‹ Profils de théatreChapitre 4 sur 32 · LE BENEFICE DE DEJAZET IQ · texte numérisé non relu

LE BENEFICE DE DEJAZET IQ

gaux. Elle fut si heureuse qu'un matin M"" Judith Frère, entendant sonner à la porte de Déranger, alla ouvrir et vit se présenter une petite femme tout émue, — et si gracieuse I — qui dit aussitôt :

— Je suis M"* Déjazet, et puisque Déranger ne va jamais au théâtre, je viens chanter à Déranger la Lisette de Frédéric Dérat.

Et la comédienne entra. Elle s'assit à côté de Déranger et, tandis qu'il lui serrait les mains en étouffant ses larmes, elle fredonnait, d'un accent pénétré, la chanson qui faisait courir Paris .:

Enfants, c'est moi qui suis Lisette, La Lisette du chansonnier

Déranger ne dit pas un mot : il était plus pâle que la chanteuse. Dans un coin de l'appartement, M"^ Judith Frère, la véritable Lisette, la bonne vieille qui devait (Déranger l'espérait), répéter ses chansons et qui mourut avant lui, M"" Frère essuyait ses pleurs. Lorsque Déjazet eut fini, le chansonnier se leva, il prit à deux mains le front de la jeune femme et y mit longuement un baiser en disant : — « Ma fille î »

Jamais Déjazet n'a donné une représentation qui lui ait été mieux payée.

Et voilà l'histoire de cette Lisette de Béranger, que Déjazet chantait encore il y a quelques jours, de sa voix chevrotante et charmante. Elle l'a chantée bien des fois, cette Lisette, et je me rappelle certain jour où un prêtre, qui n'allait pas plus au théâtre que Déranger, prit à part la comédienne et lui dit en suppliant :

— Mademoiselle, je vous en prie, je ne vous ai jamais entendue, chantez-nous la Lisette de Béranger.

— Oh I Monsieur le curé!.... Lisette!... et Béranger à la fois :

— Bah! c'est de riiomœopathie: deux péchës^ véniels se détruisent l'un par l'autre.

Déjazet ne se fit pas plus longtemps prier. Elle chanta. Et jamais je n'oublierai quel petit drame intime, recueilli, à la Greuze, et quelle sorte d'idylle tendre et recueillie elle savait, devant le bon curé de Seine-Port, faire de la romance de Frédéric Bérat.

La représentation suprême donna à Déjazet de quoi vivre désormais. Elle n'avait jamais été bien ambitieuse. Un soir, dans une pièce intitulée: Sophie Arnould, elle chantait ce couplet qu'on lui redemandait deux ou trois fois à chaque représentation :

■j LE BÉNÉFICE DE DÉJAZET 21 i

Que la mémoire de Sophie

Ce soir, vous rende généreux.

Vous le savez, bonne et jolie

Elle n'a fait que des heureux.

Et mon succès sera complet

Si, par bonheur, j'ai dans la salle,

Autant d'amis qu'elle en avait.

Elle en eut certes davantage, et trois ou quatre générations à la fois allèrent revoir et applaudir encore Frétillon et M. Garât.

Septembre 1874.

Mélingue,

Le théâtre a fait, il y a huit jours, une perte profonde. MéHngue est mort. Ce fut un artiste vraiment original et dont, a coup sûr, la physionomie et le nom resteront populaires. Il s'était — obéissant aux supplications de sa famille — retiré du théâtre, et,rhiverdernier, il avait résisté à toutes les offres qu'on lui faisait pour le décider à reprendre son rôle triomphal du Bossu. Le dernier rôle qu'il ait joué c'est donc le César de Bazan, de Victor Hugo, dans Ray Blas. Mélingue, qui traversa le théâtre en pourfendeur et en tranche-montagne, était l'homme le plus timide, j'allais presque dire le plus farouche, et l'acteur le plus consciencieux en même temps que le plus craintif. Ce grand gaillard sympathique et railleur, le front haut, avec de si magnifiques cheveux qui retombaient en mèches sur ses yeux

et qu'il rejetait en arrière, les prunelles superbes, étincelantes, la bouche d'une ironie et le port de tête d'un mouvement si hautain, cet irrésistible Mélingue qui avait été tour à tour Buridan, après Bocage, le Mauvais Ange de Don Juan de Marana, Salvator Rosa, Benvenuto Gelhni, Fanfan la Tulipe, Chicot, Lagardère et d'Artagnan, Mélinguc n'abandonnait rien au hasard et toute sa fantaisie, toute sa verve, toutes ses saillies chevaleresques, toutes ses estocades fameuses étaient étudiées, clierchées, trouvées au prix de ce labeur acharné qu'est la vertu des grands artistes.

Lorsque Mélingue jouait, il arrivait trois ou quatre heures avant la représentation, se grimait, s'étudiait dans la glace, et, la pièce en fût-elle arrivée à la centième, il ne livrait rien au hasard. Artiste jusqu'aux ongles , sculpteur d'un talent viril, peintre original — je possède de lui une remarquable gouache représentant le buste de Molière — , il attachait avec raison une importance capitale à la plastique de chacun de ses personnages. Lorsqu'il joua, au Théâtre Historique, le Catilina d'Alexandre Dumas, il inventa une toge en crêpe de Chine bordée de rouge qui, drapée sur son corps, tombait réellement avec des plis de marbre. L'aspect de Mélingue dans son rôle était sculptural. On ne l'a pas oublié non plus

dans le personnage de Satan de Flmagier de Harlem. Jamais rcître d'Albert Diirer ne fut plus magnifiquement costumé que Mélingue avec son large toquet, ses manches à crevés et sa rapière menaçant le ciel. Etait-il puissamment beau encore dans Lucrèce Borgia ! Plongé dans son fauteuil avec son pourpoint de velours et sa barlie blonde, nous le comparions à un vivant tableau de Bronzino. Il fut superbe aussi dans le Chevalier de Maison-Rouge, en muscadin patriote, le chapeau planté sur l'oreille, l'habit carré et les gants verts, brandissant en guise de bâton un énorme cep de vigne. Et quelle transformation dans le Cadio de George Sand et Paul Meurice, lorsqu'après s'être montré en paysan breton timide et rêveur, les yeux hagards, les cheveux blonds épars, il réapparaissait transformé par la vie du régiment, boutonné, correct et héroïque dans son maie uniforme d'olHcier d'ordonnance d'un général républicain !

J'évoquerais de la sorte, si je me laissais aller à mes souvenirs, des physionomies originales et multiples, au fond desquelles on retrouvait toujours la personnalité bruyante, sympathique et entraînante de Méhngue. Cet homme avait sur la foule la puissance que donne le courage, la joyeuseté dans le danger, la raillerie bien française

dans l'épreuve. Il incarnait tout : la poésie de ce peuple avide de chimères, la bravoure, Tesprit, l'élégance, la hardiesse séduisante qui triomphe des femmes et Taudace heureuse qui dompte les hommes. Son talent éminemment gaulois, presque gascon, était fait plus que tout autre pour donner la vie à ces créations à la fois plaisantes et héroïques de Dumas, à ces coureurs d'aventures, demi-paladins et demi-sacripants qui remplissent les romans et les drames de ce prodigieux inventeur.

Ces deux hommes s'aimaient et se comprenaient. Dumas avait écrit tout un volume sur Mélingue : Une Vie artiste, Mélingue avait dépensé toute une existence humaine pour les pièces de Dumas. Leur espèce de collaboration, Tune créatrice, l'autre agissante, n'allait pas d'ailleurs sans orages. Mélingue m'a conté luimême combien Dumas, aux répétitions, harcelait ses interprètes au point de les harasser.

Une nuit, la répétition du Chevalier de Maison- Rouge ayant fini fort tard, Dumas, ne voulant pas rentrer chez lui — il demeurait alors à Saint- Germain, si je ne me trompe — , demande asile à Méhngue. La répétition avait été tapageuse. Alexandre Dumas, avec une sorte d'acharnement, avait modifié toute la mise en scène et avait con-

traintles acteurs à recommencer huit ou dix fois de suite un tableau, mettant d'abord Je canapé à gauche, puis le remettant a droite pour le placer ensuite au milieu, le déplacer, le transporter de nouveau à gauche et le laisser finalement à droite. Ce n'est d'ailleurs — disons-le en passant — ce n'est qu'en cherchant ainsi qu'on arrive à établir une mise en scène vivante en quelque sorte définitive. Mélingue n'en était pas moins fatigué, et, pendant le trajet du théâtre à son logis, il ne dit pas un mot à Dumas.

Arrivé chez lui, Mélingue ouvre à l'auteur du Chevalier de Maison-Rouge la porte d'une chambre :

— Tiens, tu es chez toi, installe-toi et dors I Et il rentre lui-même dans sa chambre pour

s'y mettre au lit. Mais, au bout d'un moment, il entend, du côté de la pièce où se trouvait Alexandre Dumas, un bruit extraordinaire, comme des malles qu'on roulait. Il sort, va à la porte de Dumas et frappe.

