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VIEUX COMÉDIENS

cueil de Terriss. Le peuple, en tous pays, aime ses comédiens. Le peuple parisien, surtout, leur est fidèle. Jamais roi ne fut plus acclamé queMélingue qui, sous le panache de d'Artagnan, incarna toute la race aventureuse qu'est la race française.

Lorsque la pièce est finie, la toile tombée, la chimère envolée, la foule se presse encore à la porte de la sortie des artistes pour les voir passer, les regarder encore, les toucher. Personne n'eut, en ce temps-ci, de plus belles funérailles que Déjazet, Virginie Déjazet, et Paris pleura cette fauvette des Prés-Sain t-Gervais comme un être de légende et d'amour.

Et les dernières représentations des comédiens vieillis ont le don d'attirer la foule, d'attendrir un public reconnaissant envers ces artisans de rêve qui lui ont, en sacrifiant leur chair et leurs nerfs, donné à lui, l'insatiable public, ce qu'il va chercher, ce qu'il réclame, ce qu'il demande, ce qu'il exige — comme l'humanité tout entière, du reste: — une heure de songe, un peu d'illusion ! ...

Fourmis, petites fourmis, actives et vaillantes fourmis, songez aux ailes fragiles des cigales vieillies que mord durement le vent d'hiver !

Janvier i8q8.

Acteurs shakespeariens,

J'ai oublié, pendant de longues heures données à Shakespeare, tout ce qui nous divise le plus. C'est un puissant enchanteur qu'un tel poète. Il nous arraclieà la vie courante, à l'obsession quotidienne et nous transporte jusqu'aux étoiles d'un coup d'aile ou d'un bond, comme le clown divin que chanta Banville. Il nous est arrivé, durant ces répétitions d'Othello de nous dire, Jean Aicard et moi, que c'est merveilleux, vraiment, le miracle du génie faisant, après des siècles, mouvoir ces masses de figurants, pleurer et frémir ces artistes, passer dans une salle vide le souffle même d'un mort disparu depuis deux cent quatre-vingt-trois ans.

C'était la réflexion d' Aicard devant ces comparses, allant et venant là sur les planches, chantant et dansant au gré du flûteau et mus ainsi plus encore par la volonté même de ce grand

mort que par le geste et la pensée du metteur en scène. Et nous nous disions que, tous ces vivants eussent-ils disparu, la guerre eût-elle éclaté entre l'Angleterre et la France, l'émeute eût-elle grondé dans la cité, Shakespeare et le génie de Shakespeare eussent été là, quand même intacts, immortels et immuables, avec tout le sang du drame éternel et tous les soupirs de l'éternel amour.

C'est un consolateur aussi que le poète. A tous nos maux, à nos inquiétudes et à nos souffrances, il substitue les douleurs, les angoisses et les blessures des personnages qu'il a fait vivre, vivre d'une vie supérieure à la nôtre et à la sienne propre, puisque ces fantômes resteront visibles encore et vénérés alors que la chair et les os des vivants seront retournés à la terre. Je comprends la joie qu'il y a pour un grand artiste à se mesurer avec de telles créatures sublimes, à incarner le rêve du poète, à se montrer aux yeux des contemporains sous les traits et le costume de ces immortels du pays des songes, des beaux songes.

M. Mounet-Sully attendait depuis vingt ans cette soirée du 27 février. Et, depuis le 24 octobre 1829, où Joanny avait créé le More de Venise, de Vigny, la Comédie-Française n'avait pas

donné à^ Othello qui fût calqué pieusement sur Y Othello même de Shakespeare. Ils sont clairsemés, les spectateurs qui ont pu voir Joanny. Ce fut un bon acteur tragique, ronflant et redondant qui se montra pourtant — les épithètes sont de Victor Hugo — original et individuel dans Ruy Gomez d'Hernani, Joanny tint, k son heure, un Journal de toutes ses impressions de théâtre. Il n'y ménage pas sa propre louange : (( Aujourd'hui, j'ai été au-dessous de moi-même.. Ce soir, j'ai été très beau... » D'ailleurs candide, dévoué et combattant pour ses auteurs, comme un soldat.

M. Ernest Legouvé a dû le voir souvent, ce Joanny. Il a bien vu Talma — oui, Talma luimême — dans Othello, trois ans avant qu'Alfred de Vigny donnât son More de Venise à la Comédiel

C'est un souvenir que me racontait, il n'y a pas un mois, le doyen de l'Académie française.

— Oui, mon cher ami, j'ai vu Talma, quelque temps avant sa mort, au mois de mars 1826 (il devait mourir, en octobre, d'une obstruction des intestins). Talma jouait à l'Opéra, dans une représentation à bénéfice, deux actes d'Othello. C'était tout naturellement celui de Ducis. Je le

vois encore ; il était costumé, non en Arabe, mais en général vénitien. Et j'ai gardé la mémoire de deux admirables effets qui firent passer un frisson dans la salle. Ils devenaient absolument terribles ces vers du More rugissant de jalousie :

Il faudrait mieux pour lui que leur faim dévorante Dispersât les lambeaux de sa chair palpitante .Que de tomber vivant en mes terribles mains !

Le geste, le regard, la voix, tout était irrésistiblement farouche, effrayant. L'autre effet, tout de contraste, fut la manière dont, après avoir tué Desdémone, il dit, à voix basse, l'air égaré : Elle dort! C'était là, le sublime! »

Talma donnait, usait dans ces représentations suprêmes une partie de sa vie, souffrant déjà et beaucoup du terrible mal qui devait l'emporter.

C'est alors qu'il disait à Victor Hugo :

— Je voudrais, moi, l'homme des classiques, jouer votre Cromwell, avant de mourir !

