‹ Profils et grimacesChapitre 33 sur 40 · RUY BLAS · texte numérisé non relu

RUY BLAS

VOUS en moquez? nous allons voir qui se moquera le mieux de l'autre, le valet ou le maître ! Au ciel ou dans la boue, choisissez, mais nous serons ensemble. Je ne peux pas jouir, mais vous pouvez souffrir ! — Et alors le poète n'est plus contre le valet, comme dans les Précieuses ridicules; Beaumarchais se met du côté de Figaro. Quelle magistrature que Brid'Oison 1 quel clergé que Basile ! quelle noblesse qu'Almaviva! Et tous deux, Beaumarchais et Figaro, ils se mettent à battre en brèche à coups de railleries cette vieille société avare et inhospitalière, à aiguiser les flèches de Fépigramme, à allumer les fusées du rire. Et, après un assaut de quelques jours, les rouges étincelles de la satire mettent le feu aux noirs entassements des misères comprimées, et le vieux monde saute avec le plus prodigieux craquement que l'histoire ait jamais entendu.

La révolution a passé. L'aristocratie n'est plus qu'un spectre. Elle croit toujours exister; elle a toujours sa suffisance et son dédain, mais elle va en être punie. Le maître change encore d'habit avec son valet, car, par un aveuglement singulier, c'est toujours le maître qui veut que le valet soit le seigneur, Dorante par curiosité, La Grange et don Salluste par vengeance. Donc, voici Ruy Blas en seigneur et don Salluste en laquais. Mais, cette fois, la vie prend le mensonge au mot. Le « jeu » est sérieux, et, quand don Salluste montre la livrée de Ruy Blas, Ruy Blas montre le cœur de don Salluste: « J'ai l'habit d'un

laquais, et vous en avez l'âme ! » Ce n'est plus la parodie de l'amour, c'est l'amour même; ce n'est plus Cathos qui se trompe au valet, c'est doua Maria de Neubourg, reine et roi d'Espagne; et, quand elle sait qui elle a aimé, le valet a été si grand que la reine lui pardonne et l'aime toujours. Ce n'est pas assez de se faire aimer de la reine, il la protège et il la sauve. C'est alors que les coups de bâton du seigneur La Grange lui sont rendus ! et non plus en coups de bâton comme par Scapin : Ruy Blas arrache à don Salluste sa propre épée, et l'arme du maître frappe le maître. Ruy Iflas fait plus que de sauver la reine, il sauve l'État. 11 échenille le budget, il désinfecte la cour, c'est un grand ministre, il gouverne, il règne. Le valet (dites maintenant le peuple) resplendit au sommet de la société, deux couronnes au front, l'amour et le génie.

Ruy Blas^ c'est les Précieuses ridicules — après la révolution.

Paris.

XXIY.

ALFUKD DK MLSSKT.

Le coinniencenient de 1S30 fut un instant magnifique. La littérature, qui précède tonjouis, venoit de faire sa révolution , et la politique allait faire la sienne. LWdressie des 'l^li avait répondu à la Préface de CromiTclL La France était comme un ar])re qui aurait des nids à toutes ses branches, l^^ési(^ ])liilosophie, histoire, ])einture, sculpture, architecture, lïiusicpje, tout s'éveillait ensemble, et Ton voyait déjà s'élever à l'horizon le soleil de Juillet. On respirait à pleins poumons l'aurore, la vie, la santé, la volonté, l'enthousiasme, la génn-osité. L'art, ayant fini avant la politique, l'aidait. Il gloiifiait tous h's héroïsmes et consolait toutes les souffrances. 11 venait d«* s'insurger avec la (îréce, il faisait grâce de l'échafaud aux condamnes et du nïépris aux fennucs tombées.

\V1 PIIOFILS ET GRIMACES.

11 donnait cet admirable spectacle du beau faisant le bien.

Ce fut dans ce moment-là qu'un jeune homme vint avec le livre que voici :

Don Priez. Nous sommes dans le lit de doua Juana d'Orvado; don Paez se lève; Juana essaye de le retenir, mais sa caserne le réclame; il y trouve ses camarades racontant leurs maîtresses; don Etur nomme la sienne : c'est dona Juana d'Orvado ! don Paez et don Etur se battent, après s'être juré que le survivant tuera Juana ; le survivant est don Paez ; il la tue, et se tue , dans une dernière nuit pour laquelle il a bu un philtre qui donne du courage et des sens. — Portia, Une toute jeune femme a vu au bal un jeune homme, elle ne le connaît pas, elle est mariée, elle est sa maîtresse , le mari les surprend, Tamant tue le mari, la jeune veuve enjambe le cadavre, laisse les valets Tenterrer et laver les taches de sang, et suit le meurtrier. — Les Marrons du fm. Rafaël (îaruci est ennuyé d'une danseuse qu'il a : il la cède à un abbé, auquel il donne son manteau, son chapeau et la manière d'entrer chez elle la nuit; pendant que l'abbé y va, il se distrait à boire avec deux filles et à tuer un aubergiste; la danseuse s'aperçoit à temps de la substitution et, pour se venger, se promet à l'abbé s'il tue Rafaël ; l'abbé va le tuer immédiatement, et revient chez la danseuse, qui le chasse avec mépris (dénoûment (ïAndroinaque). — Ainsi, trahison partout, la femme qui

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ment à son mari, la maîtresse qui trompe son amant, l'amant qui livre sa maîtresse; des comtesses qui ne savent rien de leur amant, sinon qu'il a tué leur mari; une jouissance brutale qu'on se dispute k coups d'épée; le sang versé à flots sans hésitation et sans remords; des amours de bêtes qui se terminent à l'abattoir. Et après? Rien. Quand Portia espère une autre vie, Dalti se tait, a ne croyant pas ». Et, de peur qu'on ne s'imagine que c'est l'opinion de Dalti et non la sienne, l'auteur, lorsqu'il a tué don Paez et doua Juana, met sur leur tombeau cette épitaphe :

Pour moi, j'estime qu*unc tombe Est un asile sur où Tespéraiice tombe, Où pour réteruité Ton croise les deux bras, Et dont les endormis no se rovei lient pas.

Voilà ce que les Contes d'Espagne et d'Italie voyaient et montraient en janvier 1830, à cette heure de confiance et de courage où la vie surabondait tellement qu'il y en avait môme pour les assassins et qu'on ne voulait plus de la peine de mort. La débauche, le meurtre, et puis le néant. L'auteur avait dix-neuf ans.

Le volume se complétait par une douzaine de romances, odelettes, ballades. Ce n'était plus la tragédie du matérialisme, c'en était la chanson. — VAndalouse : « Qu'elle est superbe en son désordre quand elle tombe les seins nus, qu'on la voit, béante, se tordre dans un baiser de rage !... » — Le Lever : M Beaux cheveux qu'on rassemble les matins et

ITi PIIOFILS 1:T (ililMACl-S.

qu'ensemble nous défaisons les soirs... » — Madrid: « Oli! quand sur ma bouche idolâtre elle se pâme, la folâtre, il faut voir, dans nos grands combats... » — MtuLDnv la Marquise : « Oh ! restons ainsi dans ma couche jusqu'à l'heure de trépasser! » — Venise : (( Comptons plutôt, ma belle, sur ta bouche rebelle... ^> — La liallade à la lune : <( Mais monsieur, tout en flamme, connnence... » Au milieu de ces vers en rut, des stances pieuses sur une église , sur ses saints de i)ierre, sur son bénitier et sur sa croix.

Faites attention à cette croix, vous la reverrez.

L'auteur avait une excuse : il souffrait. Dis-moi ta philosophie, je te dirai ta vie. Un des couplets de Madame la Marquise parle d' « un mal bien grand dont il saigne encore ». Ce mal, on en saurait peutêtre le nom en le demandant à cet Octave de la Confession d*un /infant du siirle trompé à dix-huit ans par sa maîtresse et par un de ses amis. Octave se bat avec son « ami » (don Paez et don Etur) ; quant à sa maîtresse : a j'avais comme une sourde envie de la posséder encore une fois, et de nous tuer après tous les deux » (don Paez et dona Juana); il se jette dans la débauche (Rafaël Garuci) et dans le jeu (Dalti); un de ses amis, rjui a une très-belle maîtresse, la lui offre (les Marrons du feu); le monde lui apparaît « comme peuplé de monstres, de bètes fauves et de crocodiles )> ; il ne croit j)lus à rien : u je n^avais vécu que |)ar cette femme; douter d'elle, c'était

douter de tout; la maudire, tout renier; la perdre, tout détruire» {f estime qu'une tombe y etc.): le voilà donc lâché à travers tous les désordres , prêt à toutes les destructions: quand il a passé toute la nuit à danser, à boire, à jouer et à nier, il rentre chez lui, et alors... u alors je poussais le verrou de la porte, je tombais à genoux et je pleurais; c'était ma prière du soir » ( les stances à Téglise).

Chagrin d'amour, soit. J'y crois; mais je ne le prends pas à la lettre. Hem^y Werther et CliUde-IIarold avaient mis le désespoir à la mode ; les plaies au cœur étaient bien portées; on n'était pas admis sans un air foudroyé. Il y avait certainement de la réalité dans la blessure d'Alfred de Musset, mais il y avait aussi de l'imitation et du grossissement littéraire; l'homme saignait, mais le poëte bien davantage; ses strophes se mettaient du sang comme les actrices se mettent du rouge.

S'il* y avait de la littérature dans la désolation d'Alfred de Musset, il y en avait encore plus dans son libertinage et dans son impiété. Cet agenouillement dès qu'il a poussé le verrou de sa porte suffît pour avertir ceux qui auraient pu voir dans l'auteur des Contes d'Espagne et d'Italie un don Juan de Molière, né athée, sûr du néant, tranquillement funeste, défiant terre et ciel, riant, tuant et soupant avec la mort. Octave est une âme faible que le premier choc de la vie a jetée hors de sa voie et qui n*a pas plus l'énergie du mal qu'elle n'a eu

l'énergie du bien. Ce nihiliste dit « le Seigneur » ; les églises sont pour lui « les solitudes de Dieu ». Même ce désordre piteux, Octave n'y est pas venu tout seul , il y a été traîné malgré lui par un Desgenais , d'une dépravation mieux portante. C'est pai' obéissance à ce maître et par respect humain plus que par ressentiment de son bonheur perdu qu'il fait le débauché et l'incrédule; il ne Test pas en réalité : (( Je mettais de l'orgueil à passer pour ce qu'au fond je n'étais pas du tout ». Ne nous fions donc pas trop au suicide de don Paez, au cynisme de Rafaël et à la négation de Dalti. Nous n'avons pas affaire à un jeune Gain qui se venge de l'Éden fermé en tuant et en blasphémant, mais plutôt à un Abel souffreteux capable tout au plus de se laisser entraîner par Caïn (le Cain de Byron ) à écrire des ordures sur le mur du paradis, et qui, si on le laisse seul, ira dire à l'ange que ce n'est pas lui.

La forme n'était pas plus vraiment virile que le fond. Ce n'était pas un défaut dans la « chanson », où l'adolescence et la grâce facile suffisaient ; les strophes en étaient rapides, vives, aisées d'allure, comme celles qui ne portent rien; mais dans la «tragédie» on sentait que la force était factice, que le poëte se dénaturait, qu'il imitait, ici Byron, là Mathurin Régnier; le drame acceptait de toutes mains; dans les Marrons du feu^ il allait de Racine à Shakespeare; l'abbé, au moment d'agir comme Oreste et de tuer Pyrrhus pour la Camargo, parlait comme Macbeth

au moment de tuer Duncan : Im sorcière accroupie^ etc.. Hécate aux trois visages^ etc.; l'auteur lui-même ne croyait pas à son action ; il la raillait ; le meurtrier inutile regrettait d'avoir <( taché son pourpoint » ; le vers affectait une audace outrée , il se désarticulait et se disloquait comme un saltimbanque, le rejet et Tenjambement étaient poussés à l'absurde : l'auteur se réservait de pouvoir dire au besoin qu'il avait voulu faire une parodie.

