GEORGES
les VII, le fameux refrain, alors populaire, et qui effaroucha la censure de Louis-Philippe :
Jamais, jamais en France, Jamais l'Anglais ne régnera !
Bien que costumé en bon Français du temps de Charles VII, Marié chantait ses couplets en tenant à la main un drapeau tricolore. Le cadre gothique du décor n'empêchait point l'artiste de produire son effet et j'entends encore les acclamations de la salle. J'y joignais les bravos de mes petites mains et je ne laissai point de repos autour de moi qu'on ne m'eût donné un drapeau tricolore pour chanter, moi aussi, dans les allées de l'ancien jardin Tivoli, que nous habitions, le refrain de Marié :
Jamais, jamais en France...
Et — autre souvenir — Marie Tudor, de Victor Hugo. Marie d' Angleterre, disait l'affiche, et c'est précisément le titre que donne à la pièce Célestin Nanteuil dans la gravure de la première édition. Oh! je n'ai rien oublié!... On m'avait promis une belle soirée, une tragédienne admirable et j'assistai, en effet, à une terrible histoire qui m'intéressait comme un noir conte de fées. Je trouvais pourtant que cette dame qui apparaissait là, en robe de velours rouge, était
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vraiment un peu grosse. La vérité est qu'elle était énorme. Si l'épée de Mélingue atteignait les bandes d'air des décors du théâtre de Limoges, le poids de cette Marie Tudor en devait faire craquer le plancher. Je me rappelle qu'à un moment donné — sans doute lorsque la Reine, accablée, répond à Simon Renard, qui exige la mort de Fabiano : a Ce que vous voudrez ! Faites ce que vous voudrez ! Vous êtes un assassin ! )) — l'énorme femme, tombée à genoux, essaya de se relever et ne put y parvenir. Elle s'appuyait de ses mains sur les planches — je la vois encore — et, essoufflée, roulant des yeux effarés, demeurait là, immobile, comme un taureau abattu. Ce dut être plutôt pénible. Hélas ! le spectacle m'amusait! Et — cet âge est sans pitié — je me mis à rire quand je vis les seigneurs de la cour, Maître Enéas, peut-être, ou lord Clinton, prendre sous les bras Marie la Sanglante et, avec l'aide de figurants, remettre sur pied cette masse de chair.
— Ne te moque pas, me dit mon père, c'est M"« Georges !
Et je crois bien qu'il ajouta, pour me dicter le respect, une phrase où retentissait le nom de ce Napoléon dont on me faisait épeler déjà l'histoire. M"^ Georges ! Cet autre nom, par exem-
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pie, ne me disait rien ; mais je comprenais pourtant qu'il ne fallait point rire de cette grosse dame qui se relevait là, sous les applaudissements de toute une salle, et dont ma mère disait, en la regardant avec sa lorgnette ;
— La pauvre femme ! . . . Elle pleure î . . .
Et voilà pourtant que je vais revoir, non plus en réalité, mais évoquée par l'art, représentée par cette jolie rieuse M"'^ Simon Girard, la belle tragédienne dont mon enfance ignorante bafouait la décrépitude ! De celle qui m'apparaissait dans toute sa pesanteur comique — Sémiramis devenue éléphantine — Victor Hugo avait écrit, en publiant sa pièce : « Quant à M'|^ Georges^ il n'en faudrait dire qu'un mot : sublime. Le public a retrouvé dans « Marie » la grande comédienne et la grande tragédienne. Depuis le sourire charmant par lequel elle ouvre le second acte jusqu'au cri déchirant par lequel elle clôt la pièce, il n'y a pas une des nuances de son talent qu'elle ne mette admirablement en lumière dans tout le cours de son rôle. » Sans doute. Mais de ce sourire et de ce cri je n'avais rien vu, et il ne me reste dans la mémoire que l'image de cette grosse personne lentement redressée par des camarades qui la prenaient sous les aisselles.
