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LNt: P.MUE DE BOTTES.
Nous avons, comme tous les feuilletonistes, Thabitude fie raconter les pièces le plus exactement possible, et try faire assister nos lecteurs pour qu'ils puissent apprécier notre opinion et juger notre jugement. Il nous prend fantaisie d'employer aujourd'hui un autre mode de critique, et de raconter notre impression, au lieu de la pièce. Au fond, ce ne sera pas une manière moins impartiale que l'autre ; si minutieuse que soit une analyse, elle ne rend que le squelette de l'œuvre, et laisse de côté l'intérêt, qui est la chair, l'acteur, qui est le geste, le style, qui est l'àme. De plus, le critique, même à son insu, disl)Ose toujours le compte rendu de la façon qui s'arrange avec ses conclusions. Rien donc de moins sûr et de moins significatif que eus calques incolores. Le
seul renseignement utile, c'est l'eflet produit. En somme, quel est le but du poëte dramatique, sinon de frapper l'esprit à un endroit ou à un autre, et de faire crier telle ou telle fibre de l'auditoire? La question est de savoir si la fibre a crié. La plus fidèle analyse du drame est celle des impressionsd' un spectateur intelligent. Si on nous le permet, le spectateur int2liigent ce sera nous.
Don::, nous ne dirons pas cette fois un seul mot de r intrigue de la nouvelle comédie du Théâtre- Français, mais nous allons détailler consciencieusement les diverses situations de notre esprit pendant la représentation. Nos lecteurs vont pouvoir suivre en nous les épisodes de l'action qu'ils n'ont pas vue sur la scène. Ils vont avoir le rayon dans le reflet et la voix dans l'écho.
Premier acte. Au vingtième vers environ, nous sentons les graviers de la somnolence se glisser entre nos cils, que nous avons peine à délier ; nos paupières s'alourdissent, et peu à peu la pièce s'elface devant nous et disparaît entièrement. Prévoyant une lutte pénible, nous pensons à quitter le théâtre et à regagner prudemment notre maison; mais nous sommes retenu à notre place par notre devoir de critique, — et aussi par un motif moins austère. La femme dont nous sommes follement épris est là dans une loge de galerie, et nous devons, après la pièce, la reconduire chez elle. .Nous restons donc, et nous entreprenons un combat devant lequel pâlira plus
d'une bataille célèbre. Lecteur, n'as-tu jamais été pris, au spectacle, de ce sommeil irrésistible, tenace, impitoyable, qui se pose sur les yeux comme un éteignoir sur une bougie? C'est ce sommeil que nous osons affronter. Le duel commence. Le début ne nous est pas très - favorable. Nous sommes absolument plongé dans les lointaines profondeurs du rêve quand le premier acte finit.
L'entr'acte nous rend quelques chances. Réveillé par le brouhaha de l'applaudissement final, nous sortons du théâtre pour nous rafraîchir le visage au grand air. Nous avalons une bouteille de bière, et, ainsi préparé, nous rentrons, la face haute et défiant les vers les plus sainement classiques. En effet, nous entendons nettement deux scènes; mais, il faut que le diable s'en mêle, à la troisième, une pesanteur insupportable nous revient à la tête, nos paupières se referment et nous faisons de vains efforts pour les soulever. L'intrigue ne nous apparaît plus que dans un vague crépuscule, où les personnages et les acteurs affectent des proportions singulières et chimériques; le nez d'un figurant devient un bec d'oiseau de proie qui nous semble prêt à nous fouiller la poitrine, et M. Samson se met à ricaner et à grimacer d'une manière hideuse , pendant que mademoiselle Judith nous fait d'adorables agaceries auxquelles nous répondons lâchement, malgré notre passion exaltée pour la belle créature qui nous sourit de sa loge. Parmi nos transports, tout à coup, l'hor-
reur que nous inspirent le ricanement et la grimace de M. Samson manquent de nous précipiter par terre; car, pour retenir notre tète qui aspire invinciblement à aller rejoindre nos genoux, nous avons appuyé notre poing gauche sur la pomme de notre canne, notre poing droit sur notre poing gauche et notre menton sur notre poing droit: de sorte que le geste que nous faisons pour échapper à M. Samson dérange ce fragile équilibre et nous jette sur notre voisin, aux nombreux chut de l'orchestre, qui paraît s'intéresser vivement à la représentation. Le sommeil ne nous lâche pas pour cela ; nous nous redressons, tant bien que mal, et nous continuons ce sommeil violent et entrecoupé que berce une versification régulière. Par instants, nous nous réveillons en sursaut, nous saisissons distinctement un mot ou une syllabe, et nous tachons de raccrocher à cette syllabe inespérée le fil lâche de notre intelligence; nous pensons à celle qui nous est chère, nous la regardons, mais même cette chère étoile ne sauve pas le naufragé du sommeil ; nous employons les moyens les plus énergiques, nous nous tirons la barbe, nous nous donnons des coups de pied dans les jambes, nous nous martyrisons les poignets, nous allons même jusqu'à applaudir; mais nous avons à peine la force de rapprocher nos deux mains, et nos bras retombent découragés. Le second acte terminé, nous sautons brusquement hors de l'orchestre sans nous intiuiéler de ceux que nous bousculons, nous enjambons l'es-
calier, nous nous ruons dans le foyer, nous ouvrons une fenêtre, et, nous promenant sur Tétroite galerie, nous recevons la pluie à verse. Nous restons là pendant tout Tenir acte, tète nue, et jouissant délicieusement des grosses gouttes qui nous entrent dans le dos.
