M^'*' GEORGES
rouennais, ne voulant pas avouer que M^^*' Contât n'avait pas été applaudie, écrivait gravement : <( La foule des spectateurs était si grande et si pressée que le public ne pouvait conserver l'usage de ses mains. »
On peut voir encore dans un couplet amusant mis, par Merle et Brazier, sur les lèvres de Préville dans le vaudeville de Préville et Taconnet, que (( plus ça change et plus c'est la même chose )) comme répétait volontiers Alphonse Karr. ATaconnet, qui lui demande des nouvelles du Théâtre-Français, Préville répond sur un air du Caveau :
Lekain, mon cher, est à Lyon ; Madame Belcourt est à Lille ; Mole va partir pour Mâcon ; Ma femme part pouf Abbeville.
A Rouen, Bourret a du succès.
Et Brizard récolte en Provence :
C'est bien le Théâtre-Français, Car il est dans toute la France ! . . .
Et tout cela est admirable, fugues, couronnes, bravos, recettes en province ou ailleurs, tant que la jeunesse dure et avec la jeunesse et la force la possibilité d'aller, çà et là, promener son répertoire. Mais quand la vieillesse arrive etque la voix s'enroue, et que l'ardeur s'éteint, alors le spectacle est lamentable et la vie errante devient lugubre.
2/i6 PROFILS DE THEATRE
La pauvre Georges, vivant en un temps où, si la Russie était inventée, l'Amérique n'était pas encore ouverte aux tournées, n'est pas la seule tragédienne qui, haletante, ait fini ainsi en courant par les chemins.
(( La taille de M''^ Georges est celle de la source d'Apollon lorsqu'elle s'avance sur les bords de l'Eurotas, environnée de ses nymphes, et que sa tête s'élève au-dessus d'elles . . . Dans ce beau corps , il y aune âme impatiente de s'épancher. Ce n'est pas une statue de marbre de Paros, c'est la Galathée de Pygmalion, pleine de chaleur et de vie. . . » Ainsi parlait Geoffroy, le tout-puissant et sévère Geoffroy, lorsqu'il l'aperçut pour la première fois dans Clytemnestre. Oui, mais l'âge vient qui, de la statue grecque, fait quelque caricature décharnée ou massive dont sourient les générations nouvelles. On a bravé un empereur et on quémande un bureau de tabac. La maternelle Comédie, où les nouveaux travaillent pour payer la pension des retraités, aurait eu pour M"" Georges ses ressources ordinaires si la Galathée n'avait pas traité la Comédie avec plus de froideur encore que Pygmalion. Certaines existences seraient trop belles et paraîtraient trop ironiques si la jeunesse pouvait toujours durer.
m"^ GEORGES 2^7
Quoi de plus triste d'ailleurs que ces existences, et qui inspire plus de sincère pitié ? Car il en est d'autres dont la dure destinée est imméritée. La foule acclame les vaincus, et son âme va droit à un vieillard qui, comuie le président Kruger, représente tout un peuple. Hélas ! la pitié cesse au théâtre, et le public ne s'inquiète là que de ceux qui sont en scène! Les autres, il les oublie. Les affiches déchirées lui importent peu. Il faut l'amuser, ce public, l'arnuser encore, l'amuser toujours. C'est l'homme aux poupées, cassant une à une ses poupées.
Je me rappelle l'indifTérence qui accueillit [la nouvelle de la mort de M"^ Georges. Quelqu'un dit : (( Elle vivait donc encore ? » Elle avait été la Tragédie, elle avait incarné le Drame. Le romantisme lui devait ses plus belles victoires. Elle végétait, je ne sais où. On la croyait morte.
Seulement elle se souvenait, elle. Elle savait ce qu'elle avait été jadis. Et, comme Bernadotte, roi de Suède, mourant, s'enveloppait du manteau de drap qu'il portait à Marengo, M'^*^ Georges, Georges Weimer, lîlle d'un soldat musicien au régiment de Lorraine, tenant garnison à Bayeux, — la patrie d'Alain Chartier, — lorsque Marguerite-Joséphine y était née, rue Saint- Patrice, M"*' Georges, octogénaire, disait :
2/i8 PROFILS DE THEATRE
— Lorsque je serai morte, je veux qu'on me revête d'une robe noire et qu'on m'ensevelisse dans mon manteau de Hodogune !
Et ce manteau — pourpre rongée aux vers avant Rodogune elle-même — ce manteau de victoire fut son linceul.
Novembre 1900.
XXIU
Gustave Worms.
J'évoque une émotion d'un soir.
La toile vient de tomber, puis de se relever plusieurs fois sous les applaudissements de toute une salle enfiévrée et le rideau rouge s'est abaissé sur le salut d'un artiste, très calme en apparence, très ému en réalité, que le public réclamait, acclamait, voulait voir et revoir encore et qui jouait pour la dernière fois.
M. Gustave Worms donnait sa représentation de retraite. Il se retire après trente et un ans de « bons et loyaux services » comme on dit — en toute justice, cette fois — et l'impression est pour moi mélancolique de voir disparaître ce maître-artiste qui fut un admirable serviteur de la Comédie-Française et qui, pour moi, fut un ami.
Quant au théâtre, il eût fallu voir, derrière le rideau, sur la scène, ces mains tendues, ces
9 00 PROFILS DE THKATRE
étreintes silencieuses, ces larmes aux yetix des élèves et des amis, tout ce chagrin réel, sans fracas et sans phrases, plus saisissant encore peut-être que l'émotion des fébriles bravos du public, tous ces témoignages de tristesse et de déchirement accompagnant le maître qui remontait à sa loge en se disant, ce qu'il me répétait quand je lui parlais de rester :
— Non, non. Après tout, dans mon emploi, je suis un de ceux qui ont duré le plus longtemps !
Ce n'est pas sans regret, pourtant, j'en suis sûr, que Worms aura quitté la Maison de Molière. Il était un peu las de son dur métier, mais il était toujours profondément attaché à une institution qu'il a bien servie. Il eût porté le titre de Doyen si sa nomination de sociétaire n'eût été marquée, sous l'Empire, par une injustice contre laquelle il avait protesté en donnant avec fierté sa démission et en partant brusquement pour la Russie. Quoi qu'il en soit, un tel comédien laissera dans l'histoire du logis un souvenir inoubliable. Il aura eu la joie de retrouver la maison refaite, sa loge d'habitude reconstruite et de rentrer — pour trop peu de temps à notre gré — dans ce théâtre qu'il avait vu dévoré par la flamme.
