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LA BIOGRAPHIE

u plus loin qu'il nous souvienne, nous rencontrâmes Charles Lefebvre dans un aimable milieu artistique, la famille du peintre en miniature Maxime David l. C'était vers 1860 ou 1861 qu'avaient lieu les charmantes réunions de la rue de Lille. Mme Maxime David, née Lydie Carnot2, avait une belle voix de contralto qu'elle avait cultivée et qui lui avait valu de nombreux succès dans le monde. Sa fille, toute jeune alors, avait pris des leçons de Mme Mattmann 3, et touchait

1 M. Maxime David a institué un Prix de 400 fr., de'cerné par l'Académie des Beaux-Arts à la meilleure miniature figurant à l'Exposition annuelle.

2 Elle était proche parente de M. Sadi Carnot, député de la Côt?d'Or, devenu président de la République française.

3 Mme Louise Mattmann, pianiste fort remarquable, est morte à Paris le 12 septembre 1861, à l'âge de trente-quatre ans.

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fort agréablement du piano. Elle ne se contentait pas d'être pianiste; elle chantait avec sa mère les subtils duos de Mendelssohn et de Schumann. Sans être belle, elle avait de cette grâce un peu effacée du pastel qui séduit. Elle devait épouser plus tard Léonce Mesnard, maître des requêtes au Conseil d'Etat, ce critique si fin et si profond, qui maniait le clavier avec une réelle et toute particulière habileté. C'est dans cette demeure que nous le vîmes pour la première fois, ainsi que Charles Lefebvre, qui, bien jeune alors (il n'avait pas plus de dix-sept ans), se livrait déjà à la composition.

Nous avions organisé, mon frère et moi, avec leur concours, des séances de musique de chambre, où nous passions tous les grands maîtres en revue, depuis Haydn, Mozart, Beethoven jusqu'à Mendelssohn et Schumann. On n'oubliait pas les œuvres des nouveaux, qui étaient rares à cette époque; car les compositeurs français, à quelques exceptions près, n'ont guère commencé à écrire de la musique de chambre, ayant une réelle valeur, que vers 1860. Nous exécutâmes, ainsi, les premiers essais de Ch. Lefebvre dans ce genre de musique, un trio et un quatuor restés inédits. On percevait déjà, dans ces œuvres de jeunesse, l'influence de celui qui ne fut pas son maître à proprement parler, mais qui lui donna dès le début de précieux conseils; nous voulons parler de Charles Gounod.

Quels délicieux souvenirs , mêlés aux tristesses de les avoir vus s'évanouir si vite, n'avons-nous pas conservés de ces horizons lointains ! En remontant le cours du passé, qui devient plus lumineux à mesure que l'on avance en âge, nous voyons se dresser à nouveau le décor de cet intérieur tout d'intimité : les physionomies, les gestes, les

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états d'âme de chacun ressuscitent et s'animent; on revit, pendant quelques courts instants que l'on voudrait voir se prolonger, les jours d'autrefois.

Le papa David était bien un peu prud'homme. Confiné dans son travail de miniaturiste, dont il avait appris les premiers éléments avec Mme de Mirbel, il ne jurait que par M. Ingres et s'escrimait contre le révolutionnaire E. Delacroix. Mais nous prenions un malin plaisir à lui faire avaler quelques couleuvres , lui faisant l'éloge à outrance de l'école romantique en peinture et en rabaissant celle que nous nous plaisions à dénommer « l'école des pompiers ». Il avait aussi la faiblesse du calembour : parmi les amateurs qui assistaient à nos réunions musicales se trouvait un jeune homme répondant au nom de Pajou. Il arrivait généralement en retard et, lorsqu'il entrouvrait la porte du salon, Maxime David ne manquait jamais de l'accueillir par ces mots : « Ah çà, Pajou, quand arriverez-vous à l'heure ! »

