‹ Profils blancs et frimousses noiresChapitre 5 sur 24 · I. Caisse pour les malades · texte numérisé non relu

I. Caisse pour les malades

Quand je me redresse ma surprise est grande d'être environné par toute une troupe de porteurs...!

A leur tour^ jaloux^ ils viennent réclamer mes bons soins. Tout de mème^ légèrement flatté^ je les interroge.

L'un a mal au ventre^ l'autre éprouve des douleurs dans les reins^ celui-ci pose la main sur son front en grimaçant^ celui-là tousse pour m'apitoyer... Diable^ voilà des affections cachées; ma science est courte : je ne sais que ma charpie^ moi ! et mes rouleaux de bandes antiseptiques...

J'appelle le commandant.

— Oh ! dit-il; donnez ce qui vous tombera sous la main. Quinine^ laudanum^ fruit sait, ammoniaque^ tout leur est bon. Pourvu qu'on leur administre quelque chose, ils s'en retournent contents. Hé, ce n'est pas une petite besogne... Vous les aurez tous !

Bravement, je débouche mes flacons.

Je dépose sur les langues frémissantes de jolies pastilles, je badigeonne les poitrines et les dos avec de la teinture d'iode, je fais respirer des sels aux névralgiques qui sursautent, s'ébrouent et s'enfuient les deux mains plaquées sur la figure !

Mais les malades arrivent en foule. Ils se tortillent, timides, souriants. Ils sont trop ! Je les expé-

die, un peu fàchéj'avoue^ de n'apercevoir aucune femme à ma consultation...

— Qu'est-ce que je vous disais ! fait le commandant ironique^ on ne peut ouvrir la boîte à médicaments^ ils accourent ! Ça les attire comme un aimant. Ils sont passionnés de drogues ces gaillards-là! A tous il faut donner quelque chose. Des enfants quoi !

Et tandis que je m'applique à replacer flacons et fioles dans leurs casiers :

— Attendez^ dit le chef^ je prendrais bien aussi un petit « comprimé » de n'importe quoi. Ça ne peut pas faire de mal...

Le jour point. Déjà nous sommes habillés^ guêtres. Les soldats roulent nos tentes. Les porteurs envahissent la clairière à la quête de leurs charges qu'ils voudraient bien ne pas retrouver. Quels cris ! quels aboiements !

Ces noirs semblent pleins de fureur. Ils fourmillent^ ils s'agitent mais ne font rien qui vaille. Il faut que le capita les gourme^ les gifle avant qu'ils se décident à soulever leur fardeau. Et alors quel rictus de damné sur ces faces abruties et si douces !

Entre les groupes circule un petit moricaud très affairé. Et c'est Mazaza^ le fils du sergent Otamia.

Un joli manneke. Je l'observe^ j'aime à le regarder : il me rappelle au vif, avec ses grands yeux d'émail et ses lèvres roses, les gais ramoneurs de mon enfance. Enveloppé dans son pagne gris sale, il a bien l'air de sortir d'une cheminée. Et il crie «Wa, wa, wa », comme chantaient jadis les petits « schawègues » bruxellois lorsqu'au bout du tunnel enfumé ils retrouvaient enfin l'air pur et la joyeuse lumière du ciel.

Alazaza se multiplie, veille à tout. Il ramasse des lianes, fait semblant de lier des motitêtes. Mais tout de suite il se reproche de ne pas être autre part, et court à des besognes plus pressées. Il ne doute de rien. Par exemple il entreprend de donner un coup de main à l'hercule souriant qui porte ma malle-lit !

C'est notre petit Auguste, un Auguste vrai dans toute la fraîcheur, la naïveté de l'enfance...

— Taniboula !

Le bois tout pleurant de rosée, s'éclaircit, et nous rentrons dans la haute brousse, aux herbes larges, coupantes comme des rapières. Là-bas, au flanc des collines, des vapeurs se détachent, écharpes de gaze qui montent lentement dans le ciel.

26 EN plp:l\ solkh.

Il fait bon marcher dans le silence de l'aube, dans l'air vif qui fraîchit les joues. J^ai cette impression d'une matinée de septembre sur les bords de l'Ourthe.

