AU LECTEUR
parmi les hommes dont il fait ici les portraits. Quelques-uns sont ses amis et ce ne sont pas les plus flattés.
Les pages qu'on va lire sont sincères et écrites avec tout le respect que T auteur doit à la vérité et à la dignité de sa profession d'écrivain.
Appartenant par son père à une famille où il est de tradition de servir le Roi, l'auteur est royaliste. Mais il respecte les convictions de ses adversaires, pourvu que ces convictions soient exprimées franchement, sincèrement.
Et pour finir, pour montrer avec quelle indépendance de pensée ce livre a été écrit, l'auteur doit dire que si certaines appréciations ont semblé trop violentes au moment de la publication en articles de ces portraits, il a tenu cependant à les conserver ici, car il sait que le temps les adoucira en en montrant la véracité. *
Il accepte d'avance toutes les critiques, mais il espère que toutes reconnaîtront que ce livre est un livre de bonne foi.
Sainte-Lumine-de-Coutais, 2 janvier 1888.
La vie de M. Renan est tout .entière dans ses écrits. C'est là qu'on apprend le mieux à connaître le philosophe et qu'on peut suivre aisément les différentes transformations de la pensée de l'écrivain.
Sa vie littéraire commence par certain mémoire connu seulement d'un petit nombre de savants sur les langues sémitiques et publié en 1848; elle finit par VAbbesse de JouarrCy cette pièce d'une morale dissolvante et répugnante que M. Renan n a pas craint de publier il y a quelques mois, en passant par cette fameuse Vie de Jésus qui a valu à M. Renan plus de lauriers et d anathèmes qu'il est possible d'imaginer.
A part ces trois périodes bien tranchées dans son existence et qui correspondent à la
jeunesse, Tâge mûr etJa vieillesse, ilnya rien eu de bien extraordinaire dans la carrière de M. Renan.
Sa vie a été la vie laborieuse de tout savant et il a eu plus de joies que beaucoup.
Vous verrez qu'il n'a jamais été malheureux en regardant son portrait accroché à toutes les vitrines des marchands de photographies. La physionomie est épanouie comme celle de tout homme heureux de vivre- et M. Renan, arrivé aux plus hauts sommets de la carrière littéraire, doit être heureux de vivre puisqu'il n'a jamais aspiré qu'à ces sommets et qu'il les a atteints.
Les quelques rares personnes qui ont connu M. Renan dans sa jeunesse ont pu croire qu'il était né pour être prêlre. En effet, chaque fois que le recteur de la petite ville de Tréguier où M. Renan est né le 27 février 1823, demandait à l'enfant ce qu'il voulait être, l'enfant lui répondait : « Je veux être prêtre. » Le recteur, convaicu enfin , le fit entrer au séminaire. M. Renan avait alors neuf ans. Il se fit bientôt remarquer par son intelligence. C'était une sorte
rer. Laissons-les en paix. Deux, cependant, valent la peine qu'on en parle, YAnle- Christ et le dernier de tous, VAbbessede Joiiarre.
VAnie-Christ a mérité qu'on le comparât au tableau de Couture — La décadence romaine — tant les tonalités y sont crues et violentes. Plusieurs pages de ce livre sont merveilleuses de clarté. Relisez les passages où Técrivain a parlé de Néron et dites-moi si M. Renan n'aurait pas pu avoir une autre vie que celle qu'il s'est faite. Là, l'écrivain s'est élevé au sommet, il a plané un instant au plus haut, mais bientôt il est redescendu dans la fange et avec quelle vitesse I
Voilà le Prêtre de Nemi , conception nuageuse ei vide, et sa dernière pièce injouable, comme il l'avoue lui-même, son dernier drame philosophique VAbbesse de Jouarre.
Jamais, entendez-vous bien, jamais, un homme du talent de M. Renan n'a écrit pièce aussi répugnante. Cette grande dame et, qui plus est, cette fille de Dieu — - car je crois que c'est là le nom que l'on donne aux sœurs — qui s'abandonne à l'homme qui l'aime parce qu'elle est à la veille de la
mort, à cette heure où, au lieu de penser aux jouissances «latérielles basses et vulgaires, Tâme cherche par la prière à se rendre digne de Dieu devant lequel elle va comparaître, cette grande dame n'a jamais existé que dans le cerveau de M. Renan.
