‹ Profils de femmesChapitre 16 sur 16 · L AMOUR CHEZ HENRI HEINE · texte numérisé non relu

L AMOUR CHEZ HENRI HEINE

pas là une seule place où mon cœur n'eût été torturé, où mes yeux n'eussent versé des pleurs. »

Contre ces souffrances et ces humiliations, Henri Heine n'a trouvé de remède que dans le développement exagéré et volontaire de deux facultés, généralement exclusives l'une de l'autre et dont la réunion chez lui fait l'originalité propre de son génie poétique : l'ironie et le rêve.

L'ironie est susceptible de traduire des sentiments très divers. Moquerie légère ou critique narquoise des travers d'autrui, elle peut consister aussi, selon le mot de Voltaire, « en un retour sur soi-même qui exprime parfaitement l'excès du malheur ».

Cette ironie-là est celle de Heine. Elle est née chez lui le jour où il a connu la douleur. Mais, comme la première blessure n'a pas atteint encore les parties vives de son être, son ironie est d'abord légère et voilée. C'est une

sorte de pudeur qui, voilant sa plainte, laisse deviner sa souffrance au lieu de la traduire, comme par exemple, dans cette strophe de V Intermezzo :

« Tu as donc entièrement oublié que bien longtemps j'ai possédé ton cœur, ton petit cœur si doux, si faux et si mignon que rien au monde ne peut être plus mignon et plus faux?

» Tu as donc oublié l'amour et le chagrin qui me serraient à la fois le cœur?... Je ne sais pas si l'amour était plus grand que le chagrin, je sais qu'ils étaient suffisamment grands tous les deux. »

Et dans cette autre strophe encore :

(( Sur les yeux de ma bien-aimée, j'ai fait les plus belles canzones ; sur la petite bouche de ma bien-aimée, j'ai fait les meilleurs terzines; sur les yeux de ma bien-aimée, j'ai fait les plus magnifiques stances. Et si ma bienaimée avait un cœur, je ferais sur son cœur quelque beau sonnet. »

Sous cette forme, l'ironie n'est qu'une délicatesse de plus. L'émotion se communique d'autant mieux à nous qu'elle s'épanche plus

l'amour chez HENRI HEINE. 319

discrètement. Mais voici qu'aux chagrins de V Intermezzo ont succédé les douleurs poignantes du Retour. Le poète est maintenant initié à la souffrance. S'il aime encore et de toute son âme, le premier charme de son amour est rompu. La vue claire des choses lui est revenue, il analyse son mal avec une impatience et une perspicacité nerveuses, il aperçoit nettement ce qu'il y avait de futilité, d'inconscience et de niaiserie dans l'objet de sa tendresse ; combien étaient vides ces yeux ingénus où se reflétait son âme, combien froides ces lèvres roses 011 sa bouche était enivrée de baisers, combien insensible ce cœur qu'il avait tant de fois senti battre contre le sien. Et, dans son ironie, une nuance nouvelle apparaît : ce n'est plus le reproche soumis et attendri d'une âme endolorie, c'est un sourire désenchanté où l'on devine l'amertume des larmes dévorées en silence.

Enfin, sont venues les amours de rencontre. Le poète a placé son rêve, au hasard de la vie, sur des êtres qui, ne pouvant le comprendre, le lui ont rendu terni, défloré, souillé. Alors, honteux de lui-même, sentant chaque jour

plus profondément sa misère intime, il se raille sans pitié de son insatiable besoin d'aimer, de ses tendresses toujours renaissantes quoique toujours déçues, de son incorrigible crédulité aux sortilèges de la femme et aux illusions de l'amour. Et dans cette raillerie amère il goûte une étrange volupté. Se moquer de ses propres émotions, n'est-ce pas, en effet, se proclamer supérieur à elles, s'en détacher, se venger du mal qu'elles vous ont causé et, par suite, s'en guérir? Heine a proclamé dans un vers de superbe allure l'efficacité de ce remède : « Quand notre cœur, s'écrie-t-il, est brisé, broyé, alors il nous reste encore le beau rire éclatant. »

