‹ Profils bretonsChapitre 9 sur 13 · DE LA FERRONNAYS · texte numérisé non relu

DE LA FERRONNAYS

LE

Le lecteur sait que dans ces portraits, j'aime à rapporter une phrase qui soit comme la caractéristique de mon sujet. Le marquis de la Ferronnays me dit donc un jour en faisant allusion à l'importance du rôle qu'avait la commission chargée de la délimitation des frontières de la Grèce dpnt il faisait partie : « Etant données deux races qui se détestent, celle des catholiques grecs et celle des musulmans, trouver une barrière infranchissable à mettre entre elles deux, afin d'assurer la paix de l'Europe par la suppression de la question d'Orient, voilà quel était notre rôle au congrès de Berlin. »

Vous voyez que le marquis de la Ferron-

nays sait poser une question. Il sait aussi la résoudre comme le prouvent ses remarquables rapports transmis en 1879 au ministère des affaires étrangères;

Aussi bien pouvez- vous voir dans la phrase que je viens de citer aucune hésitation dans ridée qui apparaît claire et bien posée, trouverez-vous dans la vie du marquis de la Ferronnaysla même ligne de conduite, ligne qui va droit au but, sans détours ni faux fuyants.

Le marquis a été certainement au nombre des hommes qui, même aux époques les plus sombres de notre histoire, ont le moins désespéré de notre pays.

Avant de se consacrer entièrement à la politique, M. de la Ferronnays a été le soldat-gentilhomme que tous nous avons connu autrefois à Nantes, le brillant officier à la taille fine et cambrée, au front large, à l'œil pénétrant et cependant rêveur, au regard hautain. Le marquis a changé depuis. Les cheveux ont blanchi et semblent poudrés de cette poudre à la maréchale que nos grand'mères aimaient. La moustache a jauni.

moustache de fumeur qu'il porte en brosse comme les anciens officiers. La barbiche ou royale est très forte comme celle du duc de Nemours, portrait vivant du roi Henri IV. La taille aytrefois fine a épaissi ; on voit que M. de la Ferronnays ne monte plus à chevaL La démarche s'est alourdie, le pas est lent, démarche d'un homme dont le principal travail est le travail intellectuel.

Bien qu'âgé de quarante-cinq ans, M. de la Ferronnays en paraîtrait à peine quarante si ce n'était que l'arcade sourcilière est très fortement plissée. L'œil très vif brille sous de longs cils toujours mi-baissés. L'ensemble est sympathique et jeune bien qu'un ancien camarade de lycée, du lycée Fontanes où M. de la Ferronnays a été élevé, ne reconnaîtrait que difficilement son ancien condisciple, tant le marquis a changé depuis son jeune âge.

Le mai*quis de la Ferronnays termina ses études classiques à dix-huit ans. Bachelier ès-lettres et ès-sciences, il prépara d'abord l'examen de l'Ecole Polytechnique , puis s'engagea au 9® régiment d'artillerie. Pen-

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dant qu'il faisait le service de simple soldat, conduisant les prolonges, montant la garde^ il préparait l'examen de l'Ecole militaire de Saint-Cyr, où il fut reçu vingt-cinquième sur six cents candidats.

Deux ans après le marquis sortit de Saint- ('yr et entra au V cuirassiers. Il fut détaché à ta légion romaine que Ton a improprement appelée légion d'Ântibes. Il fit toute la campagne de 1867 dans les Etats Pontificaux.

Peu après M- de la Ferronnays fut envoyé ^n France, chargé de recueillir des engagements pour Tannée du Saint-Siège. On sait on effet que Tarmée du Pape était composée do catholiques de tous les pays. Des désertions « étant proiiuiles et la mort ayant fait do m>mbronï5)OS victimes dans les dernières hataili^^ il ^s'^ssaitde reformer les cadres. La f^^rw^tt^^ ftit donc envoyé en mission sf>M^ïè ^ *i(vrèle par le gouvernement fr?ifK^7^ H|^4 tt\>»»ît pas faire partir des tiNVrtïftè^ W^lii'î^rit^ pour porter secours au >î?!Tfrt ^fV^\ ^^^^m^rs cette politique des dorfTi-ttr^>WiV*^ Cavour flétrit un jour si

^^0 H>^^>i <i^ ^ Ferronnays parcourut y(\M ^^> ^^ v^fWf^l^wents, recevant des

adhésions^ mais accueilli partoutavec la plus incroyable méfiance par les plus hauts représentants en France de l'autorité religieuse.

En mai 1868, M. de la Ferronnays épousa une jeune fille appartenant à la plus haute aristocratie française, mademoiselle des Cars.

Viennent les heures lugubres de 1870.

Gomme nous tous, la Ferronnays sentit la Wessure commune. Il donne sa démission à Rome et rentre au 7® cuirassiers.

Comme dans mon portrait de Cazenove de Pradines, je retiens ici que M. de la Ferronnays laissait chez lui sa toute jeune femme et un jeune enfant de cinq mois.

La Ferronnays prend part aux premières batailles et est cité à l'ordre du jour de l'armée pour sa conduite héroïque. Fait prisonnier à Metz, il est emmené en Silésie où il reste jusqu'à la conclusion de la paix.

En mars 1871, M. de la Ferronnays est nommé deuxième attaché militaire de l'ambassade à Berlin ; le premîêP attaché était le comte de Polignac, petit-fils du ministre de Charles X.