J'ai vu aussi un Othello superbe. Ce fut non pas Taillade, qui joua tour à tour lago et Othello, mais ce pauvre et étrange Rouvière, sorte d'artiste chimérique, de comédien de légende, tel que les peint George Sand (et qui devait créer un beau drame de M""' Sand, Maître Favilla). Rouvière,

sifflé dans le Mordaunt des Trois Mousquetaires, acclamé dans Hamlet, jouant où il pouvait, quand il pouvait, faisant de la peinture quand il ne répétait point de drame — et sa peinture, dans le genre de celle de Couture, contrastait singulièrement avec son jeu saccadé mais étonnant de tragédien.

Ce malheureux Rouvière, qui allait être bientôt un Mépliistophélès admirable dans un Faust tripoté par d'Ennery, cherchait alors un théâtre où, après avoir joué Hamlet, il pût incarner Othello. Il n'avait ni la taille, ni le port, ni l'allure de ce beau tigre royal qu'est le More de Shakespeare. Il était petit, grêle, la joue creuse, les jambes maigres, avec une voix stridente, un accent de cigale du Midi, des gestes brefs, je ne sais quoi de sautillant et d'anguleux dans tout son être maladif. Mais une volonté, une intelligence, une flamme, une âme en un mot, consumait, vivifiait ce corps de névropathe sublime. L'œil surtout était admirable. Il illuminait la scène, il enfonçait dans la salle la pointe, le stylet de son regard. Le mot darder était fait pour cet œil-là.

Or, un soir — j'avais vingt ans et je n'oublieraijamais ce souvenir — j'entrai dans le vieux Théâtre-Historique jadis fondé par Alexandre Dumas et si brillant, décoré de peintures, de

dorures, de statues à son aurore, maintenant poudreux, sali, sentant déjà l'odeur de plâtras avant même que la pioche des démolisseurs ne l'eût touché. Un théâtre condamné, marqué pour le tombereau comme tous ces théâtres du boulevard du Temple dont on avait déjà jeté bas quelques-uns, tréteaux de funambules et scènes de drames devenus gravats. Nous étions peu nombreux dans ce triste théâtre abandonné même par les rats et sous un lustre dont on épargnait l'huile, devant des décors ramassés au hasard, avec des costuQies vénitiens trouvés à quelques décrochezmoi ça du Temple, des acteurs dont j'oublie le nom, recrutés çà et là, troupe de rencontre réunie par aventure autour d'un chef-d'œuvre, des comédiens épaves des théâtres en détresse, jouaient le More de Venise, de Vigny.

Comment ils le jouaient, je n'en sais rien. Qui interprétait lago .^ Qui nous rendait Desdémone.^ Je l'ignore. Mais je sais que, de ce fond un peu terne et de cette poussière de démolitions et de ces souquenilles se dégageait — comme un éclair trouant la buée — Rouvière, cet étonnant, incomplet, entraînant, irritant, émouvant, admirable Rouvière, Rouvière souffrant avec Othello comme il avait douté avec Hamlet, Rouvière rugissant, pleurant, criant, avec des accès de

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rage épileptiforme (car il est extraordinaire, ce Shakespeare, et il étudie dans Othello le criminel, un épileptlque comme il étudie un alcoolique dans Cassio, — jercvieiidiai là-dessus quelque jour), Rouvière enfin se coupant la gorge d'un mouvement circulaire, et allant râler en vomissant le sang aux pieds blancs delà morte Desdémone, le cher parfum envolé !

Nous avions — chose curieuse — parmi les acteurs qui jouaient 0//ie//o autour de Rouvière un confrère, un poète — et cpiel poète! — ce grand bon diable de ( il;ilii:ii\ , IViidu comme le Matamore de Gautier et décharné comme lui, Albert Glatigny, qui était l'auteur d'un des beaux recueils de vers de ce temps, les Vujnes Folles, et qui tout fier de dire quelques alexandrins à peine dans une pièce tirée de Shakespeare, représentait là un premier ou un second sénateur.

Ce fut même la grande joie et l'honneur du brave Glatigny. Peu lui importait d'être La Gingeole ou Brichanteau de par les théâtricules de la province ; il avait été, à Paris même, sur la scène littéraire du Théâtre-Historique, un des sénateurs du Sénat de Venise, évoqué par le grand Will!

Un jour que Glatigny se battait en duel (et

qui sait main tenant pourquoi ?) avec Albert Wolff, qu'il avait dû railler par quelques versiculets, ou qui l'avait critiqué dans quelque chronique, les témoins cherchaient, à travers les terres gelées, un endroit où échanger quatre balles, et Glatigny, son collet râpé relevé derrière sa nuque maigre, marchait en fredonnant entre deux quintes de touxlamarche delà Juive. Puis, tout à coup, s'interrompant :

— Quand je pense, dit-il, que dimanche dernier j'étais encore, marquant le pas sur cet air-là, l'empereur Sigismond, à Lille!

Puis il ajouta ;

— Wold' ne se doute peut-être pas non plus qu'il va se mesurer avec un sénateur de Shakespeare.

Ah I tous ces spectres d'autrefois ! Il ne serait pas très vieux, le bon poète que fut Glatigny; et il pourrait voir aujourd'hui, sous les traits de 50/i sénateur d'autrefois le propre gendre d'Henri Monnier ; il pourrait applaudir Shakespeare et répéter, comme ce comédien qui soupirait: (( J'ai été Louis XIV en province. .. » :

— Et moi aussi, fai été sénateur de Venise l Le duc d'Aumale, grand amateur de théâtre

et grand ami de la Comédie-Française, attendait

avec impatience cette résurrection d'Othello, qu'il ne devait pas voir. Et comme il avait, pour les draperies d'Antigone, montré parmi les merveilles de Chantilly une petite statuette grecque à M"** Bartet, il voulait indiquer à M. Mounet- Sully quel costume, selon lui, devait porter le commandant général des galères de Venise :

— Othello, me disait-il, devait être pour la Sérénissime République quelque chose comme ce que fut Yusuf pour la France. Or, Yusuf, après avoir chevauché longtemps en faisant flotter au vent le costume oriental, portait fièrement l'uniforme de général français I

Il eût applaudi, sous le casque damasquiné de Boabdil, Mounet-Sullv, le duc lettré, averti de toutes choses, épris dart et de poésie, fanaticjue du théâtre, de ce théâtre qui est une des séductions, une des forces de notre France. Et cet Othello fut précisément un des derniers sujets de causerie qu'il me fut donné d'aborder avec lui.