Pendant ses rêveries, de cette fenêtre du Collège de France où il a conçu cette pièce, M. Renan aura, sans doute, vu passer quelqu'une de ces filles qui pullulent au quartier Latin. Il Taura choisie pour son héroïne.
Et voilà son A bbesse de Jouarre qu'un plaisantin a nommée VA bbesse de Joie.
M. Renan n'est plus un homme jeune, mais n'est pas encore un vieillard. Ses deux petits yeux semblent, quand vous lui parlez, fouiller votre pensée. 11 vous interroge plus souvent qu'il ne se laisse interroger.
M. Renan n'a pas la figure imberbe d'un savant, mais celle d'un vieux moine chez lequel l'âge est venu avec l'obésité. S'il portait encore la soutane de ses vingt ans, le drap serait tendu sur le ventre proéminent. La face est replète et rougeaude, les traits sont accentués et comme taillés à
grands coups de canif. Le cou est court et apoplectique. Vous trouverez encore la sensualité de l'individu indiquée par le bas de la figure aussi large que le front.
L'ensemble est vulgaire et n'indique pas rhomme de talent que cache cette enveloppe grossière. Je gage qu'aucune femme n'a dû se retourner pour regarder passer M. Renan avant qu'il fût l'auteur de la Yie de Jésus, et si depuis quelque femme. Ta regardé, elle n'a, certes, pas vu quelqu'un de joli.
Le grand crime de M. Renan a été de crier à la foule : — Ne crois plus. Vois, ton Dieu n'était qu'un homme, rien qu'un homme — et la foule aveugle, comme toujours, et facile à duper, a cru l'homme plutôt que Dieu.
Une heure viendra où M. Renan aura à rendre compte de ce crime, et M. Renan qui vieillit approche de jour en jour de cette heure. Il laissera après lui quelques belles études de linguistique,, aura beaucoup travaillé, beaucoup lutté contre la destinée, tout cela pour mal agir et mal finir.
Le brillant collaborateur du Figaro est né à Saint-Philbert rie Grand-Lieu en 1833.
Devant l'état civil, Ignotus s'appelle Félix Platel. Son père était colonel d'artillerie et chevalier de Saint-Louis. Son grand-père fut le dernier chef vendéen qui tint la campagne après la mort du général de Charette.
Sa grand'mère, la baronne Victoire Platel, née Patris-Culey, petite-fille de Louis Patris- Culey, duc d'Estouteville, était nièce de M™® de Lamballe et demoiselle d'honneur de la reine Marie-Antoinette. Elle publia des lettres de la jeunesse de Talleyrand. '^
On lit dans une longue biographie faite dernièrement par W^ de Rute, jadis la princesse de Solms, petite-fille de Lucien Bonaparte, le récit de la présentation qu'elle fit
(lu jeune Platel, alors chargé de mission à Turin, à Sainte-Beuve, dans le chalet d'Aix en Savoie : « Sainte-Beuve, qui préparait en « ce moment les matériaux de la Vie de « Talleyrand, accapara aussitôt,, dans un « coin du salon, le petit-fils de la femme « qui avait hérité des lettres de jeunesse « écrites par Talleyrand au comte de Choi- « seul-Gouffier. Ce fut le point de départ « des relations établies entre le jeune homme <« encore inconnu, futur portraitiste de « notre temps, et le grand peintre des a hommes de la première moitié du xix® « siècle.
« Je fus donc là une des causes de Tave- « nir d'Ignotus.
« Le dernier écrit de Sainte-Beuve a été « précisément son étude sur Talleyrand, « où les lettres que la baronne Platel, née « Patris-Culey, a publiées, sont qualifiées de « rares documents définitivement caracté- « ristiques de la personnalité du grand « sphinx Talleyrand. »
Félix Platel est Tainé de deux frères dont Tua est lieutenant de ^vaisseau et Tautre
commandant d'infanterie. Il fut élevé au château de sa famille, le Grand-Clavier, proche de Saint-Philbert, par un prêtre.
Platel ne connut jamais la vie de collège, cette piscine d'eau sale où on plonge les enfants pour les débarbouiller.