IdO PROFILS BRETONS

Le ministre des affaires étrangères était à cette époque le duc Decazes. Il y en a eu bien d'autres depuis. Le chancelier de l'empire d'Allemagne était le prince de Bismarck — qui Test encore !

Survinrent les graves incidents dont mes lecteurs se souviennent. On fut alors plus près de la guerre qu'on ne Ta été récemment.

Déjà les femmes et les enfants de l'ambassadeur et des secrétaires étaient prêts à partir, quand, grâce au duc Decazes tout conflit fut évité. Il est temps de dire que jour par jour le marquis de la Ferronnays avait tenu notre ministre de la guerre au courant de la politique allemande.

Quand le danger fut passé, le duc Decazes écrivit à M. de la Ferronnays pour le féliciter et le remercier. Le marquis conserve cette lettre comme un des souvenirs les plus chers de sa carrière diplomatique.'.

M. de la Ferronnays est promu, en 1875, capitaine au 3® dragons et passe par permutation au 15® de la même arme. Il est nommé presque en même temps attaché militaire à Constantinople, mais ne prend même pas possession de ce poste et est nommé aux même;5 fonctions à Tarobp ' * de Berne.

Bientôt après il est désigné pour le même poste à l'ambassade de France à Londres.

11 voit passer plusieurs ambassadeurs. Le comte d'Harcourt, vrai diplomate au sourire fin et railleur, Tamiral Pothuau, brave et courageux marin plus fait pour commander un navire que pour être l'ambassadeur de France auprès du gouvernement anglais, puis enfin Léon Say, à l'esprit si subtil et si retors sous une enveloppe si vulgaire.

Le marquis de la Ferronnays était en congé quand M. Challemel Lacour fut nommé ambassadeur. Il n'eut pas la peine de rejoindre son poste, car l'application des décrets conçus par l'odieux Feri'y le força à donner sa démission.

Il ne voulut pas que son nom fût mêlé aux basses manœuvres des républicains et il aida les trappistes à soutenir le siège de Tabbaye de la Meilleraye.

Entre temps, le marquis avait été élu conseiller général de Saint-Mars-la-Jaille. Sa grande aptitude aux affaires l'a fait nommer par ses collègues président de la commis-

FendaDt que l'orateur du gouvernement expose le projet de loi qu'il croit de son devoir de combattre, le marquis prend des notes sur une petite feuille de papier à lettre.

C'est son seul bagage quand il arrive à la tribune.

Avant de prendre la parole il attend que

Ton ait fait silence. Alors il commence à voix basse, peu à peu le verbe s'élève, le rythme devient plus cadencé, la diction est encore un peu hésitante comme celle de tout homme qui n'a pas été habitué de bonne heure à la tribune ou à la barre. A la péroraison la voix a toute son ampleur et à la fin de la dernière période, quand M. de la Ferronnays exhorte le gouvernement à revenir à des idées plus saines, il étend le bras vers le banc des ministres, l'index allongé, les quatre autres doigts de la main rassemblés.

J'espère que le lecteur en lisant ce portrait d'une vérité photographique dira :

(L C'est bien ça. »

A Paris, M. de la Ferronnays mène une vie plutôt très retirée. 11 habite avec sa famille que trois enfants égaient de leur gracieux babil, le magnifique hôtel du Cours-^la-Reine appartenant à sa mère.

Enfermé dans son bureau où il s'est entouré de souvenirs, photographies des différentes ambassades dont il fit partie, portraits du comte et de la comtesse de Paris

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avec dédicaces, souvenirs donnés à ses ancêtres par des Rois et des Gzars, le marquis de la Perronnays prépare les dossiers des questions sur lesquelles il'doit parler. Dossiers peu volumineux, car il a un moyen spécial de classification. Tous ces dossiers sont rangés dans une bibliothèque et soigneusement catalogués ; j'y ai trouvé la minutie et le soin que j*ai rencontrés presque toujours chez les grands avocats d'affaires .

J'ai fini. Je tenais à faire ce portrait non seulement à cause du rang occupé à la Chambre par M. de la Ferronnays, qu'à cause de la sympathie que son caractère m'a toujours inspirée.

Jamais cependant je n'ai écrit portrait plus vrai et plus sincère.

Le lecteur sait que je ne fais ici le panégyrique de personne. Comme un témoin de cour d'assises, je ne dis dans ces Profils Bretons que la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

M. de la Ferronnays occupe au Parlement la situation qu'il s'est créée par son mérite, personnel. Si demain sa place restait vide,

on le remarquerait, ce qu'on ne ferait pas pour tant d'autres, car M. de la Forronnays est un des hommes utiles à la France à cette heure — heure triste et lugubre — marquis ! — où rhonneur est d'être au' nombre des vaincus.

Voilà un breton dont le portrait a déjà été fait par bien des écrivains. Peu d'hommes ont, en effet, autant captivé l'opinion publique en un temps encore bien proche, que M. Clemenceau. Il a obtenu tous les succès de tribune qu'un orateur puisse désirer, je n'assurerais pas que le journaliste ait été aussi heureux que l'orateVir. Bien des campagnes menées par M. Clemenceau n'ont pas réussi et les hommes ou les choses qu'il attaquait avec tant de violence vivent encore .

Car, M. Clemenceau attaque avec une violence extrême ses adversaires politiques.

