L-'aMOUR chez HENRI HEINE
sur le ciel azuré : c'est le souvenir du premier amour perdu, la conscience de l'instabilité de nos sentiments et de l'illusion de nos tendresses.
« N'ai-je pas autrefois rêvé du même bonheur ? N'étaient-ce pas les mêmes arbres, les mêmes fleurs, les mêmes baisers, les mêmes regards?
» Hélas 1 je sais comme ils changent, ces beaux songes trop charmants, et comme les fleurs se fanent, et comme les arbres s'enveloppent d'un froid vêtement de neige.
» Je sais comment nous en viendrons à nous refroidir nous-mêmes, à nous fuir et à nous oublier, nous qui aujourd'hui nous aimons si tendrement et nous serrons si doucement cœur contre cœur. »
Mais qu'importe! L'homme a beau reconnaître l'inanité de ses désirs et la chimère de ses rêves, il désirera et rêvera toujours.
Une fois ressaisi par la passion amoureuse, Heine s'y abandonne avec une fougue qu'il n'avait encore jamais connue. Son cœur ranimé déborde de tendresse et s'épanche de toutes parts. Le printemps qu'il venait de chanter
2f)R PROFILS DE FEMMES.
était loin déjà ; c'était l'été maintenant, le plein été, à en juger par l'exubérante floraison de ses sentiments. Un défilé ininterrompu de figures de femmes traverse dès lors sa vie ; on les aperçoit dans sa correspondance, on les devine dans son œuvre, images précises ou silhouettes furtives.
C'est Frédérique Robert, la femme du poète Louis Robert, belle et voluptueuse comme une Vénus du Titien, à laquelle il dédia un choix de ses meilleurs sonnets. C'est madame de Varnhagen, la célèbre Rahel, déjà sur le déclin, mais toujours noble, exquise et tendre. C'est l'inconnue rencontrée aux bains de mer de Norderney, dont la présence secrète fait le charme singulier du recueil de la Mer du Nord et que cette seule allusion de la Correspondance nous laisse entrevoir : « La lune semblait vouloir me montrer qu'il y avait encore pour moi des splendeurs dans ce monde. Nous ne dîmes pas un mot. Ce ne fut qu'un long et profond regard ; la lune y ajouta la mélodie. Mon âme palpita et brûla... » C'est Miriam, la petite Juive de Gnesen, à qui sont dédiés ces vers d'une inspiration si délicate et si chaste : « Tu
l'amour chez HENRI HEINE. 299
es pareille à une fleur par ta beauté, ta grâce et ta pureté. Tandis que silencieux je te regarde, un sentiment de tristesse indicible me pénètre: il me semble que je devrais étendre les mains sur toi, et te bénir, et implorer le ciel de te conserver si belle, si gracieuse et si pure. »
C'est encore lady Mathilde, l'héroïne des Bains de Lucques, nature tendre et fière, charmant esprit de femme, « cœur du métal le plus pur, mais dont une fêlure invisible étouffe par instants les claires vibrations » . C'est enfin la foule des Beœ minores, les amantes d'un jour, les compagnes d'une nuit, les « prêtresses de l'Aphrodite berlinoise », les « Vestales hanséatiques », les « Aspasies de Gœttingue, doctoresses es philosophie horizontale», les «Messalines d'Amsterdam dont les yeux sont bleus comme le ciel et les mains pieuses comme des lis », etc.. etc.
Il allait ainsi, poussé par un ardent et insatiable appétit de beauté, promenant sa fantaisie amoureuse à travers l'Allemagne, la Hollande, l'Autriche et l'Italie, aussi prodigue de son argent que de son cœur, toujours à court de l'un, mais retrouvant sans cesse au fond de
l'autre un trésor nouveau de tendresse à dépenser et d'illusions à dissiper.