— Qu'y a-t-il ?

— Rien, répond Dumas, ce n'est rien : j'arrange ta chambre ! L'armoire à glace était déplorablement placée et la bibliothèque est beaucoup mieux où je viens de la mettre I

C'était Dumas, qui, à quatre heures du matin, obéissant à son tempérament, continuait à faire de la mise en scène î

— Ah I par ma foi, dit Méhngue en entrant, tu nous as assez fait bûcher, ce soir, au théâtre, je te défends de rien changer à ce qui est chez moi I Ces meubles sont bien à leur place et la mise en scène de mon appartement me plaît autant que la mise en scène de ton Chevalier de Maison-Rouge te déplaisait I Es-tu content ?

Il souffla les bougies de Dumas et s'alla coucher ; mais le lendemain, tandis que le dramaturge et lui retournaient au théâtre, Alexandre Dumas, fidèle à lui-même, répétait encore à Mélingue :

— Je t'assure que ta bibliothèque serait beaucoup mieux placée du côté cour et ton armoire du côté jardin. Tu n'as qu'à essayer, tu verras I

Alexandre Dumas avait grand tort d'insister beaucoup lorsqu'il s'agissait de Mélingue. Mélingue était, je le répète, la conscience même et on n'avait guère à lui conseiller l'étude et le travail. Jamais il ne répétait, par exemple, un de *ses rôles sans avoir son manuscrit sous les yeux ; il semblait se défier de lui-même et ce n'était qu'à la répétition générale qu'il abandonnait

absolument toute copie et tout morceau de papier et qu'il se lançait dans son personnage comme un homme se lance à la mer.

Ses deuxplus grands succès peut-être, Fanjan la Tulipe et le Bossu, il les couva, pour ainsi dire, lui-même, il les fit éclore. Le Bossu lui doit, non seulement la vie même, mais plus d'un détail purement artistique. Quanta Fanjan la Tulipe, il le vit, en quelque sorte, passer et étendit la main vers ce type militaire et charmant.

Un jour, qu'il était chez lui, en train d'étudier, on lui annonça un visiteur, un soldat qui demandait à lui parler.

— Et comment s'appelle-t-il, ce soldat?

— Il dit qu'il s'appelle Méhngue !

C'était, en effet, un petit cousin de l'artiste, un paysan normand des environs de Caen — patrie de Mélingue — qui avait entendu parler de son parent et venait lui demander des « billets de comédie ».

Le soldat (c'était un chasseur à cheval) se mit d'ailleurs à conter franchement sa vie à son cousin. Il se plaisait au régiment, il aimait le métier ; son plaisir c'était de dormir entre les jambes de sa jument, et là, fraternellement protégé par sa monture, de rêver du pays et des pom-

miers normands. Et le cavalier racontait cela d'une façon si naïve, si profondément vraie et émue et avec un accent du pays de Caen si drôle et si amusant que Mélingue se disait tout bas : — Quel joli type de comédie tu ferais, mon cousin !

Mélingue, en eflct, parlait bientôt de son cavalier normand à M. Paul Meurice, et Técrivain trouvait alors pour le comédien ce drame entraînant et bien français qui va, clairon sonnant, à travers l'aventure et où le Normand Fanfan la Tulipe arrive à cheval sur sa jument Zémire et n'en descend que pour croquer des pommes avec M"'® de Pompadour, déguisée en grisette, — cette marquise qui était si jolie alors que M"" Page lui prêtait son sourire !

Il semble que lorsqu'un tel artiste disparaît, tous les souvenirs de joies ou toutes les émotions qu'il nous a fait éprouver s'en yont avec lui. C'est que Mélingue était de ceux qui savent émouvoir parce qu'ils sont émus. Le soir de la première représentation du Comte Ilermann, où Mélingue fut si beau, si mesuré et si puissant, lorsque le comte embrasse celui qu'il aime comme un fds et qui va se battre, Mélingue et Lafcrrière, d'un mouvement éperdu, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, comme s'ils

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eussent réellement dû ne jamais se revoir. Ils avaient oublié, en vérité, leur propre personne, pour s'incarner dans leurs rôles.

— Depuis, me disait Laferrière, nous avons renouvelé, chaque soir, ce jeu de scène, mais jamais nous n'avons retrouvé l'électricité, les vraies larmes, la véritable angoisse du premier soir!

Mélingue, riche, heureux, aimé, vivait retiré du théâtre, dans son artistique maison delà rue Levert, à côté de sa femme, de sa fdle et de ses deux fils, magnifiques comme lui, artistes aussi, applaudis au Salon de chaque année. Il ne regrettait rien de ses grandes et belles soirées d'autrefois, des bravos de jadis, des acclamations, des enthousiasmes, des couronnes. Et pourtant, si ! La mélancolie du grand artiste éloigné de la scène devait le saisir quelquefois. On ne se figure pas ce que doit soulFrir un comédien qui regarde des affiches et n'y voit plus son nom. Il fallut à Mélingue beaucoup de fermeté pour tenir la parole qu'il nous donnait un jour que je lui proposais d'écrire pour lui un drame — tiré par d'autres de mon roman le Beau Solignac : (( Je ne jouerai plus la comédie î »

Lorsque la mort vint l'atteindre, lorsque l'agonie commença, l'artiste survécut encore en

lui et assista, pour ainsi dire, à la mort de l'homme.

— Tiens, dit-il lui-même à l'un de ses fils en entendant les derniers hoquets, écoute bien. Voilà le hoquet de M"" Georges ! Oh I oh I oh î

Son fils voulut lui donner une cuillerée de bouillon. Mélingue était mort.

Il était mort bravement, en artiste étudiant encore la douleur humaine dans sa propre douleur et la raillant en l'analysant ; — il était mort comme tombent les grands cœurs convaincus, le soldat sur la redoute prise, le peintre devant sa toile inachevée, l'orateur à la tribune, et le comédien devant la comédie de la mort.

Avril 1875.

Virginie Déjazet,

Je ne connais point de mort plus triste que celle de cette pauvre Déjazet, qu'on savait perdue depuis des semaines et dont on annonçait chaque matin, l'agonie depuis plus de dixjours. Quelqu'un qui ne l'a pas abandonnée, dans ses derniers moments, nous disait, il v a peu de temps :

— La demeure de la malheureuse grande artiste est lugubre. On attend sa mort d'un moment à l'autre. Tout est prévu. L'embaumement même est préparé.

Il était temps que Déjazet mourut, car la sympathie publique commençait à se lasser de la plaindre. Ce temps-ci aime les dénouements rapides, même lorsque ce sont les derniers dénouements. Encore quelques jours et la pitié se fût changée en lassitude. L'espèce humaine est faite ainsi.

Déjazct avait soixante-dix-sept ans, étant née à Paris, le 3o août 1798, dans la rue Saint- André-des-Arts. Une biographie fort bien composée, par un de ses camarades de théâtre, Virginie Déjazet, par Eugène Pierron, livre plein de faits que M. Henry Lecomte, un autre biographe de Déjazct, a mis à profit et complété, nous apprend sur la comédienne, sur ses débuts, ses premières créations, bien des particularités piquantes qu'il faut aller chercher dans ce volume, devenu assez rare. Les raconter ici nous mènerait trop loin.

Je veux cependant rappeler que Déjazet s'appelait Pauline-Virginie, et que, sous ce dernier nom, tout enfant, elle débuta comme danseuse, puis comme actrice. Ce ne fut que beaucoup plus tard, après son passage au A audeville et ses débuts aux Variétés que, jouant au Théâtre- Français de Bordeaux dans le Marin ou les Deux ingénues, elle prit pour la première fois son nom, ce nom souriant de Déjazet.