Il faut lire dans le petit volume fort malicieux de Théodore de Banville, la Comédie Française racontée par an témoin de ses fautes (un de ces mille et un pamphlets qu'a, de tous temps, inspirés la Comédie, mais celui-là, du moins, est spirituel) les verselets qu'inspirèrent les débuts de Gustave Worms, jeune, séduisant, la voix chaude et profonde. C'est le 1 4 février 1 858 que, lauréat du Conservatoire où il n'avait obtenu d'ailleurs qu'un second prix de comédie et un premier accessit de tragédie (il n'y avait pas eu, cette annéelà , de premier prix), le jeune artiste , élève de Beauvallet, débutait rue de Richelieu, dans le rôle de Yalère de Tartuffe. Le débutant avait été, quelques années auparavant, imprimeur chez son cousin Schiller, dans cette vieille imprimerie du faubourg Montmartre où le Temps fut fondé, et il avait là pour spécialité les caractères arméniens. Il quittait les petites lettres de plomb pour les décors de toile. La critique alors louait sa diction, sa distinction, ce qu'avait de chaleureux son débit et le théâtre pouvait se dire, dès ce soir-là, qu'il avait mis la main sur cet oiseau rare : un jeune premier. Worms devait plus tard, au Gymnase, jouer le Charmeur. Dès son début, il avait charmé.
Et il faudrait énumérer tous les rôles, les
bouts de rôles, qu'avec une conscience et un zèle admirables, ce débutant acclamé joua, sans se trouver diminué, pendant ces années de stage : un personnage qui passe et dit quelques vers à peine dans Souvent homme varie de Yacquerie, un confident de tragédie, un petit monsieurquelconquedansune comédie moderne, Don Sanche du Cid en attendant Rodrigue, Cléante en attendant Alceste. Et M. Worms ne se croyait pas humilié en faisant son devoir, estimant, comme tous les artistes de ce temps-là, qu'il n'est point de petits rôles à la Comédie-Française, et n'appelant pas des (( corvées » ces collaborations inévitables à des ensembles nécessaires. Quand je pense que Coquelin aîné, après Figaro, jouait je ne sais quel comparse dans le Duc Job !
Il en fut de même de Worms qui, sans création nouvelle (car les pièces retentissantes et les rôles étaient rares alors) fit son chemin lentement mais sûrement, dans le répertoire. Les rôlets de la Dolorès de Bouilhet ne comptaient pas; ce qui comptait, c'était Corneille, c'était Racine, c'était Molière. Et lorsqu'on le nomma sociétaire, en i863, avec Coquelin précisément, et aux applaudissements de Théophile Gautier, c'est au répertoire que le jeune premier devait sa nomination.
J'ai dit qu'une criante injustice le poussa à signer, avec colère, un engagement pour la Russie. Demandez au grand duc Wladimir les souvenirs que Worms a laissés à Pétersbourg. Pendant dix ans il fut, au théâtre Michel, l'acteur applaudi, le comédien choyé — et là-bas comme à Paris — l'homme estimé que nous aimons. Puis, la nostalgie de Paris le reprit. Les bravos des bords de la Neva ne sont pour un comédien français que les échos de ceux du boulevard. Je trouve dans une collection de lettres de George Sand, que m'a léguées mon cher ami Charles Edmond, des billets ou M°'^ Pasca, alors en Russie, écrit à M™* Sand que « son camarade Worms se réjouit de jouer Mauprat à l'Odéon ». Et — chose singulière — le' rôle d'Edmée, dans celte reprise projetée de Mauprat devait être confié à une exquise jeune fille, que M. Worms ne connaissait pas encore, M"^ Blanche Barretta, élève de Régnier, et qui devait être un jour la charmante M"* Worms, l'inimitable Yictorine, la Barberine de Musset, l'idéale Henriette de Molière.
L'affaire de Mauprat ne s'arrangea point, je ne sais pourquoi, et, quittant la Russie, Gustave Worms entra au Gymnase. H y devait rester peu de temps. A la Comédie on le regrettait.
2 54 PROFILS DE ÏIIKATllE
L'opinion publique l'y appelait. On n'attendait que l'occasion.
Je guis peut-être une des causes du réengagement de M. Worms à la Comédie-Française. Au boulevard Bonne-Nouvelle, l'éminent artiste, supérieur encore au souvenir qu'il avait laissé en quittant Paris, créait de façon magistrale le Ferréolde Sardou, après avoir, pour ses débuts, joué — avec quel inoubliable accent de sincérité et de douleur, dans la Dame aux Camélias, l'Armand Duval de Dumas. De tels succès l'avaient naturellement désigné à l'attention de l'administrateur d'un théâtre oii Gustave Worms était chez lui ; une création nouvelle, dans une pièce tout à fait dramatique, détermina M. Perrin dont l'opinion d'ailleurs était faite.
Cette pièce s'appelait le Père. Je l'avais écrite très vite, sur une donnée vigoureuse et tout à fait hardie que m'avait apportée, me proposant d'en faire un roman d'abord, puis un drame, un homme de théâtre des plus expérimentés et des plus remarquables, sans parler de sa bonté et de son esprit: Adrien Decourcelle. J'avoue que j'avais des doutes sur le sort que pouvait rencontrer une œuvre en quelque sorte agressive, oii un fils, né d'un viol, recherchait et tuait l'homme qui avait insulté sa mère et vengeait
GUSTAVE AVORMS 255
sur lui — c'est-à-dire sur son propre père — l'honneur de l'homme qui l'avait élevé, le sachant né d'un autre. Au théâtre, la voix du sang sera toujours, quoi qu'on fasse, la plus forte. Un fils reste fils même devant un père indigne. Ou peut-être certains sentiments ont-ils besoin de certains costumes pour être acceptés de la foule. Hamlet en veston paraîtrait digne de la Cour d'assises, La toge et le pourpoint changent bien des crimes en héroïsmes apparents. Je ne m'imagine pas Brutus en paletot, comme la levrette de Ghâtillon.
C'était donc une façon d'Hamlet moderne et hostile que nous présentions au public sur un théâtre qui, à ce moment précis, cherchait sa voie entre le vaudeville d'Hennequin et le drame naturaliste. M. Montigny, un peu dérouté par les tentatives de l'école nouvelle, crut qu'un drame noir comme le Père pouvait être accepté par le public du Gymnase. Et je fus un peu étonné, je l'avoue, lorsque Decourcelle, tout heureux, m'annonça que la pièce — très courte, condensée et concentrée, et par cela même plus cruelle encore — était acceptée et allait entrer en répétitions.
Si le drame était sombre, trop sombre, il contenait du moins un maître-rôle, celui du fds.
M. Worms allait le créer. Avec un tel artiste, on pouvait risquer la partie. Je ne crois pas que l'admirable comédien ait été plus remarquable dans aucun des personnages qu'il a incarnés sur la scène. J'ai parlé d'Hamlet. Il était vraiment là hamlétique et fatal, poursuivant avec un acharnement passionné le secret de sa naissance qu'il arrachait à l'homme même dont il était le fds et qu'il voulait châtier. Dans une scène muette, précédant le duel, avec quelle fièvre, quelles hésitations tragiques, quels accents de douleur et de colère, Worms jouait, mimait la terrible tempête sous un crâne de cet être né d'un misérable et allant immoler ce misérable même — à qui ? à la mémoire de la sainte victime de cet homme et à l'honneur d'un étranger dont lui, le fils du crime, portait, usurpait, adorait le nom !...