Ce fut bien autre chose encore, ce fut une véritable ivresse de passion et de plaisir quand, au mois de juin 1831, las des tracasseries que son origine sémitique lui attirait en Allemagne et indigné de l'ostracisme qui y frappait ses œuvres, il vint s'installer à Paris.
Alors, rien ne fit plus obstacle à l'épanouissement de sa riche, impressive et rayonnante nature.
Phj'siquement, il en était à cette heure où le succès, la confiance en soi, l'accord secret des facultés et de leur emploi, l'harmonie du tempérament avec les circonstances extérieures, se traduisent en beauté. Théophile Gautier, qui le connut à cette époque, nous a laissé de lui un vivant portrait : « C'était un bel homme de trente-cinq à trente-six ans, ayant les apparences d'une santé robuste ; on eût dit un Apollon germanique à voir son haut front blanc, pur comme une table de marbre, qu'ombrageaient d'abondantes masses de cheveux blonds. Les yeux bleus pétillaient de lumière et d'inspiration; ses joues rondes, pleines, d'un
l'amour chez henri heine. 301
contour élégant, n'étaient pas plombées par la lividité romantique à la mode à cette époque. Au contraire, les roses vermeilles s'y épanouissaient classiquement ; une légère courbure hébraïque dérangeait, sans en altérer la pureté, l'intention qu'avait eue son nez d'être grec ; ses lèvres harmonieuses « assorties comme deux belles rimes », pour nous servir d'une de ses phrases, gardaient au repos une expression charmante ; mais, lorsqu'il parlait, de leur arc rouge jaillissaient en sifflant des flèches aiguës et barbelées, des dards sarcastiques ne manquant jamais leur but ; car jamais personne ne fut plus cruel pour la sottise : au sourire divin du musagète succédait le ricanement du satyre. »
Se rappelant plus tard cette époque de sa vie, il disait :
« Je me croyais alors la Loi vivante de morale, j'étais impeccable, j'étais la pureté incarnée ; les Madeleines les plus compromises furent purifiées par les flammes de mes ardeurs et redevinrent vierges entre mes bras : ces restaurations de virgmités faillirent parfois, il est vrai, épuiser mes saintes forces ; j'étais tout
amour et tout exempt de haine ; je ne me vengeais plus de mes ennemis ; car je n'admettais pas d'ennemis vis-à-vis de ma divine personne, mais seulement des mécréants, et le tort qu'ils me faisaient était un sacrilège, comme les injures qu'ils me disaient étaient autant de blasphèmes. Il fallait bien de temps en temps punir de telles impiétés, mais c'était un châtiment divin qui frappait le pécheur, et non une vengeance par rancune humaine. Je ne connaissais pas non plus à mon égard des amis, mais bien des fidèles, des croyants, et je leur faisais beaucoup de bien. »
Jamais dieu de l'Olympe ne fut plus complaisant aux mortelles et ne leur fit charité de plus d'amour.
Il se prodiguait dans le monde, dans tous les mondes, dans le salon de la princesse Belgiojoso comme dans le boudoir de la « Vénus aux camélias », portant le désir de la femme toujours éveillé dans les yeux, toujours allumé dans les veines, cédant à tous les entraînements de sa nature facile, passant du sentiment le plus sérieux et le plus pur aux formes les plus troublantes de la volupté, entremêlant par-
l'amour chez HENRI HEINE. 303
fois ses aventures au point de confondre entre elles les figures de ses rêves passionnés, pratiquant sans scrupules l'amour « double » , l'amour « triple », l'amour multiple. D'ailleurs peu exigeant dans la majorité de ses choix, « Le papillon, disait-il, ne demande pas à la fleur : As-tu déjà reçu les baisers d'un autre papillon? Et celle-ci ne lui dit pas : As-tu déjà voltigé autour d'une autre fleur? »
Pareil au papillon, il ne demandait pas aux fleurs qu'il voulait cueillir d'être « en odeur de vertu» comme les roses de Saron. Les roses déjà respirées, un peu flétries même, ne lui déplaisaient pas: car, sur ce chapitre, il pensait avec Fauteur du Décaméron que « Bocca basciata non perde ventura ; anz-i rinnuova, corne fa la lima. »
A se porter tour à tour sur tant d'objets divers, la fantaisie sentimentale de Heine finit par se fixer un jour.