Troisième acte. Au coup de sonnette, nous retournons à notre stalle, humide, les cheveux collés sur les tempes, ruisselant, et comptant bien que nous avons amassé une provision de fraîcheur suffisante pour contenir cette fois rendormante chaleur du sang. Mais toute cette eau produit précisément le contraire de ce que nous attendions. Après quelques grelottements, la température élevée de la salle sèche nos hardcs; nous nous mettons à fumer comme un bain de vapeur, et nous éprouvons cette impression de bien-être qu on éprouve dans Teau tiède. Nous nous assoupissons doucement, et nous reconnaissons avec désolation qu'il va en être du troisième acte comme des deux autres. Alors, il nous passe par la tête une de ces idées qui ne viennent que dans les moments désespérés. Nous concevons une résolution suprême et comparable à ce que l'antiquité a de plus hasardeux et de plus décisif. Il nous vient Tatroce pensée d'ôter nos bottes !
Nous sentons vaguement que nous avons un pantalon à sous-pieds cousus et des bottes justes, et que, nos bottes ôtées, il nous sera impossible de les remettre, car il nous faudrait pour cela défaire notre
pantalon, ce qui n'est guère exécutable en pleine salle de spectacle, surtout un soir de première représentation au Théâtre-Français, devant Télite de la capitale de la civilisation. Nous déboutonnons notre pantalon pour qu'il tombe un peu , nous faisons glisser non sans peine nos deux pieds hors de nos bottes, — et, enfin ! cet expédient héroïque nous réveille tout à fait. Nous ne craignons plus de nous rendormir. Nous commençons même à envisager avec quelque inquiétude les conséquences de notre action. Nos idées s'éclaircissant, notre position étrange nous cause un trouble où se mêle le repentir. Comment feroos-nous pour sortir du théâtre ? Traverserons-nous la foule élégante et parée dans cet état , traînant après nous ces pieds inexplicables? D'ailleurs, impossible de faire remonter et de reboutonner notre pantalon entraîné par nos bottes. Nous ne pourrons donc nous lever avant le moment où il n'y aura plus personne dans l'orchestre. Alors une horrible réflexion nous saisit aux entrailles. Cette femme dont nous sommes éperdu, comment irons-nous la prendre dans sa loge? ilanquerons-nous ce bonheur si longtemps sollicité? Si nous ne la reconduisons pas, un autre la reconduira, et, ô désespoir! nous n'ignorons pas qu'elle est plus jolie que fidèle. Elle aura même cette fois une excuse, elle qui n'a pas besoin d'excuse; elle croira que nous l'avons dédaignée, et elle nous reprochera sa faute. Justement, nous entendons un bruit dans sa loge, nous tournons la tête, et nous
voyons entrer et s'asseoir près d'elle notre rival, celui que nous haïssons , celui qui a sur nous toutes les supériorités, qui est riche, qui est chauve, qui a du ventre, qui est bète. Elle voit notre désespoir et nous rassure d'un sourire; elle se souvient de sa promesse, c'est notre bras qu'elle aime et non ce bras bête et chauve. Nous lui répondons par un regard consterné qu elle ne comprend pas et qui veut dire : Pas de bottes ! Nous essayons de nous rechausser; nous empoignons la tige de notre botte droite à travers notre pantalon; nous tirons de toutes nos forces; rien ne bouge; nous tirons, notre figure s'empourpre, la sueur nous inonde; peine inutile, notre pied n'entre pas. Nous sommes tenté un moment d'oublier toute pudeur, de sortir immédiatement, la culotte déboutonnée, ouvert, nu, obscène, n'importe, et d'aller nous rhabiller dans les lieux d'aisance pour être prêt à la fin de la pièce. Mais une femme comme elle prendrait-elle le bras d'un homme qui viendrait de faire cet esclandre? Et n'y a-t-il pas dans la salle le représentant de la décence publique, le commissaire de police, qui nous appréhenderait au cor[)s? Nous recommençons donc à essayer de réintégrer notre pied dans notre botte. Nous concentrons toute notre vigueur d'homme et d'amoureux, nous étreignons d'une main convulsive notœ pantalon et notre tige, et nous faisons un effort si énorme — que le drap se déchire en deux morceaux à la hauteur du mollet.