La tragédie avorte encore dans la ISuii vcnitienne^ qui fut représentée la même année. Razetta est quitté par sa maîtresse; mais que Laurctte prenne garde à elle! Razetta n'est pas a de ceux que la colère rend faibles » ; il se compare à « un assassin )> ; il dit tout haut : « Je ne parle pas de mes devoirs, je les méprise ». Au plus fort de sa rage, il s'attendrit dévotement sur une croix d'or (seconde croix) que Laurette lui a donnée : « Pauvre petite croix, qu'un vieux père avait accompagnée de sa l)énédiction , sur qui peut-être une bouche adorée se posa plus d'une fois pendant la prière du soir ! . . . » N'importe, il est furieux; Laurette tremble, mais Razetta est un joueur ruiné et elle épouse un prince , elle se risque. Razetta rugit, se bat les flancs, rôde autour du palais et va y pénétrer, — quand passe une gondole chargée de femmes et de musiciens; une des femmes, voyant Razetta, l'invite à souper : il accepte, et jette à l'eau sa vengeance comme un bout de cigare.

Le public siffla cette défaillance du dénoûment. 11 eut tort, car la pièce, médiocre dans le drame, était d'une bizarrerie curieuse dans la comédie, et le sifflet ne sera dans son droit que quand la meilleure des pièces sifflées vaudra moins que la pire des pièces applaudies. Ainsi accueilli, un poëte robuste se dit que tous les grands talents ont eu des commencements difficiles, que les frégates échouent où les bachots naviguent, qu'au reste ces empêchements du début ne durent pas, que peu à peu la marée monte, et qu'on est bien étonné un beau matin de retrouver tranquilles et superbes dans le port ces œuvres de haut bord qu'on croyait ensablées et englouties; il se dit que le drame a besoin de la représentation , que, si YOrestie et Ilamlet ne sont plus joués, ils l'ont été et qu'on sent le théâtre dans leur style comme l'os dans la chair, que jamais le poëte dramatique n'est en communication trop intime avec la foule, qu'Eschyle, Shakespeare et Molière étaient comédiens. 11 se dit encore que l'art a un devoir social, que le drame n'est pas seulement la réputation du poëte, qu'il est aussi l'enseignement du peuple, et que c'est un mauvais maître celui qui se rebute parce que son élève a la tête dure. Il recommence, il persévère, il encloue l'hostilité, il troue à coups d'idées les bastions de la critique, il fait sa brèche dans le crâne solide de la multitude, il prend la gloire d'assaut : — Alfred de Musset renonça au théâtre.

Un roi qui viole une charte, un peuple qui la ^venge, le droit divin jeté par-dessus la mer, le monde tremblant de la secousse, ces rudes événements trempent les forts et brisent les faibles. Un an après la révolution de juillet, Alfred de Musset publia les Poésies diverses. Lisons. — Reprise de la a chanson »; billets douK à des maîtresses variées, Juana, Pepa, etc. — Suzon. L*abbé Cassius trouve sa maîtresse un peu froide; Tabbé Fortunio (son Desgcnais) lui donne un philtre qui la tuera, mais par l'incendie; le philtre réussit tellement que, sa maîtresse morte, l'assassin veut le recommencer avec une vierge; Fortunio, dédaignant de se répéter, lui indique un mélange d*opium, de magnétisme, de confession et de coups de couteau; mais, cette fois, le moyen réussit trop bien et trop vite : la vierge meurt sans laisser le temps à Tabbé de se vautrer sur son agonie; Cassius, que tous ces excès dépassent, devient fou. — Mardoche, Le Bcppo de Byron ; même divagation du récit; môme strophe cavalière cinglant du vers comme d'une cravache; Byron buvait dans le crâne de son grand-père, Mardoche « eût mangé sa soupe dans le crâne de sa grandmère » ; maisTimitation s'arrête là : Mardoche regarde €n passant la Grèce enfin délivrée de l'étranger :

Il aime mieux la Porte et le su'taa Mahmoud Que la chrétienne Smynic et ce hon peuple hellène Dont les flots ont rougi lu mer Uellespontienne Et taché de leur sang tes marbres, ô Parcs I

Byron, lui, était allé mourir pour la Grèce. — Jusque-là, ça continue les Contes d'Espagne et d'Italie y c'est toujours la même afFectation d'orgueil, d'impertinence, de débauche, de scepticisme, de violence ; mais tout à coup , dans les Vœux stériles , le ricanement cesse, et l'auteur se met à pleurer. Il n'a plus la force de faire le fier, il sanglote dans la rue , reproche à ses amis de n'avoir pas pitié de lui et parle de se tuer. Plus de hâblerie ; il pousse la vérité jusqu'à la nudité; il fait, c'est lui qui le dit, « de son âme une prostituée » ; il s'appelle « lâche » , il se « méprise ». J'ai dit que je ne croyais pas absolument à sa souffrance; je ne suis pas non plus tout à fait convaincu de son humilité; c'est une autre forme de la vanité, quand on ne peut pas être le premier, de vouloir être le dernier; je sens, de plus, l'intention de faire bon marché de soi pour faire bon marché des autres, et d'entraîner son siècle dans sa tombe : Tout est mort en Europe ^ oui, tout! Mais il ne s'en reconnaît pas moins moribond. L'artiste s'abandonne comme l'homme, les vers s'entre-croisent irrégulièrement et riment à peine. Et voilà le véritable Alfred de Musset : lâchant le théâtre et relâchant le vers.

Qu'il crut plus ou moins à son impuissance , les autres y crurent. Il paraissait fini; il laissait ses ébauches à moitié ; il n'achevait pas Octave^ Raphaël^ le Saide, On disait donc qu'il était « vide » et qu'il n'avait « plus rien dans le ventre» (odelette ^l Julie). On consentait à l'enterrer, puisqu'il se disait mort;

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mais, comme on n'enterrait pas son siècle avec lui, il ne voulut pas être mort tout seul, reprit son allure hautaine et dédaigneuse, et fit le Speclade dans un fauteuil.

La Coupe et les Livres. — Ah! vous accusez Frank de n'être « qu'un paresseux, plein d'orgueil et d'envie » ; vous voulez de l'action, eh bien, vous allez en avoir! Action dans les deux sens du mot : une révolte et un drame. Frank met le feu à la maison de son père ; il veut la ruine de la société tout entière; il maudit la famille, la patrie, le travail, l'espérance; il s'insurge contre tout ce qui est. Direz-vous encore que c'est Abel? C'est Gain en personne! La société n'a qu'à se bien tenir, Frank ne lui fera pas grâce, ce chasseur de chamois a étudié et sait l'histoire d'Érostrate immortel par un crime, il ne se laissera pas toucher, il a « trempé son armui*e dans tous les néants », ce n'est pas là un Razetta qui menace effroyablement et qu'on emmène souper. A quelques pas de son village, il rencontre un jeune palatin accompagné de sa maîtresse, se querelle avec lui, et le tue : la maîtresse trouve qu'il s'est bien battu, et l'emmène souper. Il vit chez elle, d'orgie et de jeu; mais cet âpre montagnard ne résiste pas à quelques nuits d'insomnie, et, pour n'en pas mourir, est obligé de s'évader; un soldat passe à cheval, il saute en croupe, s'engage, se bat bien, est fait capitaine, juge qu'il a épuisé la vie et qu'il n'a plus à goûter que la mort, fait dire

qu'il a été tué en duel, assiste vivant à sa mémoire et fait ainsi ces deux découvertes étranges que son existence d'incendiaire et de joueur ne lui a pas conquis Testime universelle et que cette fille publique qui Ta pris pour avoir tué son amant n'est pas d'une vertu incorruptible ; ces deux nouveaux griefs ajoutés à tous ceux qu'il avait déjà contre l'humanité, — il se réconcilie avec elle, abjure ses malédictions, rejette son passé sur les « analyseurs » qu'il appelle « des vermisseaux dont Dieu se vengera », et il épouserait une petite laitière qu'il a vu élever, si Belcolor, qui s'attache à lui comme le spectre de son passé, ne tuait Déidamia. — Âinsi^ Frank rentre humblement dans le village qu'il a quitté avec tant de fracas ; cette imagination mal à l'aise dans l'univers est au large dans une ferme; ce tigre enragé ne résiste pas à une jatte de lait. — Dramatiquement, Frank n'est pas plus solide. Qu'estce que ce chasseur de chamois qui est revenu de toutes les philosophies et qui a la curiosité de son enterrement, ce vague paysan qui parle comme Faust et qui agit comme Charles-Quint? J'entends bien, ce n'est pas un chasseur, c'est le chasseur, c'est la chasse, c'est la poursuite de l'impossible, c'est une idée. F.aust aussi est une idée, c'est la science, mais en même temps c'est un savant. 11 a une âme, mais il l'incarne. Faust est une idée, Frank est une abstraction. 11 a la molle consistance des nuées de sa montagne qu'un souffle déforme. Il est si peu précis

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que c'est à peine s*il a un sexe : le chœur des chevaliers le compare à « Béatrix ».

Donc, nous revenons au bercail — et à la comédie. Il s'agit de marier Frank. Voici une maison où il y a deux jeunes filles. Entrons. A quoi revent lesjeime.s filles? Qu'elles rêvent à des folies, c'est de leur âge, mais leur père est plus fou qu'elles. Quel père, ce duc qui, n'ayant qu'un gendre pour deux filles, exige de lui qu'il se fasse aimer de toutes les deux avant de choisir, et qui l'y aide! Mais le duc Laerte ne vient pas se colleter avec le genre humain, on ne lui demande pas une conformation bien réelle et bien vigoureuse; ça se passe dans un monde impossible et charmant; le père, les filles, l'amoureux, le rival, les valets, ont les gestes insensés des marionnettes, mais c'est la poésie qui tient les fils.

C'est égal, l'auteur se sent dépaysé dans la famille. Il en sort. Il s'en moque bien, de la famille, et de la vertu, Tiberge l'ennuie autant que Manon Lescaut l'amuse, il admire Lovelace, il adore don Juan, la vraie vie est celle d'Hassan qui, mystifié par une maîtresse, '.( jette comme un haillon sa religion et sa famille »> et s'achète deux esclaves qu'il renouvelle de mois en mois. Il raconte donc la vie d'Hassan ; il met dans le récit le même dégagement et le même désordre que dans la morale; deuxième Deppoi dans Namoima comme dans Mardochey le fait n'est qu'un prétexte à excursions, un rendezvous de chasse d'où l'on se répand à droite et à

I8i PROFILS ET GRIMACES.

gauche pour tirer le gibier et où Ton se retrouve le soir la carnassière pleine ou vide; Byron interrompt son récit pour nous apprendre qu'il ira demain au Ridotto : Alfred de Musset interrompt son récit pour nous apprendre qu'il a laissé tomber sa plume et qu'il a soufflé sa bougie; Byron s'accuse d'une mauvaise rime, il n'en a pas trouvé de meilleure dans le dictionnaire de Walker : Alfred de Musset s'accuse d'un barbarisme, il n'avait pas son dictionnaire sous la main; Byron fait l'éloge des musulmanes : Alfred de Musset fait l'éloge des musulmans. Mais je n'attache qu'une importance limitée à ces ressemblances de surface. C'est le cas de le dire, pour Alfred de Musset, imitation ne veut nullement dire plagiat. Il est comme ceux qui, trouvant quelqu'un bien habillé, lui demandent l'adresse de son tailleur et qui, sous un habit pareil, n'en gardent pas moins leur corps et leur allure. Il ressemble, dans Namouna surtout, à ces aimables et faciles garçons qui n'ont pas de gîte à eux et qui, logés chez un ami, s'y installent, y vivent sans gêne, y introduisent leurs habitudes, s'y approprient tout, et y sont bientôt plus maîtres que le maître. Personne n'est plus chez soi chez les autres. Rien de plus ravissant et môme de plus personnel que les strophes sur la nudité d'Hassan, sur les contradictions de son caractère, sur le cœur humain de chacun, sur les dormeurs turcs, sur les vers, sur Mapon Lescaut. J'aime moins celles sur don Juan; je ne reconnais pas Timpla-

cable amant de Tamour, d'abord dans cet enfant « faible et, comme le lierre, ayant besoin d* appui », ensuite dans ce pauvre buveur qui vient au cabaret « tremblant et les yeux ternes » et qui s'y endort sur les tables; il est vrai qu'à l'autre page il est « toujours plus jeune et plus avide » , ce qui ne l'empêche pas d'être en même temps un « spectre énervé »; la figure hésite et vacille. Je reconnais encore moins le don Juan de Molière, ce sombre adversaire de Dieu, dans « l'ombre d'un roué ». A part cela, tout est excellent. L'auteur joue avec son sujet comme un chat avec un peloton de fil, embrouille, casse, et ne renoue pas; il est gracieux, il est spirituel, il se moque de tout, même de lui, et surtout de vous; il est très-humble et très-impertinent; il vous abandonne son poëme, il en pense plus de mal que vous, il le trouve trop long, trop court et décousu, mais à quoi bon coudre si soigneusement un habit qui doit durer le temps du bal? à quoi bon clouer et cheviller un vaisseau de carton qui doit sauter à la fin du feu d'artifice? ses livres sont pour lui chose frivole et éphémère, « le rêve d'un jour, un oiseau qui gazouille et s'envole, une rose qu'on respire et qu'on jette et qui meurt en tombant » , et, si vous en croyez un mot, lisez sa préface.

