Sentier
^. Herbes.
nuages volent : leur ombre se répand^ fuit sur le terrain vallonné tour à tour herbu^ galeux ou boisé.
Le soleil brûle et la « promenade » est rude sous le casque. Ah il faut se raidir^ s'enivrer de sa volonté...
Cependant un joli fruit, sorte de brugnon^ foisonne au ras du sol — la prune de la brousse. Sa saveur exquise humecte la bouche et vous rafraîchit en courage !
Cette fois^ le chemin difficile dévale en pente raide. Mais quelles délices de s'enfoncer tout-àcoup sous le feuillage touffu^ de marcher sur le tapis feutré delà forét^ dans le parfum de l'humus humide !
Nous dégringolons en nous retenant aux lianes. Et voici que j'entends le rire du ruisseau qui coule au fond du ravin. Une vraie musique d'éorloorue...
Je me hàte^ sautant par dessus les paliers de terre et les souches. Et le voilà enfin le rio charmant à l'eau de cristal! Il court sous la ramée où filtrent des rais de lumière : au tronc des arbres s'épanouissent des fleurs étranges qui «joutent d'éclat » avec les papillons dont le brillant reflet palpite et volête au fond du miroir mobile.
Je me couche à plat ventre. Je bois à même le courant. Je bois de l'eau comme les lions !
20 KN PLEIN SOI.F.ir.
Oh oui, reposons-nous ici. Que la table s'apprête 1 Aujourd'hui nous n'irons pas plus avant...
Après dîner, je descends au ruisseau. Il rit, il pleure, jase et murmure et chante selon son caprice de ventriloque aux mille petites voix.
Tandis que j'écoute et contemple, perdu dans une extase que prolonge et magnifie le |"xarfum de mon cigare^ une jeune femme, écartant les lianes, apparaît soudain au bord de l'eau avec un pot de terre...
Elle est grande, souple^ drapée dans un pagne aux vives couleurs qui laisse à découvert ses épaules magnifiques. La tête ronde que les cheveux crépus coiffent comme d'un casque sarrazin, porte sur un cou d'une robustesse antique.
Et la figure^ éclairée de profonds yeux — des yeux sans cils comme ceux de la Mona Lisa — est très douce^ mélancolique, sans le nez épaté ni les lèvres retroussées en groin de l'Africaine.
Autour de ses poignets et des fines chevilles serpentent de gros fils de cuivre.
Cependant elle s'arrête, gazelle surprise^ un
peu effarouchée de ma présence. Puis elle se décide. D'un joli geste elle relève son pagne^ découvre ses jambes nerveuses et puise au courant.
Et quand là-bas^ sur le zîla, elle s'en retourne le buste projeté en avant, le bras gauche arrondi en anse pour soutenir l'amphore posée sur sa tête^ j'éprouve un émoi singulier... Un désir^ mon premier désir^ tressaille dans ma chair...
Nos tentes sont dressées sur un palier du ravin, dans une clairière fleurie de liserons blancs et d'étoiles safranées pareilles à nos clématites.
Le soleil est au bout de sa course. Des bandes de perroquets qui regagnent le nid^ passent audessus de nos tètes en poussant leurs cris sauvages.
Au fond du bois, les soldats et les porteurs abattent à coups de machettes des jeunes troncs et construisent des abris.
Déjà, pour le repas du soir^ les feux sont allumés qui projettent sur l'envers du feuillage des lueurs dansantes fantastiques.
Les femmes silencieuses commencent le brouet.
L'heure est douce. Je tombe en rêverie.
J'évoque les forêts ~du Nouveau-Monde, les forêts rumorantes dont René a si merveilleusement décrit le chant des oiseaux, la plainte des feuilles et toutes cx^s voix mystérieuses des arbres qui parlent et se répondent dans la nuit.
Et je pense aussi^ mais sans trouble, confiant dans ma carabine, au léopard qui là-bas^ caché dans son repaire, attend les ténèbres pour approcher du camp et bondir sur nos chèvres...
Soudain^ et tandis qu'en moi frémissent des phrases de Jules Gérard, tueur de lions ! un porteur misérable^ le cuir sali, strié de griffes blanchâtres — telles une craie mal effacée sur un tableau noir — s'avance devant moi. II montre sa jambe^ maigre comme une patte de faucheux^ et m'implore de ses gros yeux tristes... Il a choppé contre une racine du chemin. Une plaie large et profonde bâille un peu au-dessous du genou. La peau épaisse s'en détache^ s'ouvre comme un volet...
— Boy! Saudoukoii kouhcla ! ' ma pharmacie!
Je m'agenouille. Me voilà devenu infirmier. Je lave la plaie que je saupoudre d'iodoforme. Puis, autour du mal^ j'enroule une bande de toile que je prends garde de serrer trop fort...