Charles Lefebvre nous apparut, au milieu de cette société d'artistes, comme une nature douce, fine, aristocratique. Il tenait cette distinction et son goût inné pour les arts de ses auteurs. Son père, élève de Gros, était peintre d'histoire. Il a fait beaucoup de tableaux religieux ou de genre décoratif, dont on trouverait les originaux aux églises Saint-Louis, Saint-François-Xavier, au Palais de Justice, dans les musées de province, etc.. On a de lui également des sujets mythologiques et des portraits estimés, notamment ceux du Dr Adelon et de Jules Favre ; il avait été camarade de pension du célèbre avocat. Esprit très cultivé, il avait des dispositions pour tout ce qui touchait à l'art; il jouait même du violoncelle et s'était lié avec plusieurs musiciens de l'époque, Baillot,

Sauzay. Il fut, avec le baron Taylor, l'un des fondateurs de l'Association des artistes. — Charles Lefebvre ne connut pas sa mère, qui mourut deux mois après sa naissance. Originaire de Touraine et veuve en premières noces du comte de Marsay, lorsqu'elle épousa M. Charles Lefebvre père, elle était fille du baron Bruguière de Sorsum, qui eut son heure de célébrité littéraire, sous le premier Empire et la Restauration, par quelques poésies et des traductions en vers d'auteurs anglais.

Charles-Edouard Lefebvre est né à Paris, rue du Bac, n° 42, le 19 juin 1843. Son enfance s'est écoulée dans un milieu artistique qui devait favoriser le développement de facultés déjà à l'état latent et n'attendant que le moment psychologique pour apparaître. Nombre d'artistes, dont plusieurs des plus connus, fréquentaient la maison de la rue du Bac : il suffirait de citer les noms de Jules Sandeau, Dauzats, Sauzay, Justin Ouvrié, Maxime David, le graveur Oudiné, dont le jeune Charles Lefebvre devait plus tard épouser la fille, et enfin l'illustre auteur de Faust. Il vécut là comme une plante dans un terrain fertile ; il assista à la naissance des idées élevées sur les beaux-arts, à leur développement, à leur combinaison; sa jeune âme reçut l'ineffaçable empreinte du Beau. Aussi, dès l'âge de douze ans, commençait-il à s'essayer dans la composition : il apprenait le piano avec un artiste de l'Opéra-Comique, M. Merle, qui, possédant une solide instruction musicale, donnait à son élève des leçons d'ac-

compagnement et l'initiait au premier bégaiement de la Muse. Sous sa direction et celle de son père, il connut bientôt les œuvres des grands maîtres classiques, Gluck, Haydn, Mozart, Beethoven,... se perfectionna peu à peu lui-même dans l'étude du clavier et apprit dans les livres ad hoc les premiers éléments de l'harmonie. Il allait en même temps au Lycée Bonaparte (aujourd'hui Condorcet); car son père, bien qu'approuvant et encourageant même ses travaux artistiques, rêvait pour lui une profession ressortissant des lettres. Ses humanités terminées, il suivit les cours de l'Ecole de droit et obtint le diplôme de licencié1. C'est pendant cette période, consacrée à l'étude des pandectes, que Charles Gounod fut frappé des dispositions très marquées de Charles Lefebvre pour la musique. Il fut son véritable initiateur, sans être officiellement son maître : l'auteur de Faust, du reste, ne professa pour ainsi dire jamais ; il n'eut pas d'élèves, un seul peut-être, Léon Pillaut, actuellement conservateur du Musée du Conservatoire.