Dans sa préface, il compare purement et simplement son inspiration à la visite du Fils de Dieu chez le Pharisien ; il voit « luire une auréole sur son hôte divin », et il se demande avec effroi s'il en est bien

sûr. Il a beau ensuite reprendre son air de scepticisme et de moquerie, et dire que la critique ne le pique pas, il n'en essaye pas moins d'échapper à son aiguillon; il tâché de démontrer qu'il n'imite pas Byron et que ce sont les menuisiers qui riment richement; car il va sans dire que la préface et le livre sont, comme les Vœux stêrilesy en vers croisés et rimes à peu près; le poëte a trouvé sa forme naturelle, et s'y tiendra dorénavant. 11 appelle cette négligence la liberté. Les grands poètes n'ont pas besoin de mal rimer pour être libres. La preuve, c'est que la révolution littéraire, qui a été la liberté même, a commencé par augmenter la rigueur du rhythme et de la rime. Il le sent bien au fond, et, tout en affectant de dédaigner la forme arrêtée et précise, il fait Namouna en strophes de six vers, pourquoi jamais cinq ni sept? et il triple la rime, il affecte d'en avoir trop, il étale ses rimes fausses comme un villageois ses breloques, il fait des prodigalités de chrysocale.

La révolution littéraire s'achevait. On avail vaincu, mais l'abominable littérature de l'empire ne s'était pas laissé déposséder sans exaspération ; elle avait pour elle les habitudes, les imbécillités, les envies; l'art vivant n'avait pour lui que la vérité et une poignée de jeunes gens. Et encore, comme après tous les efforts extrêmes, ils étaient fatigués et demandaient du repos; les vaincus profitaient de leur lassitude ; il se faisait une réaction. Il ne restait

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plus à la grande cause que ceux qu'on n*a jamais vus hésiter. Pendant qu'ils s acharnaient à donner à Tindépendance leur temps, leur cœur, et quelquefois leur vie, car plus d'une querelle commencée au Théâtre-Français s'est terminée au bois de Boulogne, Alfred de Musset, qui avait, lui, un intérêt personnel k la victoire, passait à Tennemi, plus nombreux. Déjà Tannée précédente (en 1831, Tannée où Victor Hugo, à lui seul, publiait Marion de Lonne^ les Feuilles d* automne et iSotre-Dame de Puris), il avait dit :

Nos œuvres ont un an, nos ploircs ont un jour;

mais ce n'était qu'un mot, qu'on avait pu ne pas entendre ; sa préface le répète et le développe :

Aujourd'hui l'art n'est plus; personnt; n'y veut croire.

Notre litt<;rature îi cent mille raisons

Pour parler de noyt'îs, de morts et de pu<Mnlles :

Elle-nu*'mc est un mort que nous jijalvanisons.

Elle entend son afîaire en nous peignant des filles.

En tirant des égouts les muscs de R«^ii,nier :

Elle-mOrne en tfst une, et la plus délabn'e

Qui de fard et d'onguents se soit jamais plâtrée.

I.a réaction politique n'était i)as moindre que l'autre. Louis-Philippe n'avait pas plus tôt été roi ([u'il avait travaillé à restreindre et à gêner la révolution dont il était fils, — bâtard, il est vrai. 11 était soutenu i)ar l'armée, par la majorité des chambres , par la magistrature, par six cent mille fonctionnaires et par tout ce qui s'achète avec des places, des con-

cessions et des croix ; une minorité intrépide se ruait là-dessus et se dévouait pour ouvrir passage à la démocratie ; les uns arboraient un journal qui tombait bientôt criblé d'amendes , d'autres osaient un livre qui leur était payé en mois de Conciergerie, d'auti'es prenaient un fusil et se faisaient tuer sur les barricades. L'art se mettait avec la minorité héroïque : Hugo écrivait le « journal d'un révolutionnaii^e », Lamartine passait au peuple et Lamennais à la république. Alfred de Musset, lui, faisait cette profession de foi :

Je n'ai Jamais chanté ni la paix ni la guerre ; Si mon siècle se trompe , il ne m'importe guère : Tant mieux s'il a raison, et tant pis s'il a tort; Pourvu qu'on dorme encore au milieu du tapage, C'est tout ce qu'il me faut...

Il va sans dire qu'il se faisait gloire de son égoïsme. Toucher à la politique ! il tenait trop à la propreté de ses mains. Le citoyen , comme le poète, comme le philosophe, masquait sa faiblesse en dédain et en négation. — Mais ces masques-là sont dangereux à porter, ils se collent au visage, et, quand on les garde trop longtemps, ils ne s'arrachent plus qu'avec la peau. C'est l'histoire de Lorenzaccio; il a voulu paraître libertin, hostile à la liberté, supérieur aux imbéciles qui se font tuer pour des idées ; il a suivi le duc de Florence dans toutes ses débauches et dans toutes ses cruautés ; il s'est fait son entremetteur , son délateur et son coupe- jarret; il se prépa-

rait ainsi une occasion de le tuer et d'affranchir Florence ; il s'était souvenu de Brutus contrefaisant la folie auprès de Tarquin, et il contrefaisait la corruption auprès d'Alexandre. Mais il faut la solidité de Brutus pour rester soi sous l'apparence ; ce que Lorenzaccio a voulu paraître, il a fini par l'être ; la dépravation qu'il imitait est devenue sa nature; la gangrène s'est mise à sa conscience ; il s'est pris à aimer le vin, le jeu et les filles, à douter du bien et du beau. Rude leron, et qui vaut qu'on y réfléchisse. Que faire? redevenir soi bien vite , s'arracher, pendant qu'il en est temps encore, l'apparence, le semblant, la jactance du mal, le mensonge à rebours? avouer son innocence, reconnaître sa faiblesse, convenir qu'on n'est pas Brutus et qu'on n'a pas le tempérament de ces sombres justiciers que l'histoire admire en frissonnant? On ne se résout i)as à ces aveux-là tout de suite. On aime mieux mépriser les autres. D'abord, ce prince, qui exile, emprisonne, assassine, qui insulte le cadavre de la république. J'en suis. Après, ce peuple, qui laisse faire ce prince. J'y consens. Knsuite, les républicains. Lorenzaccio va tuer Alexandre, les républicains auront une occasion de ressusciter leur république; savez-vous ce qu'ils feront? Rien, sinon de laisser la populace égorger leur libérateur; et cependant il les aura prévenus du jour et de l'heure, ils ne pourront pas dire qu'ils ont été surpris. Voyons. Il les prévient, en effet; il frapi)e à leur porte, et leur crie de la rue qu'il s'en va de ce

pas tuer le duc. Lui, Lorenzaccio, le complice du duc, qui les a vingt fois dénoncés et livrés! ils ne seraient pas mal naïfs de le croire sur parole. Ils font bien de hausser les épaides et de ne pas bouger. Et puis , ce n'est pas ainsi que doit naître la république, elle n'est pas fille de l'assassinat et de la trahison , et on la remercie de ne pas profiter du service de ce misérable qui fait du bien le mal et qui déshonorerait la liberté. Lui-môme méprise beaucoup moins les républicains qu'il n'en a l'air : pourquoi persiste-t-il à tuer le duc lorsqu'il ne croit plus à rien? Parce que « voilà assez longtemps que les républicains le couvrent de boue et d'infamie » ; il veut se laver dans leur esprit : s'il tient à leur estime, il ne les méprise donc pas. Il n'est pas plus ferme dans sa corruption qu'il ne l'a été dans son patriotisme. On ne sait par où saisir ce régicide mou, ce mépriseur qui tue pour être estimé. L'action échappe comme le personnage; elle emprunte la mêlée shakespearienne, mais Shakespeare seul peut maintenir l'ordre dans ces scènes éparses et dans cette foule de figures. Si l'on quitte l'ensemble pour le détail, le drame a des parties très-l)elles ; il y a une émotion poignante dans la scène où Lorenzaccio expH([ue sa dégradation et dans son monologue lorsqu'il va frapper le duc; le profil de la marquise Cibo a de la fierté ; Lorenzaccio ne croit plus à la république , mais il y a cru un moment, et il en reste çà et là aux cimes du drame comme une lueur de soleil couché.

Lorenzaccio n'a pas su mépriser, mais voici Rolla qui le saura, lui : « Jamais fils cUAdam n\a promené sur la terre un plus large mépris des peuples et des rois )). Il méprise tout; on pourrait lui demander du haut de quoi; Lorenzaccio, du moins, avait conçu, ne fut-ce qu'un moment, la délivrance de son pays; mais la grande action de Rolla est d'avoir fait de son héritxige trois bourses et d'en avoir mangé une par an avec des filles; ça ne constitue pas une existence si prodigieusement estimable; mais c'est souvent le peu qu'on vaut f[ui fait ([u'ou méprise. Il méprise donc tout, et d'abord la vie. Nous sommes invités solennellement à son suicide. Il a dit qu'après ses trois bourses il se tuerait, et, comme il est au fond de la troisième , il va se tuer. 11 mourra eu souriant, sans un regret, sans que son cœur ait jamais battu, dans l'incorruptibilité de son orgueil. 11 commence bien. Il choisit pour y mourir le lit d'une fille publique, u Dors-tu content. Voltaire? )> Ou ne conroit pas clairement ce que Voltaire vient fLiire là et en quoi ce grand travailleur est responsable du suicide d'un oisif. Oui, dit l'auteur, et de tout le mal. ()uoi ! cet éclaireur de la conscience, ce dompteur des lois féroces? Oui, mais il n'a pas cru à la divinité du Christ. Alors, c'est la faute à Voltaire si « la vertu se meurt », si le peuple uest féroce et veut des combats de taureau » (Voltaire qui a aboli la torture!), c'est la faute à Voltaire si a le noble prostitue au mauvais lieu le sang de ses ancêtres » ,

c'est la faute à Voltaire si Rolla « prostitue sa mort ». formidable Rolla, c'est donc parce qu'on doute de la divinité de Jésus que vous vous tuez? vous y tenez tant que cela ? et vous vous croyez incrédule ! Allons, je ne crains plus pour vous Fimpénitence finale. Et, en effet, qu'est-ce que je vois au cou de Marion? un collier; et qu'est-ce qui pend à ce collier? une croix. Oui, la croix de Laurette. Je suis tranquille, Razetta cédera encore cette fois. — Tenez , la nuit s'achève , Marion est lasse et s'est endormie , c'est le moment d'en finir : Rolla, au lieu de s'empoisonner, va respirer l'air frais à la fenêtre ; il regarde le réveil de la place, les voitures, les hirondelles, un groupe de chanteurs ambulants ; il gagne du temps ; Marion se réveille; il lui avoue qu'il va se tuer; l'enfant lui demande pourquoi ; lorsqu'elle sait que c'est parce qu'il est ruiné, elle lui offre son collier qu'il ira jouer; Rolla n'accepte pas, cela va sans dire, mais son cœur qui ne devait jamais battre s'émeut, il penche ses lèvres sur le collier auquel il donne le seul baiser chaste de sa vie, et je ne sais vraiment pas pourquoi il s'empoisonne après , car « pendant un moment tous deux avaient aimé ». Je ne vois pas ce qui l'empêcherait de vi\Te et de se marier comme Frank. Quoi qu'il en soit, il ne meurt pas entier; son mépris est mort avant lui. — 11 ne faut donc pas exiger ici « l'audace et la fierté » promises avec vacarme; ce qui devait être la célébration du matérialisme en est, tout au rebours, la conversion;

Rolla meurt en état de grâce; mais, si ce n'est pas très-superbe, c'est très-touchant ; la douleur est vraie et profonde; la négligence des vers croisés ajoute à l'abattement du récit ; cette rime qui semble cesser par moments et qui se presse dans d'autres a le son entrecoupé du sanglot; on est touché même de l'excès des invocations ; l'auteur désespéré « invoque » tout le monde, le lecteur : Regrettez-vous le temps?.,. le Christ : O Christ ! Je ne suis pas,.. Marion : Si ee n'est pas ta mère... Rolla : Cest toi^ maigre Rolla... Faust : O Faust! n'étais- tu pas?... Roméo : O Roynéo ! l'âge de Juliette!... Eve : Oh! la fleur de VEden ^ pourquoi l'as -tu fanée?... la pauvreté : Pauvreté! pauvreté! e'est toi la eourtisane... les femmes du monde : Vous ne la plaignez pas y vous... le dix-neuvième siècle : O mon siècle., est-il vrai que?... Voltaire : Dors-tu content y Voltaire, et ton hideux souri fx?... les cloîtres : Cloîtres silencieux... encore Voltaire : Vois-tu ^ vieil Arouet?... le sombre esprit des ruines : Sont -ce là tes soupirs?... les hirondelles, les gazons, les mers, la terre : Vous qui volez la-bas... les nègres de Saint- Domingue : Nègres de Saint-Domingue, après cotnbien d'années?... encore Rolla: O Rolla, c'est ainsi... Frank était la velléité de la haine, Rolla est la velléité du mépris. Puisqu'il faut toujours finir par être ce qu'on est, pourquoi ne pas commencer par là? Ne nous déguisons plus. Soyons sincères. Un homme est trompé par une femme et par un ami. Oui, Octave.

