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Profils de musiciens

La musique ne dépend pas directement de la littérature, mais elle en suit les courants, elle en subit les remous. Parfois aussi elle reflète d'une manière plus naïve, plus inconsciente et par cela même plus intime l'état d'âme et la pensée d'un siècle. On le voit surtout chez les musiciens de génie.

L'époque du romantisme, déjà légendaire pour notre génération, tellement elle nous semble lointaine^ fut en France l'âge héroïque des grandes luttes, des expéditions aventureuses, des créations de toute pièce. Un nom illustre, un génie de premier ordre résume cet âge en musique : Berlioz. Le maître dauphinois ne fut pas seulement une merveilleuse imagination musicale, le premier des descriptifs, des coloristes et des instrumentistes, riche en inventions heureuses, et qui dota son art de nouveaux moyens d'expression; Berlioz fut encore un haut initié de la poésie, poète lui-même, écrivain de premier ordre, observateur aigu de la nature hu=

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maine. Chose plus rare encore, il fut une grande individualité. Car il unissait dans sa nature puissante et tourmentée les âmes de René, de Hamlet et de Faust. Cela spontanément, sans pose. 11 ne les empruntait pas, il les possédait. 11 vécut de leur vie dans son existence tragique. Il en but jusqu'à la lie les enthousiasmes, les désespoirs, les folies. Enfin le rire méphistophélique, « rire strident et funèbre » qui parfois éclate sous sa plume et glapit dans son orchestre, ne résonne-t-il pas à notre oreille comme un présage du scepticisme noir et désolé qui devait succéder à la fm de notre siècle au feu darlifîce romantique? Les temps et les modes passent, mais les créations du génie demeurent. Si l'auteur de la Dajn nation de Faust n'a pas renouvelé l'opéra, s'il n'a pas créé le drame musical français, il a renouvelé la symphonie, il a créé un genre qui tient à la fois de la symphonie, de l'ode, de l'oratorio et du drame, genre qui se prête à toutes les combinaisons en ouvrant à l'imagination du musicien les plus vastes perspectives. Enfin, comme Victor Hugo en poésie, il a fondé la liberté en musique. Après lui, il est ridicule de craindre et il est permis de tout oser. I\lais quelle différence entre ces deux destinées ! Pendant un demi siècle Victor Hugo a marché de victoire en victoire . Berlioz a lutté pendant quarante ans en martyr. Peu avant sa mort — et ce n'est pas ce qu'il y a de moins tragique dans sa destinée — il commençait à devenir populaire. Il a vécu assez pour voir naître la jeune école que son génie avait couvé sous ses ailes d'aigle et qui l'acclame justement comme son maître, mais

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lorsqu'on s'est avisé de célébrer sou Iriomplie, on ii"a plus trouvé que sa lombe.

Il ne faut pas que cette prodigieuse figure nous rende injuste pour ses successeurs. A l'âge révolutionnaire des conquêtes et des innovations devait succéder une période de repos relatif et d'arrêt apparent. Nécessairement les individualités y seront moins grandes, les œuvres moins originales et moins puissantes. Mais le progrès n'en sera pas moins sensible. Il se marquera par une connaissance plus répandue de toutes les ressources de l'art, par une grande variété de tentatives et par une certaine abondance d'oeuvres distinguées, dans lesquelles il sera facile de discerner les nouvelles aspirations et même de deviner l'art futur qui se prépare. Ce siècle a énormément produit ; il est vieux et fatigué et personne n'a encore deviné la figure de son successeur qui n'en devra pas moins éclore un jour de ses cendres. La lassitude qui se manifeste dans les œuvres littéraires et en peinture est moins grande peut-être en musique ; elle est sensible cependant. Mais n'en est-il pas de même dans les trois pays qui seuls jusqu'à présent ont fait l'histoire de la musique? En Allemagne aucune œuvre extraordinaire ne s'est produite depuis la disparition de Richard Wagner. Le nouvel empire germanique n'a pas enfanté un seul opéra de premier ordre. Car, par leur origine et leur inspiration VA?meau du Nibehing et Parsif al TGUiOTiieni bien plus haut. Personne n'a osé ou n'a su élever un édifice nouveau sur le modèle colossal que le créateur de la musique psychologique et du drame musical a tracé de sa main