Brunet, alors directeur des Variétés, avait contraint Déjazet à courir la province ; il ne lui donnait plus de rôles. Elle résilia son engagement et partit : (( Tu fais une grande sottise, disait à Brunet l'excellent Potier. Elle ira loin, crois-moi, cette petite Virginie. Il y a en elle

Glaretik. 3

rétoffe d'une véritable comédienne, et lu n'as à ton théâtre que des actrices ! »

On peut se fier aux renseignements ainsi donnés par Eugène Pierron. Il les tenait, sans aucun doute, de Déjazet elle-même. Son livre a la valeur d'une page de mémoires, non pas écrits mais dictés. Il fut question, un moment, des Mémoires de Virginie Déjazet et il me semble me souvenir qu'on annonça leur publication comme prochaine, voilà bien des années, mais Déjazet ne voulut jamais consentir à les écrire. Elle répondait à quelqu'un, qui lui proposait de se faire son secrétaire, cette lettre qu'on a conservée :

(( Il y aurait foHe à vouloir publier une histoire qui, d'après ce qu'on dit et ce qu'on croit, ne pourrait espérer la vogue que dans. les récits plus ou moins scandaleux que le public compterait y trouver : ma vie est beaucoup plus simple qu'on ne le suppose; l'écrire avec franchise n'offrirait rien de bien curieux, car je n'ai ni assez de vices pour piquer la curiosité, ni assez de vertus pour prétendre à l'admiration... ))

Il y avait, on le voit une fois de plus, chez. Déjazet, une femme d'esprit sous la femme de talent. Ce talent même était fait de grâce piquante

et narquoise, de malice, de raillerie, de ce je ne sais quoi de leste, de pimpant et de dégagé qui sentait le xviii'' siècle plus que le xix'. A dire vrai Virginie Déjazet aura été la dernière comédienne du xviii*' siècle. Elle devait être cousine de Sophie Arnould. Je la définissais ainsi, un jour : Une statuette de Saxe animée par l'esprit de Voltaire î

Déjazet a créé un genre tout particulier et très charmant un genre faux, a-t-on dit, aussi factice que les travestis dont il ahuse. Cet art-là n'est pas plus faux, au contraire, que l'art des Watteau, des Eisen, des Moreau le Jeune, l'art tout entier du siècle passé, fait d'une provoquante élégance et d'une insolente rouerie.

En relisant quelque chapitre de l'histoire de nos mœurs françaises, quelque volume de ces peintres de la femme au siècle passé, comme r Amour au .iv///" siècle, d'Edmond et Jules de Concourt, où ces moralistes tracent, d'après Duclos, Laclos et Crébillon le fils, le portrait du libertin frondeur, du mondain impertinent, du fat légèrement pervers, dont la jouissance est d'afficher sa méchanceté, type particulier au bon vieux temps; il semble qu'on revoie encore, pirouettant sur ses talons rouges, donnant du bout de ses doigts, où brillait l'entourage de

diamants de quelque opale, une pichenette à son jabot de dentelle, s'agiter quelqu'un de ces adorables et malins petits maîtres, séducteui*s, corrompus, ironiques, aimant encore plus le persiflage que l'amour et que Déjazet incarnait avec une telle vérité séduisante, avec une grâce si exquise, lorsqu'elle jouait un Lauzun ou un Richelieu.

L'esprit a sa forme et sa date, il n*y a pas à le nier: l'esprit de Déjazet était tout entier marqué au coin du dernier siècle. Il demeurait tel quand elle jouait, quand elle causait et quand elle. écrivait. Nous avons tenu de ses lettres. Le style en était tout à fait narquois, avec une pointe de sentiment, mais une pointe qui s'enfonçait profondément. Il y a de cet accent-là (et je ne force point la note) dans les écrits de M""* d'Epinay. Et puisqu'on n'a point les Mémoires de Déjazet, pourquoi ne pubHerait-on pas sa correspondance, qui nous la montrerait si charmante, causant, bavardant, se livrant, bonne fille, bonne femme et bonne mère ?

Bonne mère surtout. Elle donnait sans compter, elle ne garda jamais rien pour elle. Lorsque son fils dirigeait le petit théâtre du boulevard du Temple qui porte le nom de Déjazet, il avait plus d'une fois des discussions avec la presse. Alors,

pour tout apaiser, Déjazet arrivait au bureau du journal irrité. On la voyait venir, trottinant, souriante sous son chapeau à larges brides, telle que nous la montre encore une jolie et vivante lithographie de i855 ; elle entrait, causait, s'en allait, et tout était dit. Il ne restait plus trace de mécontentement. La bonne fée, celle de la Concorde, était venue.

On se rappelle (se le rappelle-l-on ?) qu'il y a nombre d'années un malheureux puisatier d'EcuUy, près de Lyon, fut enterré vivant, à kente pieds sous le sol, dans le trou qu'il creusait. Il s'appelait Claude Giraud. Lorsqu'on le sortit de ce tombeau, Déjazet était là, et ce fut dans la jupe brodée de la comédienne, qu'elle détacha en hâte, que le martyr fut enveloppé. Je disais que Virginie Déjazet savait écrire avec esprit ; voici la lettre que, cette fois lui dictait son cœur.

Lyon, 38 mai i854.

Hier, ma chère amie, au milieu d'une répétition générale, à grand elTet, défense nous est arrivée de jouer la Ëièce d'Eugène, qui devait passer aujourd'hui (M. Eugène ►éjazet avait composé une pièce : Giraud le Puisatier^ inspirée par la catastrophe d'EcuUy). Giraud se mourait et, le soir, à sept heures, il avait cessé de vivre. On lui avait coupé la jambe jeudi, il est mort avant qu'on ait levé l'appareil. Je ne puis exprimer la triste émotion q^ue j'ai ressentie en apprenant sa fin. Le hasard qui me fit

assister à sa délivrance et le premier secours qui lui est venu de moi, tout cela avait changé en presque alFection l'intérêt qu'il m'avait d'abord inspiré et, dans la seule visite que je lui ai rendue à l'hôpital, j'ai emporté le souvenir de sa pauvre et souffrante ligure, qui ne me quittera jamais!... Dans huit jours, tout le monde l'aura oublié ! Moi dans dix ans, si j existe, j'y songerai encore. 11 a vécu juste après sa délivrance le même temps qu'il a passé englouti, il est mort le vingt et unième jour I Demain son service se fait à l'église de l'hôpital. Demain, i'irai prier le matin pour ma pauvre Klise et le soir, à quatre heures, pour lui. J'ai été une des premières à le saluer, j'irai lui dire adieu. Voilà une triste journée qui m'attend. Décidément les morts sont les heureux !

Et deux jours après :

Je ne t'ai pas écrit hier, ma chère amie, disait Déjazcl. J'avais le cœur trop à la mort pour chagriner ta vie. Hier, dès le malin, j'étais à l'église priant pour celle que tu n'as pas assez connue pour l'aimer et qui t'aimerait tant aujourd'hui! A trois heures, on faisait le service du pauvre Giraud, et tu sais si je devais y manquer ! Je ne crois pas qu'un prince put avoir plus de monde qu'il en avait à sa suite et sur toute la route qu'il devait parcourir. Les abords de l'église de l'hôpital sont très étroits, aussi ai-je été portée sur les marches, littéralement parlant.

J'étais allée seule à ce convoi, bien m'en a pris. Il fallait une volonté comme la mienne pour y arriver. Ce que j'ai reçu de coups de pieds et de bousculades, je ne pourrais le dire. Bien des gens ont renoncé, mais ceux-là étaient des curieux ! Moi, j'allais prier et je suis arrivée. Le convoi était fort modeste. Le corps du génie était derrière. Un simple drap blanc était sur la bière qu'on a déposée à l'entrée de l'église. Là, tout le monde lui a jeté de l'eau bénite, ce que je n'ai osé faire, dans la crainte d'être reconnue. Bien cachée dans un coin noir.

VIRGINIE DÉJAZET Sq

j'ai appelé sur ce pauvre martyr toutes les bénédictions du Ciel. Sa pauvre mère était à genoux près de sa tête : son costume n'annonçait pas l'aisance ; elle pleurait dans un gros mouchoir bleu ; ses larmes sont tombées une à une sur mon triste cœur!... Pauvre femme! Elle l'a suivi, dit-on, jusqu'au cimetière: moi je suis rentrée avec Tâme brisée. Je jouais le soir !

Elle est touchante à relire, celte lettre où la comédienne qui pétillait, pirouettait, fredonnait et charmait, pleurait ainsi aux funérailles de l'humble ouvrier.

Cette note attendrie et pénétrante, Virginie Déjazet la retrouvait souvent, aussi irrésistible et aussi profonde, dans ses créations de théâtre. Oui, elle savait faire rire, non pas de ce gros rire si souvent niais qui naît de la charge, mais de ce rire malin ou de ce sourire discret qui naît d'une fine ironie ; mais elle savait aussi faire pleurer. Elle avait la fantaisie, comme Sterne, mais, comme lui, elle avait la larme. Ou plutôt, laissons là l'humour de l'auteur de TristramShandy. Déjazet était bien Française, dans sa gaieté comme dans son émotion, c'est-à-dire qu'elle avait le tact, la mesure, la discrétion, le goût. C'était la Parisienne dans toute la grâce du terme. Une honnête femme n'avait pas à rougir, même en écoutant ses lestes propos. Elle avait, par contre, souvent à s'attendrir lorsqu'au mi-

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lieu d'une comédie malicieuse, Déjazet, sur un vieil air d'autrefois, chantait quelque refrain d'amour et de regrets.

Gomme elle enlevait gaiement, dans les Prés- Saint-Gervais, l'air de la Belle Bourbonnaise ! Mais aussi, comme elle fdait tendrement, doucement, de sa voie ténue et cristalline, comme elle soupirait l'air charmant de Femme sensible !