Vraiment, dans l'aventure de ces soirées du Père, M. Worms eut l'honneur de donner au public des sensations d'art, de terreur et de pitié comme rarement la foule en peut éprouver. (( C'est du Frédérick-Lemaître », me disait M. Montigny, très calme et voyant juste. Oui, c'était du Frederick, avec un accent de simplicité et de modernité tout particulier. La belle voix, grave et profonde si douloureuse et si
charmante a la fois — voix de la souffrance et de l'amour — de W omis n'avait pas les éclats un peu solennels du grand acteur de drame. L'artiste, là, ramenait le drame et même le mélodrame à la vérité poignante, à la vérité parfaite. Il avait été exquis dans Armand Duval, entraînant dans Ferréol : dans cette tempête, il fut grand et on eût écrit une pièce tout entière pour lui voir jouer cette seule scène.
La simplicité et la vérité, je viens de citer là les deux qualités maîtresses de ce talent sans nul procédé. Worms aura fait école dans le théâtre contemporain, non seulement par le nombre considérable d'élèves qu'il a donnés en leur enseignant au Conservatoire la vie même, l'art de dire juste et déjouer vrai, mais en mettant, sur la scène, cet enseignement en pratique. Sur les murailles de sa bibliothèque d'érudit d'un autre temps, M. Got, en son chalet de Passy, a tracé ce inot, comme le programme de toute son existence d'art : Natara. Ce même mot aura été, depuis ses débuts jusqu'à sa dernière création, le mot d'ordre de M. Worms. Il n'a jamais dit autre chose à ses auditeurs, qu'ils fussent M"^ Brandès ou M. Lugné-Poë ; il n'a jamais apporté d'autre préoccupation à ses rôles, que
Claretie. 17
ce fût Charles-Quint d'Hernani, le Marquis de Yillemer, ou M. de Ryons de l'Ami des Femmes. La nature. Avec cela, une honnêteté virile, une visible loyauté qui transparaissaient, montrant l'homme à travers le comédien, si bien que lorsque Worms, de sa belle voix cordiale, laissait échapper les boutades du Misanthrope, il semblait, comme ce sympathique Alceste luimême, sans reproche et sans peur.
J'ai cité l'Ami des Femmes. Ce fut, cette reprise, une des dernières joies d'Alexandre Dumas lils. La pièce avait jadis subi des attaques sévères et Dumas, qui n'aimait pas beaucoup avoir tort, souhaitait depuis bien des années une revanche. Je la lui donnai avec joie. La pièce autrefois discutée — que dis-je ? — condamnée, ne fut chez nous qu'un long éclat de rire, de ce rire de qualité supérieure qui va plus loin que la gaieté de la minute. Dumas dans les coulisses, — dans ce guignol disparu où tant de comédiens célèbres et d'auteurs illustres s'étaient tour à tour assis — Dumas écoutant la répercussion de ses mots dans la salle, rayonnait.
A la fin de la soirée, il me dit :
— Maintenant, je vais me coucher. Dans deux mille ans, la soirée d'aujourd'hui aura tout naturellement fort peu d'importance ; mais elle me
GUSTAVE WORMS ^Sq
prouve, à moi, une chose : c'est que si ma pièce était mauvaise, vos acteurs sont bons !
Et comme je souriais :
— Enfin, quoi, cher ami, voyez î Elle n'a pas réussi autrefois. C'est un fait. Elle réussit à présent. Donc ce sont les acteurs de la Comédie qui ont tout le mérite.
Dumas avait de ces caresses d'homme fort lorsqu'il voulait donner un tour particulier à son remerciement. Je ne vis, je le répète, jamais auteur plus heureux et Worms avait été vraiment Dumas lui-même, ce soir-là, par la façon dont il jetait le mot, dont il (( causait » les longues tirades de Ryons, donnant aux paradoxes, aux vérités, aux impertinences mêmes de (d'ami des femmes » cette sorte de cordialité mâle qui faisait tout passer sur les lèvres de Dumas fils.
Notre ami Ludovic Halévy me répétait, l'autre jour, ce que je m'étais dit si souvent, en le voyant agir, enseigner, mettre en scène, — à savoir combien la marque de ce comédien sûr et pensif a été forte sur ce temps-ci. Worms, si magistral dans le répertoire classique, a été, dans le répertoire contemporain, le premier qui ait deviné ce besoin de vérité dont nous sommes tous secoués et le premier qui ait donné satisfaction à cet instinct. Nul mieux qu'Halévy ne
96o PROFILS DE THEATRE
sait rinfluence considérable d'une comédienne telle qu'Aimée Desclée. Depuis Froufrou et la Visite de Noces, on a joué la comédie (( autrement )). Les femmes, au théâtre, sont devenues des femmes ; l'actrice a disparu. On a joué ((vrai)). Et cette même influence d'une Desclée sur les comédiennes, Halévy la constate avec raison chez Gustave Worms sur les comédiens. On ne fait plus une déclaration d'amour comme autrefois depuis que, de sa voix irrésistible, Worms a donné à la banalité des (( Je t'aime )) — éternelle chanson de la passion humaine — cet accent de sincérité poignante qu'on n'oubliera plus. L'homme moderne avait trouvé en lui son incarnation comme l'agitée, la révoltée d'aujourd'hui l'avait rencontrée dans Aimée Desclée. C'est là un rôle décisif dans l'évolution de l'art dramatique contemporain.
Worms avait joué avec une douleur irrésistible le Fils Naturel, le Cœlio de Musset, l'Olivier de Jean Baudry, Bernard Stamply de M"* de la Seiglière. Dans Denise, il touchait le fond même de la soulFrance humaine. Et voilà que dans la Souris^ en ce rôle fait pour Delaunay et que pendant des années Pailleron ne voulut donner qu'à M. Delaunay seul — ce modèle des amoureux à genoux — , Worms fut léger, alerte, rail-
leur avec de ces accents, au dénouement, qui donnaient au caprice toute la puissance de l'amour-passion .
— Je lui destine, me répétait souvent Pailleron, depuis la Souris, un rôle de père, de jeune père, n'ayant d'autre affection au monde que sa fille et qui, l'ayant mariée à un homme indigne, pour la sauver du déshonneur, la délivre en tuant son gendre !
La pièce ne fut jamais faite. Worms attendait le rôle et, en attendant, disait avec un accent admirable les beaux vers du Flibustier de Richepin, la prose deJeanDarlot et celle de M. Dévore, et jouait le Misanthrope comme de longtemps on ne le jouera plus.
— Que de regrets vous voulez nous laisser î lui répétais-je, l'autre soir, pendant le Demi-Monde.