Ce fut grâce à l'intervention de Gounod qu'il entra au Conservatoire, dans la classe d'Ambroise Thomas, en octobre i863, l'année même où J. Massenet obtint le premier grand - prix de Rome avec la cantate David Rizzio. Déjà, dès l'année 1861, assistant à l'exécution d'Ata/a, cantate qui avait valu le prix de Rome à Théodore Dubois, le jeune Lefebvre s'était écrié : « Anch' io sarô... » Le sort en était jeté; il serait musicien! Pendant les années d'études au Conservatoire, il se lia avec Alexis Chauvet, ce musicien si bien doué, enlevé préma-

1 Le président de sa thèse de licence était Ortolan , le père du compositeur-amateur.

turément à l'art, et qui donna d'excellents conseils et d'utiles leçons à nombre déjeunes artistes, en les initiant surtout à l'œuvre de J. S. Bach.

A la fin de sa première année (1864), il concourut pour le prix de Rome avec Saint-Saëns, Sieg, Constantin et Dannhâuser : le prix fut décerné à Sieg. L'année suivante, second concours, nouvel échec ; le vainqueur fut Charles Lenepveu. Après cette deuxième épreuve, restée sans résultat pour lui, il part pour Rome, où il se sentait attiré comme par un irrésistible aimant; puis, à son retour, il épouse Mlle Marie Oudiné, la fille du graveur en médailles ', à laquelle il était fiancé depuis plusieurs années. Pendant cette période du mariage, on exécute quelques-unes de ses compositions dans des concerts particuliers; il obtient plusieurs lectures aux Concerts Pasdeloup et enfin prend part au concours d'opéra-comique, qui n'avait pas attiré moins de soixante-trois concurrents : Charles Lenepveu fut le lauréat avec le Florentin (novembre 1869). L'union contractée sous les meilleurs auspices avec Mlle Oudiné ne fut malheureusement pas de longue durée; les joies du foyer furent brèves. Sa femme mourut dans le cours de l'année 1869, et sa fille, l'année suivante. Mais cette terrible épreuve, loin de l'abattre, le grandit, et il se réfugia dans l'art, à qui il demanda le calme, sans chercher l'oubli.

Grâce à une nouvelle réglementation des concours de Rome, qui reportait, comme jadis, la limite d'âge à trente ans, Charles Lefebvre put se présenter à nouveau en 1870. Il obtint le prix conjointement avec Henri Ma-

1 M. Oudiné exécuta, entre autres œuvres, le modèle si connu de la monnaie d'argent de la République de 1848, réadopté par la République de 1870.

réchal, pour la cantate le Jugement de Dieu, qui, fait à noter dans l'histoire des Prix de Rome, ne put être exécutée en raison des événements politiques et des désastres qui assaillirent notre malheureux pays. Les deux compositeurs furent forcés de retarder momentanément leur départ, et Charles Lefebvre, incorporé dans les bataillons de la garde nationale, passa le temps du siège à Paris. Ce fut après l'armistice seulement qu'en compagnie d'Henri Maréchal et du regretté sculpteur Lafrance il put se rendre à Rome, où les avaient précédés les autres prix de Rome de la même année. Depuis son premier voyage en Italie (i856), il s'était passionné pour la Ville aux sept collines, et cette passion avait été encouragée par le milieu très artistique dans lequel il avait vécu; excellente préparation pour en goûter et subir le charme.

Hébert, le peintre de la Malaria, était alors directeur de la Villa Médicis. C'était un esprit charmeur, très cultivé, profondément amoureux de son art et de l'Italie, idéaliste fervent (on le voit dans ses œuvres) et très épris également de la musique. Il était un peu « du même bateau » qu'un de ses prédécesseurs, l'auteur de la Source: peintre, il regrettait son violon. En trouvant en lui un musicien, Charles Lefebvre faisait revivre, dans les petites séances musicales de 1' «Académie », les souvenirs d'une autre époque de la Villa Médicis, où «le papa Ingres» trottinait à plaisir, en jouant avec Fanny Mendelssohn les sonates de Mozart et de Beethoven (1839- 3840). Hébert était heureux de faire de la musique à cœur joie avec Charles Lefebvre et l'architecte Dutert.