Le morceau inférieur tombe sur notre talon et le supérieur saute à notre genou, ce qui montre entièrement noire jambe, dont notre pantalon noir fait ressortir la blancheur, hélas! éblouissante.
Écrasé sous cette catastrophe, nous nous résignons et nous croisons les bras avec une rage concentrée. Nous regardons fuir, vers à vers, cette comédie qui nous paraissait auparavant si lente et qui nous paraît maintenant si rapide; nous regrettons qu'elle n*ait que trois actes, nous voudrions qu elle en eût quarante, nous voudrions qu elle durât toujours. Jamais dénoûment ne nous a causé une émotion aussi poignante.
La toile tombe. On nomme Tauteur au milieu d'applaudissements frénétiques. Le public sort. L'instant est venu! Nous ne bougeons pas. Lugubre, blême, la jambe droite repliée sous la jambe gauche, nos mains serrées sur notre ventre pour masquer le bâillement de notre culotte, nous ressemblons à un homme qui a la colique. Nous gênons la circulation, on nous heurte, on nous foule; les plus polis, dans leur attention à ne pas marcher sur les pieds de nos bottes, nous écrasent nos vrais pieds; — mais nous n'en sentons rien; nous n'avons de sens et d'âme que pour la loge où notre bien-aijnée nous attend. L'orchestre se vide, et nous restons seul comme un rocher quand la mer s'est retirée. Nous hasardons un œil vers Ia»galerie. Tout le monde est sorti des loges; seule, la femme qui nous possède
I2i PROFILS Eï GRIMACES.
est encore dans la sienne, et jette sur nous un regard où la stupéfaction commence à devenir de la colère. Nous entendons ce regard; il nous dit : — Eh bien? c'est pour demain? Mais venez donc!
Qu'est-ce que ça signifie? Alors, bonsoir. Vous ne voulez pas? soit. Voici monsieur, qui vous vaut bien. J'aime les chauves! Et puis, vous n'avez pas déjà tant de cheveux! — Et celle qui nous charme prend le bras de cet homme à qui le peigne est inutile, et disparait.
Nous nous précipitons dans une loge de baignoire où il n'y a plus personne, nous levons vite le grillage, nous ôtons notre pantalon, nous saisissons nos bottes, nous on remettons une, et nous nous mettons à l'autre, — lorsque soudain la porte de la baignoire se rouvre, une jeune (ille qui a oublie son éventail entre brusquenïent, ravissante, dix-sept ans, la pureté même, et, se trouvant tout à coup devant un honune en chemise, pousse un cri et se sauve en fermant la porte derrière elle. Nous entendons la voix d'un père irrité (jui crie : Ouvrez! ouvrez! Ah! nous renonçons à notre seconde botte, nous repassons notre pantalon avec la rapidité de l'éclair, nous abattons le grillage d'un coup de poing, nous sautons dans l'orchestre, et nous nous enfuyons par la sortie opposée, un pied déchaussé et un mollet nu, abandonnant à la vengeance d'un père justement furieux une botte et un bas,de pantalon.
Tel est le récit fidèle de ce que nous a fait éprou-
UNE PAini-: Di: bottks. 12:.
vt'i" la nouvolle comédie. Ost maintenant à nos lecteurs (!<» juger la raus:* siu* Tcflrt. C'est à o\\\ de voir s'ils veulent s e\|)()ser à cettî» |)iè('e nvloutable où Ton risque de penlre ses maîtressi.'s et ses bottes.
i'ar>, .r.r.v.O' ."iVj.
LE STVLE-PENSÉE.
C'est déjà bien assez douloureux de reconnaître une qualité k un poëte; les critiques, qui ont, d'ailleurs, leurs raisons pour ne pas croire aux organisations complètes, ne vous accordent un point qu*afin de vous en refuser un autre.
Le style et la pensée, ce mâle et cette femelle qui meurent dès qu*on les sépare, passent, dans les journaux, pour ne prospérer qu'aux dépens Tun de l'autre, et les feuilletons en sont encore aux ordonnances des médecins de Molière : — « Vous avez là un œil droit que je me ferais crever si j'étais à votre place; ne voyez-vous pas qu'il incommode l'autre et lui dérobe sa nourriture? Croyez-moi, faites-vous-le crever au plus tôt, et vous verrez plus clair de l'œil gauche. » — La plupart des critiques sont intime-