C'est que ce comédien de haute race était un collaborateur précieux. Au point de vue administratif, Worms était de ceux dont on n'avait jamais à craindre je ne dis pas une trahison, mais une indiscrétion. Il était rude aux puissants et pitoyable aux petits. Que de fois, quand il s'agissait d'un secours, d'une œuvre de bonté quelconque, l'entendais-je opposer à ceux qui parlaient — avec raison peut-être — des charges toujours grossissantes du logis :
— C'est la fierté de la Maison de prendre ces charges à son compte et c'est ce qui la différencie des autres.
D'aspect rude et d'un caractère froid, Gustave Worms était — est encore — le plus gai et le plus cordial des hommes. Il est bon, il est indulgent ; je l'ai vu supporter des malheurs successifs avec une patience et une douceur résignées. De la vie éclatante qu'il a traversée, il ne lui reste aucune vanité. A-t-il encore une ambition.^^Oui. Se reposer en péchant à la ligne. C'est un philosophe. L'endroit écarté où Alceste rêve de finir avec la liberté d'être un homme d'honneur, Gustave Worms l'a trouvé, Mais, moins amer que le misanthrope, il y souhaite quelques amis de choix, qu'il aime, qu'il a rencontrés et qu'il garde.
Un tel artiste — je peux dire en songeant à M""® Worms — un tel couple, est la gloire d'une Maison et l'honneur d'une profession.
Janvier 1901.
Sophie Croizette.
...On parle, au théâtre, de la mort de celle qui fut une des renommées de la Comédie et y laissa un nom encore célèbre : Sophie Croizette. On cause des succès de la brillante actrice dont une actualité douloureuse évoque le souvenir. Les jeunes ne l'ont pas connue ; mais ils savent par tradition quels furent les succès de la comédienne. Au Conservatoire et rue de Richelieu la mémoire est restée de la belle jeune femme que Carolus Duran, en un portrait fameux, montrait à cheval, au bord de la mer, vêtue d'un costume d'amazone. On n'a pas oublié celle qui fut, un moment, la reine du théâtre et qui avait laissé, après elle, dans la Maison, comme le sillage de sa bonté.
Croizette ? On pourrait, en effet, l'appeler, comme Madeleine Brohan, la (( bonne Croizette » . Tout le monde, dans ce logis si souvent troublé.
OÙ les nervosités sont aussi fréquentes que les oublis, parle d'elle encore avec une affection attendrie. Je ne l'ai — chose singulière — jamais vue au théâtre depuis des années et, sociétaire retirée, elle y revenait rarement. C'est même un sentiment très singulier que celui-là chez ces artistes qui si longtemps furent « chez eux », qui sont encore chez eux même lorsqu'ils ont quitté leur logis, puisque le pacte social fait encore — par quelques côtés — des associés de sociétaires retraités. Il semble qu'ils éprouvent quelque émotion trop forte à se retrouver dans ce théâtre où ils ont passé tant d'années. Ils y reviennent quelquefois, pour toucher leur pension, et encore envoient-ils d'ordinaire quelque fondé de pouvoir, et on dirait que le retour furtif au logis aimé les attriste.
Sophie Croizette, elle,*ne venait point toucher sa pension pour une raison très simple, c'est qu'elle l'abandonnait à des employés pauvres, à des habilleuses qui l'avaient servie autrefois. Quittant la Comédie brusquement, pour jamais, elle avait voulu y laisser non seulement les regrets de l'admirable artiste qu'elle était, mais le souvenir des bienfaits de la femme exquise et généreuse qu'elle fut toujours. Devenue grande dame, on m'a conté qu'autour de son château elle
répandait de même ses dons avec une bonne grâce souriante, et simplement, d'instinct, la bienveillance séduisante étant innée en elle et naturelle. Les petits pauvres, par exemple, avaient, grâce à elle, des laiteries et du lait pour se nourrir, vivre, grandir. L'âme de leur bienfaitrice était tendrement maternelle.
Et c'est ce sentiment de la maternité qui, en plein triomphe, en pleine beauté, au lendemain du plus éclatant succès de sa carrière, la Princesse de Bagdad, faisait abandonner à Sophie Croizette ce théâtre oii elle était acclamée. Dumas m'a conté ce drame intime. Je crois même qu'il me l'a écrit, en une lettre poignante que je n'ai plus sous la main. C'était pour elle qu'il avait donné à la Comédie cette pièce romanesque et puissante, où une honnête femme feint de se venger en se montrant au commissaire de police les bas nus, échevelée, les mains plongées dans la cassette d'or qu'elle a exigée pour se vendre. A la première représentation la scène souleva des protestations violentes : on criait, on sifflait et, ses admirables cheveux blonds épars, dans une demi-nudité sculpturale, la belle Croizette tenait tête à cette salle hostile, à la houle et à la tempête. Dumas avait primitivement appelé sa pièce Lionnette. C'était bien vraiment une lionne, cette
266 PROFILS DE TIIKAÏRE
énergique comédienne qui, ce soir-là, combattait pour lui.
Et Sophie Croizette était dans le plein rayonnement de cette victoire, d'autant plus complète qu'elle avait été plus disputée, lorsque, brusquement, la maladie de son enfant vintfaire taire tous les sentiments que peut éprouver une artiste applaudie, pour ne laisser place en elle qu'aux angoisses de la mère inquiète et meurtrie. Jouer la comédie quand l'enfant, là-bas, a la fièvre, qu'on se penche sur son lit. qu'il appelle et attend sa mère!... Courageusement, Sophie Croizette se condamna à ce terrible devoir professionnel — car il faut bien jouer, entrer en scène, sourire ou pleurer, pleurer de fausses larmes, ou plutôt des larmes qui semblent fausses et qui sont vraies, le théâtre est là, l'affiche est là, le public est là; — mais, brisée de tant d'efforts, elle dit à Dumas fds:
— C'est fini. Je quitterai le théâtre!
— Reposez- vous, chère amie, attendez. Quittez-le pour quelques mois...
— Je le quitterai pour toujours !
Et elle s'enfuit, en effet, se retira dans son bonheur intime, estimant que toutes les acclamations d'une foule ne valent pas une minute de la respiration d'un être cher souriant dans son berceau.
Depuis lors, celle qui avait été Sophie Croizette n'appartint plus à ce a Tout-Paris » dont elle avait été l'idole de quelques jours. Elle disparut pour le public, toute à son existence de dévouement, de charité et de bonté. Un jour, comme elle revenait, par hasard, à la Comédie, M"^ Reichenberg vit une dame en noir qui lui parlait et qu'elle ne reconnut pas. Mais personne au logis ne FoubHait, je le répète, ni les humbles qu'elle avait secourus ni les artistes qui l'avaient toujours regrettée. Il en est de même de cette belle xMarsy qui fut Célimène aussi et trouva le moyen de faire, avec sa gaîté, transparaître sa bonté dans la Mégère de Shakespeare.