C'est une suite d'assauts énergiques, sans reprendre haleine. Il ne consulte même pas l'opinion publique pour savoir si elle lui

sera favorable ou non. Il suit son idée et fera tout pour la mettre à exécution. Il ne verra même pas au dernier moment que cette idée est fausse, car M. Clemenceau comme beaucoup de ses coreligionnaires politiques, senible avoir un bandeau sur les yeux. On pourrait lui appliquer la parole du livre — Habent aures et non audiunt, habent ociilos et non vident.

M. C4lémenceau pourra succomber dans une campagne politique, il s'en relèvera toujours. Ce breton au physique sec et tout nerfs a Télasticité d'un clown. Il saute et rebondit comme une balle élastique. Il semble toujours être sur un tremplin. On a même dit que cet accessoire de gymnastique était représenté à la Chambre par la tribune publique. Il me semble que la comparaison est fausse, car jusqu'à présent malgré les cabrioles les plus bizarres, M. Clemenceau n'a pas rebondi très haut. Aussi bien ne sait-on pas si cet homme curieux vise réellement les hautes situations qu'il semble vouloir atteindre. Avec lui, il est impossible de savoir à quoi s'en tenir. Sa parole me rappelle ces armes des naturels australiens

CLÉMBT^GEAU Ul

qui partenl à gauche pour atteindre un but placé à droite.

Maigre, la figure sans traits fortement accentués mais d'une ossature puissante, les joues rasées de près^ aux maxillaires inférieures fortement développées, signe de voracité — chez les sauvages, le physiologiste dit de cannibalisme — de taille petite et bien musclée, aux larges épaules, M. Clemenceau est le type de la race puissante des paysans de Vendée où il est né .à Mouilleron-en-Pareds , le 28 septembre 1841.

Avec le perpétuel sourire que M. Clemenceau garde à la ville et qui me fait souvenir peut-être du rictus de Voltaire, l'ensemble que présente le député de Paris est sympathique. Je vous le montrerai tout à Theure à la tribune où il produit un effet tout /contraire .

Le front est large et bombé, ce qui n'indique peut-être pas un homme supérieur, mais pas non plus un imbécile. L'œil est comme perdu sous le front où il s'enfonce en un trou souvent cerclé de noir. Le profil est net, la moustache lissée continuellement

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d'un mouyement machinal de la main droite est courte. Le regard est brillant et qu'on me pardonne l'expression vous fait froid, quand M. Clemenceau prononce un de ces discours qui semblent plus être un réquisitoire contre la vieille société française, contre toutes les choses bonnes ou mauvaises que nous aimons, que la dissertation d'un législateur.

Les cheveux ont très fortement blanchi en ces dernières années, ils sont de cette couleur poivre et sel que vous savez.

L'oreille se détache bien au-dessous de la tempe large et dégarnie.

Avec son éternelle jaquette, avec ses non moins éternels gilet blanc et pantalon gris, M. Clemenceau n'a certes point l'air distingué, mais il n'a pas non plus l'air du premier venu comme sembleraient vouloir le faire croire beaucoup de gens. M. Clemenceau a habité l'Amérique pendant plusieurs années, il en a rapporté la façon un peu commune de se tenir à la tribune et l'habitude de donner des coups de poing sur le tapis, tout en parlant. De même il a encore de cette jeune race américaine faite de trapeurs et de chercheurs d'or, la puissante

musculature et la tenue un peu débraillée.

M. Clemenceau est docteur en médecine, mais absorbé par la politique, il n'a jamais beaucoup exercé. Je ne ferai pas la plaisanterie facile de dire que c'est tant mieux pour les malades, car si M. Clemenceau avait appliqué son intelligence vraiment supérieure à la médecine il eût été peut-être comme son. père un médecin distingué. Il a préféré, malheureusement pour notre pays, aux calmes labeurs d'une existence consacrée à soigner les malheureux, les pirouettes et les acrobaties de la politique et il a apporté à la tribune publique la même froideur, le même calme, la même possession de soi qu'on trouve .chez un médecin d'hôpital. ,

Quand M. Clemenceau est à la tribune il semble être devant le marbre d'une table de dissection. Sa phrase incisive et mordante est le scalpel de ce bizarre chirurgien politique auquel je ne vous conseille pas de vous confier même pour soigner une migraine.

Avec ses opinions violentes et extrêmes.

M. Clemenceau serait dans le cas, pour soigner votre névralgie, de vous faire couper la tête, ce qui rappellerait un peu la façon dont il comprend la conciliation en politique.

On a beaucoup reproché à M. Clemenceau sa conduite pendant la Commune. Nommé maire de Montmartre en 1870, M. Clemenceau pouvait protéger s'il l'eût voulu les généraux Clément Thomas et Lecomte contre la populace des faubourgs et les bandes armées de la Commune de Paris. On a même dit — et ce on cache des républicains — qu'il avait pactisé avec la Commune. M. Clémen- - ceau a protesté comme c'était son droit contre cette accusation. Je n'assurerais pas que le soupçon ait complètement disparu du public. On a imprimé : qu'il avait seulement ^ pris part aux tentatives faites par les maires "t^' et les députés de Paris pour amener une entente entre les insurgés et le gouvernement, et qu'ayant échoué il donna sa démission de maire et de député.

On voit que M. Clemenceau prenait facilement son parti de ce qui se passait et qu'il se cVoyait quitte envers la patrie en aban-

donnant ses fonctions parlementaires. Il me fait penser à Pilate qui croyait en se lavant les mains éviter la complicité d'un crime.