Ses autres camarades de Rome furent Mercié, Machard, L. Olivier Merson, Ernest Barrias, Charles

Bigot ', E. Ulmann, etc. Il fit également connaissance avec Liszt, au couvent de Santa Francesca Romana sur le Forum. Quels souvenirs gardés de ces réceptions où les plus jolies femmes de la société cosmopolite de Rome semaient des fleurs sous les pas du virtuose qui exerçait sur elles une si étrange fascination! N'est-ce pas à cette époque qu'une trop célèbre fille de l'Ukraine, une comtesse «jeune encore, d'une maigreur effrayante, à la figure pâle et spirituelle, aux grands yeux noirs à fleur de tête », s'éprit pour lui d'une passion intense, dont elle entretint plus tard le public dans les Souvenirs d'une Cosaque? Un matin, pour fêter le retour du maître d'un voyage à Munich, elle récoltait toute une moisson des fleurs les plus délicates dans un beau jardin de la Porta delPopolo, pour en couvrir littéralement l'appartement de Liszt au couvent de Santa Francesca Romana. — Hébert donnait à la Villa Médicis des dîners auxquels assistaient de nombreux invités. Liszt était un des hôtes de la Villa, et ne dédaignait pas de faire danser tout un essaim de jolies femmes avec les valses mélancoliques de Schubert. C'était en été; les fenêtres étaient toutes grandes ouvertes, et les beaux couples venaient respirer l'air embaumé des parfums du Pincio.

Pendant son second séjour à Rome, de 1871 à 1873, Charles Lefebvre entreprit un voyage en Grèce et en Orient avec l'architecte Dutert. A Athènes, il but l'antique à pleine coupe : les ruines superbes, la vue du Parthénon, les souvenirs qui s'y rattachent, la végétation toute particulière, les myrtes et les oliviers enveloppèrent

1 Charles Bigot, le publiscite mort en 1S94, avait épousé une des filles du peintre américain Healy, qui s'est fait apprécier en littérature sous le pseudonyme de Jeanne Mairet.

notre voyageur d'une atmosphère éminemment poétique et lui laissèrent des impressions des plus durables.

A Rome, il composa: le Psaume XXIII pour chœur et orchestre, qui, en 1874, inaugure les exécutions publiques, au Conservatoire, des envois de la Villa Médicis, et qu'on entendit, plus tard, aux concerts officiels du Trocadéro, pendant l'Exposition universelle de 1878, — les deux premières parties du drame biblique Judith, — et différents morceaux symphoniques, exécutés depuis dans les grands concerts.

De retour à Paris, à la fin de l'année 1873, Charles Lefebvre repartit pour l'Italie, après l'exécution des envois de Rome; son séjour y fut de quelques mois. Il devait y retourner encore en 1889 et 1890, tel était l'attrait qu'avait exercé sur lui cette terre de Beauté, telles avaient été profondes les sensations qui avaient fait vibrer tout son être au contact des œuvres divines et au souvenir des grands gestes du passé. Ce pèlerinage lui permettait aussi de revoir celui pour lequel l'amitié était toujours aussi vive, Hébert, ce fervent des belles contrées qu'enveloppent de leurs flots l'Adriatique et la Méditerranée.

Les milieux qu'il fréquente à Paris n'ont pas peu contribué à entretenir son fervent amour pour la Muse.

Un salon très accueillant pour lui, à son retour de Rome, fut celui de M. et Mme Viardot, où se réunissaient, les jeudis, toutes les célébrités de l'art musical. Faire revivre ce milieu dans lequel, à côté de Gounod, Saint- Saëns... figuraient des littérateurs de haute envergure, Renan, Flaubert, H. Martin, J. Simon, c'est tout d'abord évoquer le souvenir de cet aimable cosmopolite, de ce doux et beau colosse à la tête neigeuse, à la longue