— Que Mounet, surtout, disait-il en souriant, n'oublie pas qu'Othello est un militaire !

Si j'en crois les souvenirs, toujours fort précis, de M. Legouvé, Talma ne l'avait pas oublié, et l'apparition de M. Mounet-Sully, magnifique en son armure sombre, debout sur les remparts de Chypre, avec la bannière pourpre de A enise

inclinée sur son front noir, eût fait plaisir au duc d'Aumale, qui aimait les coloristes à la Delacroix.

Pour moi, j'ai quitté à regret ces répétitions où Shakespeare, encore un coup, m'a fait oublier pendant de longs mois tout ce qu'il y a de subalterne, de contingent et d'attristant dans la vie quotidienne. Le public ne saura jamais ce qu'il y a à la fois de joie profonde et de fièvre inquiète dans la mise au point d'une telle œuvre. (( Une tragédie, écrivait Vigny, est une pensée qui se métamorphose tout à coup en machine. Cette mécanique se monte à grands frais de temps, d'idées, de paroles, de gestes, de carton peint, de toiles et d'étoffes brodées. » Mais si le spectacle du drame vêtu de brocard et évoluant dans la lumière électrique est pittoresque peutêtre pour la foule, combien, pour le poète épris d'idéal, est plus poignant, plus intense, plus imprévu, plus près de nous, si je puis dire — à portée du cœur — ce même drame joué dans la pénombre, devant une salle noire et vide, par des hommes et des femmes vêtus de leurs habits de tous les jours ! . . . Othello en veston étranglant Desdémone en petite robe grise, dans un décor quelconque, comme au fond d'une chambre d'hôtel garni !..

C'est là qu'on voit tout ce qu'il y a d'humanité et de génie dans Shakespeare, et comme il reste Shakespeare en se jouant, drame de la vie d'aujourd'hui, drame de la vie éternelle, entre une vieille toile peinte et quelques lampes Edison remplaçant les légendaires quinquets.

Mars 1899.

Acteurs disparus,

M. René Luguet est, paraît-il, le doyen des artistes dramatiques. Il a quatre-vingt-sept ans (i). En cherchant bien, on trouverait peut-être, dans quelque banlieue parisienne, un comédien plus âgé que M. René Luguet ; mais quatre-vingtsept ans, c'est, en tout état de cause, un âge respectable, et l'ancien acteur du théâtre du Palais- Royal a vraiment droit à ce titre de doyen, de doyen des doyens, pour être exact. M. Ernest Legouvé, qui est plus âgé que Luguet, est, lui, le doyen de l'Académie, le doyen de la Société des auteurs dramatiques et le doyen des amateurs d'escrime. Le théâtre conserve.

Oui, car à voir passer M. René Luguet, on ne le prendrait point pour un octogénaire. Il est solide , il marche droit et porte haut encore cette

(i) Près de quatre-vingt-dix aujourd'hui.

Claretien 22

tête au masque grimaçant qui, pendant des années et des années, nous a tant fait rire. René Luguet fut, en effet, un des piliers de ce théâtre du Palais-Royal où se trouvèrent un moment réunis les plus admirables bouffons qui furent au monde: Levassor, que j'ai pu voir encore jouant les Troupiers, un peu à la façon de Polin ; Grassot, le plus étonnant enrouement et le profd le plus drôle qu'ait inventés la création : maigre, falot, fantastique et épique à la fois ; Ravel, qui apportait aux vaudevilles les plus exaspérés une sorte de vérité narquoise, très fme, d'une originalité curieuse ; l'excellent Lhéritier, gros et gras, A'entripotent, ahuri et spirituel à la fois, l'œil émerillonné et fureteur, fouillant la salle jusqu'au fond des loges, type étonnant de bon vivant du pays de Gaule que je revois extraordinaire de science comique dans une scène muette du Réveillon : un grave magistrat rentrant chez lui la tête troublée par les fumées des vins du souper et, tout en assurant sa démarche légèrement déséquilibrée, se confectionnant, sans dire un mot, un thé réparateur, tandis que l'orchestre jouait en sourdine les galops lointains d'Offenbach.

Et Hyacinthe, au nez légendaire, proboscidien, irrésistible, d'une homérique bêtise, promené

ACTEURS DISPARUS SSq

par le bout de ce nez géant dans les carrefours et cabarets de la Vie Parisienne ! Et Gil-Pérès, extraordinaire inventeur de saillies bouffonnes, de cascades éperdues, de fantaisies improbables qui devenaient aussitôt traditionnelles ! Sorte d'humoriste anglais lâché sur la scène et dont les amusantes folies devaient se terminer par ce dénouement plus sinistre : hi folie, au vrai et au singulier. C'est lui qui entrait chez une marchande de poissons et lui disait : — Vous avez, madame, une superbe barbue à l'étalage ; je voudrais bien que vous m'accordassiez la main de sa fille !

Et Geoffroy, un des grands comédiens de ce temps, le bourgeois de Paris dans toute sa carrure joyeuse, le bourgeois par définition, le Mercadet de Balzac et le Perrichon de Labiche, à qui Labiche tout justement écrivait, le jour de son élection à l'Académie : « On m'a donné un fauteuil ; mais je t'en dois bien au moins un bras î ))

C'était une troupe idéale et ce furent des comédiens extraordinaires. Ils sont remplacés : chaque génération a ses acteurs, comme elle a ses conteurs, ses poètes et ses hommes d'Etat. On ne relit pas toujours, sans doute, on lit, et la nouveauté a plus de montant que les vieux livres.