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de géant. Seul Brahms continue avec honneur en la subtilisant la noble tradition de Schumann, dans la symphonie, dans la musique religieuse, dans la musique de chambre et dans le lu'd. M. Imbert qui a pour Brahms un culte spécial, introduira le lecteur dans les finesses et les profondeurs de ce compositeur " qui rentre dans la catégorie des penseurs solitaires et des sentimentaux purs, unesortede Sully Prudhomme en musique. En Italie, Verdi et Boïto essayent avec plus ou moins de bonheur et chacun à sa manière de dramatiser l'opéra italien en y introduisant à petites doses les procédés de Wagner et les ressources inépuisables de l'orchestration moderne, Arrigo Boïto, nature éminemment sympathique, a montré dans Mefistofele un grand pouvoir d'assimilation et une vive^ intelligence musicale. Cette œuvre dénote un musicien poète, une vraie puissance de passion et contient quelques parties saisissantes. — Donc en Allemagne, on se borne à maintenir les grandes traditions ; en Italie on se met au pas, — Quant à la Russie qui s'est déjà révélée avec éclat en littérature, il semble qu'en musique elle cherche encore son propre génie.

L'étude qui ouvre ce volume donnera à ceux qui ne le connaissent point une juste idée d'un des plus jeunes et des mieux doués parmi, les compositeurs russes, M. Pierre Tschaïkowski, qui a obtenu cet hiver un si brillant succès à Paris.

Ce qui caracléris'e l'école française actuelle, c'est la dispersion des efforts, l'absence d'une direction précise, d'un grand but poursuivi, et peut-être d'un maître dirigeant qui s'impose. Elle est sérieuse et

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sympathique; elle travaille, elle cherche, elle s'oriente, mais elle ne sait encore au juste où elle va. Son charme consiste d'autre part dans la variété des talents, dans la spontanéité et la vivacité des impressions, dans l'absence complète de pédantisme et de préjugés. Si pour le moment elle n'a pas encore senti le poids « des longs desseins et des vastes pensées, » elle a pour elle la grâce, la facilité, l'esprit et le naturel, qualités précieuses et toutes nationales. Et puis, ne reconnaissez-vous pas clans ces jeunes musiciens d'aujourd'hui ce je ne sais quoi de libre et de généreux, de chevaleresque et de parfois un peu fou qui est un des traits saillants du tempérament celtique? Cela est visible dans leur faculté de s'enflammer pour le^ génies étrangers, de leur rendre justice avec impartialité, avec abnégation même. Ils détestent la banalité, et s'en moquent comme de « joyeux escholiers »; mais ils comprennent de prime saut, ils adorent sans hésiter tout ce qui est beau., puissant, original. Ce (ju'ils appelaient dans une de leurs réunions de jeunesse en style d'atelier Y insenséisme trucAilent, n'est au fond que la gaminerie de l'enthousiasme, la faculté de s'emballer à fond de train quand on se passionne, quand on admire et quand on croit — faculté assez dangereuse en politique, je le veux bien, — mais sans laquelle il ne se fait rien de bon en art, et peut-être en toute chose. Car, comme dit le proverbe italien, sono i malti che fanno h^e il monda, ce sont les fous, ou pour mieux dire, les enthousiastes, qui font marcher le monde.

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On trouvera dans ce volume quatre Yjrofils (I) de nos jeunes compositeurs les plus en vue. On aura plaisir à les voir réunis en phalange, et à voir chacune de ces physionomies d'artiste curieusement analysée et mise en relief. M. Imbert, qui a caressé ces pastels d'un crayon vif et subtil, est à la fois un fin connaisseur en musique, et un délicat en littérature.

Non content d'avoir étudié soigneusement les œuvres de nos jennes maîtres, il a voulu les voir de près, savoir leur vie d'eux-mêmes, afin de les mieux juger. De fait, il est l'ami de plusieurs d'entre eux, ce qui ne l'empêche pas de leur dire des vérités dont ils pourront profiter. Sa sincérité égale sa sympathie. A l'étude scrupuleuse des œuvres, se joignent les détails biographiques. Le critique perspicace a soin d'achever chacun de ses profils par un croquis très ressemblant et très lestement enlevé, du personnage dont il vient d'esquisser la physionomie intellectuelle. Rien n'aide plus à la compréhension d'un individu. Car^ comme l'a dit Gœthe, « la présence d'un homme est le seul bon commentaire de ses œuvres et de ses actions, » et un bon portrait est une sorte d'évocation, une présence fugitive, mais réelle.

Dans la galerie qu'on va parcourir, M. Saint- Saëns représente le plus exactement et le plus imper-

(1) Les profils sont au nombre do 6 : 2 étrangers, Tschaïkowsky et Brahms. — 4 français, Cliabrier, V. d'Indy, Fauré, Sainl-Siuhis. Ce n'est que la première partie d'un travail devant coniprendro une grande partie de la nouvelle école française.

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