barbe blanche, au regard limpide, du romancier russe Ivan Tourguéneff l, qui fut un des hôtes les plus assidus de la famille Viardot. Il avait en lui toutes les séductions de sa race, augmentée d'un esprit personnel et d'un grand savoir, rapporté de ses voyages à travers le monde. Dans ses œuvres, son pessimisme est sans misanthropie; sa tendresse s'étend à toutes les misères humaines, surtout à celles de sa chère Russie. Sa vive et ardente sympathie pour la nature féminine met à nu les plus profonds replis de son cœur. N'est-ce pas lui qui rapportait un jour cette réponse typique d'un domestique placé par lui dans le ménage Viardot, et auquel il demandait le motif de son départ : « Ce ne sont pas des gens comme il faut. Non seulement la femme, mais le mari me parle à table. »!! C'est précisément cette bonté de la famille Viardot pour les plus humbles qui resserra son union avec Tourguéneff.

Le salon proprement dit était séparé par quelques marches de la galerie de tableaux que M. Louis Viardot, en critique d'art éclairé2, avait su former avec intelli-

1 Plusieurs littérateurs, notamment Paul Bourget, écrivent Tourgueniev (d'après M. Boborykine). Nous possédons, dans notre collection d'autographes des lettres signées : Ivan Tourguéneff.

2 Lors d'une excursion faite à Melun et dans ses environs, nous avons découvert dans le petit musée de cette ville deux souvenirs intéressants de la famille Viardot : le premier est un portrait de Mme Viardot, dans le rôle d'Orphée de Gluck, revêtue d'une tunique blanche et la lyre à la main. L'œuvre est signée Philippe et datée de 1860 ; elle a été offerte à la Ville de Melun par le peintre. C'est dans l'année i83o. que, sous l'impulsion d'Hector Berlioz, Mme Viardot contracta un engagement avec le directeur du Théâtre- Lyrique pour interprêter d'une manière magistrale le rôle d'Orphée. Le sculpteur Aimé Millet a exécuté, à la même époque, un buste magnifique de la cantatrice dans le costume de ce personnage.

Le second souvenir est un don de M. Louis Viardot au Musée de

gence : au fond se dressait le bel orgue de Cavaillé-Coll, sur lequel se faisaient entendre tour à tour Saint-Saëns, Guilmant, Théodore Dubois et nombre de musiciens illustres. Parmi les plus belles toiles de la galerie, on remarquait d'admirables portraits de l'Ecole hollandaise, un, entre autres, attribué à Antonio Moro, un Van der Neer superbe, un très intéressant Goya, un Titien... Puis il était permis d'admirer le fameux manuscrit de Don Juan, donné récemment par Mme Viardot au Conservatoire, des fragments d'un quatuor à cordes de Beethoven et d'une cantate de J. S. Bach. Quelles charmantes réunions musicales dans un cadre aussi artistique! Pauline Viardot, entourée de tous les siens si bien doués pour l'art musical l, faisait encore entendre de temps à autre cette voix si profondément sympathique et dramatique, qui a fait Y émerveillement de toute une génération. Nous retrouvons dans nos cartons quelques feuillets détachés de notes prises après une audition, par cette grande artiste, du Roi des Aulnes, au Concert populaire du 7 avril 1872. Paraphrasant les belles stances d'Alfred de Musset à la Malibran,

Melun. Il porte l'indication suivante : « La Nourrice de Chardin. Tableau original de Siméon Chardin offert au Musée de Melun par M. Louis Viardot, homme de lettres. » L'attribution est contestable. — Le ménage Viardot a habité une propriété située à Courtavenel (Seineet-Marne\

1 Mme Viardot (Michelle- Pauline Garcia) a eu quatre enfants: Mma Louise Héritte-Viardot, qui s'est adonnée à la composition ; Mme Chamerot-Viardot et Mra0 Duvernoy-Viardot, qui, dès leur enfance, chantaient avec une homogénéité parfaite les duos des maîtres, et dont la dernière s'est fait entendre avec succès comme cantatrice, — enfin M. Paul Viardot, élève de Léonard, violoniste distingué.

