IGN0TU
ferme et loyal s'attache à vous et ne vous quitte que pour se perdre dans l'azur du ciel. On peut se taire alors, Ignotus ne s'en apercevra même pas, il rêve . , .
Bien qu'il ait réuni en volumes une centaine de portraits, il craint qu'il ne reste rien de son œuvre et il exprime parfois cette crainte, comme en cette phrase que je trouve dans un recueil de ses portraits paru récemment : Les hommes de mon temps,
« Nous autres écrivains, nous n'avons « que le journal qu'on lit, distrait — et par- « fois pendant le temps qu'au café dure une « demi-tasse. »
Ignotus subit donc comme nous tous qui vivons de notre plume, de ces articles de journaux dontsouvent il ne reste plus rien le lendemain, le même regret amer que tant de travail, de souffrances disparaissent à tout jamais.
Mais Ignotus a tort de se buter ainsi contre la destinée. Pour lui elle a été bien moins dure, bien moins pénible qu'elle n'est pour beaucoup. Son talent d'écrivain si original, mais qui plaît par son originalité même, ne
disparaîtra pas du milieu actuel littéraire sur lequel il aura tranché parmi tant d'autres déjà presque complètement oubliés.
Détail particulier: après avoir eu pendant sa vie un si grand succès d'écrivain et obtenu comme paiement de sa copie, en articles et en livres, le prix peut-être le plus élevé qui ait été alloué à un écrivain français, Ignotus peut avoir Tespoir que ses livres resteront à jamais dans les bibliothèques à titre de documents.
M T*lni 'i ttiaémi» ■ a
Vous souvenez-vo^is de cette phrase dite par M. Thiers : « La République sera conservatrice ou elle ne sera pas ?» Je ne sais si M. Thiers, en parlant ainsi, pensait à M. Jules Simon comme pouvant être le chef d'un centre gauche modéré, pondérateur; mais certainement jamais lutteur plus infatigable et plus opiniâtre n'a combattu pour la défense de celte utopie.
Depuis l'heure où M. Thiers parlait ainsi, nous avons vu p^ser bien des hommes et des choses. M. Jules Simon, après avoir tenu un rôle de premier sujet, est rentré dans la coulisse pour n'en plus sortir, du moins semble-t-il. J'ai saisi cette heure pour faire son portrait.
Il est des hommes tîomme certains paysa-
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ges qui gagnent à être vjjs non en pleine lumière mais dans un clair-obscur. Je préfère cet éclairage pour M. Jules Simon dont le front bossue et les lignes caractéristiques de la face indiquent bien le caractère tourmenté qu'il y a en lui. M. Jules Simon n'est peut-être plus quelqu'un, mais il est assurément encore quelque chose, et les choses durent plus que les hommes !
La jeunesse (Je M. Jules Simon a été celle de tout jeune homme qui veut arriver haut et auquel son père n'a pas laissé un nom qui puisse lui servir de recommandation sinon de passe-port dans les hautes classes de la société vers lesquelles il se sent appelé.
M. Jules Simon avait même un nom si bizarre qu'il a dû vivre sous un pseudonyme, Si, demain, M. Jules Simon perdait ce pseudonyme et redevenait le M. Jules Suisse qu'il est devant Tétat civil, je gage qu'il serai t perdu dans la foule, bien qu'il domine cette foule de toute la poitrine.
En 1836, M. Jules Simon était un tout jeune homme. Il avait vingt-deux ans et déjà il était agrégé de philosophie. 11 était entré
en 1833 à l'Ecole normale d'où il sortit professeur de philosophie à Caen. Le brillant normalien auquel son professeur Cousin avait prédit un si magnifique avenir était chargé d'initier les jeunes collégiens aux beautés et aux merveilles que renferment les grands auteurs.
D'autres eussent souffert de cette situation effacée et se seraient plaints. M. Jules Simon non seulement ne se plaignait pas, mais encore ne souffrait pas. De temps à^ autre il venait se retremper dans le puissant courant philosophique dont Cousin était la source.
Notre génération préoccupée de problèmes purement scientifiques ne peut avoir idée de ce qu'était alors la vie littéraire et avec quelle intensité la lutte entre les différentes écoles philosophiques était livrée, lutte qui ne se terminait pas toujours dans les journaux et dans les amphithéâtres des écoles célèbres, mais que chacun poursuivait dans la rue.
M. Jules Simon, profondément croyant, était de la grande école spiritualiste à laquelle nous autres chrétiens appartenons. Il ne craignait pas de d ire ses sentiments
et de les dire bien haut quand il fut appelé par Cousin à la suppléance de son cours.
Pendant douze ans il occupa à la Sorbonne la place si enviée de professeur de philosophie. Parfois les applaudissements des élèves couvraient la voix du maître qui s'arrêtait surpris — tel le lion dans Tarêne surpris des applaudissements de la foule.
Si M. Jules Simon a été et est encore le combattant acharné, le lutteur infatigable pour la défense des idées philosophiques que nous aimons, il n'en est malheureusement pas ainsi quant aux idées d'ordre purement politique.