Nommé, le 23 juillet 1871, membre du Conseil municipal de Paris, M. Clemenceau en devient successivement vice-président et président. Elu député en 1876, il donne sa démission de conseiller municipal et siège à l'extrême gauche. Pour faire revenir son ami Rochefort, il vote l'amnistie pleine et entière qu'il avait défendue avec une grande éloquence.

Réélu successivement en 1877 et en 1881, M. Clemenceau s'était créé à la Chambre une # situation absolument prépondérante. Il s'était posé dans la presse et au parlement en adversaire de M. Gambetta. Combien de fois ce dernier eut à supporter les rudes coups de M. Clemenceau ! :%

Je les vois encore tous deux pendant une séance à laquelle j'assistai à la Chambré peu de temps avant l'arrivée au pouvoir de ce fameux grand ministère. Gambetta, selon son habitude, vautré à son banc, tenait un coupe-papier dont nerveusement il frappait

le drap de son pantalon. Devant lui était une serviette d'avocat remplie de papiers. Par instant il y cherchait un document qu'il séparait des autres en marquant le feuillet d'une petite corne.

Pendant ce temps, M. Clemenceau parlait.

Que disait-il ? Je ne me souviens pas, j'ai entendu tant de choses depuis ! Mais , je vois encore l'orateur.

Le rictus avait disparu des lèvres qui, maintenant plissées au coin, étaient dédaigneuses. Elles martelaient la phrase courte comme l'haleine de l'orateur , incisive comme le geste de la main qui semblait tenir un scalpel. Et que de documents dans ce discours ! A chaque moment l'orateur cherchait sur le tapis de la tribune des feuillets où étaient notés des faits qu'il citait d'une voix tremblante de colère, regardant Gambetta qui, la tête renversée sur le dossier du banc, fixait l'orateur. Jamais je n'ai vu des regards de haine comme ceux qu'échangeaient ces trois yeux. Le lecteur se souvient que Gambetta était borgne.

Nous ne savions pas alors qui serait vainqueur de M. Gambetta ou de M. Clemenceau.

Le temps, cet éternel déiioueur d'énigmes.

s'est chargé de nous renseigner. On sait que le grand ministère tomba comme c'était chose prévue. M. Gambetta ne se releva pas de cette chute. La mort vint le chercher à temps pour l'empêcher de glisser trop bas. Mais M. Clemenceau ne sut pas, ou ne voulut pas profiter de la victoire. On peat dire qu'il refusa alors le pouvoir comme il Ta refusé encore tout dernièrement. Il veut rester le ministre occulte d'un gouvernement radical. Il est partisan des ministres pas responsables. Chose assez singulière chez un républicain que ce rapprochement avec la constitution impériale d'avant 1870.

On a bien raison de dire : tout passe, mais tout revient.

Plus récemment M. Clemenceau a combattu avec non moins de violence le ministère de M- Jules Ferry. Et ce rninistère, comme celui de M. Gambetta, s'est écroulé sous les coups violents de M. Clemenceau. Il semble que ce dernier n'est capable que de démolir et qu'il ne peut rien construire ou bien ce qu'il construit n'est guère solide car c'est bientôt à terre. Comme ces châteaux de cartes, jouets construits par des enfants

aussitôt démolis, les quelques constitutions de ministères cherchées par M. Clemenceau à peine faites étaient renversées.

M. Clemenceau montera-t-il au ministère, ce Capitole si près de la Roche Tarpéienne?

Sera-t-il un jour chef d'un cabinet aussi éphémère que ceux qu'il a renversés ? Je le crois et je base mon opinion sur Thistoire des différents ministères qui se sont succédé au pouvoir depuis 1875. Tous les leaders de la Révolution se sont renversés lés uns par les autres, ou les uns après les autres comme l'on voudra, semblables à ces jeux de dominos placés debout et qui s'écroulent quand on fait tomber le premier. Une fois arrivé au pouvoir, M. Clemenceau n'en aura pas pour longtemps. Il semble se douter de cette destinée, aussi fait-il un détour quand il approche du ministère — comme le passant auprès d'une écorce d'orange qui a fait tomber une autre personne.

M. Clemenceau est dévenu riche par son mariage avec une Américaine qu'il connut pendant son séjour en Amérique. Il habite dans le quartier des Champs-Elysées un ma-

gnifique appartement garni d'œuvres d'art.

Il reçoit peu ou pa^ de monde et ne donne jamais de ces grands dîners politiques comme ses amis ont coutume de faire.

M. Clemenceau est de nature dissimulée, il cache sa vie — comme son jeu, tout en cherchant à voir les atouts des autres.

M. Clemenceau avec son visage glacial, sa tête forte et toute ronde, dure comme celle d'un Vendéen mâtiné d'un Breton, est bien de la grande race des géants de la Vendée militaire, mais, hélas ! il n'en a pas les saines croyances.

A la rentrée des Chambres on dit que le ministère Rouvier va crouler. Cela m'est égal, mais ce qui me Test moins, c'est de penser qu'un homme comme M. Clemenceau peut monter au pouvoir. Oh ! alors, malheur à notre patrie, jelée sans guide dans la tempête révolutionnaire, anarchiste. Serons-nous forcés de faire comme nos grands-pères, de passer la frontière pour protéger nos têtes ?. . .

Et cependant Dieu sait si nous t'aimons, ô France ! c'est même notre dernier amour, celui auquel on dit: « Ne t'en vas pas comme les autres. »

Il y a de cela longtemps et à cette heure où les hommes et les choses sont vite oubliés peut-être quelques-uns de mes lecteurs ne voient-ils plus cette scène ,qu'à travers la brume qui couvre les lointains !