3/io PROFILS DK THEATRE

De même au théâtre. Rachel, quelque grande qu'elle lût, n'a pas emporté la tragédie dans sa tombe. Son péplum n'est point un linceul : Aimée Désolée fut une Froufrou idéale. Et Froufrou survit à cette étonnante artiste, une des plus dramatiques qu'on ait vues, depuis M""' Dorval.

Le soir de la première représentation de Froufrou, précisément, l'acteur Laferrière me disait, enthousiasmé :

— Vous n'avez pas vu Marie l)orval, vous êtes trop jeune ! Eh bien ! vous venez de la voir et je viens, moi, de la revoir!

René Luguet fut Je gendre de M'"'' Dorval. Si vous trouvez quelque part, sur les quais ou dans les catalogues de bibhophiles, un petit livre d'Alexandre Dumas père, la Dernière année de Marié Dorval, prenez-le. C'est un chapitre à la fois navrant et attendrissant de la vie de théâtre, de cette existence dont les jeunes gens et les jeunes filles qui se présentent chaque année, enfiévrés, le cœur gonflé d'espoir et bientôt gros de regrets, aux examens du Conservatoire ne voient que les côtés lumineux, les succès, les bravos, les rappels, les couronnes !

Il y a des ombres au tableau des répétitions.

Je crois bien que le sous-titre de le brochure de Dumas portait : Prix : un franc pour son tombeau. La pauvre Dorval, la Grande Dorval, avait lutté avec héroïsme contre les dernières épreuves d'une vie de misère. Elle, l'inspirée, la collaboratrice du drame romantique, la Kitty Bell de Chatterton, l'Adèle d'Hervey d'Antony, la Tisbé A' Angelo, se débattait, râlant ses derniers rôles, contre la maladie qui lui arrachait ses enfants et contre l'âge aussi qui — bien qu'elle ne fût pas très vieille, mais vieillie — lui enlevait ses forces.

— Ah ! dit mon brave ami Brichanteau, ils ne se doutent pas de leur bonheur ceux de mes compagnons d'autrefois — et surtout les jeunes d'aujourd'hui — qui ont trouvé la sécurité absolue et la dignité assurée jusqu'aux jours suprêmes dans cette maternelle Comédie-Française qui fait tant d'ingrats î

René Luguet fut admirable de dévouement pendant cette lugubre dernière année de Marie Dorval. Sa bonté, sa vaillance d'honnête homme, son zèle auprès de la mourante furent extraordinaires tout à fait. On eût pu lui donner un prix Montyon comme au bon Marty, le père du savant Marty-Laveaux. Il y a de bien limpides âmes parmi ces comédiens dont l'amour propre

exacerbe parfois les nervosités d'une façon quasi maladive. Il y a de nobles caractères et j'ai, les connaissant, une sympathie profonde pour ces braves gens qu'avant toute chose le. sentiment guide et fait agir : — le sentiment, chose très rare à une époque très pratique.

On me parlait éloquemment, par exemple, l'autre jour, de cette créature d'élite, Emma Calvé, qui est non seulement une artiste supérieure, mais une femme d'un cœur exquis, une véritable femme pour tout dire. Elle a conquis bien des suffrages, elle est acclamée, elle est populaire. Elle mériterait mieux encore. On a donné des prix de vertu à des dévouées qui n'avaient sur elle qu'un seul avantage, celui d'être ignorées et de faire le bien sans gloire. Mais sait-on qu'Emma Calvé, au pied de son château de Cabrières, là-bas, en son Midi, a fait bâtir, ou aménager tout au moins, une sorte d'asile vaste, aéré, oii elle recueille, où elle soigne je ne sais combien de braves filles atteintes, je crois, de phtisie.^ Elle a, la cantatrice, fondé, à elle seule, un petit établissement de Yillepinte. Les petites hospitalisées vivent là, revivent dans le bon air des montagnes, et le sanatorium qu'entretient à ses frais celle qui est tour àtourOphélie, Carmen et la Navarraise, est ou-

vert à ces souffrantes pendant des mois, pendant des années, jusqu'à ce que la guérison soit venue. Il faut dénoncer de telle mœurs de théâtre. C'est un coin du troisième dessous qu'on ne connaît point et qui console. René Luguet, au chevet de M"'*' Dorval, fut aussi dévoué, et, je redis le mot, admirable à son heure. Et lui aussi, je le dénonce, ce spirituel octogénaire qu'on applaudira une dernière fois quand il donnera sa soirée de retraite. Car il faudra bien qu'il figure à sa représentation d'adieu, ce doyen des comédiens de Paris. Il pourrait, au besoin, y chanter un couplet, comme le fit Arnal, pour prendre congé, et un couplet dé sa façon, car il tourne gaiement la chansonnette, et je l'ai entendu, voilà bien longtemps, à ce Dîner des Rieuses qu'avaient fondé — telle l'Assemblée des Femmes d'Aristophane — ses camarades, les comédiennes du Palais-Royal.