Quelle grâce attendrie, émue, attirante, dans ces couplets de Frédéric Bérat, la Lisette de Béranger! Jusqu'à la fm, je le répète encore, Déjazet fut inimitable, c'est-à-dire égale à ellemême lorsqu'elle chanta la Lisette. Toute la mélancolie des amours envolées, toute la pureté de la plus chaste admiration, toute la tendresse d'un cœur qui s'est donné sans compter, respiraient à la fois dans la façon dont hochant la tête, arquant les sourcils, souriant avec des éclairs malicieux légèrement éteints par une larme, elle disait ce verselet :

Hier encor, j'ai fleuri mes amours !

La chanson du rimeur normand prenait alors la poésie d'une ode amoureuse d'Horace.

Et sait-on que Déjazet elle-même avait aussi versifié à ses heures ? On nous a gardé ces vers

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qui ont l'accent sincère — sinon le charme et la forme — des vers d'une Desbordes-Valmore, et que Déjazet composa pour la fête de quelqu'un qu'elle aimait :

Ami ! depuis un an, combien de jours de fête

Ont fleuri sous tes pas !

Dans le sentier de l'art, le bruit de tes conquêtes, Et dans celui du cœur que de palmes discrètes

T'ont salué tout bas !

Moi, qui n'ai pour orgueil, pour trésor et pour joie

Rien que ton seul amour ; Ne vivant que pour l'heure où Dieu vers moi t'envoie, A craindre, à espérer, mon pauvre cœur se broie

Tout un an, tout un jour !

...D'autres plus que la mort redoutent la vieillesse.

Quand je suis loin de toi, Je ne veux que vieillir pour que ce jour renaisse. Car mon constant amour, nos amis, ta tendresse.

C'est ma jeunesse à moi !

En vérité, il y a une émouvante et réelle poésie dans ce dernier cri ; et quoi de plus charmant que cette idée de la vieillesse ne faisant point peur à cette femme, puisque chaque année nouvelle ramène le jour de la fête du bienaimé ?

Aussi bien, à mon sens, n'est-ce pas seulement tout un art que Déjazet emporte avec elle, mais on dirait que c'est toute une race de femmes qui disparaît avec Frétillon. Elle gas-

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pilla sa vie, mais elle sut aimer. Elle jeta son cœur à l'aventure, mais elle avait un cœur. Sous le refrain grivois se cachait parfois l'élégie. Elle aima, ce fut sa vertu. Elle avait vaillamment pris pour devise ces mots qui résument sa vie : (( Bien faire et laisser dire. »

Qui lui succédera ^ s'est-on demandé déjà. M"" Schneider, malgré tout son talent, n'eut jamais son charme. M"' Céline Chaumont, son élève, qui procède d'elle immédiatement, qui a de l'esprit jusqu'aux dents et jusqu'aux ongles, fait trop sentir au public qu'elle a des ongles et des dents. Elle n'est d'ailleurs que la réduction de la statuette voltairienne. Et puis, il y avait outre la suprême élégance, une bonhomie avenante chez Déjazct. Elle piquait, mordillait, mais le bon sourire effaçait tout. Elle n'eût peutêtre pas mieux joué la Cruche cassée, mais elle l'eût jouée avec cette amabilité qui conquiert, qui entraîne et qui donne au talent quelque chose de plus que le talent : la sympathie, l'affection et le rayonnement.

Elle (( croyait » en un mot, cette Frétillon qui chantait autrefois avec Déranger :

Mais que vient-on de m'apprendre?

Quoi ! le peu qu'il lui restait, Frétillon a pu le vendre Pour un fat qui la battait !

Et Frétillon, Ma Frétillon, Cette fille Qui frétille.

Mourra sans un cotillon !

Elle croyait à tout ce qui est beau et grand, à cette France quelle aimait, à l'art qui l'attirait, à la charité qu'elle pratiquait. Elle était du temps naïf et bon où l'on s'attendrissait sur les curés patriotes, sur Déranger en prison, sur le vieux drapeau captif ou caché. Vieux jeu, peutêtre; elle y allait du moins, comme on dit, bon jeu bon argent. Je ne sais pas, ou plutôt je sais bien pourquoi je pense à elle, lorsque le souvenir me revient de cette chanson où son Déranger met en présence, au grand scandale de Tartuffe, qui a crié et crierait encore au sacrilège, une sœur de charité et une danseuse d'Opéra entrant au paradis par la même porte et par la 23orte toute grande ouverte.

Il y avait si bien de la bonne fille dans Déjazet qu'elle refusa de jouer le rôle de Marguerite Gautier, dans la Dame aux Camélias, rôle écrit d'abord pour elle avec des couplets, lorsqu'elle était au Vaudeville. Alexandre Dumas fils essaya vainement de triompher de ses scrupules : Vous avez bien joué Frétillon, disait-il.

— Eh bien ! oui, répondait Déjazet. Mais Fré-

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tillon se donne et votre Marguerite Gautier se vend.

Et elle ne joua pas la Dame aux Camélias. II y a tout un caractère dans un trait pareil.

Déjazet, malgré l'âge qui venait, avait gardé, sur la scène, le prestige de la jeunesse. On pourrait dire d'elle ce que Platon disait de la vieille Archéanasse : « Le sillon de ses rides sert encore d'asile aux amours. » Elle avait gardé sa bonne grâce, sa grâce même et sa voix, son art étonnant de détacher le mot et de détailler le couplet.

Nous lui avons vu jouer tous ses derniers rôles, ceux qu'elle préférait, disait-elle : M. Garât, le prince de Conti des Prés-Saint-Gervais, le Dégel, sans compter les Premières arm£s de Richelieu et cette Douairière de Brionne, où elle nous charmait tour à tour en vieille femme encapuchonnée et en lieutenant aux gardes.

Le soir de la première des Prés-Saint-Gervais, lorsqu'elle amena, le tenant par la main, M. Victorien Sardou sur la scène, une pluie de lilas tomba sur la petite -scène du Théâtre-Déjazet :

De Déjazet et du printemps Le lilas est la fleur chérie.

Ce fut peut-être la plus belle soirée de ses

dernières années. Depuis, Déjazet avait vieilli, s'était courbée, ratatinée, et je la revois encore, à la première représentation du Tour du Monde, vêtue d'une sorte de caraco, ou plutôt de veste bretonne en drap blanc soutachée d'ornements rouges et jaunes, sa main — une petite main maigre de momie — posée sur le velours pourpre du rebord de l'avant-scène. La figure était amincie, un visage d'enfant. On songeait à ce terrible sonnet de Baudelaire : les Petites vieilles, et, comme par une ironique antithèse, la vue de cette pauvre main desséchée faisait venir à la mémoire les verselets fameux sur le pied de Déjazet, le joli pied dont un rimeur avait dit :

Quand ce bijou, quand cet amour.

Se glisse dans le bas à jour.

C'est une joie De voir folâtrer et courir A travers le réseau de soie Sa veine où coule le saphir.

Puis il babille,

Marche, i'rétille.

Et fait craquer son brodequin

De satin.

O séductions d'autrefois ! Le pied était resté petit, un pied digne d'être moulé comme ce pied divin de Rachel que nous avons rencontré, un jour, avec une vulgaire étiquette, à l'étalage

d'un marchand de bric-à-brac. Mais le temps avait mis sa marque implacable sur toutes ces grâces, et Déjazet n'était plus Déjazet que lorsque, sous le capuchon de la douairière de Brionne, elle regrettait les sourires d'antan !

Voici l'heure des revues de fin d'année. La chanson va chanter Déjazet, etnousallons entendre plus d'un couplet ému fredonné sur quelque vieil air que modulait autrefois la chère comédienne : Bouton de rose ou : J*aime beaucoup les tourterelles. Et, je ne sais pourquoi, un vieux rondeau de Cogniard et de Clairville, me revient à l'esprit tandis que j'écris ces lignes, — un alerte rondeau que chantait, dans une revue des Variétés, qui date de quinze ans, cette jolie fille toute souriante que la mort emporta, défigurée, après lui avoir rongé les os, Judith Ferreyra :

Voilà

Ce que Garât chanta,

C'est grâce à ces airs-là

Que ma vogue est constante.

Ils sont depuis six mois

Jeunes comme autrefois.

Et plus charmants cent fois

Quand Déjazet les chante.

On a dit

Qu'un succès immense Mit longtemps Garât en crédit.

C'était le Dieu de la romance Et Déjazet nous le rendit.

Naturelle, On dit d'elle :

Quel modèle De bon goût.

Voix, finesse Jeu, souplesse.

Gentillesse, Elle a tout.

Aussi Garât a réussi.

On a parlé de lui Tout comme d'un chef-d'œuvre.

Fier de l'œuvre Qui l'amusait.

Tout Paris qui jasait Jasait de Déjazet.