L'ironie n'a pas tardé à être pour Heine comme les narcotiques pour les personnes en proie au mal physique : après avoir constitué un remède occasionnel et passager contre une crise de souffrance, elle est bientôt devenue, entre ses mains, un antidote préventif procurant la sensation délicieuse de l'anesthésie morale et permettant de défier la douleur. Dès lors, il en fera usage à tout propos, au plus léger symptôme du retour du mal. H ne

l'amour chez HENRI HEINE. 321

se laissera plus aller à aucune émotion, si spontanée et délicieuse soit-elle, sans la railler, sans exécuter ce que Schlegel appelait la selbstparodîe, cette parodie de soi-même qui tourne en dérision les sentiments les plus sérieux et les plus intimes. Une sorte de mau- 'r vais génie s'est emparé désormais du poète et ne le quittera plus : « J'étais sur le point, confesse-t-il un jour, de dire quelque chose d'intime, de plein d'âme, et, comme d'habitude, le démon de l'ironie a substitué à tout cela des paroles contraires. »

De là l'impression singulière de charme et de malaise sous laquelle nous laisse la lecture de Henri Heine. Le poète nous enchante par la magie de son art, par le rythme et la mélodie de sa langue, par la beauté de ses images, par la grandeur et la simplicité de son lyrisme ; et, au moment où nous subissons la contagion de son émotion, où notre âme vibre à l'unisson de la sienne, il jette sur lui-même et sur nous, sur son trouble et sur le nôtre, son sarcasme douloureux et déconcertant. Presque toujours, c'est à la fin des pièces les plus sereines et les plus doucement rêveuses que son rire éclate

le plus strident. L'effet produit sur le lecteur est aussi puissant que pénible ; le contraste entre le dernier vers et les premiers est trop violent; le sursaut est trop brusque. Parfois on croit voir les traits du poète grimacer dans une crispation subite de douleur. La souffrance morale ainsi traduite cesse d'être matière poétique et ne nous émeut plus que physiquement, si l'on peut dire.

Avec l'expérience décevante de la vie, ce défaut ira toujours croissant chez Henri Heine. Le finale ironique sera désormais la marque et comme la signature de ses compositions poétiques. Son rire sonnera de plus en plus faux, parce qu'il sera mouillé de larmes plus amères ; sa raillerie sera plus acerbe et plus envenimée, parce que son âme toujours éprise verra plus clairement son incurable misère ; l'ironie de ses derniers jours aura je ne sais quoi de tragique et de désespéré.

Mais le démon de l'ironie ne régnait pas seul sur l'esprit de Heine : autant qu'analyste il était poète, et, chez lui, le don de la rêverie ne sommeillait jamais.

S'il connaissait trop bien l'impuissance qui

l'amour chez HENRI HEINE. 323

frappe les âmes imagi natives et sentimentales quand elles tenten Id'adapter leur rêve à la réalité qui leur est chère, il partageait aussi la bienheureuse prérogative qui leur permet par instants de s'abstraire dans le rêve jusqu'à perdre conscience de la réalité.

Il possédait éminemment ce singulier et précieux privilège ; il avait à certaines heures la faculter de s'halluciner à son gré, de croire aux créations les plus irréelles de son cerveau, aux visions les plus fantastiques de ses songes. Les figures qu'il a évoquées à travers son œuvre n'étaient pas pour lui des êtres factices, de simples formes poétiques, de vains symboles littéraires, mais des créatures vraies, douées de vie, passionnées et passionnantes, capables de sentir, d'aimer et de souffrir. De là leur puissance persuasive, leur magique empire sur notre esprit et nos sens, sitôt que nous les voyons paraître; de là le trouble mystérieux et charmant qu'elles entretiennent en notre âme après qu'elles se sont évanouies.

Les exemples abondent, qui nous montrent le poète se laissant prendre aux sortilèges de son imagination. Qu'il erre dans les montagnes

du Hartz ou dans les plaines du Hanovre, sur les grèves d'Héligoland ou sur les collines du pays toscan, qu'il fasse ce qu'il appelle « une sieste d'âme » dans une église de Pologne ou dans un cloître d'Italie, il suffit d'un visage de jeune fille entrevu, d'une voix ou d'un parfum de femme venant jusqu'à lui pour qu'aussitôt sa sensibilité et son imagination entrent en jeu. Des visions se lèvent alors du fond de sa pensée et s'emparent de tout son être avec une promptitude et une énergie extraordinaires. « Avec quelle soudaineté, nous avouet-ii, une passion sans bornes et l'attachement le plus tendre peuvent naître dans mon cœur des impressions les plus fugitives ! » Ces figures de songe ne flottent pas en lui à l'état de vagues fantômes ; elles sont nettes et précises ; elles revêtent des formes presque tangibles; elles ont une physionomie individuelle, des mouvements, des poses, des paroles, des regards, tout ce qui traduit au dehors la vie de l'âme. Dociles à son appel, il les voit s'avancer vers lui avec la démarche souple et les attitudes gracieuses qu'ont les amantes lorsqu'elles tendent les lèvres, avec les gestes

