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Parmi les figures du passé que nous nous plaisons à évoquer en nos heures de rêverie, celles-là de préférence nous attirent et nous retiennent, qui laissent toujours quelque chose à deviner d'elles-mêmes et ne dépouillent jamais complètement le voile de mystère qui les tient enveloppées.
Ces ombres indécises ont, de plus, le privilège d'être, en quelque sorte, réservées à l'imagination des esprits délicats et d'échapper aux atteintes du vulgaire. 11 n'est pas donné à tout le monde de les comprendre et de les aimer. Un certain effort est nécessaire pour dégager
des apparences sensibles, qu'elles revêtirent jadis, l'idéal qui les transforme et les élève, qui, les laissant reconnaissables et toujours humaines, les fait plus belles, plus poétiques et plus gracieuses encore qu'aux jours rapides de leur vie mortelle. Elles nous charment enfin parce qu'il n'en est pas qui se prêtent mieux à nos songes ni qui incorporent avec plus de complaisance nos sentiments et nos pensées. Nous croyons saisir entre elles et nous quantité de rapports fins, subtils, déliés. Un murmure inarticulé de leur voix, une confidence muette de leur âme suffit parfois à nous ouvrir subitement quelque perspective lointaine, quelque large horizon sur noire propre nature. Nous leur communiquons alors notre émotion personnelle, le meilleur de nous-mêmes, le plus vif de notre pensée et le plus chaud de notre flamme. Et ces images qu'un dernier souffle de vie anime encore à nos yeux deviennent ainsi la représentation idéale de nos rêves les plus intimes.
Ce n'est donc pas sans une crainte pieuse que l'on voit l'historien, qui toujours déflore ou diminue ce qu'il touche, s'approcher de ces
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ligures aimées et chercher à les dépouiller du voile mystérieux qui les revêtait si gracieusement. Combien peu ont triomphé de la redoutable épreuve!
Mais c'est chose plus grave encore lorsque la critique, appliquant à ces créatures légères ses procédés d'analyse impitoyable, s'efforce de démontrer qu'elles n'ont jamais vécu et qu'elles sont issues tout d'une pièce du cerveau de quelque artisan de la parole ou de la pensée. Pour qu'elles exercent tout leur charme, il est indispensable, en effet, qu'elles aient vécu. Avant que la légende les prenne, il faut qu'elles aient subi l'épreuve de la réalité et que, selon la belle expression des Anciens, elles se soient acquittées de la vie, defunctœ vita. Si les êtres de pure fiction, les créations de la fantaisie littéraire, intéressent parfois notre curiosité, elles n'ont droit ni à notre sympathie ni à noire pitié; si elles parlent à notre imagination et séduisent notre esprit, elles ne touchent pas noire cœur. Mais les ombres qui réellement existèrent ont un attrait de vérité et je ne sais quoi de touchant, de presque sacré que rien n'égale ni ne remplace. Elles seules font
entendre l'écho de leur âme à travers les générations; elles seules passent à travers les âges, survivant longtemps à l'ordre de choses dans lequel s'écoula leur vie mortelle, se transformant peu à peu dans la mémoire des hommes et se prêtant ainsi à ce perpétuel besoin qu'a l'esprit humain de refondre et de remodeler les figures dont il a composé sa légende morale. Et si, par surcroît, elles nous ont laissé quelque témoignage écrit de leur àme, alors vraiment on peut dire d'elles :
Spiral adliuc amor Vivuntque commissi calores ^Eoliœ fidibus puellae.
Dans le cortège de ces figures un peu vagues qui survivent du passé, il n'en était guère de plus touchantes que cette Religieuse portugaise dont les lettres ont immortalisé le grand amour. Quelques cris de passion épars dans un fragment de correspondance avaient suffi à lui conquérir la sympathie des cœurs sensibles : on s'était pris de pitié pour une âme jeune et aimante qui avait tant souffert. Et une grâce
singulière, attendrie, un peu mystérieuse, s'était attachée à cette vision d'autrefois.
Mais voici qu'aujourd'hui la critique, lui contestant d'avoir jamais vécu et ne voulant plus voir en elle qu'une héroïne de roman, l'expose à perdre le plus pur de son charme et tous ses titres à notre compassion.
Une profonde obscurité a plané, dès l'origine, sur l'aventure d'amour dont les Lettres portugaises nous ont conservé le souvenir. Lorsque ces lettres parurent, au nombre de cinq, en '1669, on ne savait ni qui les avait écrites, ni qui les avait reçues. Et pourtant les personnages de ce drame intime vivaient encore, et leur correspondance était toute chaude de passion brûlante.