Et voilà vraiment comment il faut célébrer Déjazet: sur une chanson alerte comme elle, comme elle souriante et joyeuse, aimable, aimée, et qui, donnant la vision d'une coquetterie et d'une élégance du siècle passé, appelle aussi le souvenir d'un clair refrain delà vieille Gaule. Quoi tout cela à la fois? Certes, et n'en doutez pas, avec Déjazet, avec cette Déjazet dont le nom restera familier à tous, comme celui de Désaugiers ou de Déranger, oui, avec Virginie Déjazet, c'est une grâce de la France qui s'en va.

Décembre 1870.

Frédérick-Lemaître.

C'est peut-être le dernier grand artiste de ce temps-ci qui vient de disparaître. Il reste après lui des comédiens eminents, des intelligences dramatiques de premier ordre, des analystes d'un talent rare, mais de comédien de génie, je n'en vois plus à l'heure où j'écris. La mort de Frédérick-Lemaître ferme une ère lumineuse, et ce n'est pas seulement une âme créatrice qui paraît s'éteindre, c'est un art tout entier qui semble disparaître, et on serait tenté démettre un crêpe de deuil sur la statue du Drame.

Mais si la vie est brève, l'art est long et le drame survivra. Le drame est la forme même de l'art de la scène au xix* siècle. Lorsque la comédie veut se faire puissante, elle confine au drame. Le drame se transformera, se modifiera; mais, pas plus qu'il n'a été étouffe à sa naissance par les doigts glacés de la tragédie, il ne sera éternellement emprisonné par l'opérette qui, tout

en riant, le voudrait cadenasser pour toujours comme un maussade et inutile vieillard dans quelque chambrette de Sainte-Périne.

Le drame perd d'ailleurs son représentant le plus illustre. Frédérick-Lemaître meurt à soixante-seize ans, délivré de l'horrible maladie qui lui dévorait la langue , comme si , après le cœur, c'était là qu'elle pouvait plus sûrement frapper un comédien. Il était né au Havre le 28 juillet 1800 (9 thermidor an VIII), et, entré au Conservatoire, à Paris, il avait été élève de Lafon, le tragique. On ne s'imagine pas Frederick, la fantaisie superbe et sans frein, prenant des leçons d'un professeur. Il disait cependant volontiers que ces premières études lui avaient été profondément utiles. Savoir l'orthographe n'a jamais empêché personne de devenir un grand écrivain.

Et non seulement Frederick avait passé par le Conservatoire, mais il avait, lui aussi, joué la tragédie. Il avait tenu à l'Odéon, vers 1822, le modeste emploi des confidents. Ruy Blas avait été Narcisse, Gennaro avait commencé par être Théramène. Ily a loin du « Bon appétit, messieurs», au (( Apeine nous sortions des portes de Trézène. » Pis encore : Frederick qui ne put restera l'Odéon, avait dansé sur la corde aux Funambules. On

Glarktie. 4

fait ce qu'on peut, on se montre où l'on peut. (( Si vous n'avez pas d'église à décorer, disait Delacroix, barbouillez des murailles. » A celte époque, un seul homme avait deviné Frederick, et cet homme, c'était Talma. Certaines prunelles ont le coup d'œil profond. « Vous ne voyez pas cette étoile, disait Bonaparte à Caulaincourt. Eh bien ! moi, je la vois. »

Il est intéressant de voir Frederick deviné par Talma, ces deux hommes étant évidemment les deux personnalités dramatiques qui dominent le siècle, et nous ne pourrions comparer l'un à l'autre, si nous n'avions le témoignage de ceux qui les ont connus tous les deux ; et, parmi ceux-là, qui pourrait mieux les juger que Victor Hugo.^

(( Talma, nous disait le poète en causant, Talma était beau, d'une beauté classique ; Frederick était beau, d'une beauté de Sicambre, toute moderne. Talma avait l'air d'une statue grecque ou romaine, Frederick avait l'air d'un homme, Talma n'avait point de défaut et dominait complètement la foule qui l'écoutait. Frederick était plein de défauts. Talma avait une voix sonore, profonde, et, comme on l'a dit si souvent, caverneuse ; Frederick avait la voix éraillée, exécrable, et, de plus — les mots sont de liii — une mâchoire qui pesait six cents livres. Talma est

arrivé du premier coup au succès et est mort en plein succès. On pourrait dire, au contraire, de Frederick qu'il n'a jamais connu, malgré tous ses triomphes, le grand succès, le succès sans conteste qu'il méritait. Eh bien, de ces deux hommes également supérieurs, l'un parut plus complet, c'est Talma, l'autre fut plus grand, c'est Frederick. Talma était parfait, Frederick était inégal. Talma plaisait toujours, Frederick heurtait parfois le goût, mais Frederick avait des mouvements, des mots, des cris qui faisaient tressaillir une foule jusque dans ses profondeurs et des éclairs étonnants qui le transfiguraient et le faisaient apparaître dans l'éblouissant rayonnement de l'absolue grandeur. En un mot, et si l'on accorde que le comédien qui interprète une œuvre peut avoir du génie, ce qui est controver sable, Talma avait plus de talent et Frederick plus de génie ! »

Le baron Taylor, à qui nous rapportions ces paroles de l'auteur de Ruy Blas, nous répondait il est vrai : (( Frederick eût été incapable d'être Auguste ou Néron, comme l'était Talma. Il n'a pasjoué Corneille, pas plus qu'il n'a joué Shakespeare. ))

Après avoir comparé Frederick à Talma, comme le fait Victor Hugo, on pourrait comparer Fré-

dérick à un homme qui n'a point laissé la renommée de Talma et qui n'avait point en lui les ressources physiques de Frederick, à Bocage.

Bocage était plus maigre, plus triste, plus sombre, moins étincelant et moins prime-sautier, avec des gestes moins beaux, des éclats moins étonnants, des illuminations moins soudaines. Mais il y avait une profondeur plus réelle, une expression de souiTrance souvent plus sentie, un foyer plus contenu, presque caché, un feu intérieur plus brûlant.

En supposant que ces deux hommes eussent la même flamme, Frederick la répandait au dehors avec une vitalité de prodigue ; Bocage l'économisait avec une jalousie d'avare pour la rendre, à de certains moments, plus puissante. L'un semblait mieux fait pour peindre les élans fougueux de la passion ; l'autre, pour en exprimer les cuisantes douleurs. On avait plus d'admiration pour Frederick, et plus d'affection pour Bocage. (( Les hommes froids, sévères et tranquilles observateurs de la nature, a déclaré Diderot, connaissent souvent mieux les cordes délicates qu'il faut pincer. » Bocage n'était pas froid ; mais il savait justement toucher ces cordes délicates. Il était impossible de rendre avec plus de puissance la douleur humaine.

domptée et couvant sous la cendre, qu'il ne le faisait dans le rôle de Buridan. Frederick parut inférieur à son rival lorsqu'un jour il reprit ce rôle. 11 n'eût pas osé, non plus, jouer Antony. J'ai vu d'ailleurs représenter Buridan par trois artistes d'un talent considérable : par Frederick, qui en faisait une sorte d'aventurier, élégant comme un roi déchu : par Mélingue, qui lui donnait la tournure d'un capitaine de Gascogne ; et par Bocage, qui, avec sa coiffure allongée et ses souliers à la poulaine, ressemblait à une figure du moyen âge descendue, droite et maigre, de quelque vieille tapisserie.

Frédérick-Lemaître était, au reste, le plus magnifiquement doué des trois. J'ai là, sous les yeux, une lithographie faite d'après lui, il y a trente ans, et rien n'est comparable à la vigueur superbe de ses grands yeux limpides et pleins d'éclairs. Ces yeux illuminent, incendient cette physionomie au port de tête hautain et plein de défi. Le front est admirablement beau, bien modelé, couronné de cette crinière que Frederick garda jusqu'en sa vieillesse sans qu'en vérité l'âge l'eût ravagée, et qu'il hérissait, qu'il dévastait à son gré, qui demeurait, dans ses dernières années, un des moyens d'action les plus puissants qu'il conservât sur le public.

On disait volontiers que n'ayant plus de voix, il jouait avec ses gestes et ses cheveux. Mélingue avait ainsi fait, ou à peu près, quoiqu'il eût encore sa voix, lorsqu'il parut, à l'Odéon, dans le don César de Bazan de Ruy Blas. Le geste, chez Frederick, était, il est vrai, toujours beau, toujours large, toujours puissant, incomparable malgré ce qu'on pouvait lui reprocher d'exagéré. Il était redondant, si l'on peut ainsi parler ; mais on pouvait dire du grand comédien ce que Voltaire disait d'Homère :

Babillard outré, mais sublime I

— Outré, mais sublime ! Ce magnifique reproche pouvait être appliqué à Frederick.