On se rappelait les débuts de Croizette dans le Verre cFeau, celte éclatante et grande jeune fille, si belle sous le costume de la reine Anne que Carolus Duran, son beau- frère, avait aquarellisé pour elle. On se rappelait Suzanne du Mariage de Figaro, et le beau rire jeune de sa voix sonore ; on se rappelait la baronne d'Ange du Demi- Monde ; Marianne des Caprices, de Musset, et la créature superbe, passant, dédaigneuse, en sa robe de brocard, son livre de messe à la main. On se rappelait l'Été de la Saint-Martin, et la façon délicieuse dont elle disait, en parlant de
raiïection qu'elle voulait prouver au vieil oncle qu'il s'agissait de séduire :
— J'en ai trop mis î
On se rappelait surtout le Sphinx où, dans un empoisonnement demeuré célèbre, M"* Groizette avait ému, fait courir la foule. Convulsée, verdâtre, les cheveux hérissés, effroyablement tragique, Sophie Groizette se dressait, terrifiante, et semblait déjà un cadavre qui se décomposait debout. La Japonaise Sada-Yacco n'a pas été plus réaliste et plus macabre dans l'agonie qui nous a tous surpris, cet été. M. Delaunay nous apprend, en parlant du Sphinx dans ses Souvenirs, que cette lividité atroce était produite parla combinaison d'une poudre spéciale et d'un éclairage particulier. Peu m'importe. Au théâtre, l'effet produit est tout. Les moyens ne sont qu'une explication. Et j'entends encore le brave et bon vieux baron Taylor, qui avait vu et revu tant et tant de comédiennes (c'est lui qui a fait entrer Victor Hugo, avec Hernani, à la Comédie, ne l'oublions jamais), s'écrier :
— Jamais, jamais, depuis Marie Dorval, je n'ai éprouvé une telle émotion !
A partir de ce soir-là, Croizette, qui était applaudie, fut célèbre. Qui donc appela l'agonie du Sphinx un coup de joudre (ï amphithéâtre'^ Saint-
SOPHIE CROIZETTE SÔO
Victor, peut-être. Il y avait loin de ce réalisme, digne de Goya, au classique coup d'éventail de Gélimène. Et, tout naturellement, Sophie Croizette fit des jalouses. Les discussions entre elle et Sarah Bernhardt, pendant les répétitions de V Etrangère, et d'autres pièces que montait l'excellent comédien Régnier, sont demeurées légendaires dans la Maison de Molière. Elles datent d'une époque, non pas préhistorique cependant, où le reportage n'avait pas les facilités et les indiscrétions d'aujourd'hui. On pouvait encore croire aux répétitions faites à portes closes. Si les dialogues échangés alors se renouvelaient à présent, les chroniqueurs auraient fort à faire et les interviews battraient leur plein. Hélas! le plein air n'est pas ce qu'il faut au théâtre î On voit trop vite le fard des visages et les rugosités des toiles peintes.
C'est hier, pourtant, oui, à peine hier. Les années passent si vite î Je revois Croizette concourant, pour la première fois, au Conservatoire. Elle était charmante, mince, longue, poétique, avec pourtant dans le profil je ne sais quoi de spirituel sous une blonde chevelure, touffue. Elle avait — je le notai alors — quelque chose d'une Japonaise, avec le sourire narquois de la Parisienne. On devinait là, dans cette nature
fine, à la fois éclatante de beauté et cependant mélancolisée par une sorte de souffrance latente, on ne savait quelles origines exotiques. C'est à Saint-Pétersbourg, en effet, que cette jeune fille était née, et il y avait en elle de l'atavisme artistique. Guillard, alors arcliiviste de la Comédie- Française, a conté à Sarcey que le grand-père de la comédienne, le « sieur Croizette », avait été jadis imprésario, ou plutôt auteur, acteur, régisseur, homme de théâtre dans toute la force du terme. M"" Croizette était née artiste, artiste jusqu'aux ongles, et, malgré ses parents, qui voulaient faire d'elle une institutrice, et lui avaient donné une éducation supérieure, elle était accourue vers le Conservatoire, rêvant d'être — ^ ce qu'elle fut — Suzanne, Marianne, Clorinde, Célimène I
Famille d'artistes. Mme Carolus Duran, sa sœur, n'a-t-elle pas exposé, au Salon, des peintures d'une valeur rare, des sculptures admirablement vivantes ?
J'avais deviné, dès ce premier concours, l'avenir de Sophie Croizette. Le public, d'ailleurs, l'avait applaudie et fêtée, et le second accessit qu'elle obtenait, ce jour-là, devint tout de suite un premier accessit, Auber, alors directeur, et volontiers sceptique, disant :
— Puisqu'ils lui décernentun premier accessit, donnons-le-lui !
A quoi tient, au théâtre, le succès, le succès décisif et rapide? Peu s'en fallut que, toute jeune, débutante, Sophie Croizette ne fût, du jour au lendemain, dès sa sortie du Conservatoire, dès son premier prix dans le Verre d'eau, célèbre ou du moins mise au premier plan. Meilhac et lïalévy avaient apporté au Gymnase unej)iècequi s'appelait Froufrou. Froufrou était écrite pour xM"' Marie Delaporte et M"' Delaporte venait précisément de quitter le Gymnase pour aller en Russie. Plus de Froufrou î Qui jouerait Froufrou "^
Montigny, directeur excellent, avait suivi les concours du faubourg Poissonnière. Il songea tout de suite à Croizette. Le charme capiteux de la belle fille lui plaisait. Il demanda à Edouard Thierry, administrateur du Théâtre-Français, de lui céder M"^ Croizette. Thierry hésitait. Cet éclatant (( premier prix » lui appartenait de plein droit. Montigny insistait. Entre la Comédie et le le Gymnase, Sophie Croizette faisait comme Edouard Thierry et l'hésitation de la jeune fille était compréhensible. Un beau rôle, des appointements supérieurs, la gloire de créer une héroïne de Meilhac et Halévy î
Ce fut alors que Camille Doucet intervint. Il aimait fort Montigny, mais, en excellent intendant général qu'il était, il préférait la Comédie- Française. Il conseilla à M"* Croizette d'entrer à la Comédie et dit à Montigny :
— Les règlements avant tout. Cherchez une autre Froufrou !
— Une autre Froufrou .^^ Mais je n'en trouverai pas d'autre !
— Les bons rôles, mon cher ami, font les bons artistes. Je ne sais pas qui vous jouera Froufrou, mais Froufrou sera jouée et avec vous, bien jouée î
Tout est heur et hasard en ce monde, sur les planches comme sur le pavé ! Et voilà comment une comédienne, alors oubliée à Paris et découverte ou plutôt retrouvée après dîner, par Dumas fils, dans un théâtre de Bruxelles où elle jouait Diane de Lys, comme nous l'a conté Albert Lacroix, créa Froufrou qu'eût incarnée à vingt ans cette mince, nerveuse, inquiétante et exquise Sophie Croizette, si Camille Doucet ne lui eût pas conseillé et un peu ordonné d'entrer à la Comédie-Française !