Je n'ai pas vu Dorval, mais puisque Desclée rappelait à Laferrière la créatrice de la Çlotilde de Soulié et de l'Adèle de Dumas, j'ai vu Dorval à travers Desclée. (( Je ne suis pas jolie, je suis pire », disait Dorval. Ce mot célèbre, Aimée Desclée aurait pu se l'appliquer à elle-même. Et pourtant elle n'était pas pire, elle était char-

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mante. Quelle destinée singulière ! Elle passe, inaperçue, parles Variétés et le Gymnase: elle quitte Paris dépitée, ennuyée, lassée ; elle court le monde ; elle rencontre un homme extraordinaire, un de ces comédiens à la George Sand qui sont des inspirateurs plus que des interprètes et qui enseignent mieux qu'ils ne jouent, Bondois, et elle devient, d'année en année, dans la troupe de Meynadier — où M"" Broisat, la future sociétaire de la Comédie, jouait les ingénues — l'idole même de l'Italie. On la signale, cette Desclée, à Dumas fds, Montigny hésite à l'engager, disant : a Mais je la connais, la petite Desclée! » et, du soir au lendemain, lorsqu'elle a débuté par Diane de Lys, elle devient la grande Desclée. Je me rappelle encore cette soirée. D'abord, sa simplicité, son laisser-aller, sa nonchalance apparente, son nasillement nous étonnent ; puis, peu à peu, cette voix, ce charme, cette âme s'emparent de nous et voilà Paris affolé de Desclée.

Elle joua fort peu de rôles. La liste en est courte qu'on a gravée sur son tombeau. Mais chaque rôle marque un effort d'art supérieur. Ou plutôt rien ne sent l'effort : c'est la nature même. C'est la vie. Cette femme irrésistible bouleverse tout l'art dramatique. Depuis Desclée,

on ne joue plus de même. Demandez à M""^ Pierson qui, toute jeune, fut comme emportée d'admiration par ce voisinage. Le baron Taylor, lui aussi, médisait d'Aimée Desclée : (( C'est Marie Dorval! » Quand j'ai \\i M'"'' Eleonora Duse, à mon tour j'ai dit : « C'est Desclée î »

Elle avait fait de ce rôle de Froufrou sa création et sa chose. Elle avait vécu le personnage si vivant de Meilhac et Halévy. J'ai là une lettre qu'elle écrivait à une M'"° Laugier, qui devait jouer la pièce en province. Cette lettre, que j'ai communiquée à M"** Lara lorsqu'elle joua Froufrou après la belle M"*' Marsy, est une leçon par écrit donnée avec une intelligence d'une singulière acuité :

Ah ! bien, vous en aurez une courbature après Froufrou !... Sept cliangemenls !... Les deux premiers actes, ce que vous êtes : vieux, jeunes, gais, calmes, insouciants... Je vous recommande la répétition : il faut être très gauche, très maladroite et dire tout sur le même ton, comme les amateurs enfin. Après avoir donné la brochure à la Baronne dites : « Je commence », vous vous éloignez comme pour aller à la fenêtre imaginaire ; ouvrez la bouche comme pour répéter et dire encore en vous reprenant : u Je commence. » Nous avons trouvé ça un soir ; faites-le bien ; ça fait rire.

Au troisième acte, depuis le lever du rideau jusqu'à la grande scène, des nerfs, des nerfs et des renerfs. Chiffonnez votre robe, votre mouchoir, tapez sur le piano ou sur les meubles à portée de votre main, la physionomie agacée : enfin préparez la violence de la fin. Qu'on

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l'attende !* Et pas un instant en place. Exigez comme mise en scène du mouvement, beaucoup de mouvement. Marchez, agitez-vous tout le temps.

Pelotonnée sur la chaise longue. miIxc/ des ncux xotic sœur et votre mari : jouez avec vos mains, ayez l'air de vous briser les doigts en contenant la fureur qui éclate un peu après et, avec Louise, tout ce que vous trouverez dans votre petit être de fureur, de rage, de violence, les yeux hors de la tri. . l ii petit démon, enlin. La folie seule peut excuser 1(^ iiiliimies qu'elle déhiffv..

Voilà une femme ! Voilà une artiste ! Ce petit démon c'est le démon même du théâtre. Ces nerfs et ces re-nerfs, c'est la vie. Ces doigts brisés, c'est la passion et c'est le drame. Toute la lettre de conseils est sur ce ton, et le résumé de l'enseignement d'Aimée Desclée est : Vivez ! Vivez votre rôle î Vivez votre art ! Nous sommes loin du Paradoxe sur le Comédien.

Et je ne peux pas croire au mot de Dumas : (( C'est une morte ». Cette morte du reste, il l'aimait profondément. Il lui écrivait des lettres poignantes oii il l'adjurait de laisser là tout ce qui, à un moment donné, doit sembler subalterne aux êtres supérieurs. Elle lui répondait par des mots qui illuminent une ame. Celuici, par exemple, qui est sublime de tristesse : (( Que voulez-vous.^ J'ai été jadis si cruellement vendue que j'ai bien pu prendre pour de l'amour la joie que j'avais à me donner. » Je ne sais rien

de plus lamentable que cette parole. Dumas me la répétait souvent. Il y voyait tout un drame psychologique. C'est là comme la clef d'une âme.

Et il était heureux de l'avoir convertie cette pauvre âme blessée. « Elle ne vit plus que pour l'Art )) , disait-il. Cette conversion lui semblait son œuvre. Ce n'était pas sans fierté qu'il constatait le succès de ses prédications. Lorsque plus tard, une publication posthume fut faite de ce qu'on appela les Lettres à Fanfan, Dumas éprouva un sentiment tout particulier, désillusionné et comme dépité : — ((Je ne l'aurais pas cru, me dit-il, mais elle me mentait ». Il y eut là pour lui comme une déception posthume. La morte vraiment morte l'avait-elle trompé lorsqu'elle disait que (( rien ne lui était plus .^^ ».

Ce Fanfan — surnom familier et quasi filial — était, paraît-il, un brillant officier de cavalerie de l'armée belge. La grande passion de l'artiste éprise de l'éternelle illusion. Mais non,sa(( grande passion » fut peut-être un diplomate italien qui représente, aujourd'hui, son pays, auprès d'une nation d'Europe de premier rang et qu'on appelait, à Naples, le beau chambellan. Elle se souvenait, avec attendrissement, l'avoir rencontré alors qu'elle était ignorée, obscure, et qu'il était pauvre. Comme M™^ de Maintenon rêvait

devant l'étang où les carpes royales lui semblaient regretter leur bourbe, celle qui passionnait Paris, révolutionnait Tari, poussait les abominables cris de colère de la femme de Claude ou les soupirs d'enfant battu de Froufrou mourante, Desclée, Aimée Desclée regrettait le temps où, en sortant du théâtre, elle allait souper d'un peu de mortadelle et de macaroni, elle, la future tragédienne moderne, avec le futur ambassadeur ! . . .