C'était en 1832. Le poète errait à l'aventure
dans les rues de Paris, quand il aperçut derrière la vitrine d'un magasin de modes un fin visage de vierge, frais comme un matin d'avril, encadré de cheveux noirs si compacts qu'ils semblaient lourds, et éclairé de larges yeux plus noirs encore. Il se sentit pris à Finstant même, et irrévocablement. Ce fut une de ces brusques sympathies physiques, une de ces flammes subites que la pensée trop assidue de la femme allume parfois au fond de l'homme et qui, certains jours, le poussent à donner tout son cœur à un cœur inconnu, toute son âme à une âme de rencontre.
Il ne lui fallut ni temps ni peine pour entrer en relations avec la jeune fille : elle s'appelait Mathilde et commençait sa dix-huitième année. Sortie d'une famille pauvre de i)aysans belges, orpheline dès l'enfance, elle avait été recueillie à Paris par sa tante, la modiste, et l'aidait à recevoir les clients.
Celle-ci, qui avait l'esprit des affaires, avait, d'un coup d'œil sûr, estimé la beauté de sa nièce, et n'attendait que l'occasion d'en tirer un honnête profit. Le hasard voulut que Heine se trouvât en fonds dans ce temps-là ; ses
l'amour cuez Henri hëine. 305
offres étaient raisonnables : il eut la fille, et la duègne empocha les écus.
L'objet de ce contrat cynique valait bien son prix. Mathilde était physiquement d'une beauté rare; elle avait les lignes pures; les formes harmonieuses et pleines des statues grecques ; elle semblait, a dit l'un de ses admirateurs, « avoir posé pour le modèle de la Phryné antique de l'Académie de Madrid ». C'était un superbe animal féminin, une éblouissante fleur de chair. Fière de ses avantages, elle les laissait volontiers paraître, avec une impudeur naïve et superbe, tandis que Heine, plus fier encore de posséder un pareil trésor, en racontait indiscrètement le mystère. « Je ne crois pas, a-t-il-dit, que la femme de Gandaule fût plus belle. »
La beauté plastique de Mathilde n'avait d'égale que sa nullité intellectuelle. Et ce contraste, loin d'affliger son amant, le ravissait. Habitué à vivre dans les salons littéraires, dans les cercles précieux du Paris d'alors, il éprouvait un véritable bien-être auprès de cette créature simple et tout instinctive, qui savait à peine lire, qui n'aimait qu'à
jouer et à rire, à habiller des poupées où à élever des oiseaux, comme si dans son corps exquis de jeune femme elle avait gardé son âme d'enfant.
Cependant, si originale et piquante que parût à Heine l'ignorance de sa maîtresse, il y trouva sans doute quelque inconvénient, puisqu'il entreprit de la faire instruire. Après un an de libre existence, Mathilde vit se refermer sur elle la porte d'un pensionnat. On lui enseigna les rudiments de l'orthographe, un peu de littérature, les quatre règles du calcul, et quelques notions d'histoire et de géographie. Le goût qu'elle prit à ces études fut si vif que, dans la suite, rendue à elle-même, elle n'ouvrit plus jamais un livre, et mourut sans avoir lu une seule ligne du merveilleux écrivain qui l'avait attachée à sa vie.