Mais les soldats s'arrêtent brusquement, et toute la file doit stopper. Le clairon sonne ! Qu'est ce qu'il y a ? Une flaque de lumière : c'est un grand marais qui s'enfonce loin sous bois...

Un Batétéla tend son fusil à un camarade et m'offre son dos empressé, sur quoi je bondis comme au cheval fondu... Alors, pendant une heure, l'homme patauge dans l'eau noire avec le lourd et difficile cavalier que je suis. Car je presse son cou de toutes mes forces, à l'étrangler presque... Ce n'est pas que j'aie peur, mais il me fâcherait de tomber dans cette vase inquiétante d'où s'exhalent de fades relents.

Il arrive que mon porteur bute contre une souche et je frémis. Une fois, je n'ai que le temps de m'accrocher à une branche où je reste suspendu comme un singe ! Mais, sous la futaie, le pittoresque tableau que ce marécage d'où jaillissent des nymphéas, des fleurs magnifiques, et sur les marges duquel les racines des arbres posent, s'agrippent comme des pattes de monstres !

Enfin je me retrouve sur le sol. Sans doute, je suis plus éreinté que mon passeur ! Je souflfle, je ruisselle. Hé ! ce n'est pas fini. Deux autres marais nous barrent la route et combien de rivières !

EN PLEL\ SOLEIL 27

Enfin le terrain se relève et nous voilà dans une orande plaine où foisonnent de tous côtés des palmiers aux feuilles larges et fortes^ radiées en ostensoir — des palmiers borassus.

A la naissance du panache pendent les fruits, tels de grosses noix rougeàtres...

Pour le coup plus de doute, c'est le paysage africain qui s'offre à mes yeux ; ce parti pris de nie croire dans quelque vallon du Luxembourg n'y peut mais. Et comme pour m'interdire encore toute comparaison impénitente avec le doux pays, un indigène saisit mon bras, et m'indique sur le sol humide des traces profondes, toutes fraîches :

— NzaiL ! NzaiL !

Des éléphants sont passés par ici...

Mais nous sommes affamés. Notre appétit sonne et carillonne. Déjà la table est dressée à l'ombre d'un palmier. Nous dévorons un poulet froid. Et nous buvons un, deux, trois rougesbords !

We havc a powerfiil thirst. . .

Tout cela n'est pas très africain, très explorateur^ mais sacrebleu que c'est bon !

Et comme je plaisante sur le confortable au milieu de cette solitude sauvage, une femme vient à passer sur le zila, vêtue d'un pagne bleu rejeté sur l'épaule gauche, à la romaine. Je reconnais

ma puiseuse d'eau. Ah la belle tille 1 Et j'admire sa marche très noble^ cette grâce des membres souples que rien ne comprime^ qui travaillent harmonieusement^ sans effort, saillent en beaux plis vivants sous l'étoffe légère.

Cependant mon compagnon sourit de l'extase où je reste plongé :

— jMais c'est la femme du soldat Mouledi I Hé sapristi, prenez garde !

Vers midi; après cinq heures de marche, nous arrivons enfin devant la rampe de Kingankati. La montagne est l'une des plus hautes de la contrée. Le chemin escarpé zig-zague^ sur une arête sourcilleuse entre deux précipices boisés, tout moirés de lumière.

Les indigènes du village ont bien choisi leur retraite. Kingankati^ sur la hauteur, est imprenable.

On délibère. Quoique exténués, nous décidons de faire un suprême effort et de gravir cette côte formidable.

En avant !

Tout est embrasé. Le soleil plombe sur nos têtes. Cette fois c'est la montée au calvaire !

Presque à chaque pas^ je heurte une racine de mes gros souliers à trottoir et je tombe à genoux. Péniblement je me redresse^ sans ressort; comme un vieux cheval. Je tends^ je bande toute mon âme!

Mais après une demi-heure de cette ascension^ il faut bien que j e m'arrête. Mon cœur ne bat plus^ mes oreilles bovirdonnent^ la sueur brouille^ noie mes yeux. Je sens aux pommettes et aux mâchoires comme un engourdissement douloureux.

Sous le casque^ il semble que ma tète cuit au bain-marie dans l'eau bouillante !