19i PROFILS ET GRIMACES.

Non, André. Le nom n'y fait rien. Allonsrnous revoir une vengeance de don Paez, Tépée, le poignard et le philtre, une débauche sanglante? Gomme don Paez, André del Sarto prend son stylet ; il débute aussi par l'amant, Temmène au fond de son jardin, et là — lui pardonne ; Gordiani pleure, et promet de quitter à jamais Florence, mais il n'a pas la force d'exécuter sa résolution, André le retrouve le soir dans la chambre de sa femme; Lucrèce, qui n'a fait que pleurer jusque-là, s'évanouit ; cette fois, André est forcé d'agir, il renvoie Lucrèce chez sa mère et provoque Gordiani; Gordiani ne se défend pas et est blessé; André, s'il n'était pas retenu, se jetterait dans ses bras ; Gordiani emporté, il se désole : comme sa vie va être vide! qu'avait -il à faire de chasser sa femme et de tuer son ami? il pleure à chaudes larmes, et, ma foi tant pis, on dira ce qu'on voudra, il court chez la mère de Lucrèce ; au moment d'entrer, il voit à une fenêtre Gordiani appuyé sur le bras de Lucrèce ; elle l'a recueilli et le soigne effrontément : alors André lui écrit pour lui demander pardon ; elle ne lui répond pas ; il se trouve que la blessure de Gordiani n'est rien, le premier coup de lancette le soulage, il prend un cheval, Lucrèce un autre, et tous deux galopent sur la route du Piémont; André supporte ra-t-il cela? ils l'auront torturé ainsi, et ils seront heureux ? ils auront le voyage, les bois, les prairies, les couchers de soleil, l'aube dans les yeux et l'amour sur les lèvres, tandis qu'il aura, lui, la

solitude et la honte ? il acceptera ce partage ? il ne fera rien ?il s'évanouit; lorsqu'on le rappelle à lui, il s'empoisonne. Quelle différence avec la brutalité fauve et voluptueuse de don Paez! Don Paez était la prétention, André del Sarto est l'aveu. L'auteur enfin jette son masque et montre son visage en pleurs.

Et pourtant, dans cet accès de sincérité d'André del Sarto, dans cet appel de Rolla au matin, au réveil, au soleil, aux oiseaux, aux gazons verts, dans ce rayon de république qui traverse un moment l'âme de Lorenzaccio, ne sentez-vous pas un renouvellement, un rajeunissement, quelque chose comme l'introduction d'un élément plus sain? ne vous semblet-il pas que l'orgueil factice, l'orgie, la négation, ^ l'ironie, s'en vont, et que le poëte se reprend à la vérité, à la nature et à la vie?

11 ne s'agit plus de se tuer. « Tu te tueras, Octave. — Jamais de ma propre main, mon ami; j'aimerais mieux mourir que d'attenter à mes jours. » L'idée du suicide nous fait rire. Octave veut vivre, et, nouveauté surprenante, pas pour lui seul. 11 s'intéresse à quelqu'un qui n'est pas lui. Jusqu'à présent, de don Paez à Frank et de Mardoche à Rolla, nous n'avons rencontré que des égoïstes. Seul, Lorenzaccio avait pensé aux autres, mais rien qu'un instant et avant le drame. Chose inouïe, Octave a un ami. Gœlio n'ose dire à Marianne qu'il est amoureux d'elle: Octave s'en charge; Marianne a des « caprices )), elle rudoie le message et accueille le messa-

ger, elle donne son écharpe à Octave avec promesse d'aimer celui qui la lui rapportera, il ne tient donc qu'à Octave d'être son amant, il le sait, il la trouve belle ; vous rappelez-vous cette scène des Marrons du feu où Rafaël Garuci envoyait l'abbé à sa place chez la Camargo ? ce que Rafaël faisait par dépravation, Octave le fait par dévouement ; il envoie Cœlio à sa place chez Marianne. Dévouement, ce mot nouveau répand sur la pièce une lumière d'aube naissante. Il y a encore bien de la nuit et bien du passé : supposons que RoUa ait été guéri du poison, — car, en somme, rien n'a empêché Marion d'appeler au secours, et un médecin de venir, — il ne se referait pas tout de suite de fond en comble. Les Caprices de Marianne^ c'est la convalescence de Rolla. Octave a encore les habitudes de Rolla ; dans ce moment même, il sort de se griser avec des filles. Il est si peu fait à rendre service qu'il s'y prend gauchement et qu'il fait tuer son ami. La vie est encore bien poussée au noir et au tragique ; ce Claudio qui assassine un homme parce qu'il en a vu un autre causer avec sa femme, cette Marianne qui veut prendre un amant à la minute parce que son mari lui a fait des reproches, qui préfère un ivrogne parce qu'il ne l'aime pas et qui va faire ses déclarations sur la tombe d'un homme mort pour elle, cet Octave qui n'essaye même pas de venger son ami égorgé par sa faute, ne forment pas un groupe bien éclatant. Mais l'ensemble est éclairé d'une sorte de vague espérance; ce Cœlio

transi qui ne savait ni parler ni écrire vivait si peu que c'est à peine un meurtre; la férocité du mari est si bête qu'on s'en amuse; on sait gré à Marianne d'encourager Octave à revivre; et de ce noir sujet, un cœur brisé par Tindifférence de la femme avant d'être percé par Tépée du mari, il résulte une comédie vive, alerte, souriante à travers ses larmes !

L'égoïsme se dissout peu à peu. Fantasio se grise dans tous les cabarets et joue dans tous les tripots; ses créanciers le traquent, il prend le premier déguisement qu'il rencontre, la défroque du bouffon du roi , qui vient de mourir ; la fille du roi va épouser, sans joie, un prince de Mantoue d'une stupidité parfaite : Fantasio, ému de compassion, s expose à la double colère du prince et du roi, et empêche le mariage en rendant le fiancé ridicule devant toute la cour. Le dévouement progresse : Octave agissait par amitié , Fantasio agit par bonté. Lui endetté, il a de quoi donner à une princesse.

La santé est donc revenue , et nous allons vivre. iN'est-ce pas, Perdican? Mais Camille ne veut pas. Elle arrive du couvent; — je me doutais bien que l'obstacle viendrait de là. La croix, qui n'avait été jusqu'à présent qu'une parure au cou de Laurette et de Marion et qui ne s'était opposée qu'au meurtre, devient le crucifix et s'oppose à la vie. Lorsque Perdican demande à Camille de l'aimer, elle montre le christ de son chapelet, et dit : Voilà mon amant. Perdican défend la vie comme il peut, médiocrement,

son passé le gêne, il ne peut pas nier ce qu'il a été, il avoue Dalti, Rafaël Garuci, Rolla, il se reconnaît débauché, mauvais, faux, incrédule à Timmortalité ; la vie, telle qu'il la représente, est quelque chose d'éphémère et d'insignifiant qui n'invite guère à quitter le monastère ; son amour est « l'union de deux phoques dans la fange ». Mais derrière l'avocat il y a la cause, qui est grande; il y a la question de la vie et de la mort. Camille, qui se croit le contraire de Rolla, lui ressemble peut-être plus que Perdican; elle ne s'empoisonne pas, mais elle se cloître; c'est le suicide moral; la cellule vaut la tombe. La lutte a de la beauté. Perdican se rapetisse en se restreignant à la vie terrestre, mais il appelle toute la teiTe à son aide, les hommes, les femmes, les enfants, les fleurs, les sources; il entraîne sous les arbres cette vierge refroidie et pétrifiée par les dalles des chapelles, et il tâche de lui insufller l'âme de la nature. Il pousse ce cri qui doit sortir du plus profond de ses entrailles : Soyons nous ! aimons, souffrons, vivons, soyons lâches, soyons méprisables, soyons vils, si nous le sommes, mais soyons nous! l'essentiel est de pouvoir se dire : « c'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui ! » La scène de la fontaine rappelle le sculpteur grec animant sa statue. Camille a un tressaillement, la vie va commencer en elle. — Mais aussitôt le drame se déconcerte : Perdican, froissé de la résistance de Camille, s'en venge en prenant dans le village une

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paysanne qu il fait semblant (Vaimer et d'épouser pour rendre Camille jalouse, de sorte que lui qui était la nature, l'expansion, la vérité, il devient le mensonge; et Camille, jalouse, veut empêcher le mariage, parle à Rosette, parle au père de Perdican, parle à Perdican, de sorte que c'est elle maintenant qui court après lui. Ils ont changé de rôle, la pièce ne se retrouve plus dans cette contradiction des personnages, et ne sait plus ce qu'elle veut. Elle plaidait pour l'amour, elle va conclure pour le cloitre. Quand Rosette s'aperçoit de ce qu'elle a été pour Perdican, elle en meurt : alors, Camille ne veut décidément pas épouser un meurtrier, et retourne au couvent.

Où diable la dévotion va-t-elle se nicher? L'auteur sort d'une maison de jeu, il rencontre une petite fille qui pleure, et demande ce qu'elle a : elle n'a pas d'argent pour un mendiant. 11 a perdu, il lui reste juste deux écus pour dîner, il les donne à la petite fille. Cette petite fille a une mère, qui le remercie, et qui, un soir qu'ils traversent ensemble le salon de jeu, lui dit de jouer et lui conseille les numéros : il gagne à tous coups. Et ainsi se trouve réalisée cette promesse de la religion des usuriers : Qui donne au pauvre prête à Dieu. C'est raconté à merveille, ces récits d'une grâce légère appartiennent à ce talent svelte, on est heureux de voir l'auteur renaître à la sympathie, mais on aimerait autant ne pas le voir tourner à la superstition, on est inquiet de cette religion de tripot qui fait rendre par le jeu ce qui est

donné à la pauvreté et qui fait de Dieu un croupier de roulette.

Alfred de Musset en était là, dégoûté d'être un autre, voulant être lui , voulant vivre et ne pouvant pas, incapable de la vraie vie et de la vraie indépendance, remontant de la débauche et du suicide pour retomber dans la dévotion, quand il reçut sa seconde blessure, la plus grave. Depuis quelque temps, une grande et généreuse femme s'était associée à son existence. C'est peut-être par là qu'il faudrait expliquer son effort vers une inspiration plus haute, la véracité d'André del Sarto, le patriotisme momentané de Lorenzaccio, l'amitié d'Octave, la bonté de Fantasio, la résistance de Perdican au chapelet. Il y eut désunion et rupture. Cette fois, celle qui s'en allait méritait d'être regrettée, et Alfred de Musset n'était pas d'une constitution à supporter une telle perte. Il n'affecta plus le dégagement de Mardoche ni la malédiction de Frank. Il s'avoua vaincu et tomba la face conti-e terre. Dans la Nuit de Mai y il est gisant comme Roméo dans la cellule de frère Laurence, refusant de se relever, renonçant à se raccrocher nulle part, à rien tenter désormais, se regardant saigner, perdant tout par sa plaie ouverte. On est attendri, on ne se dit pas qu'il y a débilité et inconvenance à étaler ainsi sa vie privée, surtout sur un point qui n'appartient jamais à un seul; la souffrance est telle qu'elle couvre tout; les vers sont navrés, ils n'accusent personne, ils pleurent, on pleure avec eux. La Nuit de

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Décembre est peut-être encore plus lugubre. La solitude y tombe strophe à strophe, comme la neige flocon à flocon sur la tête d'un malheureux déjà englouti. On a froid au cœur, — mais que la pitié pour lui ne soit pas un blâme pour elle. Quand elle aurait besoin d'être défendue, quand son caractère, visible dans toute son œuvre, et l'immense bonté de son intelligence ne démontreraient pas suflisamment qu'elle n'est pas de celles qui font par caprice le malheur d'un homme, elle aurait pour elle le témoignage de la Nuit de Décembre^ qui l'accuse de ne pas savoir « pardonner ». Elle aurait surtout celui de la Confession d'un Enfant du siècle.