Henri Heine venait paternellement la voir le jeudi ; puis aux congés du dimanche et des fêtes solennelles, il la reprenait chez lui. Ils couraient alors les théâtres , les cafés, les cirques, les pâtisseries, ou bien, si le temps était beau, s'en allaient aux environs de Paris. Elle se pendait à son bras, insouciante, gaie,
l'aBIOUR chez HENRI HEINE. 307
parlant sans cesse et toujours haut, riant plus haut encore. Son regard, son sourire, sa voix musicale, sensuelle et prenante, sa démarche souple et légère, ses moindres gestes, toute sa personne enfin enchantait le poète. Jamais il n'avait senti de la sorte comme la femme est un être joli et charmant, comme sa domination est ensorcelante, souveraine et délicieuse. Elle ne le possédait pas seulement par ses grâces extérieures, elle le captivait encore, lui, cet esprit si délicat et si sensible aux travers d'autrui, par son insignifiance morale, par son bavardage stupide et sans fin, par son caquetage inepte de perruche écervelée. Étrangechose, et qui prouve une fois de plus que l'amour s'accommode aussi bien de l'inégalité des esprits et de la différence des caractères que de l'analogie des goûts et de la similitude; des tempéraments.
Quand Mathilde eut reçu la dose infinitésimale d'instruction que comportait son cerveau d'oiseau, les amants reprirent d'une façon définitive la vie commune. Ce fut un ménage d'apparence régulière et bourgeoise : « Mathilde, écrivait Heine en 4840, est devenue
une bonne maîtresse de maison malgré son humeur folle, et notre ménage est aussi moral que le meilleur de Krahwinkel. »
L'inconstance d'humeur, était, en effet, le défaut grave du caractère de Mathilde. Capri- 1 cieuse, têtue, elle se livrait comme les enfants aux scènes les plus violentes pour les causes les plus futiles ; elle criait, trépignait, s'arrachait les cheveux, puis, subitement, sa colère tombée, elle reprenait son enjouement et sa gaîté.
Mais elle possédait deux qualités qui, aux yeux de Heine, lui tenaient lieu de beaucoup d'autres : elle était fidèle et n'était pas jalouse.
Fidèle, pourquoi ne l'eût-elle pas été, n'ayant ni imagination ni curiosité, et ne demandant à l'amour que ce dont elle était comblée : des robes fraîches, des parties de campagne, des billets de théâtre, des occasions continuelles de plaisir et de toilette? Tout au plus était-elle coquette et s'amusait-elle du trouble qu'elle provoquait au cœur des hommes sans en être effleurée elle-même, du frisson de désir qu'elle sentait passer en eux et qui lui laissait l'àme tranquille, la chair indifférente et froide. Enfin
l'amour chez HENRI HEINE. 309
elle ignorait la jalousie. Elle se montrait même d'une complaisance singulière envers ses rivales éphémères , soit apathie de sa part, soit conscience de la supériorité de sa beauté.
Heine se proclamait donc, lui aussi, très heureux de cette association où il ne mettait en commun rien de son génie, rien de sa pensée, seulement une partie de son cœur.
Un événement imprévu changea soudain le caractère de cette liaison, en la fixant pour jamais.
Henri Heine venait de publier, sur le critique allemand Borne, un article où se lisaient ces lignes : « A Francfort, j'ai demandé où était la demeure de Borne et personne n'a su me l'indiquer ; mais tout le monde m'a dit que l'habitation de madame Wohl se trouvait au Wallgraben. » Il insinuait clairement par là que madame Wohl était la maîtresse de Borne. Quelques mois plus tard, la dame ayant épousé en secondes noces un certain docteur Strauss, celui-ci n'eut rien de plus pressé que de venir provoquer Heine à Paris, de l'amener sur le terrain et de lui traverser le bras d'une balle.
Durant les pourparlers qui précédèrent la
rencontre, Heine profondément troublé de la situation précaire où, en cas de malheur, il laisserait Mathilde, résolut de lui créer un titre à la charité de sa famille en légitimant les liens qui depuis neuf ans la tenaient attachée à lui. Autant que la loi le permettait, on abrégea les formalités nécessaires, et le mariage fut célébré le 31 août 1841.