— Le temps où l'on aime bien, disait-elle, c'est, voyez-vous, le temps de la charcuterie !

Ah ! le bon temps, en effet, où l'on ne savait, comme la pauvre Bernerette, comment on mangerait demain, mais où l'on était jeune! Et la Jeunesse c'est toute la vie (i). Aussi bien Desclée n'a-t-elle pas connu la vieillesse, que supporte si bien M. René Luguet, et elle est morte comme dans la robe blanche, la robe de bal, la robe toute couverte de petites roses de Froufrou, étant elle-même une Froufrou.

(( Pauvre Froufrou ! »

Octobre 1899.

(i) « Il semble, me disait M. Jules Truflier devant le petit cercueil, entouré de six cierges, oii dormait (mai 1902) l'excellente Clémentine Jouassain, la dame Pluche de Musset, la M""» Pernelle de Molière, il semble que dans la solitude de leurs dernières heures les comédiens expient les fanfares et les bravos de leur jeunesse !... » M. TrutBer est un poète.

Représentations de retraite

Molière disait des comédiens de son temps : Ce sont d' « étranges animaux. » Il aurait pu ajouter (et il le pensait sans nul doute) que ce sont des animaux dont linstinct obscur est fait de bonté ou, tout au moins, de sentimentalité : — des impulsifs qui vont vers l'attendrissement et vers la charité comme le terre-neuve se jette à l'eau. Leur amour-propre si irritable — irritable au point que parfois il les rend aveugles et leur fait, en un jour, oublier les années de bienveillance et de dévouement — cet amour-propre est illimité (eh ! celui des autres hommes ne l'est-il pas.'^); mais, soyons justes, leur bienfaisance, en général, est infinie. Ces enfants gâtés sont, après tout, de bons enfants. Ils se dévouent volontiers. Ils donnent pour donner. Et, quand il s'agit d'un camarade, ils se donnent eux-mêmes avec une prodigalité qui émeut. Voilà

l'excellent Grivol, chanteur exquis, comédien très fin, qui prend sa retraite. Tous les amis accourent. Tout le monde chante pour lui. On se souvient de sa honne grâce et de son esprit et de la comédienne aussi qui porta son nom. Laurence Grivot, délicieuse quand elle parut pour la première fois dans la Chercheuse d'esprit de Favart, et qui mourut trop tôt, au moment même où j'allais lui ouvrir les portes de la Comédie. Et on paye, en un jour, à Grivot tout ce qu'il a lui-même donné aux autres dans toute sa vie.

Voici Dieudonné... Celui-là je le revois jeune, élégant, avec sa tournure de lieutenant ou de boulevardier, dans les coulisses du Gymnase où j'allais, timidement, passer jadis quelques instants. 11 y avait là toute une troupe d'acteurs et d'auteurs pleins du feu sacré de la jeunesse. Sardou, Meilhac, Feuillet, encore très beau, apportaient à Montigny leurs œuvres nouvelles et du fond de la loge de Pierre Berton, filleul de George Sand, nous voyions passer par les couloirs de charmantes créatures que la mort maintenant a pour la plupart emportées : Léonide Leblanc, Léolitine Massin.... Les frères Duvernoy, restés jeunes, se souviennent de ces causeries d'an tan. Et, gai, le verbe clair, aima-

ble, avec son dandinement habituel, Dieudonné apparaissait dans la loge entre deux actes des Ganaches ou de Montjoye et parlait déjà de ses velléités de départ pour la Russie — car il a oulait, comme tant d'autres, quitter Paris, ce Parisien !

Et, l'autre jour, grisonnant a^ec bien des années de plus, sans que pourtant l'âge ait étouffé sa verve, Dieudonné est entré dans mon cabinet pour me parler de sa représentation de retraite, de ce Cinquantenaire théâtral qu'ont organisé pour lui, au théâtre Sarah-Bernhardt, des camarades dévoués. Oui, il a pendant un demi-siècle porté le poids d'innombrables rôles, joué je ne sais combien de pièces, voyagé, couru le monde, battu les buissons, passé de théâtre en théâtre et, revenu enfin à son Gymnase d'autrefois, il reparaît entouré de toutes les gloires du théâtre qui viennent lui donner un salut, le cordial shake-hand des collaborateurs, après cinquante ans de labeur ou de camaraderie.

Et Dieudonné m'apporte tout ce qui lui reste de ce passé, de ces années de batailles et de succès, — des papiers et des lettres : de vieux articles collés sur des pages d'albums, des paperasses mélancoliques à la fois et glorieuses comme

de vieilles affiches; des programmes d'autrefois, sur parchemin, sur papier jauni, sur soie; des autographes d'auteurs et d'acteurs ; des programmes de tous pays, de Russie, de Portugal : le prospectus d'un Cercle des Artistes Dramatiques avec Dieudonné pour président, M. Boisselotpour trésorier, Victor Hugo pour président d'hoVineur et, pour vice-présidents d'honneur, Alexandre Dumas, Alphonse Daudet et Edmond Gondinet — un cercle fondé rue de Provence, avec une bibliothèque, la collection des mises en scène modernes, des salles d'audition, une salle de théâtre ; des affiches encore du théâtre Michel, sur papier médiocre, et qui contrastent avec les programmes satinés de Compiègne, des affiches en russe et des affiches en français ; des programmes de soirées à l'anibassade de France à Pétersbourg, où l'on joue du Feuillet ; des affiches du théâtre de Poissy où l'on joue les Bohémiens de Paris; de l'Ecole lyrique de la rue de la Tour-d'Auvergne où M. Dieudonné, le 12 novembre i853, joue la Tasse Cassée et Mlle de Liron, deux œuvres peu retentissantes ; des affiches en anglais, du Metropolitan Théâtre de NcAV-York où the emineni french tragédienne Rachel ioue Adrienne Lecouvreur ; des affiches du théâtre de D. Fernando à Lisbonne où