« Et de toi, morte hier, de toi, pauvre Marie »,

nous laissions échapper de notre plume ces quelques lignes, bien faible témoignage de notre admiration pour le talent de la cantatrice: «Non! tu n'es point morte, ô Malibran. N'est-ce point toi qui transportais hier tout un peuple suspendu à tes lèvres? N'est-ce point hier qu'avec cet accent plein de charme profond et de terreur, tu nous faisais entendre le Roi des Aulnes, page immortelle de Schubert! Et l'air du premier acte d'Orphée, n'est-ce point toi encore qui nous le chantais avec cet art divin et cette voix du cœur qui, seule, au cœur arrive? N'était-ce qu'un rêve? Et la voix céleste n'était-elle qu'un écho du passé?... C'était Pauline Garcia, ta digne sœur, ô Malibran, sœur par le cœur et le talent. Tu lui as laissé ces qualités de génie, ces hardiesses, cette imagination qui ont inspiré le grand poète et qui rendront immortel le nom des Garcia! »

Charles Lefebvre a été un des fidèles des Lundis de Saint-Saëns, d'abord au faubourg Saint-Honoré, puis rue Monsieur le Prince. C'est à une de ses soirées que Mme Viardot fit entendre pour la première fois le Voile, de Charles Lefebvre, d'après l'Orientale de Victor Hugo. Il se lia également avec la famille Clamageran. Mme Clamageran, fille du compositeur Hérold, sœur de l'ancien préfet de la Seine, excellente musicienne, avait conservé le culte de son père; elle réunissait chez elle toute une société d'artistes et donnait des auditions musicales dans lesquelles étaient exécutées les compositions de jeunesse d'Hérold et celles des auteurs contemporains. Elle confia même à Charles Lefebvre la direction d'un concert avec

orchestre qu'elle donna à la Salle Érard le 22 janvier 1887, pour faire entendre quelques-unes des principales œuvres posthumes de son père l.

Bien que resté fidèle à son éducation très classique, le compositeur, dont nous tentons d'esquisser la physionomie morale et physique, a suivi avec intérêt le mouvement contemporain dans toutes les branches de l'art.

En musique, ce sont les concerts inaugurés par Pasdeloup, d'abord à la Salle Herz, puis au Cirque d'Hiver qui l'initièrent peu à peu à l'éclosion du romantisme : une audition du Songe d'une Nuit d'été exerça sur lui une influence décisive et lui révéla le génie de Mendelssohn. Plus tard la poésie si intense de l'œuvre de Schumann s'imposa vivement à lui, et la révolution opérée par Richard Wagner le trouva plein d'enthousiasme, puisqu'il entreprit à plusieurs reprises le voyage de Bayreuth, dans le but de pénétrer plus à fond dans les arcanes de l'art wagnérien. Mais il a été moins attiré (et, en cela, il a suivi l'exemple d'autres compositeurs de l'école française) vers le talent primesautier de Johannès Brahms. Il est à remarquer combien est restreint le nombre de ceux qui, suivant avec intérêt le développement de l'art musical, ont acclamé les premières compositions si profondément originales du maître de Hambourg. Robert Schumann est peut-être le seul qui ait pressenti

1 Nous relevons à titre de curiosité la nomenclature de ces œuvres, bien inconnues du public d'aujourd'hui: Symphonie en ut (avril i8i3).

— Sonate pour piano seul (septembre 181 1). — Alcione, scène (décembre 1811). — Duo pour piano et cor (décembre 181 1). — Hercule mourant, scène (novembre 181 1). — 3e Concerto en la (février i°i3).