Maintenant c'est le buste que fit d'elle Franceschi qui entrera rue de Richelieu.
Il est bon que la Comédie ait ainsi son Pan-
théon de marbre ou de toile. Comme ces images de belles comédiennes s'effacent vite ! Elles ressemblent, la comparaison est inévitable, à ces pastels que le temps pâlit, dont un souffle enlève la poussière. Quelque buste d'un maître sculpteur nous rend leur sourire — comme celui de la Clairon ; — quelque toile d'un peintre illustre laisse la vie encore à celles qu'a fauchées la mort. Mais les générations nouvelles passent et tout ce charme, cette séduction, cette grâce, ce talent, ces fièvres, ces efforts, ces rires, ces sanglots, ces larmes, tout ce qui est le théâtre, tout ce qui est la vie du théâtre, n'est plus pour les nouveaux venus que quelque œuvre d'art plus ou moins précieuse, cataloguée dans un Musée. Et il faut bien qu'il en soit ainsi (pour les comédiens de l'émotion comme pour les vendeurs de livres) puisque chaque génération a ses acteurs, ses conteurs, ses peintres, ses poètes, et les invente et les préfère... Les grands seuls, les gens de génie sont de toutes les générations et leurs noms demeurent immortels, sinon indiscutés, parmi les noms nouveaux.
A dire vrai, Sophie Croizette, dans l'histoire du théâtre, laissera — par je ne sais quel charme — un de ces noms-là, un nom que n'ont pas gardé déplus célèbres qu'elle à leur minute. On
dit : (( Les Croizette. Jouer les Croizette. C'est, ou ce pourrait être une Croizette ! » Et la vaillante et noble femme n'avait même pas la vanité ou l'ambition de laisser ce nom-là. Elle ne demandait à la vie que de lui être clémente comme elle était elle-même clémente et bonne et dévouée et exquise à ceux qui l'entouraient.
Mars 1901.
Souvenirs d'Emond Got.
— Vous reproche-t-on des défauts ? me disait, un jour Victor Hugo. Exagérez-les, ils deviendront des qualités.
Le précepte est discutable et paradoxal. Il contient, comme tous les paradoxes, une dose de vérité. Et la règle ne saurait être générale. Que de fois ne m'a-t-on pas dit que je m'attardais volontiers à des souvenirs ! Evoquer le passé, le passé d'hier surtout, faire revivre un moment ceux qui viennent de nous quitter, je ne sais pas de tâche littéraire plus intéressante et plus consolante, et la vie est si rapide, emportée d'un mouvement vertigineux, qu'on a le temps à peine de fixer au passage la mémoire et les traits de ceux qu'on a connus, de ceux qu'on a aimés. Pour les autres — après les avoir méprisés — quelle joie profonde on éprouve à les oublier !
Le grand comédien qui vient de disparaître et
dont le nom survivra parmi les plus illustres, laisse des Mémoires, et sans doute se raconterat-il lui-même, comme il savait conter et causer, avec une verve pittoresque, très gauloise, un peu rude, mâle et joyeuse à la fois, qui sentait moins les coulisses que le bivouac. Les souvenirs de comédiens ; je l'ai dit et redit et d'autres l'ont remarqué, nous apportent souvent bien des déceptions. On s'imaginerait que des artistes supérieurs qui ont vécu d'une vie très particulière, au milieu d'auteurs célèbres et de camarades originaux, vont nous livrer le secret de petites et grandes histoires, aussi amusantes que les pièces qu'ils ont jouées. Généralement il n'en est rien et les Mémoires dramatiques se réduisent à de minces évocations d'événements de médiocre importance, a demi abolis.
Je ne crois pas que M. Got soit tombé dans les minuties. Il avait coudoyé beaucoup de gens, traversé bien des crises diverses, collaboré avec les plus illustres auteurs de son temps. C'était un cerveau très meublé et très puissant. La dernière fois que je lui rendis visite, dans sa petite maison du Hameau Boulainvilliers, il dormait encore, étendu sur ce petit lit de fer où, depuis des mois, il passait ses journées, songeant et souffrant, d'ailleurs très ferme, résolu et
SOUVEMRS D EDMOND GOT 9 y y
voyant venir la mort comme un fait inévitable et presque sans conséquence. On me fit attendre dans le salon du rez-de-chaussée où le malade ne descendait plus. Il y avait là une sorte de panoplie qui résumait toute la vie de cet homme : une épée de théâtre s'y croisait avec un sabre de cavalerie et la poignée d'acier du marquis de comédie contrastait avec celle de l'ancien chasseur d'Afrique.
Puis la bibliothèque — (( Dis-moi ce que tu lis et je te dirai qui tu es » — donnait la note même de cette intelligence haute et sohde. C'était vraiment la bibliothèque d'un encyclopédiste d'autrefois, une bibliothèque de vieux magistrat lettré, avec des in-octavo aux reliures austères et quelques-uns de ces in-quarto (( qu'on ne lit plus » me disait déjà Edmond de Goncourt, il y a quelques années. Jamais devant ces œuvres complètes de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de d'Alembert, on ne se serait cru en présence des lectures courantes d'un comédien si les tragiques grecs en leur langue, Plante et Térence en latin, les sotties et moralités du moyen âge en vieux français n'eussent ajouté là, avec les éditions des pièces modernes d'Augier oudeDumas, leur note spéciale.
Ce qui donnait pourtant dans cette petite
maison d'un sage le décor d'un « intérieur de comédien », c'était la façon dont ce salon était orné : des fresques, des panneaux de style pompéien, des noms d'auteurs entourés de lauriers, tracés en grec sur la muraille, Menandros, et des sentences aussi, des mots gravés là comme des programmes ; celui-ci, par exemple, qui contenait toute la théorie esthétique de Got, son enseignement au Conservatoire et son art particulier sur la scène (je l'ai noté déjà) ; Natara.
Je demandai, un moment après, à M. Got, en montant près de lui, le nom du peintre qui avait ainsi décoré son salon :
— Mais c'est moi, dit-il. Oh ! vous savez, ça se fait avec des poncifs !
Il avait, en effet, jadis étudié la peinture par passe-temps et par goût, à l'heure où il improvisait des comédies bouffonnes — toujours classiques de ton et d'jillures — dans l'atelier de Gérôme ou de Gustave Boulanger. Au-dessus de ce petit lit où je le trouvais étendu, sa barbe blanche très drue et son teint rouge le faisant ressembler étrangement à Victor Hugo vieilli, un cadre contenant quatre petites esquisses, d'ailleurs délicieuses, de quatre amis d'autrefois, Henri Picou, Boulanger, Hamon et Gérôme — ceux
SOUVEMRS D EDMOND GOT 2'] g
qu'on appelait alors les néo-pompéiens — rappelait ce temps de jeunesse et d'espoirs...
