LE STYLE-PENSÉE
ment convaincus que la forme « dérobe la nourriture » de ridée.
Du moment qu'une strophe est ciselée, elle ne saurait plus contenir une seule goutte d'un sentiment quelconque. Lue jolie fleur ne peut pas avoir jde parfum. La richesse de la carnation provient d'un sang pauvre. — Douces folies!
Les impuissants se consolent ainsi. Donc, choisissez de ridée ou du style; mais les deux à la fois, impossible. Quiconque voudra être un penseur sérieux devra faire des fautes d'orthographe, — comme en peinture on n est un grand coloriste qu'à la condition de ne pas savoir dessiner un nez.
Je suppose que ceux r|ui disent ces choses les comprennent. Moi qui n'ai pas été initié à ces mystères, j'ignore ce que c'est qu'un vers spirituellement fait qui n'est pas un vers spirituel, qu'un beau vers qui n'est pas une idée profonde, qu'un grand écrivain qui n'est pas un grand penseur.
lia précision de la forme n'empêche pasram|)leur de l'idée; La prosodie ne gène pas la poésie. Le lyrisme, ne consiste pas à faire des vers faux. Ce sont justement les poètes lyriffues qui cisellent les strophes, qui triplent la rime, qui compliquent le rhythm,e.
Le style et l'idée, le dessin et la couleur, sont aussi inséparables dans l'art que le corps et l'âme dans la vie. II n'y a pas, d'une part, des dessinateurs et, de l'autre, des coloristes, — il y a des
peintres; il n'y a pas le coté des penseurs et le côté des écrivains, — il y a des |)oëtes; il n*y a pas ici des corps et là des âmes, — il y a des hommes.
Je ne suis pas de ceux qui rêvent un tableau dessiné par Raphaël et colorié par Uubens. Raphaël a la couleur de son dessin, et Rubens le dessin de sa couleur.
La couleur et le dessin sont tellement une seule chose, qu'un bout de fusain sufTit à Decamps pour être un admirable coloriste.
Donc, à bas les abstractions! Quand j'entends dire d'un poiite qu'il n'a que la forme, je me borne à demander : la forme de quoi ?
Exprimer très-bien — rien du tout,* faire un beau portrait de — pers:)nne, qu'est-ce que cela veut dire?
Le style c'est l'idée, comme le feuillage c'est la sève.
Le style n'existe pas plus sans l'idée — que l'idée sans le style. J'en ai rencontré plus d'un de ces fiers penseurs crevant d'imaginations (fu'ils ne pouvaient faire sortir, ayant trop d'idées pour pouvoir en exprimer une seule, Shakespeares vagissants, énormes prisonniers de la syllabe. Je les aurais adorés religieusement, si j'avais pu parvenir à les croire sur parole.
Par malheur, je crois plus facilen)ent que toute pensée qui est trouble dans la phrase est trouble dans le cerveau. Pour moi, les song.M*ies vagues et indécises qui passent dans un front et qui ne se laissent