Peut-être est-ce à cette vie solitaire que l'écrivain doit cette indépendance de jugement et ce style particulier qui feraient reconnaître à un journaliste de profession un article d'Ignotus entre mille autres. Il n'a pas connu cette instruction abrutissante des lycées, où l'on apprend aux enfants des phrases toutes faites qu'ils sont forcés de désapprendre ensuite.
II partit pour Paris s'y faire recevoir avocat. Aujourd'hui encore^ Ignotus est inscrit au barreau de la Cour d'appel de Pétris. Il n'y a pas longtemps, il disait qu'il resterait avocat jusqu'à sa dernière heure, car il croit qu'un jour il sera forcé de reprendre sa robe pour venir défendre à la barre du tribunal ses amis victimes d'une nouvelle loi de suspects.
Une vie de jeune homme très folâtre, trop
24 PROFILS BRRTONS
folâtre même, força sa famille à renvoyer en exil.
Peut-être connut-il alors l'atroce souffrance qui broie le cœur des adieux à un être aimé follement. Cette femme morte, au souvenir de laquelle Ignotus est toujours resté tidèle, car il est célibataire.
Aujourd'hui encore, et bien qu'il ait doublé le cap de la cinquantaine, Ignotus aime à parler de certaines heures de sa jeunesse.
Et quelle charmante forme il emploie pour conter ses cavalcades passées, ses folles chevauchées à travers ce pays breton qu'il aime tant...
A ce moment, une grande douleur vint frapper Ignotus. Son père, le colonel baron Platel, miné par une fièvre gagnée en Algérie où il commandait Tarri ère-garde de l'expédition de la petite Kabylie, mourut.
11 repose maintenant dans le petit cimetière de Saint-Philbert. Vous verrez son tombeau près décelai du grand-père d'ignotus. Auprès de ces deux tombes, vous en verrez une troisième sans inscription ; c'est celle qu'Ignotus, en homme prévoyant, a fait construire. Il veut reposer en terre bre-
tonne, auprès « des grands ancêtres de la Vendée militaire ».
En face de ces tombeaux, recouverts d'une simple dalle de pierre, se dresse Timmense chapelle qui sert de tombe à la famille de Lamoricière.
Platel avait accompagné son père dans sa dernière campagne en Algérie. Il a rapporté d'éblouissants souvenirs de ce pays zébré alors de l'éclair des sabres et des épées étincelant au soleil. Souvent il parle de ses réveils d'enfant au son du clairon, et du drapeau du régiment déposé dans le salon de son père.
Peu après la mort du colonel Platel, Napoléon III ayant fait connaître à sa veuve que ce qu'elle désirerait pour son fils lui serait accordé, la baronne Platel, sur le conseil de sa famille, demanda pour son fils aîné une mission à l'étranger, ce qui lui fut accordé par l'Empereur malgré le jeune âge de Félix Platel.
Il partit donc pour l'Italie chargé d'une mission littéraire par le ministre de l'instruction publique, avec une autre mission spéciale du ministre des affaires étrangères. Ignotus succédait ainsi à Renan, un autre
PROFILS BnETONS *^
Breton dont je ferai le portrait. Ce fut à Turin que le prince de la Tour d'Auvergne le présenta à Cavour auquel il demeura plus tard attaché comme secrétaire.
Il publia à ce moment son premier livre, « les Causeries Franco- Italiennes », auxquelles le grand ministre fit souscrire pour mille exemplaires. Ce livre est devenu rarissime.
Peu de temps après, un volume sur la Savoie lui valut un duel au pistolet avec M. Filiias, rédacteur en chef du Progrès à Chambéry et correspondant du Siècle. Deux balles furent échangées sans résultat.
S'élant fait le défenseur d'une princesse Bonaparte, alors dans tout Téclat de sa beauté et de son esprit, violemment attaquée par un personnage appartenant au parti mazzinien, il eut un nouveau duel.
Pendant ces cinq années de séjour en Italie, Platel réunit de nombreux documents sur cette curieuse période de l'histoire italienne. Il espère pouvoir les publier un jour. Cette année-ci, il s'était proposé de partir en Italie pour tevoir les lieux où s'est passé ce qu'il nomme lui-même « sa belle jeunesse ita-
lienne ]», mais il ne put mettre son projet à exécution, retenu à Paris par son traité avec le Figaro.