— Got était si gai alors î me contait M. Gérô^ me, dans son studio, le jour même des funérailles du doyen. Il nous donnait en ce temps-là des comédies d'une fantaisie démesurée et débridée. Je me rappelle une farce hypermoliéresque jouée chez moi et oii Got , en médecin de S . M . Louis XIV apportait gravement ce que Molière eût appelé la <( matière louable » du grand roi. Et les courtisans d'approcher et de saluer et de s'extasier, petits marquis et vieux gentilshommes célébrant à l'envi les mérites de ce Louis qui ne faisait rien comme tout le monde ! Got en pleine gloire, Got en Pathelin ou encore dans le Perrin Dandin des Plaideurs où il fut sublime de drôlerie fantasque, n'a jamais été plus étourdissant que dans cette commedia dell 'arte, inventée, entre deux paravents, dans un atelier de camarades !
Ses plaisanteries de rapin se complétaient de ses audaces de troupier. En garnison à Yincennes, le jeune soldat obtenait, grâce au prince de Joinville qui l'avait pris en affection, certaines autorisations spéciales. Il y avait alors à l'Hippodrome des carrousels oii prenaient part des écuyers costumés en hussards, en dragons, en
lanciers. Pour leur donner de l'émulalion on leur distribuait des prix, comme en un véritable concours hippique. Le cavalier Got, solide sur ses étriers et maniant admirablement son sabre, figura, un jour, dans un de ces carrousels et, piquant de sa pointe la tête de carton qui figurait Abd-el-Kader, battit les écuyers de profession et fit triomphalement, sous les bravos des spectateurs ne se doutant pas qu'ils applaudissaient là un pensionnaire de la Comédie-Française, le tour de la piste, le « momon », comme dirait M'"*' Jourdain, fiché au bout de sa lame.
Il faisait mieux : il venait répéter à la Comédie en uniforme de chasseur d'Afrique. On voyait arriver devant la porte un jeune cavalier qui sautait à terre, jetait la bride au portier et montait sur la scène, son bulletin en poche. Il portait encore le pantalon rouge lorsqu'il répétait, en 1848, le rôle de l'abbé d'il ne faut jurer de rien, ce rôle de quelques lignes dont il fit une création inoubliable, une figure comique d'un réalisme bonhomme et stupéfiant de vérité.
Il avait même alors avec Alfred de Musset sur la façon dont il devait comprendre le personnage, des discussions qu'il ne manquera certainement pas de rappeler dans ses Mémoires. Musset voulait que son abbé fût un petit abbé musqué.
SOUVENIRS d'eDMOND GOT 28 1
l'abbé coquet, l'abbé mondain, ami du châtelain et rappelant le classique abbé de cour.
— C'est ainsi que je l'ai vu et que je le vois, disait l'auteur.
A quoi Got répondait :
— Bouffe nous a donné, dans VAbbé galant, un petit abbé qui est un chef-d'œuvre. Je voudrais en montrer un autre. Un vrai curé de campagne celui-là. Vous n'en jugerez que lorsque je ne répéterai plus en uniforme de chasseur d'Afrique. Laissez-moi le temps et vous verrez.
Alfred de Musset s'entêtait ; mais quand il vit, aACC des lunettes sur le nez, ses joues gonflées, son air paterne et timide, sa vieille soutane usée et son chapeau à bords plats entrer en scène l'abbé qu'avait dessiné et campé, de pied en cap, l'admirable artiste, le poète s'inchna.
— Vous avez raison. C'est étourdissant. Jouez ainsi !
Et Got joua l'abbé tel qu'il l'avait compris. Un détail singulier et parfaitement authentique : la perruque grise de cet abbé d'il ne faut jurer de rien était la propre perruque, la perruque usée à demi et fatiguée, avec laquelle Talma jouait jadis Auguste dans Cinna. Got avait de ces trouvailles paradoxales ou ingénieuses, comme lorsqu'il représentait le bonhomme Poirier avec un
vieux gilel chiné qui avait appartenu à M. Dufaure.
C'est lorsqu'il créa cet abbé qu'il fit cette plaisanterie demeurée légendaire de sortir, en son costume de théâtre, avec Henri Monnier déguisé en Joseph Prudhomme, et de prendre un omnibus où les voyageurs, étonnés de voir un jeune abbé les yeux baissés, les mains sur les genoux et Tair contrit, entendaient Monnier dire avec la grosse voix grasseyante de Monsieur Priidhomme :
— C'est mon fils que je ramène au séminaire d'où il s'est enfui, troublé par les doctrines de M. de Voltaire !... Mais c'est fini ; il se repent. Désormais il ne s'évadera plus !
Got était, comme Henri Monnier, d'un temps on la mystification passait encore pour une des formes de l'esprit. H s'amusait, par exemple, en jouant un rôle de capitaine au long cours, à entrer en scène avec un perroquet sur le poing ou encore avec un bras de moins, le capitaine devenant subitement manchot, on ne savait pourquoi et, qui pis est, perdantd'acte en acte un bras différent, le bras droit au second acte et le bras gauche au troisième, son bras droit repoussant ensuite de façon soudaine. C'était, il faut tout dire, l'heure préhistorique où les comédiens sur la scène pou-
SOUVENIRS DEDMOND GOT 283
vaient impunément se permettre bien des facéties, par la raison qu'il y avait à peine quelques spectateurs dans la salle. On n'encaissait pas toujours en une année les recettes qu'on réalise aujourd'hui dans un mois. Got avait vu des soirs oii les bureaux donnaient 25 francs, i8 francs ! Alors comme on avait toutes sortes de motifs d'être triste, on était jovial ! On devenait manchot en jouant le Voyage à Dieppe ou le Mari à la campagne, pour se distraire et oublier le vide de la caisse.
C'est le temps où, pendant qu'on jouait Un Caprice, de Musset, le public, clairsemé, protestait contre un monsieur qui, sans respect pour l'auteur et les acteurs, ronflait très fort dans sa baignoire : (( A la porte ! Dehors, le ronfleur! » Le placeur allait à la baignoire, l'ouvrait et trouvait, parfaitement endormi, qui.^ Alfred de Musset en personne.