C'en est trop. Je me laisse choir. C'est fini^ je m'abandonne tout entier^ esprit et corps. Il y aurait près de moi un nœud de serpents que je ne bougerais pas. Je suffoque et j'appelle les flèches de Diane qui doit chasser dans les environs...

Comme la mort serait douce à présent ! Je m'efforce bien encore de songer aux êtres tant aimés qui m'attendent au pays^ mais je ne le peux. Et ce vers des Tristes qui me hante sans cesse :

Ante oculos errât domus, errât forma locorum !

s'est envolé de ma mémoire.

Tout s'efface. Je ne sais plus rien.

Brusquement on me secoue. C'est le commandant inquiet^ qui a rebroussé chemin.

— Allons hop ! Nous n'en avons plus que pour

dix minutes. Tenez, voici le capita de Kingankati avec une gargoulette et des bananes 1

D'un bond je suis debout et, honteux de ma défaillance^ je continue l'escalade^ les dents serrées. Mais c'est une sorte d'automate qui grimpe.

Cependant le terrain s'aplanit. Alors Oleko fait résonner son tam-tam. Nous marchons, nous tournons depuis quelque temps dans un labyrinthe de maL'tis, quand soudain, nous débouchons sur une grande place toute couverte d'une petite herbe verte et très drue qui suavement rafraîchit mes yeux I

Les bananiers^ les immenses ficus^ les élaïs^ tout un rideau de plantes grimpantes, étoilées de grandes fleurs^ ombragent des huttes éparses çà et là ; et sur les seuils^ des hommes, des femmes^ des petits enfants nous dévisagent avec inquiétude...

Nous sommes à Kingankati.

— Mais c'est le paradis terrestre ! fais-je avec ravissement.

Et tout à coup je m'endors au pied d'un grand arbre...

Après une ripaille arrosée d'un vin ressuscitatif; nous oublions toutes nos fatigues.

Renversés dans nos chaises longues^ nous goûtons un bien aise infini^ quand on vient nous annoncer la visite des chefs. Car le village a deux fouinons et vit tout de même en concorde sous leurs lois.

Les voici qui s'avancent... L'un est très vieux, mais la taille droite^ la démarche fîère. Il est nu jusqu'à la ceinture et montre un torse maigre^ cerclé de côtes. Il porte au cou un collier de grandes dents et de griffes. Sur le sommet de la tête un peu forte^ pousse une touffe de cheveux crépus. La figure est grave^ méditative^ peinturée aux tempes de jaune et de blanc^ ce qui donne aux yeux une cruauté bizarre qu'accentue encore ce remuement des gencives édentées mâchonnant les grosses lèvres dans un tic perpétuel.

L'autre chef^ enveloppé d'une loque à rayures^ est plus petit. C'est un vieillard aussi^ à la toison jaunâtre et bouclée. Ici la figure est pleine, grasse et sourit avec une bonhomie onctueuse, pateline. On dirait d'un bon curé de campagne : l'abbé Constantin !

32 EN PLEIN S(JLEIL

Cependant nous nous sommes levés avec cérémonie et il nous paraît heureux de donner à ces dignitaires le shake-hand smart, prince-of-Wales, le bras porté en l'air^ le coude en dehors...

J'offre des cigares. Comme je pose un doigt familier et interrogatif sur une dent de l'horrifique collier qui pare le grand chef, le patriarche élève des bras décharnés et crachant ses mains en forme de serres^ il les laisse retomber lourdement sur mes épaules. Les ongles m'entrent presque dans la chair. Bigre! j'ai la sensation du fauve. Il suffit, je suis parfaitement renseigné. Ce sont les dents et les griffes d'un tigre !

Après un long interrogatoire sur l'obéissance et les ressources de la région, le commandant fait apporter des étoffes^ des couteaux, des pipes, que nous répandons sur ces muaques, avec solennité.

Ils s'éloignent, et comme dans le ciel subitement nubileux la pluie menace^ le vieux chef lève ses paumes et lance une invocation d'une voix blanche^ enfantine. Il conjure les nuages de s'envoler rapidement et de ne point crever sur les nioundélcs ^ Aussitôt une averse furieuse s'abat sur la terre et nous chasse dans nos tentes. La pluie martèle les toiles tendues qui résonnent

Page 1