l'amour chez HENRI HEINE. 323

doux et lents que font les bras de la femme lorsqu'ils enlacent. Elles se prêtent à tous les caprices de sa tendresse exaltée, elles devinent ses plus secrets désirs ; elles lui donnent ce qu'il a vraiment cherché dans le monde réel, un amour fait à la juste mesure de son cœur. Entre elles et lui, il ne retrouve plus l'invincible obstacle, l'indestructible cloison qui sépare ici-bas les âmes, qui les condamne à s'ignorer toujours, à ne pouvoir jamais se comprendre ni se pénétrer, à rester éternellement les unes pour les autres un mystère indéchiffrable et passionnant. Elles lui révèlent ainsi des trésors de jouissance intime et le transportent au plus haut degré de la volupté.

Cet état d'émotion, factice et sincère à la fois, dure une semaine, un jour, une heure seulement. Mais pendant cette semaine, ce jour, cette heure, il a conscience de mieux posséder ses maîtresses idéales « que d'autres avec toute leur puissance ne possèdent leur maîtresses de chair pendant toute leur vie ». Et si l'on cherche à lui prouver la folie de ses rêves et l'illusion de ses sens, il répond : « En vain, te dis-je, chercherais-tu à changer en

mensonges ce que je porte au plus profond de mon sein ! »

Nombreuse est la série des visions amoureuses qui ont ainsi charmé sa fantaisie : les jeunes filles de Johannisberg, la petite harpiste de Trente, la jeune fileuse de l'Eisach, la « délicieuse petite tête de blonde » du cimetière de Goslar, et bien d'autres encore.

La plus gracieuse, la plus pénétrante de ces figures est la Polonaise Jadviga, « d'une beauté si délicate, qu'elle semblait formée de parfums de lis ». Heine l'a entrevue, un soir, dans la pénombre de la cathédrale de Gnesen, priant devant le sarcophage de saint Albert. Tout de suite il s'est épris d'elle. Puis sa pensée est restée obsédée de cette vision d'une minute et, pendant de longs mois, est revenue sans cesse à Gnesen : « Alors je me retrouve dans la cathédrale, appuyé contre les piliers, près du tombeau de saint Albert; j'entends de nouveau retentir l'orgue, comme si l'organiste répétait un morceau du Miserere d'Allegri ; on murmure une messe dans une chapelle lointaine ; les dernières lueurs du soleil traversent les vitraux peints des fenêtres ; l'église est vide ; seulement

l'amour chez HENRI HEINE. 327

devant le sarcophage d'argent est agenouillée une jeune personne en prières, une angélique figure de femme qui me jelte vivement un regard oblique, mais se retourne aussi vivement vers le saint, et de ses lèvres sentimentalement fines, murmure ces mots : « Je t'adore ! » Ces mots étaient-ils pour moi ou pour le saint Albert d'argent ? Que signifiait le regard oblique qu'elle me jeta auparavant, et dont les rayons se sont répandus sur mon âme comme ces traînées de lumière que la lune verse sur la mer quand elle sort de l'obscurité des nuages, pour s'y replonger aussitôt après? » A ces figures entrevues , si légères et séduisantes soient-elles, la tendresse Imaginative du poète préfère des visions plus vaporeuses et plus immatérielles encore, les fantômes des mortes. « Voici que tout à coup je pense avec tristesse à tout ce cortège d'amies mortes depuis si longtemps. Un amour subitement allumé agite d'étranges flammes dans mon cœur. » Son imagination se complaît et s'attarde avec ces ombres mélancoliques, dont les mains demeurent glacées, dont les yeux sont clos pour toujours, dont le cœur ne

battra plus, mais en qui l'âme garde encore un dernier souffle de vie et comme un dernier parfum. Rien de plus poétique et de plus touchant que ce culte, fait de regrets et de pitié, voué à de pauvres fantômes qui ne peuvent plus vivre que dans le souvenir des survivants et pour qui l'oubli serait comme une seconde mort.

