'un moelleux, d'un velours, qui ravit les papilles, défie la satiété. A quoi cela ressemble-t-il, voyons ?

Renversé sur ma chaise, j'élève et contemple mon verre à contre soleil, comme un buveur de Van Ostade !

Ni le commandant, ni M. Knitélius ne trouvent une comparaison.

Ils répètent :

— Du vin de palme, un breuvage merveilleux, unique, tout à fait personnel.

— C'est de \ Asti spimiante, me dira un jour M. l'Inspecteur Costermans, dans une heure de causerie charmante sous les arbres de Swinburne.

Eh oui, c'est presque cela. Un vin de fleurs ?

Nous dînons dans le chimbèque communal^ sous la tulipe du vélum^ entre les deux magasins d'échanges...

Bikoko et n'Séké font le service de la table sous l'œil de n'Tinou^ le maître d'hôtel de M. Knitélius.

Potage priiitanier.

Côtelettes d'antilope.

Chou palmiste.

Poulet rôti.

Beignets d'ananas.

Au dessert; nous voyons défiler dans le soleil brasillant une caravane qui porte le ravitaillement de Kimpouni .. Le capita, grand noir efflanqué; demi-nu, coiffé d'un chapeau rouge cardinalice^ et tenant en sa main la canne de bamboU; emblème d'autorité^ s'incline devant nos seigneuries î

— M'botié, m botté minghi!

Tout de suitC; il demande des étoffes sur présentation d'une moukande crasseuse.

— Ah c'est encore toi. vieux lascar^ s'écrie

M. Knitélius en riant. Allons, repose-toi une minute.

Le chef de poste se lève, et fourgonne la serrure d'un magasin. La porte s'ouvre en faisant retentir une sonnette enragée !

Est-ce que je rêve ? Suis-je à Bankana ou dans quelque petite boutique de la rue de Flandre? La douce musique de mon enfance !

Je bondis de ma chaise... Mais oui^ c'est bien la bcllekeàes portes à claires-voies peintes en vert^ des épiceries^ des confiseries de ma ville natale ! Fixée à la partie supérieure du vantail par une lame de fer recourbée et qui forme ressort^ elle balance, oscille encore quand son battant a déjà fini. de tinter.

Et je revois, je resavoure tous ces vénéneux et exquis bonbons d'une « cens » dont ma jeunesse barbouillait ses lèvres^

Jucundum quum œtas florida ver ageret!

et qui trompaient si bien l'ennui des lentes heures de l'école !

J'ai presque envie de remercier M. Knitélius de cette émotion délicieuse.

— Ma foi^ dit-il simplement, à défaut de timbres électriques^ c'est ce que j'ai trouvé de mieux contre les entreprises des voleurs!

Ah^ l'idée charmante 1 Comme le cœur « me

attendrist »I Et du doigt^ d'une chiquenaude affectueuse je fais encore sonner cette bcllcke qui ressuscite d'un lointain passé !

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