LE BENEFICE DE DEJAZET
Tant de finesse, d'émotion discrète, d'admiration doucement exprimée, avait touché un public qui n'en était pas arrivé encore, en fait de chansons, aux bouflbnneries de la Déesse du bœuf gras, ou aux grossièretés de C'est dans le nez que ça me chatouille. Et puis, cette Lisette, c'était Déjazet qui la chantait et de quelle voix (je l'ai entendue, vingt années plus tard), avec quel timbre pénétrant et irrésistible !
Au Palais-Royal, la Lisette représentée par Déjazet, assise en un grand fauteuil, les cheveux blancs, la voix jeune et entourée de jeunes filles faisait courir tout Paris. Déjazet, enchantée des bravos recueillis chaque soir, voulut les reporter au chansonnier lui-même :
Monsieur, écrivil-ollc à Ik'iangor, je suis heureuse que ]M. Béral m'ait choisie pour me faire l'interprète d'une admiration que sa douce miUodie ferait revivre si iamais elle pouvait s'éteindre. Son cœur d'artiste m'accorde plus d'éloges que je n'en mérite. Le succès est-il douteux quand on chaule Béranger? Plus d'une fois déjà j'ai du le mien à ce grand nom ("Déjazet avait joue naguère un vaudeville, les Chansons de Héranger).
Aussi est-ce après l'hommage que le monde entier lui rend par ma bouche que j'ose, moi, pauvre rien, lui olTrir celui de ma sincère reconnaissance.
Virginie Déjazet.
Il était charmant, ce billet, et tourné comme sait le faire cette femme d'un esprit si rare et si
Clarftik. 2
fin, — véritable comédienne du dix-huitième siècle. Béranger lui répondit aussitôt, sur son ton exquis, bonhomme et attirant :
Non, Mademoiselle, vous ne me devez rien. C'est au contraire moi qui suis voire obligé. Avec des auteurs distingués à qui je dois des actions de grâces, vous avez travaillé à ressusciter quelques-unes de mes fdles chéries. et votre rare talent, adoré du public, a réveillé bien des fois le souvenir du nom, de leur père, dans un pays où les noms sont vite oubliés. Vous avez été un habile commentateur de mes fugitives productions. Pouvais-jo, Mademoiselle, en avoir un plus aimable et plus intelligent ? Les commentaires sont bien souvent audessous du texte ; le mien s'est enrichi de tout l'esprit qu'on vous reconnaît, et bien des écrivains ont pu me porter envie.
Si je n'avais eu le tort si ridicule de venir au monde trente ans avant vous. Mademoiselle, il me semble que vous eussiez été ma première fée; mais, M. Vanderburch — l'auteur des Chansons de Béranger — aidant, vous avez été bien véritablement la seconde. Aujourd'hui, qu'à la prière de M. Bérat votre art enchanteur vient encore rajeunir le cœur d'un vieillard, permettez que du fond de sa retraite il vous offre ses hommages et ses remerciements.
Béranger.
Quoi de plus joli dans toutes les lettres ou les épîtres de Voltaire 'que ce trait de Béranger : (( Si je n'avais eu le tort si ridicule de venir au monde trente ans avant vous ! » Déjazet dut être touchée de cet aimable grain d'encens amoureux brûlé avec un doux sourire plein de regrets à ses petits pieds qui tentaient alors les madri-