‹ Profils et grimacesChapitre 13 sur 40 · LES BARBIERS DES TIGRES · texte numérisé non relu

LES BARBIERS DES TIGRES

insolent. Le mariage est une chose sociale, et elle n'était pas assez riche pour être épousée; mais l'amour est une chose naturelle, et elle est assez belle pour être aimée.

Et les voilà qui luttent, la nature et la société. La nature est la plus forte. La pauvre se fait aimer, elle se fait adorer, elle s'installe dans la maison sous prétexte de faire l'éducation de l'enfant. A partir de ce moment, la comtesse n'est plus chez elle. C'est la maîtresse, et non la femme, qui commande, c'est à elle qu'on obéit, c'est elle qui est la comtesse, et l'autre comtesse n'est pas même opprimée, elle est oubliée; moins qu'une servante, un meuble. Pour avoir eu tout, elle n'a plus rien, — ni ses domestiques, ni son mari, ni son enfant.

Revanche terrible de l'égalité sur le privilège, de l'amour sur le mariage, de la nature sur la société.

Vous reconnaissez la Mathildc d'Eugène Sue.

La comtesse s'empoisonne. Quoi! dans une comédie? Rassurez- vous. Il y a dans la pièce un personnage qui n'est pas apothicaire pour rien. 11 s'est aperçu de la douleur de la comtesse, et d'un flacon qu'elle cache dans une armoire. Il a trouvé moyen d'avoir ce flacon, il l'a analysé, et il en a changé le contenu, de sorte que, quand la comtesse a bu le poison, elle a bu de l'eau claire.

L'apothicaire est content, la cousine, qui avait déjà des remords, est contente et s'en va, le mari

yg PROFILS ET GRIMACES.

est content et revient, il n y a de mécontent que moi, qui ne veux pas qu'on m'ait fait trembler sans motif et dépenser mon émotion en pure perte. Mais le public aime qu'on le prenne pour dupe. Il est ravi d'a\oir peur pourvu qu'il n'y ait pas de danger.

Il aime les poisons qui n'empoisonnent pas, les aboiements qui ne mordent pas, les insurgés qui se rendent, les athées qui vont à confesse, les tigres qui miaulent.

Il était déjà comme cela du temps de Shakespeare : — « Mes maîtres, réfléchissez-y bien. Amener, Dieu nous soit en aidel un lion parmi ces dames, c'est une chose dangereuse, car il n'y a pas au monde d'oiseau de proie plus teiTible que le lion, voyez-vous; et nous devons y bien regarder. Mais laissez-moi faire le lion, et je contiendrai ma voix de façon à vous rugir aussi doucement qu'une colombe à la becquée; je vous rugirai à croire que c'est un rossignol. »

— Monsieur, me disait un brave garçon à propos d'un de ces faiseurs de « terreurs pour rire », monsieur, c'est admirable. Imaginez-vous une situation effrayante, Othello qui va étouffer Desdemona; la femme et l'amant ont été surpris, le mari charge ses pistolets, tout le inonde tremble, ça ne peut finir que d'une manière sanglante : eh bien, ça finit d'une manière cocasse!

Et je pensais encore aux escamotages. L'escamoteur vous donne un fusil; vous le chargez vous-

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