Celles que Heine a aimées de cet amour étrange, c'est d'abord la petite Véronique qui fut l'objet de sa première tendresse, c'est Juliette dont nous ne connaissons que le nom, c'est Johanna, la poitrinaire d'Andernacht, et, plus que toutes celles-là peut-être, c'est la mystérieuse Maria des Reisebilder. Trois fois son image reparaît dans le cours du récit, et chaque fois elle s'évanouit en gardant son mystère. « L'obscurité était venue, et les étoiles jetaient dans mon cœur leurs regards clairs et chastes ; mais au fond même de ce cœur palpitait le souvenir de Maria la morte. Je pensai de nouveau à cette nuit où j'étais debout devant le lit sur lequel était étendu ce beau corps pâle avec ses douces lèvres muettes. Je me rappelai le singulier regard que me jeta la vieille femme |'

l'amour chez HENRI HEINE. 329

qui devait veiller le corps, et me confia son emploi pour quelques heures. Je pensai encore à la jaune hespéris qui était dans un verre sur la table et répandait un parfum si extraordinaire. . . Puis je me remis à frissonner en doutant de nouveau si c'était réellement un coup de vent qui alors avait éteint la lampe, si réellement il n'y avait pas un tiers dans la chambre mortuaire... »

Et, quinze jours plus tard., malgré les distractions et les péripéties d'un voyage, l'étrange vision revient faire palpiter le cœur du poète : « Et alors je revis ma douce amie défunte, belle et sans mouvement; la vieille surveillante s'éloigna encore avec son regard énigmatique, l'hespéris répandit son parfum ; je baisai de nouveau ces lèvres si chères, et ce corps adoré se leva lentement pour me rendre mon baiser...»

Au pâle cortège des mortes viennent se joindre, dans le cœur de Heine, quelques belles visions d'art, rencontrées au cours de ses nombreux voyages et aimées aussitôt qu'aperçues. Déesses grecques, de noblesse idéale dans leur nudité sculpturale, femmes

de la Renaissance, patriciennes florentines en robes somptueuses et chatoj'antes, courtisanes du Véronèse et Danaés du Titien aux formes épanouies, aux corps ambrés et florissants, — ces incarnations diverses de la beauté féminine provoquaient en lui une étrange exaltation, non pas la griserie superficielle et cérébrale du poète ou de l'artiste, mais une ivresse d'amant, ivresse profonde, voluptueuse et passionnée. Une fois même, promenant sa rêverie dans une église de Cologne, il osa s'éprendre d'une Madone toute rayonnante de pureté mystique dans son vieux cadre d'or. La frêle et divine figure lui inspira un sacrilège amour qui lui inonda l'âme de félicité. « Mais cet état ne dura guère, nous déclaret-il, et je quittai presque sans cérémonie la sainte Vierge quand j'eus fait, dans le musée de Cassel, la rencontre d'une nymphe grecque qui me retint longtemps captif dans ses chaînes de marbre. »

Mais dans ces visions fugitives, dans ces fantômes de mortes, dans ces fictions de l'art, trop de réalité extérieure palpite encore. Si docilement qu'elles se plient à son rêve, elles

l'amour chez HENRI HEINE. 331

en diffèrent toujours ; elles gardent à ses yeux trop exercés la marque indélébile de leur origine étrangère. Or, pareil à tous les grands idéalistes, c'est son rêve même, c'est son rêve même, c'est son rêve seul qu'il aime. Il cherchera donc en lui seul désormais l'objet de cet amour parfait qui le hante, l'attire et le désespère. Et telles sont, en effet, la puissance de son imagination et l'ardeur de son désir, que les créations les plus abstraites et les plus symboliques de son cerveau se transforment d'elles-mêmes en belles visions concrètes et animées. La plus accomplie d'entre elles est l'étrange apparition des Nuits florentines, d'essence si immatérielle qu'elle n'avait pu se révéler à lui que dans le sommeil de tous ses sens. — « Oui, c'était en songe que je la voyais, cette charmante créature qui m'a rendu le plus heureux des hommes. J'ai peu de choses à dire sur son extérieur. Je ne suis point à même de détailler les traits de son visage ; c'était une figure que je n'avais jamais vue auparavant et que je n'ai jamais revue dans la vie. Je me rappelle seulement qu'elle n'était point blanche ni rose, mais