Il fallait entendre M. Got conter ces menus souvenirs de théâtre. Tout redevenait vivant avec lui. Ce n'était pourtant ni un bavard, ni un mime. C'était un homme et, en toutes choses, un homme de Balzac. Il avait vu, observé, et il « faisait voir. » Avec quelle amère éloquence il me parlait précisément de la mort de Musset ! Il l'avait vu un des derniers jours de son agonie,
^84 PROFILS DK THÉÂTRE \
la veille même de ce jour de mai où disparut lei grand, l'admirable et poignant poète de la NuU\ de mai. On disait tout bas, au théâtre, que Tau-j teur des Caprices de Marianne était perdu. Got^ voulut l'apercevoir encore, lui porter une der-i nière fois l'expression de son dévouement. \
Il trouva, dans le logis de la rue du Mont-j Thabor, Musset couché, retourné du côté de la; ruelle, la tête dans son oreiller et, le salua, lui! parla, murmurant quelques paroles d'espoir J Alors Musset, reconnaissant la voix du corné- 1 dien, de l'abbé, le fameux abbé des journées dei juin i8/i8 — car il avait fallu traverser des barri- j cades pour se rendre à la première d'il ne faut] jurer de rien ! — Musset se dressa brusquement j sur son lit de moribond et montrant à Got une \ face livide, décharnée, des yeux de fièvre :
— Ah ! ah ! dit-il, l'accent strident, vous venez 1 me voir crever.^ Eh bien, regardez-moi ! Ça n'est pas beau î
Et il se rejeta, d'un mouvement saccadé, sur j son oreiller, dans lamelle... j
De tous les souvenirs qui me restent de Got i
(et en quinze ans de collaboration il en est dej
profonds et de curieux) c'est peut-être celui d'un j
soir de 1871 qui me paraît peindre le mieux ceti
SOUVENIRS d'eDMOND GOT 285
homme qui fut un comédien hors de pair avec l'horreur absolue du cabotinage. (( Je ne suis pas un comédien pour noces », me disait-il, par exemple, pour expliquer que hors de son théâtre i il était M. Got tout simplement.
L'ancien soldat du général Bouscaren, l'ancien camarade du général du Barail était, pendant le siège de Paris, garde-national, comme tout le monde. Il avait organisé pour les blessés et pour les pauvres de son bataillon une soirée dramatique au Grand Hôtel et il était venu me demander, au nom de ses compagnons de remparts, de faire une conférence au bénéfice de cette œuvre de bienfaisance. Je n'ai jamais refusé, quand je l'ai pu, de concourir à une œuvre utile, ce qui ne m'a pas toujours valu une reconnaissance bien profonde. J'avais donc accepté et, s'il m'en souvient, j'avais pris pour sujet Daniel Manin et le siège de Venise, mon amiTofPoli, ancien ministre de Manin, m'ayant apporté, pour nous consoler de notre pain noir un morceau du pain mangé par les Vénitiens et un fragment d'une des vingt-cinq mille bombes autrichiennes tombées sur le fort Malguera.
A la date indiquée, j'étais au Grand Hôtel. Mais, en partant, j'étais persuadé que la soirée n'aurait pas lieu et j'allais au rendez -vous la
mort dans l'âme. En effet, le malin mrme, le 1 gouvernement de la Défense nationale avait ] averti la ville assiégée que Paris, réduit à son j dernier sac de farine, Paris affamé mais non j écrasé, était forcé de capituler. ]
Ah ! ce triste soir de janvier ! Ce vaste salon ^ tout doré du Grand Hôtel, mal éclairé par des | lampes à pétrole ! Ces rares spectateurs Venus | là pour écouter un conférencier dont la pensée | était si loin, si loin, de cette salle et des l comédiens ou des chanteurs qui, certains que ) la capitulation rendrait la soirée impossible, \ n'étaient pas venus, sans même s'excuser ! \
Got du moins était là, Got et peut-être (je ne ] m'en souviens plus) un ou deux autres. Mais | Got seul et c'était assez. Il fut, ce soir-là, admi- * rable. Je ne trouve pas d'autre mot. Admirable ; comme talent, comme homme, comme citoyen, '■ car, avec des larmes dans la voix, il récita des ] lambeaux de ses rôles, il choisit dans les poésies j qu'il savait celles qui contenaient pour les pau- ; vres vaincus quelque atome d'espérance. Il fit i rire — déclarant que le rire français était, lui \ aussi, comme un appel de clairon qui, un jour •; prochain (prochain !) sonnerait la diane, la | charge et la revanche ; il fit pleurer, il arracha î ces quelques Parisiens navrés aux angoisses du »
SOUVENIRS d'eDMOND GOT 287
lendemain, au désespoir de la défaite. Il joua vingt rôles en un soir et sous ces vingt aspects, il fut supérieur, extraordinaire, comme éperonné par la colère. Je ne Fai jamais vu plus grand artiste.
C'est qu'il y avait une conviction chez ce comédien qui déclarait à M. Thierry que si les Prussiens entrant dans Paris — on ne savait pas encore les conditions de la capitulation — exigeaient que la Comédie-Française restât ouverte, il ne jouerait pas, il se refuserait à paraître devant eux, dût-il être emprisonné et même fusillé. De ce passé douloureux, les Mémoires de Got nous apporteront un écho sans nul doute. Je connais un chapitre au moins de ce livre : c'est le Journal du comédien pendant la Commune et ses aventures dans Paris lorsqu'il s'agit pour lui de sortir des fortifications pour se rendre à Londres où il était affiché. Rien de plus alerte et de plus vivant que ces pages. C'est la bonne humeur dans le péril, la gouaillerie en plein danger, une sorte de chapitre de Gil Blas; ou plutôt c'est un épisode de la vie du créateur de Giboyer se heurtant à un Giboyer en chair et en os commandant le poste où le comédien au menton bleu est poussé et pris pour un prêtre. La joue rase d'Edmond Got lui donnait, en effet.
l'aspect ecclésiastique. Mais il se nomme. Le personnage qui l'interroge le reconnaît, lui rappelle Giboyer, lui dit qu'il est lui-même Giboyer, « socialiste jusqu'aux moelles », comme le héros d'Augier, et rêvant de refondre le monde assez mal fait. Il lui raconte sa vie, ses luttes, ses misères. Il dit son monologue amer devant le comédien qui l'écoute. « O cabotinage ! s'écrie Got qui se souvient à son tour qu'il a joué Scapin et qui, par quelques trouvailles de mots amusants et de gestes drôles, désarme le toutpuissant de quatre jours, comme dit Figaro, qui tient en mains sa vie !... » C'est dit, l'acteur a fait rire son juge : il obtient un sauf-conduit. Il est sauvé. Adieu, Paris ! Et en route pour Londres oii l'on va maintenant sauver la Comédie. La scène est fort jolie, contée avec verve, tout à fait théâtrale et pourtant d'une vérité saisissante. Got doit en conter beaucoup de semblables dans ses notes. C'était un observateur, je l'ai dit, et un indépendant. Je me rappelle que lorsqu'il s'agit de remonter le Roi s'amuse, Victor Hugo hésitait à lui confier le rôle de Triboulet. Le poète n'oubliait pas la réponse de Got refusant de réciter les Châtiments dans la représentation organisée par la Société des gens de lettres. <( Après avoir été un des rares opposants de la