C'était en 1879^ à Nantes, le jour de l'inauguration du monument élevé à la mémoire du général de La Moricière dans la cathédrale. Nous étions là trois mille, tous suspendus aux lèvres d'un orateur dont la parole calme s'entendait des coins les plus éloignés de l'immense basilique. Et quel souffle puissant animait cette parole, quelle éloquence élevait ce prêtre vers les plus purs sommets de l'art oratoire !

A différentes parties de son discours, l'orateur s'arrêta. Il se reposait et prenait

sans la moindre gène des mains d'un maître de cérémonie, qui se tenait droit et solennel sur les dernières marches de Tescalier, un réconfortant.

Une certaine difficulté à prononcer les y et les p indiquait aux assistants que ce prêtre était d'Alsace. Mais Torateur avait conscience de ce défaut et baissait la voix aux endroits difficiles.

Voilà comment m'apparut, la première fois que je le vis, Mgr. Freppel, évêque d'Angers.

Pour nous, qui n'avons pas connu les sermons et les oraisons funèbres des Bossuet et des Massillon et qui n'avons pas eu le bonheur de vivre en un temps où le grand art de l'éloquence sacrée fut très cultivé, Mgr. Dupanloup et Mgr. Freppel personnifient l'éloquence relfgieuse au xix® siècle.

Les dénigreurs quand même du temps présent diront peut-être que j'exagère beaucoup la place occupée par Mgr. Freppel parmi les grands orateurs religieux. En cela ils auront tort, j'ai parfaitement conscience de la valeur oratoire de l'évêque d'Angers.

C'est un magnifique orateur religieux, c'est un orateur politique simplement passable

jcomme on a pu le constater maintes fois à la tribune du Parlement.

Quelques années après la mort de Mgr. Dupanloup arrivée en 1878, on voulut que le clergé français fût représenté au Parlement, par un de ses plus hauts dignitaires. On oublia, peut-être trop facilement, que Ton ne trouve pas tous les jours des hommes comme Tévêque d'Orléans, des prêtres capables d'imposer silence aux sectaires de la démocratie d'extrême gauche. On chercha un peu partout parmi les archevêques et les évêques de France et, après avoir subi plusieurs refus, on s'adressa à Mgr. Freppel qui accepta tout de suite la place en vue qu'on lui offrait. Le 6 juin 1880, Mgr. d'Angers était nommé député du Finistère.

Ainsi succédait à Mgr. Dupanloup l'adversaire direct de ses idées libérales et de celles du comte de Falloux. On se souvient des luttes violentes livrées sous l'Empire entre les catholiques ultramontains qui avaient pour chefs Mgr. Freppel et Louis Veuillot et les catholiques libéraux que dirigeaient Mgr. Dupanloup et M. de Falloux.

Mgr. Freppel arrivait au Parlement avec une renommée de bon diseur qu*il n'a peutêtre pas confirmée à la tribune de la Chambre. C'est en effet tout autre chose de parler à un peuple à genoux qu'à des hommes dont les interruptions forcent à chaque instant l'orateur à s'arrêter.

Est-ce la contradiction qu'il redoute toujours, qui empêche Mgr. d'Angers de trouver le mot juste? Je ne sais, mais je l'ai vu souvent hésiter dans sa diction à des heures où chaque seconde d'hésitation est une faute irréparable.

Alors que les républicains pensaient déjà à démoraliser l'enfance par une éducation sans Dieu, Mgr. Freppel s'efforçait d'attirer à lui cette enfance en lui faisant donner une instruction chrétienne. Les républicains et Mgr. Freppel avaient donc un même but — l'enfance, — ils voyaient en elle la force de l'avenir et cherchaient à s'en emparer mais par des moyens complètement différents — telles deux chaloupes naviguent en sens contraire quoique poussées par le même vent. Il voyait clairement que l'avenir du

pays serait compipomis par des hommes sans religion. Il avait fondé à Angers cette immense université catholique où tant d'àmes déjeunes gens ont grandi. De la place André- Leroy, j'ai parfois entendu des voix fraîches d'enfants chanter les cantiques. Leurs voix claires et sonores montaient vers le ciel dans le calme de la nuit. Voilà assurément qui était mieux que le coucher sans prière des lycéens de TEtat.

L'œuvre de Mgr Freppel est considérable, 28 volumes. Comme dans ses discours on retrouve, là l'écrivain controversiste. Il a collaboré à presque tous les journaux catholiques ou monarchistes. On sait avec quel acharnement il se mêla aux discussions soulevées par la Vie de Jésus de M. Renan.

\JExamen Critique qu'il consacra à ce livre a été traduit dans toutes les langues de l'Europe.

Au début de sa carrière, Mgr Freppel avait été nommé, au concours chapelain, de l'église Sainte-Geneviève. Il y faisait des conférences pour la jeunesse des écoles. Il fit ces conférences pendant trois ans. Je

remarquai alors que c étaient toujours les mêmes auditeurs qui y assistaient. Ces auditeurs étaient des hommes d'âge mûr ou des étudiants de vingt-cinquième année. Ce n'était pas un insuccès, mais ce n'était pas non plus un succès. On s'est enfin rendu compte depuis que les jeunes gens de vingt ans pensent à tout autre chose qu'à des sermons et je ne sache pas que ces tentatives de conférences religieuses an quartier latin aient été renouvelées.