d'une seule couleur, d'une blancheur d'ambre. Le charme de cette figure ne résidait ni dans une parfaite régularité de traits, ni dans une intéressante mobilité. Ce qui la distinguait était un caractère de sincérité séduisante, ravissante, presque effrayante ; c'était une figure pleine d'amour consciencieux et de sainte bonté ; c'était plutôt une âme qu'une figure : c'est pourquoi je ne pus jamais la fixer complètement dans mon souvenir. Elle portait un peignoir de soie couleur barbeau ; c'était Là tout son vêtement. Ses pieds et son cou étaient nus, et à travers ce voile souple et fin se trahissait quelquefois, comme à la dérobée, la svelte délicatesse des membres. Quant aux discours que nous tenions ensemble, je ne suis guère plus en état de les reproduire ; je sais seulement que nous nous fiançâmes, et que nos caresses étaient sereines et heureuses, ingénues et intimes comme celles des fiancés, des caresses presque fraternelles. Il arriva môme souvent que nous ne nous parlions pas, mais que nous confondions nos regards et demeurions des éternités plongés dans cette extatique contemplation... Gomment vint le

l'amour chez HENRI HEINE. 333

réveil ? Je ne saurais le dire, mais je vécus longtemps sur les arrière-délices de cet amour. Longtemps je restai comme abreuvé de joies inouïes ; mon âme semblait plongée dans une langoureuse et profonde béatitude ; un contentement inconnu vivifiait toutes mes sensations et je me maintins heureux et satisfait, quoique ma bien-aimée ne m apparût plus depuis dans mes songes. Mais n'avais-je pas puisé dans son regard une éternité de bonheur? »

C'est ici le suprême effort et presque le miracle de l'imagination sentimentale, c'est l'amour sans objet, une construction tout idéale sans le moindre support réel, c'est la « cristallisation » de Stendhal sans le rameau de bois mort qui la détermine. Il faut se référer aux Exercilia spiritualia pour rencontrer des états analogues, des créations aussi spontanées de 1 ame Imaginative et passionnée. On retrouve dans ces guides de la piété mystique ces mômes extases, ces mêmes pâmoisons, ces mêmes joies délicieuses et terribles, enivrantes et ineffables, provoquées par un objet conçu de l'âme seule en dehors de toute réalité.

Les épreuves qui remplirent les dernières années de Heine, en le retranchant du monde, en l'isolant de tout contact extérieur, marquèrent plus vivement encore les traits que nous venons d'observer dans l'expression de sa sensibilité.

Vers 1839, il avait ressenti les premiers symptômes d'un mal qui ne pardonne pas : la paralysie générale. Sa « santé païenne », sa « divinité physique », dont quelques ans auparavant il s'était montré si fier, étaient irrémédiablement atteintes.

En 1848, la maladie avait opéré dans son organisme de graves ravages, et bientôt il prenait le lit pour ne plus le quitter. « Je ne suis plus, écrivait-il un jour à son éditeur Campe, un Hellène heureux de vivre et quelque peu corpulent qui abaissait un gai sourire sur les mélancoliques Nazaréens : je ne suis maintenant qu'un pauvre Juif malade à la mort,

l'amour chez HENRI HEINE. 335

une image désolante de la souffrance. » Emacié, les jambes percluses, obligé de soulever du doigt sa paupière paralysée pour percevoir ce qui l'entourait, incapable de lire et d'écrire, il restait allongé sur sa couche, blotti contre ses oreillers, en parfaite conscience de son état et sachant combien la mort serait lente et douloureuse à venir.

Mais il ne témoignait ni tristesse ni impatience. L'être moral, chez lui, restait intact ; la pensée était toujours claire, l'esprit vif, l'imagination prompte au rêve, le cœur infiniment tendre et sensible à la beauté. « Oui, écrivait-il à Varnhagen d'Ense, je suis fort malade de corps, mais l'âme a peu souffert ; fleur fatiguée, elle est un peu penchée, mais nullement flétrie, et fermement enracinée encore dans la vérité et dans l'amour. »

Quelques visites d'amis ou d'amies étaient ses seules distractions. A vrai dire, les amis étaient rares. Outre que le caractère et le tour d'esprit de Heine étaient peu faits pour lui concilier les amitiés masculines, le monde possède un si large fonds d'indifférence qu'il eut bientôt oublié le pauvre poète immobilisé