Nul mieux que lui n'a connu les pensées de Cavour, ce grand homme politique. Il en a parlé bien souvent dans ses articles, si souvent qu'au-dessous d'une caricature d'Ignotus un journaliste républicain avait écrit simplement ces trois mots : « Cavour me disait. . . I x>
Et, cependant, c'esi toujours avec un nouveau plaisir qu'on lit ces curieuses révélations sur une époque que nous ne voyions, avant qu'il écrivît, qu'à travers la fumée du canon.
Après son retour d'Italie, Platel entra au Figaro. Il entra sans crier gare et s'implanta à la première place où son talent si original la fait demeurer depuis plus de dix ans, malgré toutes les critiques et toutes les jalousies.
Depuis lors, chaque semaine^ il publie un article que les lecteurs du Figaro attendent avec une vive impatience.
Tantôt il traite d'un sujet politique, tantôt il laisse courir sa plume au gré de son imagination et il publie un de ces charmants
articles comme il ne nous en a pas donné assez, sur Je lac de Grand-Lieu, l'Océan breton et les champs si fertiles de notre belle Bretagne.
Sa phrase est bien rythmée, sonore, éclatante, ayant parfois des envolées charmantes de poésie et de fraîcheur.
Puis, quand parti pour les sommets avec lui^ le lecteur commence à être saisi par le vertige des hauteurs, il est brusquement arrêté dans son ascension vertigineuse par un tiret.
Ce tiret dontignotusa usé et même abusé, combien a-t-il agacé de gens I
D'autres aimaient cette ponctuation qui repose l'esprit et permet de songer.
Si ses débuts furent éclatants i3t déchaînèrent contre lui tous les journaux révolutionnaires, on peut dire, sans crainte d'être démenti, que, semblable aux coureurs de race, il ne perdit pas haleine.
C'est toujours avec la même maestria qu'il écrit le portrait des hommes remarquables de ce temps. Ses études criminalistes où les documents abondent seront très recherchées
par les savants de l'avenir. A rencontre de ce qui a lieu généralement dans les traités spéciaux, il n'y a dans les écrits de Platel aucune aridité, alors même qu'il aborde des sujets comme « la guillotine » et « /« loi des fousy>. — Unjuge d'instruction très justement célèbre par les causes qu'il a instruites et les services qu'il a rendus à la justice lui écrivait un jour: « J'aime lire vos articles, car mon cœur et mon esprit y trouvent une égale satisfaction. » — L'éminent juriste, en quelques mots, dépeignait mieux que ne pourrait le faire le plus long portrait l'influence exercée par un article d'Ignotus sur le lecteur.
Ce qu'on peut reprocher à Ignotus c'est une vision démesurée de certains hommes, de certains faits.
Pourquoi abuse-t-il aussi souvent du mot « grand », de tout adjectif ou de tout adverbe qui signifie « énorme »> ?
Sa principale qualité est d'être un écrivain honnête, qualité rare en notre temps de cabotinage littéraire ou autre. Ses documents ne sont pas inventés mais cherchés.
Au physique Platel est grand; fort, un vrai gentleman f armer. — Sa nature est celle de
toute sa race, qui n'a eu qu'une devise — . Dieu et le Roi.
Il est arrivé au plus haut point de la carrière de journaliste. Et cependant il est droit et solide, sans infirmité, malgré sa remarque à propos du pied bot de lord By« ron : « Regardez les homfties parvenus haut; beaucoup ont reçu avec la vie quelque épine dans leur chair. »
L'œil où tant de fois, chez d'autres, il a cherché les secrets qu'on voulait lui cacher, estchez lui particulièrement vif et animé. La couleur n'en est pas belle, loin de là, mais il a une telle vivacité, et quand il vous regarde une telle intelligence, que c'est bien leTègard de l'homme digne d'avoir aimé la femme : « au regard bleu — ce bleu troublant que vous savez ».
D'une tenue toujours très soignée, Platel n'est pourtant pas esclave de la mode.
Certaine clef de montre, attachée au cordon de son lorgnon, me parut, quand je le vis, une trouvaille pour ne pas oublier de remonter sa montre — la montre si utile en nos temps troublés pour savoir l'heure qu'il est. *
Quand Ignotus vous parle, son regard