Le succès de la publication avait été si vif, que le libraire Barbin en lança, dans la môme année, une seconde édition, contenant sept lettres nouvelles. « Le bruit qu'a fait la
traduction des cinq Lettres portugaises a donné le désir à quelques personnes de qualité d'en traduire quelques nouvelles qui leur sont tombées entre les mains. » Ainsi s'exprimait, dans UD Avis au lecteur, l'auteur de cette deuxième édition; mais il ajoutait aussitôt : « Les premières ont eu tant de cours dans le monde que l'on devait appréhender avec justice d'exposer celles-ci au public; mais comme elles so7it d'une femme du monde qui écrit d'un style différent d'une Religieuse, j'ai cru que cette différence pourrait plaire et que peut-être l'ouvrage n'est pas si désagréable qu'on ne sache gré de le donner au public. »
Si nette que fût cette dernière phrase, les lecteurs n'y prirent point garde. Charmés par les détails romanesques et les délicatesses sentimentales des nouvelles lettres qu'on leur offrait, ils ne songèrent pas à en discuter l'authenticité. L'erreur s'accrédita si bien, que les éditions subséquentes insérèrent la partie apocryphe de la correspondance avant la partie originale et qu'il ne fut plus établi de distinction entre les deux.
L'effet de cette confusion fut de dépister les
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premières recherches et de donner à l'histoire réelle de la Religieuse portugaise les apparences d'un roman.
Ce n'est qu'en 1810 qu'on découvrit sur la garde d'un exemplaire de l'édition de 1669 cette note manuscrite : « La Religieuse qui a écrit ces lettres se nommait Marianna Alcoforada, religieuse à Béja, entre l'Estramadure et l'Andalousie, » et, sur la foi de cette inscription, on identifia le nom de la Religieuse avec celui de l'ancienne famille des Alcoforado qui résidait, en effet, à Béja, au xvn° siècle.
Quant à sa vie, on n'en connaissait qu'une page, celle de son amour. Un jour, elle avait aperçu, cavalcadant sous les fenêtres de son couvent, un jeune officier aux régiments français cantonnés dans Béja. Il était revenu : elle l'avait remarqué. Il avait tenté de s'introduire auprès d'elle : elle l'avait reçu dans sa chambre. Les libertés que la règle dissolue des monastères portugais tolérait à cette époque offraient d'ailleurs aux deux jeunes gens l'occasion de faciles entrevues. Bientôt elle devenait sa maîtresse. Elle n'était pas encore éveillée de son rêve, que son amant, sous le
plus futile prétexte, Tabandonnait pour rentrer en France. Elle avait souffert alors de mortelles douleurs, dont ses lettres nous ont transmis la confidence; puis l'ombre et l'oubli s'étaient de nouveau étendus sur sa destinée et l'avaient recouverte à jamais.
A ne se placer que dans l'ordre des faits, rien de plus simple, on le voit, rien de moins intéressant même que cet épisode amoureux. Il se réduit aux proportions des plus vulgaires aventures galantes de la vie de garnison en pays conquis, et certainement le souvenir n'en serait jamais parvenu jusqu'à nous s'il n'avait été le cadre d'un grand drame intime, d'une passion comme il n'en fut pas de plus noble, de plus grave ni de plus ardente, d'une souffrance telle que peu de créatures en ont enduré de plus cruelle et de plus touchante. Tant il est vrai que les événements extérieurs sont peu de chose en soi, à peine des signes, et qu'il suffit à une àme d'avoir atteint à une haute et pleine conscience d'elle-même pour laisser sa trace dans le monde et triompher du temps !
Si l'on était réduit à d'aussi vagues renseignements sur la personne de la Religieuse
portugaise, on croyait du moins connaître l'homme qu'elle avait aimé et qui l'avait délaissée. On le nommait tout haut : le marquis de Ghamilly. « Ce fut à lui, dit expressément Saint-Simon, que furent adressées ces fameuses Lettres portugaises pdiV une Religieuse qu'il avait connue en Portugal et qui était devenue folle de lui ^ »
Ce personnage a laissé dans l'histoire militaire du xvn'' siècle un nom qui, pour n'être pas des plus illustres, tient encore une place fort honorable après les Condé, les Turenne, les Villars, les Luxembourg et les Vendôme. Au début de sa carrière, il avait pris part à l'expédilion conduite en Portugal pour le soutien des droits de don Alphonse, allié secret de Louis XIV, et il s'y était brillamment comporté. Mais cette campagne n'avait été qu'un épisode dans sa vie militaire : les grandes guerres du siècle lui avaient donné l'occasion de déployer ses talents sur un théâtre plus vaste et dans de plus grands emplois. Élevé rapidement aux premiers rangs, il avait atteint