M. Jules Simon a été en tout temps notre adversaire, et, en écrivant ceci, je me plais à lui rendre Thommage que Ton doit à tout homme dont la vie s*est écoulée pour la défense d'une idée. A aucun instant de sa longue vie, nous n'avons pu nous rencontrer avec lui sur le même terrain politique. Peutêtre sommes-nous les premiers à le regretter, car il eût été une recrue précieuse pour notre parti.
11 me serait difdcile sinon impossible de
trouver les raisons qui ont pu pousser M. Jules Simon à choisir pour parti le parti républicain quand il arriva à Tâge où tout homme cherche le cri qu'il devra pousser toute sa vie, comme plus tard il cherchera la femme qu'il aimera toujours. M. Jules Simon préféra le jeune — Vive la République ! — au vieux — Vive le Roi ! — S'il n'y avait que sur ce point que nous différions avec M. Jules Simon, l'entente seraitbientôt faite, car jamais esprit plus libéral n'a été que le sien. En cela il ne ressemble guère à ses 'coreligionnaires politiques, petites gens à l'esprit plus petit encore.
M. Jules* Simon a donc toujours siégé à ce fameux centre gauche qui, à tant de reprises^ dut faire tant de choses et n'a jamais rien fait.
Mais, autant la vie de M. Jules Simon, quand il n'était pas au pouvoir, était effacée et modeste, autant, lors des différentes occasions où il a été le chef de son parti, il a montré les qualités nécessaires pour créer de grandes choses.
Et il les a créées ces grandes choses. Puis-
je, en effet, donner un autre qualificatif à sa création d'une école française à Rome au profit des élèves de Técole d'Athènes, à sa réorganisation de TObservatoire?
Puis-je oublier aussi la reconnaissance que mon enfance lui doit, car il supprima le vers et le thème latins, mes deux frayeurs?
Je laisse de côté, peut-être exprès, les différentes innovations qui eurent un caractère purement politique. La suppression ^u musée des souverains au Louvre n'avait, par exemple, aucune raison d'être ; à ce compte on eût dû ordonner de déchirer les pages de notre histoire, ce qu'on n'a pas essayé de faire, du moins que je sache.
Ce que Ton doit retenir de la vie de M. Jules Simon, c'est une sorte de contradiction entre la pensée et les actes. Que signifie, par exemple, cette phrase que je trouve dans sa proclamation du 13 décembre 1876, alors qu'il fut appelé par le maréchal de Mac-Mahon pour former un ministère, phrase dans laquelle il se montrait « franchement républicain et résolument conservateur, dévoué profondément à la liberté de conscience, mais sincèrement respectueux de la Religion et prêt à exiger que la Repu-
blique soit servie par des républicains ».
Quelques mois plus tard, M. Jules Simon se mettait en complète opposition avec les chefs de cette religion qu'il prétendait respecter. Il ordonnait la dissolution des comités catholiques et par une circulaire aux préfets il interdisait formellement le colportage des brochures religieuses (21 avril 1877).
Quand M. Jules Simon défend les catholiques, c'est le Breton qui parle en lui ; quand il les combat, c'est la triste école politique à laquelle il s'est lié qui Vy force. Il est cependant de caractère indépendant. On peut surtout voir cette indépendance s'accentuer dans les articles qu'il publie chaque semaine dans un journal parisien.
M. Jules Simon a été élu membre de l'Académie, le 16 décembre 1875; le même jour, il était nommé sénateur. Comme écrivain, M. Jules Simon a publié de nombreux ouvrages traitant presque tous de l'Instruction publique. Il s'est occupé principalement de l'enfance, il a protesté contre le surmenage intellectuel, il a même osé pousser ce cri :
< Quc( deviendra la France quand tous les ^'w«VAis seront bacheliers ? »
Yoih\ que je termine ce portrait qui vient à h suite de ceux de tant de Bretons célèhJ^^, parfois illustres. II. ne fera pas mau- VHÎ*e ligure dans cette galerie, du moins ce ue «era pas la faute de mon sujet.
J'aurais voulu montrer Thomme de taille petite et encore droite, la tête rentrée dans leii épaules, une de celles-ci, la droite, plus haut^ que l'autre, déviation que Ton obsierve chei: beaucoup d'écrivains. L'œil est franc, et quand M. Jules Simon parle, s'attacha à vous avec une inexprimable douceur.
La voix est flne et séduisante ; à peine si par instant ou remarque un léger chevrotement produit par l'âge.
Il a neigé ferme sur la tête de M. Jules Simon. Les cheveux, les favoris, la moustache qu'il porte coupée rase au niveau de 4a lèvre supérieure, sont devenus blancs. Le pas est toujours égal. En marchant, M. Jules Simon s'arrête souvent, comme un voyageur fatigué qui ne demande plus qu'à se reposer.
J'ai entendu M. Jules Simon à la tribune, il y a déjà longtemps. C'était dans une de ses éloquentes protestations contre la laïci-
sation à outrance. La voix allait rinforzando puis diminiiendo comme une phrase d'orchestre.
Maintenant cette voix s'est tue. Je ne sais si c'est pour toujours, du moins c'est pour longtemps, et j'avoue que c'est grand dommage.
LE