Dieudonné joue Simple Histoire à son bénéfice (i855). Toute une existence de travail et de hasards, la vie d'un Parisien cosmopolite revécue par des lambeaux de papier et des coupures de journaux. Tout ce qui reste de nous ! Dieudonné, dont l'existence d'art est résumée K . devait être architecte ; mais, adorant le théâtre, à dix-sept ans, en i852, il entrait au Conservatoire dans la classe de Samson, puis jouait à La Tour-d'Auvergne, partait pour le Portugal, faisait, au retour, son service militaire au 8® hussards en garnison à Lille — s'engageait dans la troupe de Rachel qui allait conquérir le Nouveau-Monde et jouait en Amérique l'Hippoiyte de Phèdre et l'abbé de Chazeuil diAdrienne. A son retour, il entrait à l'Ambigu, passait au Gvmnase, partait pour la Russie, revenait après 1874» et du Palais-Royal allait au Vaudeville oii les nouvelles générations l'ont applaudi. Toutes ces étapes diverses, le lot de papiers que je viens de parcourir avec la curiosité d'un archiviste ouvrant de vieux cartons, cette collection de souvenirs nous les marque, une à une. Voici la première mention, le lever de l'étoile. — Edouard Thierry écrit au Moniteur : (( Un jeune acteur, qui joue le rôle créé par Dressant, est un jeune homme qui a de la tendresse dans

Glaretie. 23

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les manières... » Il s'agit du début au Gymnase. Mais déjà Dieudonné avait été remarqué jouant Abel dans le Paradis perdu, à l'Ambigu, un acteur du nom de Maurice Coste — et qui s'est tué — jouant Caïn.

Et je trouve dans ces vieux articles des éloges signés de noms illustres... «Un jeune honnn(^ nommé Dieudonné a joué d'une manière pleine d'intelligence et de goût le rôle du poitrinaire du premier acte », disait un critique rendant compte du Fils naturel de Dumas fds. Et rc critique, c'était Dumas père en personne.

Fiorenlino, Llbacb, Saint-Victor, Edouard Fournier, Sarcey, de Biéville, sont là, apportant à l'acteur leur tribut d'épitbètes. Vieu\ feuilletons, coupures oubliées, collées au liasard. Toute une existence, encore une fois, toute une vie d'artiste! «Dieudonné, dit Saint- Victor, qui, de cliaque rôle, à présent, quelque mince qu'il soit, fait jaillir un type... » Il s'agit des Ganaches, de Sardou.

Je ne peux pas me détacher de ces documents qui résument une carrière : voici le programme du spectacle de gala donné pour la célébration du centenaire du Vaudeville (20 janvier 1892) avec l'histoire du théâtre du \ audeville racontée par M. Francisque Sarcey ; voici des permis de

séjour dans la principauté de Monaco avec une carte d'admission au Cercle des étrangers ; voici l'affiche du Théâtre du Petit Caporal au Vieux Paris, l'année de l'Exposition. Que d'avatars et que de traverses !

Un passage du Journal des Goncourt (26 novembre 1888), une répétition des» Rois en exil, nous met en scène Dieudonné « rond, bon garçon » venant causer un moment avec M™® Daudet — et, le i" décembre, l'admirable scène d'ivresse du roi, indiquée par Daudet lui-même... Puis, voici des télégrammes, des livres de compte : « Reçu de M. Dieudonné dix mille francs à valoir sur mes représentations de Bruxelles. — Sarah Bernhardt ». Des lettres à en-tête commercial : « Tournée Dieudonné-Coquelin )). Des billets de Meilhac, de Dumas, de Labiche, — de tous les gens de théâtre et aussi de Félix Faure — qui tutoyait Dieudonné et lui resta fidèle — une carte officielle renvoyée au Jour de l'An :

Le PRÉSmENT DE LA RÉPUBLIQUE

Très sensible à vos souhaits vous envoie les siens pour 1898.

Toutes ces lettres à la fois montrent que si,

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camarades et auteurs, tout le monde aimait Dieudonné, c'est qu'il était cordial et aimable. Loin du pays il organisait des représentations pour ses compatriotes. Il envoyait, un jour, de Russie, 5ooo francs pour les inondés.

Nous l'avons connu charmant au Gymnase, à la fin de l'Empire. Nous l'avons retrouvé au Vaudeville tel qu'autrefois, quand il jouait les Rieuses ou Montjoye, Un jour, sur la brochure de la pièce, l'auteur du Club écrivait ce quatrain :

Orphée, entre les mains des vierges de la Tliarco, Fechter, Bressant, Diipiiis, Capoid, Nicolini, Ont pu faiblir un jour, un jour demander grâce. Lui, jamais !... Le succrs I i l ujours rajeuni.

Félix Cohen avait raison. Nul n'incarna plus sympathiquement que Dieudonné le « viveur bon enfant » avec ce déhanchement, cette allure gamine dont parlait Alphonse Daudet qui rappelait (( le fin du fin, le tireur subtil et serré près de qui les autres ont l'air de faire de la contt*epointe )). Et Daudet disait encore que Dieudonné avait inventé ou illustré les rôles de « mauvaise tête, bon cœur». C'est un emploi, après tout, et bien français.