— Fragments de la Giovcntà di Enrico Quint 0 (Naples i8i5). — Fragments de la Symphonie en ré (mai 1814).

l'avenir de l'auteur du Requiem allemand. Cette sorte d'indifférence pour une nature aussi géniale que celle de J. Brahms, que l'on rencontre chez des musiciens de la plus grande valeur et absolument à même de l'apprécier, ne proviendrait-elle pas de ce fait que cette nature est profondément allemande, plus germanique encore que celle de Schumann et, par cela même, trouvant peu d'échos dans un pays de race latine? Ajoutons que son œuvre est objectif, très en dedans, empreint d'une tristesse, d'une gravité peu en rapport avec l'esprit français; l'invention mélodique ne vous séduit pas de prime abord et ne vient pas à vous; elle est subtile, et le charme ne s'en dégage qu'après une étude très approfondie. Si les compositions de Johannès Brahms avaient été lues et étudiées avec autant de discernement que celles de Richard Wagner, avec moins de parti pris peut-être, on aurait été amené à découvrir quels trésors de grâce attendrie et de mâle puissance tout à la fois renferme l'œuvre d'un maître qui, selon nous, est le véritable continuateur de Beethoven et de Schumann.

En littérature, Charles Lefebvre est également un fervent de l'idéal, et ce qu'il préfère dans le mouvement contemporain c'est celui que personnifient Alfred de Musset, Sully Prudhomme, Coppée. . . , dans des œuvres où se reflète, avec l'habileté poétique, le sentiment le plus profondément humain. Toutefois, en faisant partie, à son retour de Rome, du Comité de la Société nationale de musique et en continuant à en être membre participant après l'évolution et le mouvement en avant de cette Société, c'était faire preuve d'éclectisme et manifester le désir de ne pas rétrograder ou de se mouvoir sur place.

En 1884, l'Académie des Beaux-Arts lui décerna le prix Chartier pour l'ensemble de ses œuvres de musique de chambre et le lui accorda de nouveau, en 1891.

Charles Lefebvre est de taille ordinaire et de constitution plutôt délicate que puissante. Son visage, bien que d'aspect un peu sévère au premier abord, respire la douceur. Cette apparence de froideur se retrouve surtout dans les portraits qui furent faits de lui dans sa jeunesse, notamment dans celui exécuté à Rome en 1871 par Lematte. A l'aurore de la vie, l'influence maternelle lui a manqué, et cependant la douceur, la distinction qui prédominent chez lui pourraient laisser supposer qu'une femme a dirigé son éducation première.

Sa conversation se ressent de ses études littéraires elle est des plus intéressantes et, qu'il parle musique, peinture, littérature..., il connaît son sujet et le développe en styliste. Sa vie a été toute d'honnêteté, de labeur, de persévérance et de distinction.

Très épris de la nature, il profita de son séjour en Italie pour entreprendre en dehors de la péninsule certaines tournées lointaines en Grèce, en Turquie, en Asie- Mineure, et fit, plus tard, divers voyages, notamment en Allemagne. La belle saison le voit dans un petit cottage à Vattetot près d'Etretat, sur les côtes de la Manche : là, il se recueille et travaille; c'est qu'il aime par-dessus tout son art et que tous ses instants lui sont consacrés, ainsi qu'à la littérature, dont il suit avec intérêt le mouvement. Il avait séjourné de longs étés à Etretat avec la famille

Oudiné, pour laquelle son affection n'avait subi aucun ralentissement après la fin prématurée de sa femme. C'est dans ce milieu qu'eut lieu sa première entrevue avec Ambroise Thomas, qui était très lié avec le graveur Oudiné et passait aussi parfois ses vacances à Etretat.

Son appartement de l'avenue de Villiers, à deux pas du véritable palais élevé par le banquier et collectionneur M. Gaillard, n'a rien d'artistique en tant qu'installation; mais il contient quelques jolies œuvres d'art. Il en est une surtout que pourrait lui envier son richissime voisin, c'est une peinture sur bois, avec fond or, de l'ancienne école flamande, représentant la tête de saint Jean- Baptiste, œuvre de premier ordre, d'une facture étonnante, dans laquelle la lividité de la tête, les lèvres exsangues sont rendues avec la plus grande puissance de vérité et d'expression. La répétition de cette belle page se trouve au Musée de Bruxelles.