Ces conférences mirent, du moins, Tabbé Freppel en évidence. Il est appelé aux Tuileries par l'Empereur qui lui confie la prédication du carême dans la chapelle impériale pour Tannée 1862.

En 1869, il prend part au conseil œcuménique et est un des partisans les plus acharnés de rinfaillibilité. Sur la présentation spéciale de l'Empereur, il est nommé évêque d'Angers. Le Pape fut si content de ce choix qu'il en félicita l'Empereur par une lettre autographe.

Voilà que 1870 sonne à l'horloge mystérieuse qui semble marquer la vie des peuples.

Des coups sourds retentissent à J'Est.

Mgr Freppel fait sonner le tocsin dans les églises d'Anjou. Il licencie les séminaires.

Les élèves qui ont prononcé leurs vœux sont engagés dans lès ambulances, les autres prennent le fusil. Lui-même organise les secours. Il recueille ses frères d'Alsace qui fuient — tels les goëlans emportés par la tempête.

L'Alsacien se trouve en Mgr Freppel dans la lettre hautaine qu'il écrivit au roi de Prusse l'engageant à cesser lé combat. C'est encore cet Alsacien au grand cœur patriotique que nous retrouvons quand il fonde deux asiles pour les orphelins de la guerre.

Mgr Freppel, depuis qu'il a été nommé député, est toujours sur la route d'Angers à Paris. Mais pas plus dans cette ville qu'à Paris vous ne le rencontrerez dans la rue si ce n'est autrement qu'en voiture.

Pour bien voir Mgr d'Angers il faut le surprendre assis à sa table de travail dans la grande pièce qui lui sert de bureau à l'évêché.

La pièce est encombrée de livres comme

la table. Mgr Freppel écrit tous ses discours comtne ses livres. Il n'a pas de secrétaires, du moins pour ses travaux particuliers. En travaillant il ne lève pas la tête — comme Tabeille qu'il a mise dans son écusson il est tout attentionné à ce qu'il fait. C'est un grand travailleur.

Ses livres renferment surtout des études théologiques ou de controverse faites pour les prêtres comme son grand ouvrage en dix volumes sur les Pères de l'Eglise. Parfois seulement, en lisant ces livres de grand style on retrouve un écho de la vie d'autrefois, vie plus en dehors de Mgr. Freppel, comme sa Vie Chrétienne, conférences prêchées aux Tuileries.

Et maintenant que vous connaissez Mgr Freppel, voulez-vous le voir à la tribune?

Il a quitté son banc tout à coup, pendant le discours du rapporteur de la loi qu'il veut combattre, il a pris le couloir à droite de la tribune et de là est allé dans la salle des Pas-Perdus. Il y marche tout seul à grandes enjambées, nerveux, irascible, on voit ses mains aux longs doigts maigres s'ouvrir et se fermer. Passez près de lui et

VOUS entendrez un bourdonnement, c'est le discours que Tévêque d'Angers va prononcer tout à l'heure.

Voilà qu'il rentre dans la salle des séances comme l'orateur quitte la tribune. A son tour il y monte, avec ce geste que vous savez d'une femme qui gravit un escalier en tenant sa robe.

Il a commencé à voix très basse sur un ton monocorde qui peu à peu s'élève comme la pensée. Celle-ci plane un moment puis redescend, se met à la portée du commun des mortels, de même elle n'était comprise que par la partie intelligente de l'assemblée un instant avant, je ne dirai pas, partie infiniment petite, car je veux rester poli.

L'orateur a repris un à un les arguments du rapporteur, il les a analysés avec la patience d'un bénédictin, il en a démontré la fausseté. Les phrases sont dites sur le ton rythmique que donne l'habitude de la récitation des psaumes^ ce ton qui berce l'esprit et le fait rêver.

Nombre de fois il a été interrompu, il est alors resté hésitant ainsi que je l'ai indiqué au commencement de ce portrait.

Il termine son discours. 11 est arrivé à la péroraison. Il a levé le doigt au ciel — ce geste du prêtre que vous connaissez tous, rindex levé, les quatre autres doigts de la main rassemblés. La voix est devenue calme, Torateur est en pleine possession de luimême. Il produit alors seulement ses plus forts arguments — comme un général de corps d'armée découvre au dernier moment ses batteries. Il livre un dernier assaut à la loi scélérate qu'il combat.

Mgr Freppel est un évêque politique et religieux, une sorte d'évêque du moyen âge.

Il a la tête carrée du Breton comnje autrefois il avait les cheveux blonds et les yeux bleus de l'Alsacien. C'est un esprit autoritaire, n'appartenant à aucun parti. En cela il ressemble à l'Alsace, son pays de naissance, qui n'a, somme toute, qu'un ardent désir, être un pays autonome.

Je sais que ce portrait déplaira à Mgr Freppel. 11 trouvera que je parle trop de l'orateur religieux et pas assez de l'orateur poli-

tique qu'il y a en lui — tel Ingres préférant que Ton vante son talent de violoniste, et quel ! que son génie de peintre.

Mgr Freppel sera-t-il un jour cardinal?

Revêtira-t-il cette robe rouge qu'il a donnée comme costume à certaines sœurs de son diocèse ? Quin sabe ! L'avenir de Tévêque d'Angers est sur ce point bien incertain. Il est comme tous les êtres et toutes les choses qui dominent leur entourage. Il est plus fortement atteint par là tempête que beaucoup d'hommes de ce temps, petites gens à l'esprit bas et vulgaire qui ne seront jamais frappés par la foudre parce qu'elle ne vise que les sommets !