336 PROIILS DE FEMMES.

pour jamais sur sa couche. Un jour que Berlioz lui faisait visite : « Vous venez me voir, vous ! lui dit-il. Vous serez donc toujours original 1 » Mais les amitiés féminines lui restaient fidèles. Madame Jaubert, « la fée », la princesse de Belgiojoso, la comtesse Kalergis et quelques jeunes femmes du même groupe venaient assez régulièrement s'asseoir au chevet du malade et l'aider à tromper la longueur des heures corrosives. Il habitait alors, pendant l'hiver, un modeste appartement de la rue d'Amsterdam et, pendant l'été, une petite villa, située à Passy, qu'il avait poétiquement baptisée Villa dolorosa.

Parmi les sympathies que son isolement, sa misère physique et le charme toujours vivant de son esprit lui attiraient ainsi, une vint s'offrir à lui qui devait jeter sur sa vie un dernier ra^on. C'était une toute jeune femme, d'origine allemande, madame de Krienitz, connue plus tard sous le pseudonyme littéraire de Camille Selden^ Mariée à un homme qui, pris de folie

1. Elle a publié, sous ce pseudonyme, un roman, Daniel Ylady, des Portraits de femmes, et des souvenirs sur les Derniers Jours de Henri Heine.

l'amour chez HENRI HEINE. 337

jalouse, avait tenté de la faire enfermer comme folle, elle s'était bientôt séparée de corps et vivait dans une profonde retraite. Ses écrits nous laissent deviner en elle une intelligence prompte et fine, une âme sérieuse, délicate et tendre.

Un hasard la mit en présence de Heine. Elle arrivait de Vienne, chargée de lui remettre quelques feuillets de musique qu'un de ses admirateurs lui envoyait. Elle s'acquitta ellemême de la commission; ils causèrent, et dès cette première rencontre ils se sentirent unis.

De quelle nature au juste furent leurs rapports? Camille Selden les a définis ainsi : « Quand, après tant d'années et d'amitiés nouvelles, je cherche à me rappeler l'emploi des instants que nous passions ensemble, je retrouve surtout le souvenir d'une grande cordialité mutuelle, celui d'une liaison intellectuelle qui demeura toujours intact et ne fut jamais gâtée par le mélange d'un sentiment banal. Pas ombre d'amour-propre, de vanité, de pose de part et d'autre. Nous étant mutuellement jugés dès le début, tout était accepté, excusé, pardonné d'avance. Nul malententlu possible;

nous pouvions nous montrer vrais sans crainte de paraître faux, ce qui ajoutait beaucoup au charme de nos rapports mutuels et leur prêtait quelque chose d'exquis et de rare qui frappait jusqu'aux indifférents et inspirait du respect à tous. »

11 ne semble pas cependant que, de la part du poète, cette liaison ait gardé un caractère si parfaitement intellectuel. Même malade, même moribond, Henri Heine n'était pas homme à se contenter de pur platonisme; il avait une âme de voluptueux, et toujours un peu de sensualité se mêlait à ses sentiments. Le ton de ses lettres à son amie en porte témoignage, et elle-même nous a confié que plus d'une fois il l'effraya par la hardiesse de son langage passionné : « Pardon, lui disait-il ensuite. Mais cela va bientôt finir. Vois-lu, c'est la faute de la mort qui arrive. »

Elle était donc pour lui mieux qu'une amie, presque une amante, une dernière occasion de rêve sentimental, une « dernière fleur » à respirer avant de mourir. Elle ranimait toutes ses facultés de tendresse et d'imagination ; elle lui donnait une suprême illusion d'amour.

l'amour chez HENRI HEINE. 339

Un admirable poème qu'elle lui inspira, la

Fleur de la Passion, est le commentaire le plus

significatif de leur roman intime. Le poète se

voit, en songe, déjà mort, étendu au fond d'un

sarcophage, au chevet duquel une plante

sombre, surmontée d'une fleur violette et jaune

I a pris racine. C'est la fleur de la Passion, celle

l que, selon la légende, le sang du Christ fit

( éclore jadis au sommet du Calvaire; elle porte

I dans son calice blême l'image de tous les ins-

I truments qui servirent à la torture du divin

l Crucifié.

ij « Une telle fleur était auprès de ma tombe, i et, penchée sur mon cadavre comme une femme en deuil, dans une désolation muette, me baisait le front, les yeux, la main.