Un soir, dans sa jeunesse, un petit théâtre disparu, où jouait Frédérick-Lemaître, les Variétés-Amusantes, donnait une comédie qui s'appelait Pyranie et Thisbé. Tout à coup, le bruit se répand que l'acteur chargé du rôle de Pyrame ne pourra remphr son rôle. Il s'est pris de querelle dans quelque cabaret voisin, et son adversaire l'a si fort malmené que l'amoureux est forcé de garder le lit. Cependant le public est là, qui attend, qui frappe du pied et qui demande la toile.

— Qui pourrait bien jouer Pyrame.*^

— Moi ! répond un comédien inconnu dont tout le rôle, dans Pyrame et Thishé, consistait à passer dans le fond de la scène, à quatre pattes, revêtu d'une peau de lion et à rugir devant le public. C'était Frédérick-Lemaître. 11 savait le rôle de l'acteur battu. D'ailleurs le souflleur était là. Le directeur accepte. Frederick se dépouille de sa (( fauve enveloppe » et entre en scène. On sifile, on hurle, on tempête. On réclame l'autre Pyrame, le seul Pyrame authentique. Le public a des engouements.

— C'est bien, se dit Frederick, demain je me remettrai à quatre pattes !

Et il reprit philosophiquement sa peau de lion, se remettant à rugir en conscience.

Bien rugi, lion ! Que de fois, par la suite, lui répétera-t-on ce cri de Shakespeare! Que de fois la critique reprendra-t-elle pour ce Frederick l'éternel cliché du vieux lion ! Et il sera, en effet, un jour le lion du théâtre et le plus grand acteur de son siècle, ce comédien inconnu qui, à l'heure où on le siffle, apparaît, à quatre pattes, comme un figurant de baraque de foire, sur la scène des Variétés-Amusantes !

Un des traits caractéristiques de cet homme, c'est — pour exprimer par un mot ce que j'entends dire — qu'il ne fut pas du tout cabotin.

Le cabotin est au comédien ce qu'est le rapin sans talent au peintre convaincu, le bohème à l'écrivain, le faiseur au négociant ; le cabotin est jaloux, vaniteux, personnel, insupportable. Je sais des artistes tout à fait remarquables, qui sont cabotins par un côté quelconque ; tel sera jaloux en scène d'une figurante qui, très jolie, pourra attirer les lorgnettes sur elle tandis qu'il jouera ; tel autre (la petitesse des grands talents est infinie) aura besoin, pour réciter son rôle, de prendre, comme on dit, la scène, de rester toujours au premier plan, même lorsqu'il n*aura rien à dire. Frederick n'était pas ainsi.

Il donnait volontiers des conseils à ses camarades, simplement, sans avoir l'air d'enseigner.

Il prenait, par exemple, à part, Atala Beauchesne ou Louise Beaudoin et lui disait :

— Je crois que vous feriez bien de dire telle chose de telle ou telle façon, ou de vous placer ici au lieu d'aller là . Votre rôle y gagnera et la pièce aussi, et quand la pièce y gagne un peu, tous les acteurs y gagnent beaucoup.

Jamais il ne « lâcha », puisque c'est le mot, un rôle. Il eut des fantaisies bizarres sur la scène, et ses aventures à la Kean sont célèbres. La fumée de l'ivresse lui montait parfois au cerveau et le

mettait un peu trop en verve. Mais, de propos délibéré, jamais il n'abandonna une pièce et n'amoindrit un effet. En outre, il acceptait volontiers une observation.

— Monsieur Victor Hugo, disait-il, durant les répétitions de Ruy Blas, voici un vers que je ne dis pas bien, je le sens. Vous me rendriez service en m'indiquant comment je dois le nuancer î

Nous lui avons entendu déclarer, un soir, chez Carjat, au moment où il allait nous réciter le monologue de Toussaint Louverture :

— C'est Ja plus grande joie de ma vie que les deux plus grands poètes de ce temps-ci aient bien voulu me confier un rôle : M. Victor Hugo son Ruy Blas, M. de Lamartine son Toussaint Louverture I

Toussaint Louverture ne fut guère un succès que pour Frederick, malgré des beautés incontestables. Ruy Blas avait été pour le comédien ce que le poète appelait une transfiguration. <( Pour les vieillards, disait Victor Hugo, en i838, c'est Lekain et Garrick mêlés dans un seul homme ; pour nous, contemporains, c'est l'action de Kean combinée avec l'émotion deTalma. »

On dirait volontiers que Frédérick-Lemaître était né pour incarner les types altiersdu drame d'Hugo : Ruy Blas, Gennaro ; pour représenter

les héros tragiquement passionnés du drame romantique : les Ravenswoodet les Richard d'Arlington ; si nous ne l'avions vu, en ces dernières années, aussi simple, aussi apaisé, aussi vrai et aussi touchant qu'il avait été jadis éclatant et superbe.

Cet homme qui, tour à tour, apparaissait autrefois sous les traits de Cardillac ou de Concini, de Méphistophélès ou de Vautrin, de Georges le joueur ou de don César de Bazan, ce comédien qui avait été — avec quelle puissance eiTrayante ! — le notaire Jacques Ferrand d'Eugène Sue, et le Tragaldabas de Yacquerie ; ce Frederick, le Chiffonnier de Paris et le neveu de Rameau, le Roi des Drôles et Robert Macaire, nous le retrouvions déchirant et attendrissant dans André Gérard, de superbe noblesse dans le comte de Saulles de Plouvier, exquis et paternel dans le Maître d'école de Meurice, étonnant d'émotion et de douleur dans le notaire Chérubin du Crime de Faverne, et souriant, larmoyant, semblable à un personnage de Paul de Kock, devenu tout à coup épique, dans le Portier da rf io.

Et j'oublie bien des créations encore, des plus belles peut-être, qui datent d'une vingtaine d'années; j'oublie ce rôle de la Bonne aventure, où il nous montrait un père frappé de folie parce

qu'il soupçonnait la mère de son enfant, comme plus tard, dans le Père Gâchette, il devait expri^ mer la fureur d'un homme à l'esprit sain enfermé tout à coup dans une maison de fous; j'oublie ce Vieux Caporal, où il paraissait tour à tour charmant et poignant, jouant un rôle de grognard muet avec une incomparable puissance ; j'oublie Paillasse, un de ses triomphes, un mélodrame sentimental dont il faisait quelque chose d'humain, d'irrésistible et-de déchirant.

L'art humain, j'ai dit le mot, voilà l'art de Frederick. Il était exagéré, grandiloquent parfois ; mais un éclair partait et il vous faisait pénétrer jusqu'au fond de l'âme humaine. 11 avait aussi la fantaisie suprême. Ceux qui l'opt vu dans ce songe d'une nuit d'été, où Vacquerie mêle les visions de Shakespeare aux beuveries de Rabelais, ceux qui l'ont écouté dans Tragaldahas n'ont jamais oublié sa verve incomparable, sa lâcheté bouffonne et son insolence tapageuse. Et ce fut lui qui créa, qui inventa, qui sculpta de pied en cap ce type plus vivant que des vivants, cette caricature monumentale que lui envierait Balzac et que lui a empruntée Daumier ; — Robert Macaire I

On sait d'où naquit ce héros de bagne et ce gigantesque chevalier d'industrie, ce colossal tri-

6o ' PROFILS DE THEATRE

poteur qui restera comme lapersonnificalion des appétits d'un siècle. Robert Macaire, le meurtrier facétieux de M. Germeuil, le charlatan à la glu duquel se laisse éternellement prendre M. Gogo, le don Quichotte hideux dont Bertrand est le Sancho hypocrite, fut tout d'abord un personnage sérieux, un traître naïf d'un mélodrame de Benjamin Antier, Saint-Amand et Paulyanthe. Le 2 juillet 1823, l'Ambigu donnait cette pièce, r Auberge des Adrets, que le public siffla durement. Elle était inepte. Benjamin Antier, l'ami intime de Béranger, dut être navré du résultat. Et pourtant, grâce à Frederick, secondé par l'acteur Serres, qui jouait Bertrand, F Auberge des Adrets devait être un succès étonnant et allait faire la réputation de Frédérick-Lemaître.

Ce fut le comédien qui, poussant à la charge le rôle de Robert, ajoutant chaque soir quelque nouvelle facétie jusqu'au jour où le rôle fut pour ainsi dire fixé par la tradition, ce fut Frederick qui changea la chute en triomphe. Tout Paris court voir U Auberge des Adrets, que la Porte- Saint-Martin devait reprendre en i832. Le chapeau, le vêtement, la canne, le large pantalon rapiécé, le bandeau sur l'œil, la tabatière criarde de Robert Macaire, chaque détail était perfectionné par Frederick avec un soin de créateur.

C'était lui aussi qui trouvait ces traits devenus célèbres, ces réponses demeurées légendaires :

— Vous vous nommez ? demande aux deux bandits le brigadier de gendarmerie.

— Toujours, répond Robert.

— Je vous demande votre nom.