Le (( nonchaloir » que louait en Dieudonné mon vieux camarade Chapron et qui avait jadis

séduit la Russie {T Invalide russe et ses articles sont là qui le prouvent) — l'artiste le fit applaudir, en le modifiant, en le dramatisant, tantôt dans Dora, tantôt dans le Monpavon du Nabab, vieux marcheur aphasique, cravaté, corseté, élégant et sinistre. Dieudonné avait excellemment incarné Schaunard, le bohème de Murger, et Taupin, le bohème de Dumas. Il fut, de pied en €ap — on s'en souvient — le Desforges de Paul Bourget dans Mensonges et le jeune premier exquis et spirituel, l'amoureux narquois du Gymnase de ma jeunesse, allait devenir le Labosse, aux jovialités cruelles, d'Henri Lavedan.

Ainsi se transforment les comédiens qui étudient, non pas seulement les livres, mais la Aie.

iNIoii cher monsieur Dieudonné, écrivait Alexandre Dumas fils à la veille d'une représentation de gala, soignez-vous, voilà l'important. Le centenaire du Vaudeville peut toujours se remettre, surtout avec le succès de Pont-Biquet. La Dame aux Camélias va avoir quarante ans îc 2 février. C'est dans Armand Duval que je vous ai entendu pour la première fois en 1867, il y a trente-cinq ans. Je serais très heureux de vous entendre maintenant dans le père du jeune homme. Soignez-vous donc bien pour que je vous entende encore dans beaucoup d'autres <;lioses. Tous mes sentiments les plus affectueux.

Dieudonné jouait, en effet, le père Duval

dans ce centenaire du Vaudeville avec M"" Brandès dans Marguerite Gautier — et il avait jadistout naturellement joué Armand Duval !

Ce fût même lorsque Dieudonné se mit à apprendre le rôle du père qu'il signala à Fauteur la longueur de la fameuse scène avec Marguerite. Dumas admettait parfaitement que sesinterprètes lui fissent les observations qu'ilscroyaient justes.

Je lui ai plus d'une fois entendu dire à M. Worms, pendant les répétitions de l'Ami deT Femmes :

— Toute phrase que le comédien ne peut pas dire facilement doit avoir une paille, un grain de sable. Coupez ça !

Il repondait cependant à Dieudonné, lui demandant de nouvelles coupures dans la scène du père. (( Toutes les coupures à faire je les ai faitesdans l'édition des comédiens, que vous avez. Cependant, vous pouvez couper encore... »

Et il indique une coupure de treize lignes^ ajoutant :

(( Je ne crois pas qu'on puisse couper davantage sans nuire à la raison d'être de la scène, car enfin une femme qui aime tant ne doit et ne peut se rendre qu'à une série d'arguments de plus en plus forts. Si elle cède tout de suite^

c'est qu'elle n'aimait pas. Aujourd'hui, il n'y aurait peut-être pas besoin d'en dire si long et en offrant tout de suite une bonne somme, la scène serait vite finie — mais, il y a quarante ans î Cependant, si vous voyez encore quelques coupures à faire, dites-le. Je suis toujours prêt à couper. Votre fille sera une ravissante Nichette. »

Dumas, très bon, s'intéressait à cette charmante et poétique Déa Dieudonné qui apparut, montra son visage d'Ophélie et mourut trop tôt. Il écrivait à Dieudonné, à la veille des concours du Conservatoire : (( Ne vous dérangez pas. A quoi bon.^ M"^ Déa est votre fille. Elle peut compter sur moi. » Elle pouvait surtout compter sur elle, la pauvre enfant, car elle était exquise.

Une autre fois, Dumas écrit à Dieudonné : (( Le rôle sera joli. Je vous soignerai! » Quel est ce rôle.^ Je n'en sais rien. Un «mauvaise tête et bon cœur » comme disait Daudet.

Avec son art de détacher le mot, de sabrer la phrase, de lancer le trait, Dieudonné a souvent atteint — comme Lesueur, un grand artiste — à l'émotion absolue. Molière notait musicalement certaines intonations et Talma disait : « Je suis musicien avant d'être acteur et poète ! » Dieudonné n'est pas musicien à vrai dire, il est

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naturel. Il parle sur les planches comme sur l'asphalte. Et tout en hachant son déhit, il garde le style. La voix est claire, gutturale, avec des accents narquois et profonds. Elle porte.

— C'est un excellent comédien de coulisses, a-t-on dit d'un artiste très spirituel, mais dont l'esprit ne (( porte» pas dans la salle.

Dieudonné fut un comédien devant la rampe et passait la rampe. Toute rintelligence de la terre ne remplace pas ce don-là. On est ou Ton n'est pas comédien. Il en est de cet art comme de l'art oratoire. Combien la tribune française comptera-t-elle d'orateurs parmi les centaines de députés que le sulTrage universel vient d'envoyer au Palais-Bourbon ?

Pour être bon comédien, il faut être né comédien. C'est, au total, la seule vertu que le public connaisse. Au delà de la rampe toutes les qualités du monde et même tous les défauts ne comptent pas. Ce n'est que lorsque le rideau est levé que, pour la foule, l'artiste est quelque chose. La toile tombée, l'homme redevenu un homme est oublié. Le héros sur les planches peut être un ingrat dans la réalité : la foule ne voit que sa toge ou son pourpoint. Le costume lui suffît. Seule la vie supérieure de l'Art persiste, la

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rampe une fois baissées Et c'est pourquoi au pays du Rêve il ne faut chercher que le Reve(i). La vie du théâtre c'est, avec toutes ses fanfares et son luminaire, la vie ordinaire, la vie décevante, la vie banale et souvent attristante ; elle ne vaut d'être vécue que si on ne la regarde pas de trop près.

Avril 1902

(i) Et, à tout prendre, dans les pages que je réunis ici — toasts et saluts, visions et souvenirs — il y a eu et il y a beaucoup de Rêve. La réalité a moins de rayons.

Table des Matières.

Pages.

Préface vu

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