PROFILS BLAN'CS
Le nain^ tapi on ne sait où^ bondit auprès de son maître qui^ se penchant très bas^ lui murmure quelques mots à l'oreille.
Famba part comme une flèche^ saute du haut de l'escalier du tribunal au risque de se casser la tête...
Quelques minutes après^ il revenait^ ruisselant de sueur^ portant à deux bras^ comme un enfant^ un gros copie de lettres !
Et il fallait voir ses yeux anxieux où se lisaient son attachement^ tout son ardent désir d'être utile : il avait deviné ce qui se passait dans cette salle solennelle...
Le 6 novembre^ Famba dut s'embarquer afin de regagner Nouvelle-Anvers ; car^ le procès terminé et Léon Fiévez retournant en Europe^ il n'y avait plus de raison pour que Famba demeurât à Borna.
Ses frères noirs et leurs femmes le comblèrent de cadeaux et l'accompagnèrent jusqu'au quai.
J'assistais à cette manifestation sympathique. Contre mon attente^ F,amba était triste; il se sépara de ses amis sans aucun tapage et monta rapidement sur le steamer. Là; il se tint debout^
les yeux fixés sur la rive. Je ne voyais que sa tête, et ses deux menottes agrippées sur le bordage.
Des camarades l'interpellaient, mais il ne leur répondait pas.
Lui, qui fringuait d'ordinaire,, il demeurait pensif et morne.
En ce moment, le commandant Fiévez m'aborda sur le pier :
Je viens saluer mon boy une dernière fci:-;, me dit-il avec un sourire forcé. Je crois bien que je ne le verrai plus...
Et, de la main, il envoya son meilleur souvenir au fidèle compagnon de ses combats héroïques.
Alors, à ma vive surprise, Famba éclata en sanglots. Et rien n'était plus émouvant que la douleur de ce petit homme grotesque qui roulait sa tète sur le bordage et la relevait tout en larmes sans oser, par respect sûrement, faire un signe d'adieu à son maître bien aimé.
La sirène gémit ; V Hirondelle se détacha du pier. Comme elle virait et prenait le large :
- Adieu Famba ! cria Fiévez de tous ses poumons.
Et, brusquement, il se retourna.
Le vainqueur des Buddjas était devenu très
pâle.
Et voilà qu'il se mit à pleurer...
Banane
Je me trouvais depuis... cent vingt jours à Borna, regrettant encore le Stanley-Pool, quand le Tribunal et le Conseil de guerre furent obligés de se transportera Banane.
J'en fus enchanté^ car je me languissais de la mer^ cette vieille maîtresse à qui l'on revient toujours...
En arrivant en Afrique^ je n'avais aperçu Banane que du large^ ou plutôt je n'avais vu que quelques taches blanches au milieu d'une verdure très légèrement estompée dans le Lointain. Le LéopoldviUc n'y avait point relâché^ car nous étions à la saison des pluies et le fleuve était assez gonflé pour permettre aux gros vapeurs de gagner directement Boma sans qu'on dût les alléger.
Mais si je n'avais pas vu Banane^ je m'en faisais pourtant une idée charmante, d'après tous les récits que j'avais entendus. Je m'y transportais
souvent en imagination : alors^ j'écoutais le flux plus résonnant ici que partout ailleurs^ je me promenais dans les belles allées de cocotiers chargés de fruits^ je gobais des huîtres^ je savourais des salicoques...
On comprendra que je n'étais pas fâché de me rendre enfin pour de bon dans ce lieu de délices. Aussi^ mes malles furent bientôt faites et je partis un dimanche matin sur le Héron avec le juge Horstmans et le commandant Deuster^ deux compagnons pleins de cordialité et d'entrain.
Nous arrivâmes à Banane vers cinq heures. Mon étonnement fut assez vif d'aborder dans une immense crique entourée de palétuviers et dont l'eau était la plus calme du monde.
Je ne pus m'empècher^ en débarquant, d'exprimer ma désillusion à mon vieux camarade^ le docteur E. Carré, qui était venu nous recevoir sur le ponton.
— Mais^ fis-je avec ennui, il n'y a pas de marée ici^ ça ne ressemble pas du tout à la mer. On s'est moqué de moi !
— Tu as raison^ approuva mon ami en souriant^ hein^ on dirait un étang ?
— Et puis^ pas la moindre odeur marine...
— Hé^ hé^ que veux-tu^ mon cher^ tu es une victime de ce fameux coefficient d'Afrique...
254 l'HOFII.S TU.ANCS
Mais^ viens avec moi^ il faut que je te fasse les honneurs de ma maison...
Et il ni'entiaîna sous les plumes gigantesques des cocotiers. Vraiment, ces allées de palmiers sont majestueuses^ quoique un peu bien ratissées. J'admirais; tout de même, l'idée de cette mer muette^ sans vagues et sans odeur^ où^ familièrementales palétuviers viemient tremper leurs mille tentacules, tout cela continuait de m'afTIiger profondément et je me lamentais en paroles amères ; Carré souriait toujours :
— Conviens que tu te figurais arriver à J^lankenberghe !...
Comme nous cheminions depuis quelque temps^ je perçus un bruit lointain, comme un roulement de tonnerre.
A mon geste d'interrogation :
— Un orage sans doute^ répondit mon docteur en souriant de nouveau. Ici, ça nous arrive souvent en dépit du ciel }iur et de la saison sèche...
Ce st)urire que Carré appuyait sur moi commençait à m'aflécter désagréablement. Je me disais : c'est un tic, le pauvre garçon a beaucoup d'années de Congo...
Cependant^ l'orage se rapprochait...
— Nous y sommes^ s'écria tout à coup mon ami en me désignant un chimbèquebàti sur des pilots au milieu du sable et flanqué à droite et à gauche d'une haute palissade coupant le ciel.
Deux minutes après^ je gravissais l'escalier de la maison. Carré m'avait saisi le bras ; il me fit entrer dans une pièce assez spacieuse^ très joliment décorée^ et^ soudain^ sans attendre mon compliment^ il me pousse dans une vaste loggia aux nattes relevées...
Ce fut un coup sublime.
Jamais^ je ne fus aussi stupéfait. Jamais^ je ne demeuiri dans une si longue admiration. J'étais littéralement hél)été.
Oh l'immense Océan plein de lumière ! Oh ces puissantes vagues qui accouraient en tumulte et brisaient leurs volutes sur la plage avec un fracas formidable ! Et cette écume d'or que la mer rentraînait avec un bruit de perles!...
La suave odeur marine ! Et ces coquillages ! Et ces crabes qui couraient sur le sable !...
— Eh bien^ fit mon sardonique docteur quand il me crut un peu remis de la secousse^ cette fois^ est-ce la mer ?
Ce fut un moment délicieux.
— Regarde^ ajouta mon ami^ en m'appuyant sa main sur l'épaule, vois-tu ce nuage à l'horizon ? C'est le PhilippcviUc qui nous apporte des nouvelles d'Europe...
Mon cœur était gonflé de joie.
Il eût éclaté^ bien sùr^ si j'avais su que cette petite fumée m'apportait aussi la délivrance!