— De Saint-Rémond.

— Où allez-vous?

— A Bagncres, prendre les eaux de ce pas.

Ici une cascade, comme on dirait aujourd'hui sur les eaux de Spa, prises à Bagnères; puis le dialogue continue :

— Votre profession ?

— Ambassadeur du roi du Maroc... Vous êtes peutêtre étonné de ne pas me voir en marocain ?

Le brigadier s'adresse à Bertrand :

— Votre passe-port ?

— Voilà. C'est que nous les avons déjà montrés hier.

— Vous vous nommez ?

— Bertrand.

— Et vous allez ?

— Pas mal ; et vous ?

— Votre profession ?

— Orphelin ! . . .

Tout cela est devenu banal à force d'avoir été répété ; mais il y a é vide aiment là une verve peu commune. Frederick poussait d'ailleurs la plaisanterie un peu loin, par exemple lorsqu'à la reprise de la pièce, à la Porte-Saint-Martin, il

62 PROFILS DE TIIKATRE

montrait Robert Macaire et Bertrand poursuivis jusque dans la salle par les gendarmes comme M. de Pourceaugnac par les matassins, cl se réfugiant dans une loge d'avant-scene d'où ils précipitaient sur la scène un cadavre de gendarme qui s'enlevait ensuite jusqu'aux frises.

Alors d'un ton superbe Robert Macaire* chantait cet incroyable couplet final ;

Tuer les mouchards et les gendarmes.

Ça n'empêche pas les sentiments !

C'est ce qui a fait dire à Jules Janin que Robert Macaire a enfanté Lacenaire. Frederick, à coup sûr, ne se croyait pas aussi coupable et on l'eût bien étonné en lui lançant cette étrange accusation de complicité morale.

Après avoir été si étonnant dans Robert Macaire, Frédérick-Lemaître crut, un beau soir, être aussi curieux dans le rôle de Bilboquet des Saltimbanques. Il joua Bilboquet au Palais- Royal, comme il avait joué Kean et le neveu de Rameau aux Variétés ; mais le succès ne fut point le même. H parut sombre. Chose étrange, dans ce rôle créé par Odry, le grand artiste était inférieur à un simple farceur, à Lassagne. On ne le trouva intéressant que dans cette valse de Faust qui l'avait autrefois rendu si célèbre.

Cet échec, à coup sûr, ne comptera pas beaucoup dans sa vie, et ce n'est pas une erreur d'un jour qui peut faire oublier tant de soirées superbes et tant de gloire.

Et maintenant, que reste-t-il du grand comédien ? Ce qui reste d'un merveilleux feu d'artifice éteint. Pauvres artistes, dont on voit s'envoler le génie comme on voit s'éteindre la rampe qui les éclairait! Un nom, un souvenir, c'est tout ce qu'ils laissent après eux. On vous dira que Frederick était incomparable, lorsqu'au premier acte de Ruy Blas, il contait à don César ses déceptions et ses chimères :

Quand tu me connaissais, j'étais un homme encore. Tous deux nés dans le peuple — hélas ! c'était l'aurore î — Nous nous ressemblions au point qu'on nous prenait Pour frères ; nous chantions dès l'heure où l'auhe naît. Et le soir devant Dieu, notre père et notre hùte. Sous le ciel étoile, nous dormions côte à côte !

On vous montrera quelques photographies qui survivent à celui qu'elles représentent : Frederick effrayant, hideux, affreusement beau dans le cinquième acte de Trente ans, l'œil hagai'd, la lèvre pendante, en haillons, un terrible bâton entre ses genoux, la tête en feu et la main prête au crime. On vous citera quelques jugements contemporains : « Lâchez Frederick

dans un rôle et vous verrez ! » s'écriait un jour Félicien Mallefille.

(( Un rôle étant donné, a écrit Edouard Plouvier, Geffroy le peint, Bocage le dissèque, Régnier l'analyse, Provosl le démontre, Mélingue le sculpte, Bouiïe le crayonne, Frederick le joue. ))

Voilà tout ce qui restera d'un homme qui a fait palpiter, pleurer, rire, qui a terrifié et charmé son temps, d'un artiste hors de pair, d'un comédien qui eut à la fois le génie de la hardiesse et le respect de la vérité, d'une nature privilégiée et puissante, d'un acteur qui suivit jusqu'au hout le conseil de Shakespeare aux comédiens :

Garde aux troubles du cœur la dignité de Tart.

Quelques lignes dans les volumes de Janin et de Gautier, quelques remerciements durables dans les préfaces de Victor Hugo, quelques traditions dans les coulisses, un grand nom et peut-être un jour un monument ou une statue et c'est tout ! — Triste flamme, éteins-toi I disait-il dans Ruy Blas. La flamme était éclatante et elle est éteinte, et ce grand artiste mort aura eu, comme Rachel agonisante qui entendait, de son lit de mort, les bravos donnés à

une étrangère, à la Ristori, Frédérick-Le maître aura eu cette douleur d'entendre acclamer dans un de ses rôles un commediante italien qui n'avait d'autre façon de se faire pardonner son succès devant cette agonie, que de mettre aux pieds de Frederick, aux pieds du maître, les couronnes qu'on lui jetait, à lui, nouveau venu.

Ces couronnes, du moins, M. Rossi les a portées au tombeau de Frederick.

Janvier 1876.

CLilRETIE.

Le monument de Samson

Un souvenir d*un vieux et grand comédien. Une impression d'autrefois très présente encore. Dans une allée du cimetière Montmartre, les fidèles, les amis, les élèves ou les admirateurs se réunissant devant une tombe et saluant l'image de l'acteur Samson, que faisait revivre un buste de bronze. Toute la Comédie -Française était là. On avait terminé la répétition plus vite que de coutume, et l'on se retrouvait devant la tombe de Samson, le vieux Boufle en tête, avec sa longue barbe blanche, et M"™® Arnould-Plessy, avec son sourire.

M. Emile Perrin, M. Got, le doyen de la Comédie, M. Régnier, arrivent, accompagnés de la maison, comme on dit, et M. Pierre Berton, le petit-fils et l'élève de l'éminent comédien qu'on va fêter, Berton qui, ainsi que son grandpère, s'est fait applaudir comme acteur et comme

auteur, conduit ce deuil — ou plutôt cette cére'monie de gloire. A Paris, il y a toujours un public pour toutes les cérémonies, quelles qu'elles soient. Lorsqu'on arrive devant la tombe, une foule de curieux l'entoure déjà, avide d'écouter les discours.

Au-dessus des têtes nues se dresse, sous les arbres verts du cimetière, le buste de bronze qu'a sculpté Crauk. Samson, le nez au vent, Tœil souriant, la lèvre ironique, semble distiller encore un de ces traits mordants qu'il laissait tomber avec une malice aiguisée. La tête est très vivante. C'est bien là le comédien et l'homme.

On fait cercle dans l'allée, autour des orateurs : les branches d'arbres, tordues par le vent qui passe, rendent le bruit d'une mer se brisant sur les galets et empêchent souvent les harangues d'être distinctement entendues. Mais que ce coin de cimetière est joli, avec ses tombes blanches et ses branches prin tanières ! La cérémonie n'a rien de funèbre. Les curieux qui sont là se montrent les célébrités du théâtre, les actrices aux jolis visages un peu pâles, à demi cachés par des voilettes noires à pois.

M. Derval a parlé au nom de l'Association des artistes dramatiques, fondée par Samson.

M. EmilePerrin a dignement loué Samson comme comédien, sociétaire, conférencier, professeur et camarade. C'est une véritable biographie que ce discours ému et plein de faits où M. Perrin a rappelé que, lorsque, avec Taylor, Samson fonda la Société des artistes, ce fut un billet de mille francs — emprunté peut-être — qui constitua les premiers fonds de cette œuvre, riche aujourd'hui. Le discours de M. Perrin a fait grande impression. Après lui, M. Ambroise Thomas a parlé au nom du Conservatoire. Samson y occupait celte chaire d'histoire et de littérature dramatique, instituée pour lui, je crois, et dont M. de Lapommeraye a hérité. M. Ambroise Thomas rappelle une parole de Samson visitant le Conservatoire et disant que (( son cœur de vieillard palpite oii son cœur de jeune homme a palpité jadis » . Après lui vient M. de Bornier, qui parle spirituellement — peut-être un peu trop spirituellement — au nom des auteurs dramatiques et fait l'éloge des belles-mères, après avoir cité les vers de Samson dans la Belle-Mère et le Gendre :

C'est un ange, d'accord, j'y consens, je le croi. Mais elle est belle-mère et c'est assez pour moi !

J'aurais voulu entendre la voix si autorisée de M. Ernest Legouvé ; mais ce maître en ces sor-

tes de discours a déjà fait sur Samson et ses élèves une conférence qui est un chef-d'œuvre, et il n'avait qu'à se répéter — ce dont on lui eût su gré, d'ailleurs.