Ce n'est pas elle qu'Octave accuse, c'est le siècle. On est venu dans un mauvais moment. Tout était mort. L'empire n'était plus , et, comme évidemment il ne peut pas y avoir de gloire sans empire, la gloire était morte. On n'avait plus a deux petits morceaux de bois noir en croix devant lesquels croiser les mains », et, comme évidemment ceux qui ne croient pas à la divinité de Jésus n'ont pas d'âme, l'âme était morte. Quelques-uns avaient essayé de croire à la liberté, mais ils avaient vu « trois paniers qu'on portait à Clamart : c'étaient trois jeunes gens qui avaient prononcé trop haut ce mot de liberté » ; alors leur « illusion » était morte. Oui, « l'illusion » de ceux que les martyrs font douter. C'est dans ce cimetière que poussait une génération étiolée, et empestée par les miasmes de toute cette putréfaction. Quoi! c'était un

cimetière, cette époque féconde où tout ressuscitait, l'art et la politique, la tribune, le théâtre, l'atelier du peintre, la chaire du professeur! Quoi! c'était une génération mort-née, cette génération qui, en politique, a fait 1830 et 1848, et qui, en art, a été Hugo, Lamartine, George Sand, Lamennais, Balzac, Michelet, Alexandre Dumas, Eugène Delacroix, David, et tant d'autres ! c'était une génération impuissante et bonne tout au plus u pour le tripot et pour le lupanar », cette incorrigible race de lutteurs qui est encore debout après quarante ans de guerre non interrompue et qui enseigne aux jeunes la vigueur et la jeunesse ! Parlez pour vous, Octave. — Octave donc est mal né, et il a été mal élevé : Werther lui a enseigné le suicide, Faust l'enfer et Manfred le néant. Il n'a pas compris que ces œuvres tourmentées étaient la crise nécessaire et féconde d'un siècle qui se renouvelait et la fièvre de croissance d'une société. Pour qui sait lire, le Goethe de Werther et du premier Faust y qui déclare l'impossibilité de vivre dans le monde tel qu'il est, et qui appelle les puissances inconnues au rajeunissement du vieil homme, est bien autrement réconfortant et salutaire que le Goethe du Divan et du second Faust^ tranquille et indifférent pendant que les peuples se lèvent et dont l'unique idéal est d'évoquer l'antiquité. Quant à Byron, il faut un regard bien superficiel pour voir yn professeur de scepticisme et de découragement dans ce défenseur de toutes les libertés et de toutes les indé-

pendances, dans ce penseur militant qui combat de la pensée pour les ouvriers contre les lords, pour les peuples contre les rois, pour TEspagne contre Napoléon, pour Venise contre l'Autriche, et qui meurt pour la Grèce. Manfred ne nie pas Dieu, il affirme l'homme, et sa foi est telle que ni les menaces des paysans offensés dans leur superstition, ni les supplications de l'abbé qui voudrait rallier à l'égUse ce vaillant esprit, ni les lâches conseils que donne l'approche de la mort, ne peuvent le faire douter. — N'importe, que ce soit ou non Byron et Goethe qui aient fait Octave maladif et chétif, il Test. Le premier coup de vent — la trahison d'une maîtresse — le renverse, et il roule dans tous les désordres que j'ai racontés. Il devient le débauché, excessif en apparence, timoré de fait, qui s'appelle successivement don Paez, Dalti, Mardoche, (iaruci, Frank, Hassan. Il est, à la surface, bruyant, insouciant, insulteur du ciel et de la terre ; au fond, timide et souffrant. C'est après cela qu'il rencontre madame Pierson : il ne l'a donc pas attendue pour souffrir. Elle n'est pas sa maladie; elle essaye d'être sa guérison. Sous le tendre rayon de cette âme haute, il se redresse et se fortifie, il aspire au bien, à la vérité, cà la république, au dévouement, mais ses mauvaises années d'ironie et d'imitation ne veulent pas le làcher; la débauche s'attache à Lorenzaccio; Rolla retourne mourir où il a vécu. Octave est maintenant ce qu'il se disait, amer, injurieux, violent; il mal-

traite madame Pierson, il l'opprime, il la torture, il l'outrage de comparaisons cyniques avec ses anciennes maîtresses. Madame Pierson s'obstine à lui pardonner et à l'aimer; mais quand ce supplice a duré bien longtemps, quand elle est à bout de résignation et de tendresse, elle cesse de l'aimer et elle le quitte. Si c'est là un bourreau, je demande ce que c'est qu'un patient.

Octave se laissera-t-il quitter? Il sait qu'il a détaché de lui sa maîtresse, qu'elle ne l'aime plus, qu'elle en aime un autre. La jalousie remue en lui toute la lie de son passé ; il redevient tout à fait don Paez; il veut tuer, et se tuer. Qui l'arrêtera? C'est ici la crise suprême, et l'extrémité du mal. Pour la dernière fois, la vie et la mort sont en présence. Qui le sauvera? Ce que rien n'a pu faire, pas même le noble amour de madame Pierson, qui le fera? 11 prend un couteau, et s'approche du lit où dort sa maîtresse, il est résolu, il écarte le drap pour découvrir le cœur; le drap écarté, il aperçoit... « entre les deux seins blancs un petit crucifix d'ébène w. Alors il lâche le couteau, joint les mains et s'agenouille ; sa jalousie, ses années de débauche, la contagion du temps, tout s'efface; il se dévoue, et part pour laisser à sa maîtresse la liberté et le bonheur. 11 est guéri, et radicalement. Don Pâez est guéri de tuer et RoUa de mourir. La croix de madame Pierson achève ce qu'avait ébauché la croix de Marion.

La croix, voilà donc le remède au « siècle ».

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Pour qu'on n'en doute pas, lorsqu'il s'agit de donner un nom à son livre, Octave l'appelle sa « Confession ». Et si ça ne vous suffit pas qu'il aille à confesse, le voici qui communie : dans l'introduction, il appelle l'hostie « le pain de Dieu » et u le symbole éternel de l'amour céleste ». Et c'était bien la peine de nier l'immortalité de l'àme pour croire à l'éternité de Thostie !

L'immortalité de l'àme, il y croit maintenant, il en convient, il le proclame. Dans sa u Lettre à Lamartine », il répète cinq fois : Ton âme est immortellcj comme s'il le disait à Dalti, à Mardoche, à Frank, à Rolla et à Perdicau.

Ça ne s'elTace pas tout d'un coup, l'inlluence d'un grand esprit. Fieschi ayant tiré sur Louis-Philippe, le gouvernement en punit les journaux : Alfred de Musset protesta vigoureusement contre les lois de septembre. Pourquoi n'a-t-on pas réuni ces vers à ses œuvres complètes? Ce ne peut pas être parce qu'ils sont médiocres; on en a recueilli de pires, et qui n'ont pas pour eux de défendre une liberté. A-t-oii eu peur que leur généreuse inquiétude de la vie publique et du progrès humain ne déparât les autres ?

La générosité u revient » encore dans le Chandelier. Cœlio, quand il allait se faire tuer, croyait aller à un rendez-vous de la femme et non à un guetapensdumari; Fortunio y va, sachant que c'est à un guet-apens du mari — et de la femme. Mais il aime

Jacqueline et, en se faisant tuer, il détournera sur lui les éoupçons de maître André : il mourra pour qu'elle soit heureuse avec un autre. Il ne demande rien pour cela, mais Jacqueline lui donne tout.

Mais quoi ! c'est un- adultère que vous nous racontez I est-ce ainsi que vous respectez le saint sacrement du mariage? Vite, une pénitence. Pour avoir douté de la vertu des femmes mariées, Rosemberg sera enfermé dans une tour où il filera la Quenouille de Barberinc.

Donc, // ne faut jurer de rien. Il ne faut pas dire, Frank, qu'on ne reviendra jamais à son village. Il ne faut pas dire, RoUa, qu'on mourra sans que le cœur ait battu une fois. Il ne faut pas dire, Perdican, qu'on ne croira pas à la vie immortelle. Il ne faut pas dire, Valentin, qu'on ne se mariera jamais. Pourquoi ne pas se marier? parce que Rosine a donné un rendez-vous à Mardoclie, et parce que Marianne en a donné un à Octave? Mais les rendez-vous, c'est une apparence; rien de plus chaste au fond. Quand les femmes mariées vous donnent un rendez-vous dans la tour de leur château, c'est pour vous y emprisonner ; quand les jeunes filles en robe de bal viennent vous rejoindre sous les arbres du parc, c'est pour décider leur mère qui résistait à leur mariage avec vous. Valentin est convaincu, et se marie.

A présent qu'Alfred de Musset est rentré dans la régularité, que Frank est bien sage, que Rolla s'est confessé, a communié et s'est marié, le cercle est

parcouru, le réservoir est épuisé. En effet, l'auteur tarit visiblement. Dans la Nuit de Mai^ la muse le pressant, il lui objectait son désespoir ; dans la Nuit d'Août^ il lui objecte sa « paresse ». Il se tourne vers la mort, et va pleurer sur la tombe de la Malibran.

Est-ce l'amertume de sa fin prochaine qui le rend de plus en plus hostile à l'activité des autres? Ou est-ce pénitence de nouveau converti, car, on le sait, rien n'est plus agréable à Dieu que l'extermination des hérétiques, et il n'y a pas de pires hérétiques que ceux de la pensée, libres artistes ou utopistes réfractaires, « analyseurs » de toute espèce? Il répète, avec plus de ferveur, ses invectives contre toute l'œuvre du siècle. Il publie coup sur coup quatre mandements, les Lettres de Diipuis et Cotonnet. Il commence par la littérature. Il parodie la grande querelle; il personnifie le romantisme dans un clerc d'avoué ridicule de la Ferté-sous-Jouarre que M. Cotonnet décontenance avec facilité; il dit un mot aimable au sifflet, lui qui a été sifflé; il demande si les poètes vivants ont inventé autre chose que l'abus des adjectifs; il déclare que le mélange du comique et du tragique était dans Aristophane, et Marion de Lorme se trouve ainsi être une copie des Grenouilles ; il nomme le vers brisé « impie et sacrilège )) ; il ramasse les vieilles bêtises que les chiffonniers de la critique laissaient déjà dans le ruisseau : le drame est un étranger, venu en 1815 avec l'inva-

sion; et, à cette occasion, il se moque des Anglais et des Allemands, notamment de Goethe, dont il rapporte un mot « assez faux et même assez sot », mais, quelques pages plus loin , il suppose que Gœthe a « maudit notre littérature », et alors il T appelle « le grand Gœthe » ; le drame est immoral , on ne peut « y mener ses filles », l'auteur de Suzon, des vers à Julie {ouvre ta robe) et des polissonneries conjugales de la Ballade à la lune se signe devant Lucrèce Borgia. Il ne cite dans ses quatre lettres qu'un seul vers, c'est « un beau vers de M. Delavigne ». Les quatre lettres débutent par ce vœu invariable : « Que les dieux immortels vous assistent, et vous préservent des romans nouveaux! » Effectivement, les romanciers d'alors n'étaient que George Sand, Balzac, Alexandre Dumas, Eugène Sue, Théophile Gautier, Alphonse Karr, etc. — Après le romantisme, le socialisme. Un socialiste est un grotesque : « on ne sait, quand on le regarde, si on voit Ponce-Pilate, ou un truand du moyen âge, ou un quaker, ou Robespierre » ; c'est un affamé : « il a pailé considérablement, mais ce qui nous a le plus frappés, c'est son adresse incomparable à avaler en même temps; sa mâchoire est, Dieu me pardonne! un chef-d'œuvre de mécanique; il y en entre autant qu'il en sort »; c'est un ivrogne : « nature éminemment besacière, sachant le passé comme l'avenir; quant au présent, c'est de boire frais » ; c'est un imbécile : « homme croyant à la perfectibilité du genre humain, et tra-

vaillant de son mieux, pour sa quote-part, au perfectionnement dudit genre humain. Amen ». Le socialisme est raillé dans toutes ses aspirations; le socialisme veut qu'on traite les gens selon leur capacité : a ne pensez pas qu'il s'agisse de boire; capacité ici veut dire intelligence, c'est une simple variante » ; le socialisme se préoccupe de l'éducation des femmes : « toutes les femmes vont avoir de l'esprit, il y a de quoi se donner au diable » ; le socialisme a des rêves plus hauts que la terre, et souffre de ne pouvoir communiquer avec les étoiles : « il a un ballon sous le bras, et proposad'aller dans la lune et d'y transporter le Palais-Royal; Saturne devient le faubourg Saint-Germain, et Vénus le boulevard de Gand; c'est vraiment une belle ville, et il ne reste qu'à s'embrasser ». Toutes les ambitions et toutes les recherches sont ainsi rapetissées et caricaturées; l'idéal ne se ratatinerait pas et ne se recroquevillerait pas autrement dans le crâne étroit de M. Prudhomme. Ce que veulent les républicains, c'est l'abolition de la richesse, le brouet noir de Sparte, des esclaves pour labourer, l'étranglement des enfants mal conformés, la nudité et la prostitution des filles. Iln'y a rien en dehors de l'ordre établi. Ce qui est sera. Les gens d'esprit laissent chercher les niais, vont chez Julie jusqu'à vingt-cinq ans et ensuite à confesse. — L'auleur avait une fois, dans un moment de distraction, défendu la liberté de la pensée; il répare cette faute : la troisième Lettre

210 PROFILS ET GRIMAGES.

frappe sur la presse garrottée et bâillonnée, et plaint ces pauvres ministres si méchamment harcelés par les journaux. — La quatrième, écrite à la façon des Caractères de La Bruyère, est contre les « exagérés», et prêche la simplicité, la modestie, le renoncement à l'héroïque, la décence, le bon sens et Thonnête médiocrité. — Tout cela aussi vulgaire de forme que de fond.

