LA DÉLIVRANCE
Qu'importe la chanson g'aie ou mélancolique Dont je voudrais ce soir joindre sur le papier La fuyante pensée et la calme musique, Et dont mon rêve suit le ténébreux clavier ! Et que je parle ici d'un soir g-ris de Tautomne, Ou du bruit de la pluie, ou des cris du matin, Et que loin du décor heureux qui m'environne Je cherche à pénétrer l'angoisse du destin, Que je chante un pays où tu n'es pas venue, Un pays où la mer et le soleil mêlés Eveillent dans les sens des chaleurs inconnues, Et que je semble suivre au loin leurs chants ailés !
Ne te dis pas : Voici qu'il n'a plus de caresses, Et qu'un rêve étrang-er l'entraîne loin de moi... C'est ta propre chanson qui te froisse et te blesse. Tu t'émeus d'un oubli qui ne vient que de toi !
Lorsque mon song-e meurt, c'est toi que je reg-arde, C'est ton profil ombré sous tes doux cheveux noirs, C'est grâce à ton amour que ma voix se hasarde A pénétrer l'obscur mystère de ce soir. . . Quel que soit le décor mortel de ces poèmes, Et de quelque passé qu'ils puissent revenir, Ils en étaient captifs, ils naissent de toi-même, Car tu as délivré l'espoir du souvenir !
Carreaux des murs profonds, où la journée éclaire Une chambre sans âme et des gestes sans bruit, 0 miroirs ! vous gardez dans vos formes de verre Un peu du cristal noir et léger de la nuit !
Votre reflet ressemble à ceux qui près des lampes, Se pendent à la nef du soir triste et mouvant, Dont les feuillages noirs enroulent à leurs tempes Une ombre retenue à la corde du vent !
A la fenêtre on cherche une ligne infinie... Mais vous êtes la vie intime des maisons, Une vie où l'on voit son image ternie S'agiter inutile et vieillir sans raisons.
58 PROFILS d'oH et de GENDKE
Pareils à des portraits effacés et moroses Qui dorment, poussiéreux, dans de vieux corridors, Miroirs, dans le secret de vos lumières closes Vous n'avez pour passé que des visages morts!
Pour présent vous avez, ô miroirs, nos silences Qui parmi vos décors inverses et furtifs. Dans les espaces vains et faux des transparences Semblent suivre nos pas soudain plus fug-itifs !
Une ombre triste veille, ô miroirs ! à vos portes, Que ne blesse jamais le faible écho d'un pas ; Elles ont l'air d'ouvrir sur des demeures mortes, Vers qui l'on peut aller, d'où l'on ne revient pas.
Et parfois, regardant vos chambres déjà vides. Nous pouvons voir en vous le silence accompli. Le souvenir s'ouvrant à l'avenir sans rides, Et le cours lent et sûr des choses vers l'oubli.