LE PRINCE DE LÉON

LE PRINCE DE LÉON

C'est un Rohan-Chabot. II est né en 1844 alors que la royauté de Juillet commençait de lutter contre l'émeute. Cet homme calme est né à une époque où chaque jour une révolte soulevait les, pavés des rues !

Sa famille avait été attachée de trop près à Tancienne cour pour qu'elle se fût- ralliée à la monarchie de Juillet. Ces temps, grâce au ciel, ne sont plus, de discordes et de haines entre partisans d'un même principe monarchique — la Royauté I

Quand, en 1830, Charles X fut chassé par la révolution, le vieux général duc de Rohan qui occupait une des plus hautes fonctions à la cour, dit au roi : « Sire, je porterai

mon épée jusqu'à Cherbourg, car je dois défendre Votre Majesté ; je la briserai ensuite car, jamais, je ne serai le serviteur de la révolution. » — Le duc exprimait presque dans les mêmes termes le noble sentiment qui, quarante ans plus tard, devait empêcher le petit-fils de Charles X d'accepter la couronne.

Le duc de Rohan avait dit ces paroles à Rambouillet. Il fit ainsi qu'il avait promis et donna sa démission à Cherbourg. Ces choses m'ont été contées par une personne qui me tient de bien près et dont le grandpère, le baron de C . . . , occupait une fonction très importante auprès du roi.

Le paysan breton qui a connu ce général duc de Rohan retiré dans son château de Jousselin après 1830, reconnaîtra sans peine le prince de Léon s'il passe dans la campagne pendant une de ces longues promenades à cheval qu'il aime tant faire. Il a un air de famille avec tous ces gentilshommes portant soit la cuirasse, soit le grand cordon de Saint-Louis et dont les portraits couvrent les murs de l'hôtel du boulevard des Invalides ou du château de Jousselin.

De taille petite, les cheveux rares grison-

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nants, de manières très distinguées et s'exprimant facilement, le prince de Léon parait bien les quarante-trois ans que lui donne l'état civil. Où sont-ils, du reste, nos contemporains qui paraissent moins que leur âfire?

Le prince de Léon est surtout un homme calme connaissant à fond les questions agricoles qu'il a beaucoup étudiées. Doué d'une mémoire prodigieuse, cet homme pendant la tempête révolutionnaire prenait des notes. ' Si le blé baissait il savait pourquoi, et quand un beau jour on s'est aperçu quel détestable système politique on avait suivi en favorisant d'une manière ridicule les ouvriers des villes au détriment des ouvriers de la campagne, le prince de Léon se leva de son siège à la Chambre et dit : — «Messieurs, dès 1877, je vous avais signalé le danger que vous ne paraissez voir qu'aujourd'hui, mais mieux vaut tard que jamais. »>

Dès l'âge de vingt ans, le prince de Léon avait donné des preuves d'une étonnante

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maturité d'esprit. Il se plaisait au travail alors que tant d'autres ne pensent qu'à s'amuser. 11 faisait des chiffres alors que Ton fait des vers. Il parlait affaires politiques alors que l'on cause d'autres choses.

Ne croyez pas, cependant, que le prince de Léon soit un de ces hommes vivant éternellement au milieu des dossiers, prenant des notes qu'ils entassent dans des bureaux et qui ne servent jamais, pas plus à eux qu'aux autres.

Le prince cherche dans tout le côté pratique. S'il aime les chiffres c'est qu'jl sait que là seulement se trouve le secret de l'équilibre budgétaire, s'il parle politique c^est que sa conscience lui dit que jamais un^ pays comme la France n'occupera en Europe le rang auquel il a droit s'il n'a pas à sa tête un prince, une famille royale qui sachent imposer le respect à l'étranger.

On connaît la fière devise des Rohan :

Boi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis.

Cela a quelque chose d'altier comme ces vieilles devises qu'on lit sur les vitraux des cathédrales et auprès desquelles pâlissent

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les — Quand même ! — de M. Deroulède et autres gens dont il ne faut pas mesurer la* taille à la hauteur de leurs jambes. C'est la devise de gentilshommes qui ont toujours servi la France dans les postes les plus élevés.

Le prince de Léon s'engagea en 1870 avec son jeune frère, Henri, comte de Chabot, dans les mobiles du Morbihan. Les deux jeunes hommes firent noblement leur devoir. Le comte Henri de Chabot mourut des fatigues qu'il avait supportées pendant la campagne.

Le prince a épousé la fille du marquis de Verteillac. Le nom de la princesse de Léon figure partout où il y a une bonne action à accomplir, un malheur à soulager. C'est une femme d'un esprit supérieur, digne en tous points de porter un des plus grands noms de France.

Très populaire parmi tous les paysans du Morbihan dont il connaît tous les besoins, le. prince de Léon fut nommé député en 1876 à une majorité considérable. Depuis, cette majorité a toujours été en augmentant.

C'est un juste hommage que rendent les

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royalistes de Bretagne à un homme dont la vie modeste et effacée contraste avec celle de tant de gens à une époque où l'on passe inaperçu si Ton ne crie pas.

C'est le devoir du journaliste de montrer au public, comme exemple, de tels hommes et c'est rhonneur de notre métier d'écrivain.

LE COMTE DE JUIGNÉ

LE COMTE DE JUIGNÉ

11 y a de cela longtemps. C'était en 18. . .