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J'ai précisément là, revêtu de la reliure à ornements gothiques du temps, l'exemplaire de Marie Tudor envoyé par Victor Hugo à l'interprète de son rôle. La dédicace est des plus simples, laconique : « A Mademoiselle Georges. Hommage de l'auteur. Victor Hugo. » La malheureuse femme devait avoir vendu tous ses livres bien avant de mourir^ à quatre-vingts ans, en 1867. Depuis des années, elle se débattait contre la misère. Sait-on comment celle qui avait été la maîtresse d'un empereur et la reine de tant de rois vivait aux derniers temps de sa vie ? Un autre empereur. Napoléon HI, le neveu du protecteur de la tragédienne, lui avait fait obtenir, — à l'Exposition Universelle de 1867, — le dépôt des cannes et parapluies. Sémiramis ne mourait pas positivement ouvreuse de loges, mais c'était tout comme.
Ah ! les lendemains de ces ti'iomphes ! Les revers de ces destinées ! Les dénouements de ces comédies de théâtre! C'est l'éternel verso du Roman comique. M"*' Georges avait deux fois quitté la Comédie-Française, érigeant son caprice en loi, et il avait fallu l'intervention de l'empereur pour la faire rentrer en 181 3. Napoléon semblait violer lui-même ou appliquer tyranniquement le décret qu'il avait signé à Moscou
l'année précédente. Mais lorsque M"" Georges voulut, sous la royauté, refaire des fugues à sa guise, les comédiens ordinaires de l'empereur devenusles comédiens du roi, firent payer cruellement à la favorisée les coups de tête du passé. Ils Texpulsèrent. Oui, tout simplement et M"** Georges plaida contre la Comédie qui la chassait.
Tout cela est loin, plus loin encore que mes vieux souvenirs de Limoges. Mais tout cela prouve simplement qu'il n'est rien de nouveau au soleil de la rampe, que ce goleil soit la lumière électrique, le gaz ou l'huile des quinquets. Il devait en être de même au temps des chandelles de Molière. Le comédien, roi sur la scène, tient à rester souverain dans la vie. Talma, le sait-on hien ? était sociétaire du Théâtre-Français et, en même temps, pensionnaire du roi de Hollande. Il devait donner par année un certain nombre de représentations à La Haye, et il les donnait. M. Coquelin aîné nous offre un exemple tout à fait symbolique lorsqu'en débarquant en Amérique, il s'étonne que les lois de douane, qui ennuient tout le monde, ne soient pas suspendues pour lui. M. Mac-Kinley devait y penser.
On médit que, dans le très pittoresque tableau du Foyer de la Comédie-Française, que M. Samuel met en scène, et où les spirituels auteurs de
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Mademoiselle Georges ont groupé, paraît-il, les personnages illustres des premières années de ce siècle, quelqu'un chante d'amusants couplets où l'on chansonne les fréquents voyages des comédiens. J'ouvre Y Année théâtrale d'il y a juste cent ans, VAbnanach pour Van X (1801) publié chez Courcier, imprimeur-libraire, rue Poupée-André-des-Arts, n° 5, et portant pour épigraphe : (( La critique est aisée et l'art est difficile )), etj'y lis, page 258 :
(( On a remarqué, dans le mois d^ fructidor de l'an IX, qu'à la Comédie-Française, les congés étaient distribués si bien et si à propos que, dans le même moment, se trouvaient absents : M"^ Contât, M"« Raucourt, ïalma, M""' Petit, Baptiste aîné, et Monvel; que, pendant ce temps, Fleury étant malade, tout le répertoire retombait sur Mole, qui jouait sans relâche le Méchant, l'Ecole des Pères et le Bourru bienfaisant; que ce dernier congé était le troisième dont M''" Contât profitait dans le cours de cette année. »
Et la critique amie avait déjà des façons de maquiller l'insuccès. M'^^ Contât jouant, à Rouen, les Trois Sultanes, tandis que M'^^ Raucourt jouait la Gageure imprévue à Nantes, et que Monvel, dans cette même ville, présidait même la distribution des prix du collège, un journaliste