» Magie du rèvel Voilà que, jjar une trans-

I formation étrange, la fleur de la Passion, la

fleur couleur de soufre devient effectivement

une femme, et cette femme, c'est elle, la bien-

aimée.

)) Oui, c'était toi, la fleur, ô mon enfant 1 Je devais te reconnaître à tes baisers! Des lèvres de fleur sont moins tendres; des larmes de fleur moins brûlantes.

» Nous ne parlions point. Toutefois mon cœur entendait ce qui se passait dans le tien; le mot prononcé hautement est sans pudeur, la chaste fleur de l'amour est le silence.

» Entretien muetl On ne croirait guère comme le temps fuit pendant la silencieuse causerie, dans le rêve charmant de la nuit deté, ce rêve tissé de voluptés et de frissons!

» Ce que nous nous sommes dit, ne lé demande jamais. Demande le secret de ses clartés au ver luisant; à l'onde, l'explication de son murmure; au vent d'ouest demande le mot de son gémissement et de sa plainte.

» Demande ce que signifient les feux de l'escarboucle ; ce que veulent dire les parfums de l'hespéris et de la rose; mais jamais, en:^ tends- tu, janp,is ne demande de quoi, sous leéj rayons de la lune, dans le jardin funèbre,^ l'homme mort et la fleur du martyre s'entr tenaient ensemble. »

A côté de Camille Selden qui personnifî si poétiquement le rêve du mourant, Mathil représentait la réalité, l'ironique et toujou; séduisante réalité.

Les années semblaient ne l'avoir changée

l'amour chez HENRI HEINE. 341

au moral ni au physique. Elle était restée aussi futile, bavarde, taquine, capricieuse et sensuellement belle que par le passé.

Ce n'était pas qu'elle assistât indifférente aux souffrances de son mari. Elle le soignait de son mieux, en bonne garde-malade. Mais, incapable de sérieux, toujours avide de plaisir, elle ignorait les paroles douces, les attentions intimes et délicates qui auraient pu soulager l'infortune du poète et l'aider dans son agonie sans fin. Dès qu'il n'avait plus de soins matériels à recevoir, elle s'échappait du logis, la conscience libre, le cœur léger, pour courir aux Champs- Elysées, aux magasins du boulevard, au Cirque ou dans les petits théâtres.

Elle avait gardé tout son empire sur l'homme qui, dix ans plus tôt, l'avait attachée à sa vie. En 1843, étant déjà malade, il écrivait à son frère Maximilien : « J'aime Mathilde avec une tendresse et une passion qui touchent au fabuleux. Pendant ce temps, j'ai joui d'une somme de bonheur effrayant, du plus horrible mélange de tourments et de félicité, plus que ma nature sensible n'en pouvait supporter. »

Enfin, si l'on veut savoir à quel degré pou-

vait atteindre celle passion insensée, qu'on relise les tragiques aveux du Livre de Lazare :

(( La femme noire avait pressé tendrement ma tête sur son cœur. Ah 1 mes cheveux devinrent gris là où ses larmes avaient coulé.

» Elle m'embrassa, et je fus paralysé; elle me baisa les yeux, et je devins aveugle; elle me suça, de ses lèvres sauvages, elle suça la moelle de mes reins. »

Mais un sentiment plus doux, presque paternel, calmait par instants ces transports passionnés. Heine se demandait avec angoisse ce qu'il adviendrait de Mathilde quand il ne serait plus là pour la protéger contre son inexpérience de la vie, contre la légèreté de son caractère, contre sa faiblesse et son insouciance d'enfant. Et, le cœur débordant de tristesse et de pitié, il s'écriait :

ce C'est la méchante mort; elle arrive, montée sur un cheval fauve; j'entends le coup de son sabot, j'entends le trot; le sombre cavalier vient me quérir, il m'entraîne, il faut que je quitte Mathilde 1 Oh! mon cœur ne peut se faire à cette pensée.

» Elle était ma femme et mon enfant tout

l'amour chez HENRI HEINE. 343

ensemble; et si je vais dans le royaume des ombres, elle sera veuve et orpheline I Je laisse seule au monde la femme, l'enfant, qui, se fiant à mon courage, reposait fidèle et sans inquiétude sur mon cœur.