Je me rendais en ligne directe de Paris à Londres par Dieppe et Newhaven. A bord du paquebot je fus présenté à un gentilhomme de grandes manières qu'on me dit être le

comte de Juigné se rendant en Angleterre pour voir courir le Cambridgeshire par son cheval Jongleur.

M. de Juigné était alors un grand et distingué gentleman, ne paraissant pas cinquante ans. Il commençait cependant à neiger ferme sur sa tète. Les favoris, qu'il porte comme Tempereur François-Joseph, étaient déjà parsemés de fils blancs. Le comte me dit quelques mots, la formule banale de toute présentation. Je ne pensais pas alors retrouver ici M. de Juigné.

La famille du comte de Juigné est de vieille race. Son grand-père était gouverneur de Sèvres sous Louis XVL Un de ses ancêtres fut archevêque de Paris et dort à Notre-Dame de l'éternel sommeil.

La terre patrimoniale des Juigné est située à une quarantaine de kilomètres de Nantes, non loin de Pornic. Celte terre s'étend fort loin ; Timmense lac de Grand-Lieu en fait partie.

La jeunesse du comte s'écoula tranquille et heureuse en Bretagne. Dès son enfance on trouva en lui cette passion du cheval qui devait rendre son nom célèbre sur tous les hippodromes de France et d'Angleterre.

Déjà il était le plus brillant cavalier d'un pays où tout homme sait monter à cheval.

Il allait au grand galop autour des oeillets de marais salants^ monté sur un de ces petits chevaux aux poils longs que le peintre Le Blant sait si bien représenter quand il peint une scène de la guerre vendéenne.

Braves petites bêtes si courageuses et si intelligentes que mon enfance a tant aimées ! . . .

J'ai conté ici même des amours de jeune homme, les seules dont mon cœur veut se souvenir. Deux chevaux y occupaient une

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grande place, le sien et le mien. Une de ces bêtes s'appelait Co?/r/anrfe et venait daliaras de Bois-Rouaud appartenant au comte de Juigné. Ce demi-sang avait des actions remarquables. Depuis, je n'ai jamais rencontré lintelcheval et Dieu sait si j'en ai monté !

M. de Juigné depuis longtemps voulait créer dans sa vaste terre un établissement modèle d'élevage. De grandes difficultés Tempêchèrent de réaliser aussi promptement qu'il le désirait cette installation et c'est seulement en 1860 que quelques demisang furent réunis à Bois-Rouaud. Le haras ne se composait alors que de deux ou trois écuries primitives. Les vastes constructions édifiées à l'anglaise que l'on voit aujourd'hui ne furent élevées que bien après, quand le comte s'occupa de l'élevage du pur sang.

Elles se composent de cinq grands corps de bâtiments réunissant, toutes les conditions nécessaires de confortable. Quant au haras proprement dit il comporte soixantedix hectares de prairies qui sont divisés en cinq grands paddockes.

En 1867, le prince d'Arenberg, ce gentil-

homme auquel l'élevage français doit tant, s'associa avec le comte de Juigné. Le haras du Bois-Rouaud prit alors une extension considérable. Les deux associés visèrent surtout rélevage du pur sang et du cheval de course. La place occupée par le demi-sang se trouva, par cela même, diminuée.

Ce n'est que vers 1877 que Jongleur donna une renommée européenne à Fécurie de Juigné. C'était un cheval aux pattes longues, effilées, puissamment musclées. La tète petite se détachait au bout d'un long cou qui venait après une poitrine profonde. La bête, plutôt peureuse, pointait des oreilles facilement. Une réputation de cheval hors classe l'avait déjà précédé quand; pour la première fois, il fit son apparition sur l'hippodrome de Longchamps.

Vainqueur de différentes courses en Angleterre, Jongleur fut cependant battu dans le grand prix de Paris. C'était un cheval très vite, excellent sur un court espace, mais qu'il fallait ménager quand la course à fournir était d'une longue durée. Dans le grand prix son jockey, le célèbre Caratt, eut le

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tort de le mener grand train pendant toute la durée de la course. Quelques cents métros avant l'arrivée au poteau le cheval était épuisé et n'était plus capable du dernier effort.

Jongleur prit sa revanche dans le Cambndgeshire, cette course où se rendait le comte de Juigné quand je le rencontrai sur le paquebot.

Peu de temps après ce cheval qui avait soutenu si vaillamment les couleurs de récurie de Juigné-d'Arenberg mourait victime d'un accident, une blessure au paturon.

Il faut avoir comme le comte de Juigné Tamour passionné des chevaux poui^ comprendre quelle dut être sa douleur quand il apprit la mort de ce glorieux cheval.

Nommé en 1871 député à l'Assemblée nationale, le comte de Juigné apportait au service de son pays ses grandes connaissances agricoles. Aimé des paysans au milieu desquels il a vécu M. de Juigné appartient depuis longtemps au conseil général de la Loire-Inférieure.

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Rarement il prend la parole dans ces assemblées. Une fois cependant, un député républicain ayant osé* dire que les membres du Jockey-Club n'avaient pas rempli leurs devoirs de citoyens pendant la guerre, M. de Juigné monta à la tribune et là sans préparation aucune il prononça un discours d'une grande élévîftion de pensée qui fut salué des applaudissements unanimes de l'Assemblée.

Le comte de Juigno jouit à la Chambre du prestige qui s'attache toujours aux hommes dont les convictions politiques sont sincères et qui malgré leurs grands noms et leurs alliances avec les premières familles d'Europe, sont les serviteurs les plus mo-' destes et les plus dévoués de leur pays.'

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