Mais, après comme avant la cérémonie, ils s'aimèrent en amants. Leurs rapports ne gagnèrent ni en sérieux ni en dignité. Mathilde demeura pour Heine la maîtresse, une créature de plaisir et de frivolité, une âme de poupée dans un corps superbe, docile et voluptueux.
De tant d'expériences amoureuses, légères ou profondes, fugitives ou durables, une conclusion s'était peu à peu dégagée dans l'esprit de Heine, c'est que l'amour est non seulement l'affection dominante du cœur humain, mais la grande loi de la vie et le véritable maître du
l'amour chez HENRI HEINE. 3H
monde. Déjà, dans la première ardeur de son enthousiasme romantique, il avait revendiqué la supériorité des droits de la passion sur les lois de la morale sociale et proclamé le caractère divin du sentiment qui attire l'un vers l'autre les sexes. Parvenu plus avant dans son évolution intime, il fera de l'Amour le principe souverain de l'univers, la flamme qui crée, anime et régit tous les êtres, la force irrésistible et implacable devant laquelle les Puissances même du ciel s'inclinent désarmées. C'est cette prééminence absolue de l'Amour que traduit, d'une façon si saisissante et si poétique, l'admirable Lied du Pèlerinage à Kevlaar, où nous voyons la vierge Marie, la sainte mère de Dieu, demeurer impuissante devant le mal d'amour d'un pauvre enfant, et ne pouvoir guérir le cœur qui a gémi vers elle qu'en l'arrêtant pour toujours.
Ainsi, après avoir été tour à tour un passe-temps de jeunesse ou un motif de rêverie sentimentale, l'amour devint pour Heine une occupation de toutes les heures et de tous les instants, le principal mobile de son activité, le but, la règle et comme la religion de
sa vie. Ce fut même sa seule religion. Israélite de naissance, converti au protestantisme dans sa vingt-quatrième année pour échapper aux vexations qui poursuivaient alors les Juifs en Allemagne, il n'était jamais devenu chrétien. Par l'esprit et par les sens, il fut toujours païen. Ses vraies divinités étaient celles de l'Olj^mpe hellénique. Malgré certaines parodies où s'est parfois amusée sa moquerie, il adorait, en secret, les dieux aux corps majestueux et sains dont l'immortelle vie s'écoulait comme un songe heureux et noble, et les déesses éternellement belles et florissantes qui, lasses parfois des amours d'en haut, pouvaient sans déchoir prendre des héros pour amants. ; Aphrodite surtout, la « Courtisane céleste >-, hantait son imagination : il la voyait partout, dans les brumes matinales qui baignaient les prés de l'Elbe, dans les clartés qui blanchissaient les ombrages du Hartz, dans les rayons lunaires qui argentaient les plages de la mer du Nord. Un jour même, croyant reconnaître son image divine dans une Vierge peinte d'une église italienne, il implora la I\Ière du Crucifié sous ce vocable sacrilège: « O Venus dolorosa! »
l'amour chez HENRI HEINE. 313
Ce qui l'éloignait des dogmes chrétiens, c'était leur tristesse et leur sévérité. Il reprochait à la religion du Christ d'avoir à jamais assombri la vie en faisant planer sur les âmes la terreur perpétuelle de la mort, d'avoir mutilé la nature humaine en condamnant toute joie terrestre, enfin d'avoir détruit l'amour en mortifiant la chair. Étrange erreur de ne pas comprendre qu'en inaugurant un idéal de moralité supérieure, le christianisme, loin de détruire l'amour, l'a pour ainsi dire recréé, et qu'en imposant la pudeur à la femme, il lui a conféré une volupté nouvelle I
Que l'amour puisse tenir lieu de religion à certaines âmes et suffire à toutes leurs aspirations, on doit certes l'admettre si l'on songe au rôle qu'a joué ce sentiment dans le progrès moral de l'humanité. Pour combien d'êtres, en effet, n'a-t-il pas été le seul mobile de désintéressement, l'unique révélation de l'idéal? Combien d'existences n'a-t-il pas élevées audessus de l'égoïsme vulgaire, pénél rées du plus pur esprit de sacrifice, illuminées d'un rayon de grâce et pour ainsi dire sanctifiées?