11 ne suffit pas d'être marié; il faut le rester. Qu'est-ce que je vois? Chavigny qui aime mieux une bourse bleue qu'une bourse rouge parce que la rouge est de sa femme et la bleue de la femme d'un autre ! Mettons vite ordre à cela. Une amie de madame de Chavigny se charge de faire désirer la bleue — en se faisant désirer, c'est-à-dire que, pour empêcher une infidélité, elle en fait commettre deux ; le moyen est contestable, mais l'intention est bonne, la mise en œuvre est adroite, l'esprit circule dans le dialogue comme l'aiguille de Mathilde dans les mailles souples de la soie, et le ménage est reprisé.

Le poëte se range. Il n'a plus qu'une rechute: dans la Nuit de Décembre^ la passion et la colère le reprennent; mais il comprime aussitôt cette dernière insurrection de son passé. Tout s'apaise, et il se fait désormais un profond silence, a L'ordre règne » dans Namouna. V Espoir en Dieu achève la soumission; ici, plus de résistance ; c'est l'adieu de l'auteur à la fierté de la pensée ; il répudie à jamais tout examen et toute philosophie, Platon comme Aristote, Pascal

autant que Voltaire, Kant avec Montaigne, et se jette à genoux. Il ne se relèvera pas.

Il faudrait le laisser là. Il a fini, — avant trente ans. Il se raréfie et s'amoindrit d'année en année. Au théâtre, il est tombé du drame à la comédie, de la comédie au proverbe, du proverbe à la scène ; il en est aux « chefs-d'œuvre bâtis sur la pointe d' une aiguille » , aux pièces sans pièce, aux civets sans lièvre, aux dîners où le rôti est remplacé par de l'esprit. Il renonce au théâtre, et sa création se réduit à des Nouvelles, qu'il conte agréablement. Le Fils du Titien défend la « paresse » . J'aime surtout Frédéric et Berner ette, et encore plus Mimi Pinson, qui n'a que quelques pages, mais exquises. J'aime tout autant Y Idylle, qui illumine si doucement les deux profils de l'amour, l'un d'un sourire, l'autre d'une larme, ais Albert et Rodolphe devraient bien chasser d'à côté d'eux ces ignobles Dupont et Durand , fort dignes de versifier Dupuis et Cotonnet ; la prose n'accusait les utopistes que d'ineptie et d'ivrognerie, la « poésie » les accuse de « pauvreté )) ; elle leur reproche leurs bas troués, leurs poches vides, leur ventre creux ; elle rit bien de ces misérables qui n'ont pas de quoi dîner et qui songent au bien-être de l'humanité ! Alfred de Musset se détourne de cette canaille, et va faire son compliment au roi sur la naissance du comte de Paris, laquelle lui est une occasion de donner un nouveau coup de pied à la république; son royalisme s'exalte jusqu'à louer l'art contemporain, dont l'hifériorité ferait tache

au ciel bleu du panégyrique. Il n'y a pas de « grand roi » sans la tragédie : mademoiselle Rachel arrivant pour entraver le drame, Alfred de Musset prend son parti, la sert, la célèbre en vers et en prose, se fait critique exprès pour elle, se fait confident de tragédie et lui donne la réplique ( Un souper chez mademoiselle Rachel) ^ essaye même de lui faire une tragédie. Quand Mardoche est vieux, il se fait Théramène. Il en écrit une scène, elle la lit, la trouve admirable, l'apprend par cœur, la récite plusiem's fois dans de petites réunions d'amis intimes, et le dispense de la suite. La stérilité le gagne. On le secoue, on tire de lui un conte de Boccace, Sylvia. On le travaille, il accouche d'un autre conte de Boccace, Simone, Il appelle la fécondité « la moderne intempérance ». On emploie le forceps, on lui arrache une scène de Carmontelle. Mais après cela, il renonce même à l'invention des autres, glorifie la « paresse », et espère bien qu'on ne viendra plus lui u jeter sa lyre au nez ». Dans des strophes sur la mort du duc d'Orléans, il querelle ceux qui l'ont pleuré plus vite que lui. Le souvenir lui rend une verve émue dans des vers à son frère, tristes comme le bruit de la dernière corde qui se brise ; et puis il se résigne à mourir, et tâche de croire qu'au moins tout meurt avec lui ; son dernier mot est : Tout s\en va l

Lorsqu'on voit Alfred de Musset trahir la révolution littéraire, qu'il compromet et dont il profite, —

lorsqu'on le voit insulter la révolution politique et la révolution sociale, railler les volontaires de Tavenir, décourager leurs tentatives, rire de leurs défaites, — lorsqu'on le voit calomnier le libre examen et affirmer qu'un débauché qui prostitue sa vie et sa mort est « l'homme tel que Voltaire Ta voulu », on est tenté de haïr l'homme et le poëte, et de jeter à jamais ce livre qui outrage la pensée moderne sous toutes ses formes. Mais pourquoi se fâcher? La philosophie, la république et « l'humanitaîrerie » ne sont pas mortes des injures d'Alfred de Musset, et les chefs-d'œuvre qu'il a tués lui pardonnent de toute leur éternité. Soyons donc justes pour lui; mais ne soyons que justes. Disons la vérité, d'abord parce qu'il faut toujours la dire, et ensuite parce que, s'il y a quelqu'un que les serviteurs de l'idée vivante ne soient pas tenus de surfaire, c'est le diffamateur de l'idée vivante.

L'homme a deux circonstances atténuantes. D'abord sa faiblesse. Il a dit que ses premières publications étaient « d'un enfant », les suivantes « d'un adolescent », les dernières « à peine d'un homme » . Ce qui lui manque surtout, en effet, c'est la virilité. Sa philosophie s'annonce comme le matérialisme à outrance, comme l'abolition de l'autre vie, comme l'orgueil du néant; mais il ne fait pas une partie de cartes chez Belcolor sans rejeter son péché sur les « analyseurs », et il ne va pas une fois chez Marion sans dire que c'est Voltaire qui l'y a entraîné; ce nihiliste se trouve être un catholique honteux ; il finit par avoir le cou-

rage de sa débilité et passe de Fimitation de Caîn à Y Imitation de Notre -Seigneur Jésus-Christ. — Sa philosophie croise les mains, sa politique croise les bras ; il drape en indifférence et en morgue son insuffisance dans les grands problèmes sociaux ; il dit que tout est trouvé pour n'avoir rien à chercher; il a une terreur puérile de l'obscurité de l'avenir; il se serre contre le pouvoir, contre le présent; il prend en haine quiconque bouge, quiconque touche à la société, au gouvernement, au ministère. — Sa critique n'a pas plus d'énergie : il déserte dans le combat, passe à la majorité et demande aux envieux la grâce de son talent. — Il est le même en tout. Sifflé une fois, il n'ose plus reparaître sur la scène. Quitté par une femme, il sanglote en public. — Oui, son don Juan c'est lui. Le « lierre » c'est lui. Lierre en amour : sa maîtresse ôtée, il tombe à terre ; lierre en philosophie : il s'accroche à la croix; lierre en politique : il se cramponne au trône. — Donc, première circonstance atténuante : sa faiblesse. Deuxième : sa souffrance. Il l'exagère, mais elle existe. Et d'abord n'est-ce pas déjà vraiment douloureux de nier tout, de rapetisser tout, de cracher sur tout? La pire des misères n'est-elle pas la haine? Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'il a beaucoup haï.

Soyons justes aussi pour l'artiste. — Il n'a pas la grandeur. Le grand le rapetisse : devant la philosophie de l'histoire, il fait l'introduction de la Confession d'un Enfant du siècle y boursouflée et flasque ; devant

les âpres énigmes de Tavepir, il devient Cotonnet. — Il n'a pas la puissance. Ses drames s'efféminent en élégies; ses comédies ont la légèreté spirituelle et l'impalpabilité lumineuse des visions qui traversent le sommeil, on s'en réveille comme d'un rêve, on se souvient confusément d'un monde .vague qu'on ne peut plus retrouver. Lui-même voit si peu nettement ses figures qu'il a fait jouer le Chandelier en costume Louis XV. — Il n'a pas l'invention. Je ne dis pas cela parce qu'il a imité çà et là Beppo ou autre chose ; il s'est vanté de ne boire que dans son verre ; il s'est vanté : personne, au contraire, n'a plus bu dans le verre des autres; il a bu dans le verre de Byron, dans le verre de Régnier, dans le verre de Shakespeare, dans le verre de Marivaux, dans le verre de La Bruyère, dans le verre de Boccace, et même dans le verre de Carmontelle ; mais l'essentiel n'est pas le verre, c'est le vin, et le vin est à lui, puisque c'est lui, ses larmes, son sang, sa vie, son âme. Mais ce n'est que lui. Gœthe disait à Eckermann : a On ne mérite pas le nom de poëte quand on ne sait exprimer que ses quelques sentiments personnels. » N'allons pas jusque-là, mais c'est une infériorité pour un peintre de ne savoir peindre que son portrait. Sans doute, le peintre n'est jamais absent de sa peinture; le créateur est visible dans sa création, mais elle est lui — et autre chose ; Shakespeare est dans Othello, mais n'est pas Othello; Molière est dans Tartuffe, mais n'est pas Tartuffe. Alfred de Musset n'a créé personne. Non-

seulement Mardoche, Rolla, Frank, Octave, Fantasio, le Fils du Titien, etc., sont ses portraits, de face, de trois quarts, de profil, de dos, debout, assis, couché, à genoux, à table, à terre, mais, en posant devant lui, le don Juan de Molière devient « Tombre d'un roué » et le don Juan de Mozart « un spectre énervé ». Ses personnages parlent tous sa langue, le lyrisme. Non-seulement les personnages principaux, mais les comparses. Maître Bridaine est un poëte lyrique. Spark est un poëte lyrique. Et cela en prose. Je néglige les soldats comme Gunther qui, pour demander à leur capitaine s'il ne va pas rentrer, lui font des vers pareils à celui-ci : Ne les suivez-vous pas ^ seigneury sous ce portique? Je comprends que le poëte ait fini par être importuné de sa lyre » ; vers ou prose, elle ne le quitte jamais. On serait tenté de croire que ce n'est pas au figuré que, dans la Nuit de Maiy la Muse lui répète sept fois : Prends ton luth. Il a dit, dans les Marrons du feu :

La poésie, Voyez-vous, c*est bien, mais la musique, c*est mieux.