Au nombre des peintures de son père, qu'il a pieusement conservées, se trouvent, un peu au hasard dans les diverses pièces de l'appartement, des esquisses d'après les peintres italiens; un charmant petit portrait représentant le peintre lui-même ; un dessin au crayon relevé de blanc donnant une vue de Rome prise de la Villa Médicis; une esquisse d'un tableau représentant Méhul enseignant les chants nationaux sur la place publique en 1792, et dont l'original se trouve à la bibliothèque du Conservatoire; une vue de son atelier rue du Bac; des cartons de vitraux, premières esquisses des dessins composés pour l'église Saint-Leu à Paris et détruits en 1871 pendant la Commune ; des paysages, puis des dessins, des croquetons en portefeuilles.

Dans le cabinet de travail, voici des souvenirs d'Ita-

lie, qui sont également des souvenirs de ses camarades de Rome : une fraîche aquarelle d'Axilette, rappelant la coloration tendre des verts de Corot et représentant le « Bosco » de la Villa Médicis ; un effet de nuit à la Piazzetta de Venise, avec les deux puissantes colonnes de granit portant l'une saint Théodore et l'autre le lion de saint Marc, un coin du palais des doges et, dans le lointain, des navires et l'église Saint-Georges; puis la photographie du tableau d'Hébert, intitulé le Banc de pierre, qui inspira à Théophile Gautier sa charmante poésie :

« Au fond du parc, dans une ombre indécise 11 est un banc solitaire et moussu, »

et au compositeur Charles Lefebvre sa mélodie pour mezzo-soprano. Un petit cabinet en bois noir, orné de plaquettes en cuivre repoussé, à lui offert par Ambroise Thomas, à l'époque de son mariage avec M1Ie Oudiné, rappelle quel passionné collectionneur a été l'auteur d' ' Hamlct et quels trésors artistiques renfermait son intérieur au Conservatoire.

Ajoutons encore plusieurs jolies choses répandues un peu çà et là : le masque en plâtre de Beethoven, la reproduction également en plâtre du petit et fin médaillon de Wolfgang Mozart, dont l'original a appartenu à Ingres, un remarquable dessin de L. O. Merson, des coins et médailles de l'habile graveur Oudiné, son beaupère, le médaillon en marbre blanc de M1Ie Oudiné, par ce dernier, et son portrait à l'huile par Ch. Lefebvre père, un buste en bronze du maître de la maison, par Lafrance, le médaillon en plâtre de F. Liszt par

David d'Angers; un crayon délicat de Paul Flandrin retraçant les traits de Mlle Oudiné; une délicieuse tête d'étude en bronze de Mercié; des instruments japonais du plus beau travail rapportés d'un voyage de l'Extrême- Orient par son ami, M. Georges Bousquet, l'auteur d'un très important travail sur le Japon, actuellement conseiller d'Etat; des partitions des maîtres, etc..

Nous avons ainsi l'aspect du milieu dans lequel travaille Charles Lefebvre. Quelques esprits chagrins trouveront peut-être inutile cette mise à nu de l'intérieur d'un artiste. Nous pensons autrement qu'eux, et il n'est pas sans intérêt de pénétrer dans le home de celui qu'un labeur de chaque jour retient au foyer et qui cherche à s'entourer de souvenirs, d'œuvres d'art, marquant bien les diverses étapes de son existence et les goûts qui le hantent.

Pourquoi, a écrit Edmond de Goncourt, « n'écriraiton pas les mémoires des choses au milieu desquelles s'est écoulée une existence d'homme? »

Ces mémoires, il les a écrits dans la Maison d'un Artiste.

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