Mais, de toutes les religions, il faut bien
314 PnOFlLS DE FEMMES.
convenir qu'il est la plus décevante, celle qui, pour le plus d'appelés, compte le moins d'élus, puisque le désaccord de l'amour et de son objet est la loi presque constante des affections humaines, et que c'est miracle s'il en va parfois d'autre sorte entre des êtres qui changent à tout instant, pour qui leur propre âme est un secret insaisissable, et dont le moi s'échappe à luimême dans une fuite éternelle.
Nul plus que Heine n'a souffert de cette discordance, parce que jamais nature ne fut plus mobile, plus instable, ni plus fuyante que la sienne. Avec une sincérité absolue, il a professé toutes les opinions, religieuses, politiques, littéraires, esthétiques, passant d'une croyance à l'autre sans transition, adoptant un système pour le rejeter aussitôt, incapable de maintenir un moment l'équilibre de sa pensée entre les points extrêmes qui l'attiraient tour à tour. Même versatilité dans ses sentiments que dans ses idées : il va de la tendresse au mépris, de la pitié à la haine, de la joie à la mélancolie, de l'extase au désespoir, avec une soudaineté surprenante. Ses gaités comme ses tristesses sont subites. Ses larmes sèchent dans
l'aJIOUR chez HENRI HEINE. 315
un sourire; son rire s'éteint dans un sanglot. Jamais, je crois, le moi humain ne fut plus ondoyant et plus divers ; jamais âme de poète ne fut plus mobile, plus vibrante ni plus contradictoire. De là les disparates de son œuvre, ces sautes brusques de l'émotion à la raillerie, de la satire à l'élégie, de la poésie la plus pure à la prose la plus vulgaire. Il oscille sans cesse, et dans le même morceau, entre les sentiments les plus opposés : « Mon cœur, écrit-il, renferme des parfums si violents, qu'ils me montent à la tête et m'étourdissent au point que je ne sais plus où l'ironie cesse et où commence le ciel. » De là aussi le contraste de ses aventures amoureuses et la secrète mésintelligence qui le sépara toujours de l'objet de ses affections. On l'a vu, dans V Intermezzo, donner le meilleur de son âme enthousiaste et tendre à une jeune fille niaise, coquette et intéressée. Pour se consoler de son idéal perdu, il a cherché, sur tous les chemins, d'autres amours : il a trouvé ce que donnent les amours qu'on cherche. « Je suis condamné, écrivait-il à son ami Laube, le 27 septembre 1835, à n'aimer que ce qu'il y a au monde de plus baset de plus fou. »
Pas une fois il ne s'est livré à une femme, qu'il ne se soit senti perdu d'avance et n'ait crié à celle qui doit détruire bientôt son rêve : « Oh ! ne mens pas! ne mens pas ! » A chaque tentative nouvelle, il a reconnu le leurre des lèvres qui s'offrent, des yeux qui promettent et des bras qui enlacent; il a constaté que « les dernières gouttes de la coupe d'or de l'amour sont de l'absinthe », et qu'en vérité < la femme est plus amère que la mort ». Marié même, il doutera de l'épouse comme il a douté de la maîtresse. Et, de son lit d'agonie, il croira voir sans cesse aux bras d'un autre la créature inconsciente qu'il aime d'une passion impuissante et frénétique.
Étrange situation que la sienne! Avoir fait de l'amour une religion, y croire comme à un dogme, et ne pouvoir croire aux êtres qui l'inspirent !
Ce que cette contradiction a infligé de souffrances à son cœur et d'humiliations à son orgueil, les stances tragiques du Château des Affronts, écrites presque à la veille de sa mort et comme un adieu à la vie, suffisent à le montrer : « Jardin maudit! Ah! il n'y avait