» Anges du ciel, vous comprenez mes sanglots et mes prières : quand je serai dans la fosse noire, gardez la femme que j'ai aimée, soyez les boucliers protecteurs de celle qui vous ressemble. Protégez-la! veillez sur Mathilde, ma pauvre enfant. »

Entre Mathilde et Camille, entre sa femme et sa dernière amie, il poursuivait ainsi le rêve de tendresse et de volupté qui le hantait depuis l'enfance, qui avait rempli toutes les années de sa jeunesse et de sa maturité. Jamais il ne s'était senti plus de désirs au cœur; jamais la vie ne lui avait semblé plus belle à vivre, ni plus évidemment faite pour l'amour : « Oh I implorait-il, une fois encore avant que la lumière de ma vie s'éteigne, que mon cœur se brise, une fois encore, avant de mourir, je voudrais jouir d'un amour de femme 1 » Cependant, ses yeux, si avides des spectacles de la nature, ne s'ouvraient plus; ses mains.

344 l'ROFILS DE FEMBIES.

ses fines mains d'artistes, qui s'étaient délectées à la caresse des belles formes, demeuraient immobiles et crispées; enfin, ses lèvres, qui tant de fois avaient posé « leur empreinte vivante » sur la chair féminine, étaient devenues inertes, froides et insensibles. « Mon état physique est horrible, écrit-il à un ami; j'embrasse, mais je ne sens rien. » Et encore : « Je n'y vois presque pas et mes lèvres sont tellement paralysées que le baiser m'est devenu impossible. Et pourtant il est plus difficile de se passer du baiser que de la parole. »

Bientôt l'image de la mort ne quitta plus son chevet. Elle se rendait sans cesse présente par d'atroces douleurs, par de brusques alertes, par de terrifiantes syncopes. Il la regardait en face, sans crainte, sans trouble. Il supportait avec une héroïque fermeté le tourment d'une agonie sans fin. « Je suis sur le brasier ardent de la torture du Saint-Office », disait-il ^ avec un pauvre sourire, et sa plainte n'était^ jamais suppliante ni maudissante. Phénomène moral inexplicable, si l'on songe que rien, ni foi religieuse, ni doctrine philosophique ne soun tenait son courage. Malgré de vagues et passa- -

l'amour chez HENRI HEINE. 345

gères aspirations au spiritualisme, Heine était l'âme la moins croyante et l'esprit le moins spéculatif. C'était un poète, un artiste, un épicurien, une nature sensible et vibrante à l'excès; un de ces êtres raffinés à qui la souffrance devrait être épargnée parce que leur organisme hyperesthésié est incapable d'y résister. Eh bien! c'est ce nerveux et délicat qui, sans autre réconfort intérieur que le regret d'une vie de scepticisme et de volupté est mort en héros. Ironie des choses et qui prouve que les doctrines valent seulement ce que valent les âmes! Le stoïcien le plus opiniâtre n'aurait pas affronté plus fermement la mort, et il aurait mis à l'attendre je ne sais quelle raideur, quelle pose théâtrale; le plus fervent chrétien n'aurait pas enduré avec plus de sérénité ce martyre interminable, ce crucifiement de plusieurs années.

Et pourtant leur existence à tous deux n'aurait été qu'une longue préparation à la mort.

Et l'un se serait consolé de quitter la vie par l'orgueilleuse pensée d'adhérer volontairement aux Lois universelles établies par

la Raison suprême. Et l'autre, pour tromper sa douleur, aurait eu la certitude de la vie future et l'espérance des joies éternelles. Ainsi l'épicurisme aussi peut aider à bien mourir. a*

A se représenter les derniers moments de Henri Heine, on ne peut se défendre de rappeler la fin si élégante de cet autre épicurien, de ce raffiné séduisant qui fut Pétrone. On en relit le récit dans Saint-Évremond, on en retient la conclusion : « Pour sa mort, après l'avoir bien examinée, ou je me trompe, ou c'est la la plus belle de l'antiquité ».

Et l'on se dit qu'en un temps comme le nôtre, où toute foi s'affaiblit, où le sens du sérieux de la vie se perd de jour en jour, où bientôt nous ne vivrons plus que « du parfum d'un vase vide », le souvenir de la mort de Heine est digne aussi d'être conservé et médité.

Page 1