On a dit, en résumé, d'excellentes et d'éloquentes choses, mais non pas tout à fait peutêtre celles qu'il fallait dire. L'oraison funèbre est un genre un peu factice qui n'admet pas la réalité stricte. Samson était bien tout ce qu'on a dit qu'il était, comédien parfait, auteur dramatique applaudi, sociétaire de la Comédie-Française dévoué corps et âme à cette vieille et glorieuse institution, mais il fallait expliquer comment il était devenu tout cela, comment, fds d'un petit cafetier de Saint-Denis — d'autres disent d'un épicier de Pantin — élevé à l'école 011 le baron Taylor enfant se rencontra avec lui, il s'était instruit et fait lui-même. Je me rappelle que le baron Taylor, évoquant son souvenir, dans une de ces précieuses causeries remplies d'anecdotes qui accompagnaient nos dîners mensuels, nous disait:

— Mon camarade Isidore Samson était déjà classique en ce temps-là, et, tout gamin, il composait des pièces et me trouvait, moi, trop exalté, comme plus tard, au temps d'Hernaniy il me trouva trop romantique.

yO PROFILS DE THEATRE

Laborieux, acharné, passionné pour son art, sous cette double forme de la composition et de l'interprétation, Samson étudia beaucoup et devint le comédien extraordinaire et le fin lettré que nous avons applaudi tant de fois. M. de Bornier, parlant au nom des auteurs dramatiques, a très justement dit que le théâtre de Samson : la Famille Poisson, la Belle-Mère et le Gendre, était un théâtre de Vancien répertoire. 11 l'a comparé à celui de Coliin d'Harleville. C'est un peu cela, en eflet, avec plus d'ironie peut-être et une bonhomie moins bourgeoise. La Famille Poisson est tout simplement un petit modèle de fin badinage.

M. Got nous contait, au retour, plus d'un trait piquant de Samson, toujours prêt à s'irriter avec bonhomie. On causait un soir, au foyer de la Comédie-Française, de choses parfaitement indifférentes, quoiqu'il y eût ce jour-là un grand fait politique dont tout le monde s'entretenait — excepté, pour le moment, les comédiens au repos.

Samson entre. On se tait devant le doyen. Il regarde ses jeunes camarades, et vivement:

— Je parie, dit-il, que vous parlez de telle chose? (le fait politique en question). Vous disiez sans doute telle chose?

On ne répond pas.

— Ah! vous êtes de cetavis-là ! continua Samson. Mais on pourrait parfaitement vous répondre telle autre chose. Qu'est-ce que vous diriez? Vous n'êtes pas de cet avis-là.^ Non.î^ Eh bien, tant pis pour vous !

Et il sort du foyer, furieux, sans qu'on lui ait dit cependant un seul mot. Il y aurait une johe scène de comédie à faire avec ce monologue.

Samson avait bien de l'esprit. C'est lui qui dit ce mot si joli, après la malheureuse épreuve de l'acteur Lafontaine dans le Cid :

— Allons ! dorénavant, on ne pourra plus dire le bon Lafontaine !

Mot injuste, car Lafontaine devait être fort •applaudi encore et mériter tous les bravos.

Ceix qui ont vu jouer à Samson le marquis de la Seiglière, Bertrand de Bertrand et Raton, le pair de France de la Camaraderie, le grand seigneur du Fils de Giboyer, ne l'oublieront jamais. Il fut une des gloires de la Comédie-Française, qu'il délaissa d'ailleurs un moment. Oui, en i83i, Samson donna sa démission et alla jouer au Palais-Royal, où il créa le Comte de Saint'Ronan, le Philtre champenois et un Rabelais où il était, me dit-on, tout à fait rabelaisien, avec son masque rieur. Au bout de dix mois, Samson

dut rentrer, contraint et forcé, à la Comédie- Française, en vertu d'un jugement du tribunal de commerce. Son élève, M™' Plessy, devait llimiterdans cette fugue. Elle était là, au cimetière, ai-je dit. Elle a fait mieux, un jour. Le 12 avril i853, on donnait une représentation au bénéfiee de Samson : M""" Plessy, alors à Pétersbourg, lit huit cents lieues pour venir jouer un rôle auprè» de son maître et repartir après cet hommage à son professeur.

Samson, à qui Ton élève un monument où se lit, en lettres gravées, la reconnaissance de ses élèves, avait, avec Régnier, mené la campagne en faveur de la statue élevée, rue de Richelieu, à Molière. Ces deux comédiens lettrés tenaient à payer au grand comique réternelle dette du théâtre.

On peut, en répétant le mot de Bornier, dire que le monument de Samson ne manquera jamais de fleurs, comme sa carrière de comédien et d'auteur ne manqua jamais de couronnes.

Quelques heures après cette cérémonie, nous apprenions la mort de Paul de Musset et je me rappelais que le frère d'Alfred nous contait un jour un souvenir d'une répétition où Samson avait un peu irrité Musset.

On répétait Un Caprice. M™" de Léry disait : Rebonsoir !

— Rehonsoir ! fit de sa fine voix flûtée, élégamment impertinente, Samson qui dirigeait la répétition. Dans quelle langue est cela ?

— Alors, très piqué, Musset, brutalement, de riposter :

— Dans la langue des femmes du monde que les comédiens ne connaissent pas !

C'était un peu vif, et je doute que Samson n'ait pas répliqué car il avait de l'esprit et autant de bravoure que de talent. Mais avait-il entendu la boutade de Musset ?

Ce fut un homme aimable et un homme de talent que Paul de Musset. Il fallait bien qu'il en eût beaucoup pour garder de son originalité jusque dans l'ombre projetée par la statue de son frère.

Il avait jadis écrit, sur la Régence, sur les mœurs et les personnages du dix-huitième siècle, des livres très pittoresquement érudits où M™* de Tencin, M"" de Lespinasse revivent avec beaucoup de charme. Au théâtre il s'était fait applaudir, et il laisse un fort joli volume de voyage en ItaUe et en Sicile, ce voyage qui lui valait les strophes légères et attristées d'Alfred :

Ainsi, mon cher, tu t'en reviens Du pays dont je me souviens Comme d'un rêve...

Grand, élégant, le profil bourbonien, M. Paul de Musset ressemblait beaucoup à son frère, dont le portrait fut toujours placé devant sa table de travail. Il avait jadis répondu par un livre violent. Lui et Elle, au roman de George Sand, Elle et Lui. Il voulait publier bien des morceaux inédits et des lettres d*Alfred de Musset qu'il a conservés. Son rêve aussi était Téreclion d'un monument à son frère. Un comité fut même constitué, sous la présidence de Victor Hugo ; mais l'affaire en resta là. C'était une des tristesses de ce galant homme.

Mai 1880.

Blanche Barretta,

Il y avait une fois (ceci n'est pas un conte) deux jeunes filles, Avignonnaises, venues à Paris et demeurant faubourg Saint-Honoré, dans le voisinage d'une grande jeune personne mince, charmante, blonde et qui rentrait, chaque soir, portant sous son bras le rouleau de cuir où l'élève du Conservatoire, où la comédienne enferme d'habitude ses rôles.

Le rouleau de l'élève est en moleskine ou en maroquin ; celui de l'actrice en cuir de Russie. Il est, d'ailleurs, de ces rouleaux de moleskine qui contiennent aussi un bâton de maréchal, comme la giberne du conscrit.

Les deux petites Avignonnaises, l'une déjà femme, l'autre encore enfant, regardaient passer cette grande jeune fille, élégante et poétique

-y 6 PROFILS DE THEATRE

comme une Florentine de Masaccio ou de Ghirlandajo, et elles se disaient l'une et l'autre :

C'est M"^ Sarah qui revient de son cours I

M"*' Sarah, c'était Sarah Bernhardt.

Elle était aimable et bonne : elle se lia d'amitié avec ces fillettes et remarquant dans la plus jeune des deux ce damné diable au corps qui fait les comédiens de race et les comédiennes nées, elle lui conseilla tout net d'entrer, comme sa sœur aînée, au Conservatoire.

L'enfant — M"' Barretta était encore une toute jeune enfant — avait déjà joué la comédie, à sa pension, où elle récitait les fables de La Fontaine avec un sentiment étonnant du drame, comme l'eût pu faire un Delsarte, mais d'instinct. Née pour la comédie. Blanche Barretta avait pourtant été, dès sa première enfance, élevée avec le souvenir d'un épouvantable drame, et d'un drame historique. Elle est née à Avignon, dans la chambre même où fut assassiné le maréchal Brune. M. Barretta, le père, tenait là un hôtel, V Hôtel du Palais-Royal, tristement historique depuis le massacre, et la fillette se rappelle avoir vu, au-dessus de son lit, dans la muraille, les trous des balles tirées sur le maréchal.

Avignonnaise donc, cette charmante jeune

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