Je conçois qu'il préfère la musique à la littérature , étant plutôt un musicien. Ce qui distingue la poésie de la musique et ce qui en fait l'art humain par excellence, c'est d'être en même temps âme et corps, c'est de donner à la rêverie un sens précis, c'est d'avoir à la fois l'impression et l'expression, le parfum et la fleur; la musique n'a que le parfum. Des deux éléments qui

ALFRED DK MUSSET. 217

font la poésie, Tinfini et le fini, Alfred de Musset n'a que l'élément vague, c'est-à-dire Vêlement musical; il fait concevoir plus qu'il ne formule ; il note ses idées plus qu'il ne les écrit. Sa prose, par moments, vous ravit comme le sautillement d'un oiseau qui croit marcher, et, par moments, vous agace comme la \oix parlée d'un chanteur d'opéra-comique. L'agacement est surtout sensible dans la Confession dwi Enfant du siècle. Le récit est un récitatif, coupé de romances, d'airs de bravoure, de duos. Il y a un accompagnement de flûte qui ne cesse pas. Quant à l'introduction, elle est certainement « arrangée pour le piano ». — Il a l'émotion. RolUiy les NuitSy les strophes « à la Malibran », les vers « à son frère revenu d'Italie », le sonnet : J'ai perdu ma force et ma vie y pleurent de vraies larmes. — Il a le rire. Non pas le rb-e aux éclats de Rabelais ou de Shakespeare, la vaste bouflbnnerie , mais la moquerie spirituelle ; personne ne s'amuse mieux d'un imbécile, ne le fait mieux parler, ne lui fait mieux faire à lui-même la démonstration de sa stupidité; le mari de Marianne, le fiancé de Lisbeth et le père de Perdican se délivrent un certificat de bêtise , le recopient de leur main , le ponctuent et le signent de leur parafe. — Il a surtout le sourire. ISamounUy Y Idylle ^ Une bonne fortune et Mimi Pinson sont peut-être ses chefsd'œuvre. Là, il est à l'aise, il est vraiment chez lui, il est maître du vers et de la prose , c'est là surtout que ce qu'il vous verse est à lui, buvez tant que

VOUS voudrez. Ce n'est pas précisément le vin que demandent les tempéraments énergiques, cela ne grise pas, cela ne bouleverse pas de fond en comble tout ce qu'on avait dans la tête, ce n'est pas cela qui a troublé la raison de Pascal ; mais cela est réjouissant au goût, mais cela met des étincelles dans le sang, mais cela se boit à deux dans le même verre ! Ainsi, ce qui manque à l'artiste est ce qui manque à l'homme : la virilité. Il y a de la faiblesse de caractère dans cette forme mal attachée. L'homme est égoïste, il ne voit, dans ce grand siècle en travail, que sa personnalité, ses maîtresses, ses plaisirs, ses chagrins , et ne s'occupe du labeur des autres que pour le railler et le décourager : l'artiste est égoïste, ne peut faire que lui, et ne crée personne. Ce qui ressort de cette longue étude, — espèce à' aquarium où j'ai tâché de faire voir la formation de l'œuvre dans les profondeurs de la vie, — c'est la solidarité de la vie et de l'œuvre. Un adolescent imberbe et gracieux qui aspire à la force et qui n'y arrive pas, tel est Alfred de Musset comme homme — et comme poëte. Auguste Préault l'a très-spirituellement appelé « mademoiselle Byron » ; le mot est juste, et lui restera. Toutes les qualités féminines, légères, délicates, fragiles, souffrantes; ce qu'on entendait par de l'aristocratie quand le mot avait un sens; la gracilité de ces héritiers élégants et maladifs en qui s'éteignent les familles nobles; charmant , touchant, oui, — grand, non. On est grand quand.

à travers les huées, les colères et les trahisons, on donne à Fart et à la société une forme nouvelle, quand, par le li\Te ou par l'action , et mieux par les deux ensemble, on ouvre une porte fermée de l'avenir, quand on entre le premier dans l'inconnu, quand on est le conducteur d'un siècle. Alfred de Musset conduire son siècle? il n'a pas pu le suivre !

Ville ]uier.

Rude labeur que celui du poëte ! Tous les autres artistes ont quelque chose dans les mains, qui travaille avec eux; le musicien a son piano d'où les sons jaillissent dès qu'il le touche et commencent la mélodie, le sculpteur a la terre glaise, le peintre a les couleurs, et parfois, quand il est impuissant à peindre Técume de son cheval, il lui jette son éponge à la tête, et l'éponge fait l'écume pour lui: — le poète n'a que son cerveau. Le sculpteur, le peintre et le musicien puisent dans la matière; le poëte puise dans l'infini. Lui seul fait quelque chose de rien. Il saisit l'insaisissable, il montre l'invisible. L'idéal résiste, et fait ce qu'il peut pour rester libre ; c'est un combat terrible que Virgile a raconté dans la lutte

TAS DE CRITIQUES. m

d'iVristée et de Protée. Dans ce duel avec le dieu, le poète a pour témoins les critiques.

Il y a de ces témoins-là qui, pendant que les poètes se coUètent avec l'idéal, leur donnent un bon coup de pied dans le jarret.

Mais mettez-vous donc à la place d'un malheureux homme amoureux de la réputation et dont la réputation ne veut pas. — On a cru être un écrivain, on le croit encore vaguement, mais on ne peut le faire croire à personne, on a quarante ans, il est trop tard, — et, ce qu'on n'est que pour soi, un autre l'est pour tous ! Et vous voulez qu'on lui sourie, qu'on le serve, qu'on ajoute son cri à l'applaudissement général! On essayerait, que d'elle-même l'acclamation se changerait en huée. Combien connaissez-vous de cœurs où la souffrance ne tourne pas en haine? — Ou bien on a vingt ans, mais on se rend justice. On se connaît, on sait qu'on n'a pas ce qu'il faudrait pour réussu', on renonce, et l'on voit une insulte personnelle dans la persistance des autres. Les inconnus de vingt ans ont cette spécialité qu'ils se vengent avant l'affront. Résignés à ne jamais posséder la courtisane difficile, la gloire, ils veulent qu'au moins personne ne l'ait, et, sans tenter de la lié-

chir, ils commencent par la tuer. Us font leur déclaration à coups de poignard.

Ces critiques-là sont à toute heure ce que les portiers ne deviennent qu'à minuit : ils sont furieux quand on frappe à la porte. La vieille rhétorique leur a fait leur lit, ils ferment les yeux et sommeillent; mais voici un brusque coup de marteau. Ils ne bougent pas. Le marteau cogne, s'acharne, tonne, émeut la rue; ils ouvrent, furieux. La porte refermée, ils retapent leur oreiller, s'enfoncent la tête sous leur drap et se rendorment en grognant : nouveau coup de marteau!

Pauvres portiers ! c'est dur, mais vous ouvrirez encore, et encore après, et toujours ! Vous n'êtes ici que pour cela.

Je lis dans un journal belge la phrase suivante, imitée de tous les réquisitoires :

« Peu après , il épousa mademoiselle Lydie Fougnies, de Péruwels, jeune femme d'une imagination ardente et romanesque, instruite et spirituelle y mais nourrie de la leeture des romans de l'école moderne

el de toutes les œuvres si détergondées de notre époque. »

C'est-à-dire, — premièrement, que le comble de rinstruction et de Tesprit est d'ignorer la littérature de son temps, — et deuxièmement, que mademoiselle Fougnies a été pervertie par la lecture des livres modernes.

C'est-à-dire que , jusqu'au dix-neuvième siècle , les passions criminelles n'avaient jamais été traduites en littérature , que c'est Alexandre Dumas qui a fait Iphigénie en Aulide, où un j)ère égorge sa fille pour un vent , que c'est Balzac qui est l'auteur de Rodoguney où une mère empoisonne son fils, et que c'est George Sand qui a inventé Phèdre y où l'adultère se tempère par l'inceste.

C'est-à-dire encore qu'avant l'école moderne il n'y avait jamais eu un seul crime sur la terre ; que tous les hommes sans exception étaient des saints ; que le faux, le vol, la trahison, la scélératesse, l'assassinat étaient inconnus avant Notre - Dame de Paris; que Judas, Tibère et le pape Alexandre VI n'ont jamais existé; et que c'est hier soir que Caïn a tué Abel.

Une chose qui serait peut-être de nature à rendre les critiques prudents, c'est ceci :

Goethe, prosterné devant Shakespeare, avoue pourtant que l'action cVIIamlet se complique d'incidents parasites qui nuisent à l'unité dramatique, et il propose d'élaguer : la guerre de Fortinbras avec le Danemark, l'ambassade que reçoit Claudius, l'expédition de Fortinbras en Pologne et son retour au dernier acte, l'arrivée d'IIoratio de Wittemberg, le désir d'IIamlet d'y aller, le voyage de Laërte en France, le départ d'Hamlet pour l'Angleterre, les pirates qui le prennent, la mort des deux courtisans, etc.

On suit le conseil de Gœthe, on coupe tous les détails qui font « longueur, » on arrache les broussailles où l'action s'accroche , on bouche les trous où elle tombe, on rase les obstacles de terrain qui la font dévier, on éventre en droite ligne ce fourré de scènes et de personnages où elle perd sa route, oîi elle tâtonne, où elle va et vient sans jamais arriver.

Maintenant, elle arrive ! Dès que le spectre lui a mis l'épée aux mains, elle va droit devant elle; elle ne butte plus à chaque pas ; elle ne s'égare plus du nord au sud ; elle n'est plus séparée de son dénoùment par des scènes inextricables. Ilamlet n'est plus celui qui, ayant un devoir en Danemark, se laisse embarquer pour l'Angleterre, celui qui est ramené malgré lui par le hasard d'un pirate , celui qui s'arrête sur les chemins à voir défiler les armées, celui qui a cette longue hésitation pendant laquelle Laërte fait des voyages et Fortinbras des conquêtes.

C'est-à-dire qu'llamlet n'est plus Ilamlet.

Et ça VOUS apprendra, grand Goethe, à vouloir peigner les forêts vierges.

En voilà qui, sous prétexte de vérité, veulent qu'on s'en tienne aux choses qu on voit et qu'on palpe, à la vie actuelle, à Thomme du moment, au paletot. Ils verrouillent le drame dans la minute. Ils aboient à l'histoire; ils mordent au moyen âge. Pierre le Justicier tuant ses frères! y étiez -vous? Plus de mémpire et plus d'imagination ; l'observation toute seule. Ressusciter, créer, quelle folie ! Le tout est de copier.

Ceux-là s'appellent les réalistes; moi, je les appelle les myopes.

En voici d'autres, en revanche, qui, sous prétexte de poésie , interdisent au drame le présent. Va-t'en où tu voudras, dans le passé ou dans l'imaginaire ; le moyen âge, l'antiquité, ce qui n'est plus, ce qui n'est pas, l'invraisemblable, l'impossible, à merveille ; mais ce qui est, ce qui nous coudoie dans le salon, ce qui nous éclabousse dans la rue, le négociant, le banquier, le médecin, l'avocat, l'ouvrière, la robe à la mode, le chapeau en tuyau de poêle, vile prose. La poésie en crinoline, horreur!

Ceux-ci s'appellent les idéalistes; moi, je les appelle les presbytes.

Les premiers ne voient la réalité que de près, — les seconds ne voient la poésie que de loin. Mais il y a autant de réalité dans un pourpoint que dans un frac, et l'assassinat d'Henri IV se voit plus distinctement du dix-neuvième siècle que du dix-septième ; — et il y a autant de poésie dans le présent que dans le passé; on peut être héroïque en redingote, la grandeur n'est pas un péplum, la fantaisie n'est pas une cape rayée, l'âme n'est pas une plume au feutre I

Passé, présent, futur, tout le temps appartient à l'art. Ne l'enfermez dans aucune époque; ne lui fermez aucune époque.

Ni prison, ni exil.

On ne me croirait pas si je ne l'affirmais, j'ai lu de mes yeux cette phrase : « Nous avons eu peur un moment que la pièce ne tournât au drame ; heureusement que la comédie a bien vite repris le dessus ».

Eh bien! non, ça n'est pas absolument bête. Préférer la comédie au drame, la partie au tout, avoir peur de l'art entier, ce ne serait que de l'imbécillité dans un autre moment; dans le moment actuel, c'est aussi de la sagesse.

Quand la forme politique est telle qu'un seul

homme se charge des intérêts de tous et laisse au pays la liberté de s'amuser, de jouer à la Bourse, de gagner de l'argent ou d'en perdre, d'entretenir des filles et d'oublier le reste, le théâtre qu'il faut est celui qui ne secoue pas le public ni la critique, celui qui ne trouble pas leur digestion, celui qui ne les importune pas d'idées élevées ou profondes, celui qui rit, celui qui danse, le ballet, la féerie, le vaudeville, tout au plus la comédie. A la porte, le drame, avec son émotion, avec son idéal, avec ses cadavres sur la scène !

Le beau serait un reproche; la mort serait une menace.

Selon la critique officielle, il y a eu, depuis le commencement du monde, trois grands siècles littéraires, en dehors desquels tout est barbarie ou décadence. Elle les nomme le siècle de Périclès , le siècle d'Auguste et le siècle de Louis XIV.

Soit.

Barbarie : la Bible, Homère, Lucrèce, les Niebelungen, le Romancero, Dante, Rabelais, Shakespeare, Cervantes, etc.

Décadence : Théocrite, Juvénal, Tacite, Goethe, Byron, Ilugo^ etc.

C'est convenu. Othello y crépuscule; Bérénice,

plein midi. Le Lidrin , maturité ; la Légende des SiècleSy pourriture.

Les critiques haïssent la fécondité. Ils ne vous permettent de faire des chefs-d'œuvre qu'à la condition que vous en ferez très-peu. La qualité , selon eux, est toujours en raison inverse de la quantité. Ils ne reconnaissent de vraiment beaux cheveux qu'aux chauves.

En France, on admire éperdument les morts; on les déclare sublimes depuis la racine de leurs cheveux jusqu'aux clous de leurs souliers, et l'on ne perd pas une occasion de les jeter à la tête des vivants; — en même temps, on ne se gêne aucunement pour les corriger, pour les rogner, pour leur couper leurs développements les plus nécessaires, pour leur infliger les amputations les plus humiliantes. On joue le Cid sans le rôle de l'infante, et Cinna sans le rôle de l'impératrice ; quant à Molière , on a violemment arraché de son œuvre touffue toutes les plantes bizarrement grimpantes de la fantaisie t les intermèdes, les ballets, et tous ces caprices de danse

et de bergerie qui traversent son théâtre comme la rêverie traverse la pensée. Corneille et Molière ont subi un outrage plus grave : retrancher, c'est trop ; mais refaire, c'est le comble. Le Théâtre -Français du dix-septième siècle a fait récrire par Thomas Corneille le Don Juan de Molière, et le Théâtre-Français du dix-neuvième siècle a fait récrire par M. Planât le Don Sanche de Corneille. Et les seules voix qui aient protesté contre ces faux intellectuels sont celles des « romantiques ». Les « classiques » trouvaient le procédé très-normal. Cette contradiction entre l'enthousiasme qu'on affecte pour les morts et le calme avec lequel on les laisse mutiler prouve ce que nous avons toujours soutenu : que ceux qui n'aiment que les morts n'aiment pas même les morts.

La critique faite par les poètes a, tout d'abord, un caractère particulier : c'est qu'on peut la lire. Des hommes qui se prétendent sérieux écrivent sur l'art des livres savants et qu'on trouverait sans aucun doute fort beaux, si l'on en pouvait lire une ligne; ces gens-là vous apportent un coffre qui contient, nous en sommes convaincu rien qu'à son poids, toutes sortes de choses excellentes, mais qui, par malheur, est fermé; car il n'y a pas d'autre clef des livres que le style.

Ainsi, M. Hippolyte RoUe est, très-probablement, un critique prodigieux; mais comment saisir son mérite impénétrablement clos par des phrases à secret comme celle-ci :

« Un agréable peloton de scènes ingénieusement dévidées y des mots spirituels, etc., tel est Y assaisonnement de cette jolie petite comédie » ;

Laquelle phrase semble indiquer vaguement un étrange ragoût, et fait de M. RoUe l'inventeur d'une bonne sauce au fil;

Ou comme cette autre phrase :

« Les traits si péniblement lancés contre les Corneilles et les Shakespeares du boulevard du Temple sentent par trop le renard qui vient de perdre sa queue » ;

De laquelle il paraîtrait résulter qu'il existe pour ledit M. Rolle des renards qui lancent des flèches, que ces flèches ont l'odeur du renard qui les lance, et que cette odeur est plus ou moins forte selon que le renard a ou n'a pas sa queue, et selon le temps depuis lequel il ne l'a plus.

Les œuvres des grands hommes sont moins protégées que leurs statues. Il y a des lois qui défendent aux passants de faire des immondices au bas de la Fontaine-Molière, il n'y a pas de loi qui interdise à

M. Veuillot de faire sa critique au bas du Misanthrope.

Voici quelques phrases lâchées par M. Veuillot le loDg de Molière :

<c Si le bonhomme Poquelin , voyant son fils sur le seuil de cette vie vagabonde, avait obtenu une lettre de cachet, il aurait pu priver la littérature française de cinq ou six chefs-d'œuvre, mais, en somme, il aurait fait ce que font tous les jours beaucoup de pères de famille, qu'on loue de veiller sur l'honneur de leur nom et sur l'avenir de leurs enfants-. L'hôtel de Rambouillet l'a emporté sur le tréteau de Molière.., Sganarelle^ dont on connaît le second titre, vint après les Précieuses; ensuite parut Don Garde de Navarre ^ pièce en cinq actes, qui tomba misérablement. Molière avait une plaie au fond de l'âme. Malgré le grand succès des Précieuses et de Sganarelle^ il n'était content qu'à moitié de son double rôle d'écrivain et d'acteur comique. Il aspirait au genre noble, où il était mince; c'est le rêve et la punition de tous les railleurs. Un sentiment amer les avertit durement qu'ils ne font pas en eux-mêmes à l'espèce humaine tout l'honneur qu'elle peut recevoir; ils sont tristes; ils ont longtemps, quelquefois toujours, la prétention d'être sérieux; et lorsqu'enûn, vaincus par cette nature inférieure qui les condamne au rire et à la parodie, ils prennent le parti de n'être que des bouffons, il n'y a point d'oreille un peu délicate qui s'y trompe;

le bouffon est un misanthrope, c'est-à-dire un envieux... Certes, il fallait que Louis XIV aimât Molière pour tolérer cet Impromptu de Versailles, qui est encore brutal aujourd'hui, et qui ne dut point paraître amusant, même alors! Molière était accusé, non sans motif, d'avoir contracté un mariage incestueux... Molière est vainqueur de tous ses ennemis et de tous ses critiques. Les complicités qui l'ont soutenu le protègent encore et le protégeront toujours. Il a eu pour le mal des complaisances sincères, il n'a rendu au bien que des hommages empoisonnés, et c'est pourquoi ce grand diffamateur, ce granS cynique, restera dans son auréole de courage, de franchise et de haute vertu. Sa mémoire n'a rien à redouter de l'imprudence de ses admirateurs; vainement leur zèle indiscret soulèvera le voile qui recouvi'e les monstruosités de sa vie et de ses œuvres. Il peut impunément apparaître dans cette fange, entre sa femme incestueuse et ses deux concubines, trois fois couronné du malheur de Georges Dandin, et s'en faisant une habitude, et imtable, et menteur, et servile... »

On ne répond pas à de telles paroles, on les cite. Quand un sacristain manqué, qui n'a pas pu digérer Tartuffe j ne retient pas de tels articles, on lui fait ce qu'on fait aux chats qui ne savent pas la propreté : on lui met le nez dans sa prose, et on le laisse se débarbouiller.

Tenez, catholiques, voulez -vous un conseil?

Toutes les fois qu'il sera question de Molière, taisezvous! C'est là une mémoire que nous ne vous engageons pas à remuer. Tout ce qui a une idée au front a déjà bien assez de peine à oublier, sans que vous la lui rappeliez, la manière dont votre église s'est conduite avec Molière. La pensée vivante ne s'empresse pas déjà tant à cette porte que vous avez fermée à Molière mort.

Vous avez refusé à Molière les pelletées de terre, — ne lui jetez pas les pelletées d'ordure !

La poésie contemporaine n'avait pas, il y a quinze > ou vingt ans, d'adversaire plus violent et plus hautain que M. Gustave Planche. Nulle révolte n'entassait plus superbement des Pélion de haine sur des Ossa d'envie. Aucun Ajax, envahi sur son rocher par les vagues inévitables, ne montrait un poing plus furieux à Jupiter. — A quoi bon? L'idée a continué de monter flot à flot sans même s'apercevoir de ces pauvres menaces, et, si vous êtes curieux de M. Planche, — plongez.

Pourquoi parlons-nous aujourd'hui de cet ex-critique dont personne ne parle plus? Précisément parce que personne n'en parle plus. Il est utile de montrer r ^

où tombent ceux qui veulent empêcher l'ascension de l'art.

La critique de M. Planche, c'était Toutrecuidance, Pour lui, le critique n'avait pas seulement droit de vie et de mort sur le poëte, il n'était pas seulement le juge, — il était le père.

Pour lui, le critique précédait le poëte, le faisait, le gouvernait, lui indiquait les idées, lui donnait les instructions, lui traçait le plan. M. Planche était l'architecte de l'art, et les poètes étaient ses maçons. Il acceptait Victor Hugo pour gâcheur.

Les tailleurs en renom se contentent de couper les habits et les font coudre par des apprentis quelconques. C'est ainsi que M. Planche se rêvait. Une sorte de coupeur de la littérature.

Un Christophe Colomb paresseux, qui dédaignait la gloire et faisait cadeau de son monde à Âméric Vespuce.

M. Gustave Planche se trompait. Il intervertissait les rôles. Les poétiques ne produisent pas les poésies, ce sont les poésies qui produisent les poétiques. M. Planche commettait l'erreur absurde d'un cordonnier qui entrerait chez vous avec la première paire de souliers venue et qui vous dirait : — Faites-moi un enfant qui ait ce pied-là. — On fait le soulier sur le pied, et non le pied sur le soulier.

On ne vous donne pas du style en vous conseillant d'en avoir. On a beau dire aux bœufs : volez ! ils ne volent pas ; et , quant aux hirondelles, elles n'ont pas besoin qu'on le leur dise. Le conseil est donc inutile à tous : aux uns, parce qu'ils ont

des ailes; aux autres, "parce qu'ils n'en ont pas.

Et quelle plaisanterie ! les poètes auraient besoin d'apprendre à faire des livres, et qui est-ce qui leur donnerait des leçons? ceux qui ne savent pas en faire ! Ils diraient aux critiques : — Votre prose est médiocre, enseignez- nous votre secret? — Ils leur demanderaient leur manière de ne pas faire des vers?

Oui, quand on prendra les culs- de-jatte pour maîtres de danse.

Les critiques précèdent la foule, mais ils suivent les poètes. Ils sont apôtres, non précurseurs.

Il n'y a que les auteurs de quatorzième ordre qui aient besoin qu'on leur apprête les théories qu'ils essayeront de réaliser. Les vrais poëtes ne s'allument pas l'imagination avec une botte de petits procédés bien taillés et bien préparés; ils ont les éclairs et la foudre. Ces voleurs de tonnerres n'ont pas besoin des fabricants d'allumettes chimiques.

Quand M. Planche vit que les poëtes ne consentaient pas à travailler sur ses plans et à exécuter ses commandes, la fureur le prit, et il se mit à nier les poëtes. Autre démence. Par excès de vanité, il s'annula.

Car, d'abord, il nia des poëtes qui étaient visibles pour tout le monde. Alors le public pensa que, s'il ne les voyait pas, c'est qu'il était aveugle, et le plaignit, mais le planta là, pour s'adresser à des critiques qui eussent des yeux. C'est ainsi que

M. Planche punit les poètes : il se jeta dans le faux, il prit magistralement le blanc pour le noir, il fit exprès de la mauvaise critique. Il se vengea en étant stupide.

Et M. Planche n'aurait pas eu tort contre la littérature moderne, que c'eût encore été tant pis pour lui. Qu'est-ce que le critique d'une littérature qui n'existe pas? Un critique qui aurait pour principale occupation de détruire des œuvres éphémères et imperceptibles serait à peu près aussi important qu'un homme qui passerait sa vie à taquiner des puces.

En prenant la négation pour le fond de la critique, en affectant vis-à-vis de l'art cette attitude dominatrice et supérieure, en faisant de la critique un réquisitoire contre le crime de poésie, M. Planche croyait rehausser la critique, — il la supprimait. La critique n'est pas grande par ce qu'elle renverse, mais par ce qu'elle élève.

L'affirmation est tellement l'essence de la critique, que l'exagération même de l'enthousiasme lui profite, et qu'Hoffmann ne sera peut-être immortel que pour avoir vu le Don Juan de Mozart plus beau qu'il n'est. — Et qu'on nous cite une seule négation célèbre. Qui remue les tas d'injures vidés au bas du Cidj du Misanthrope y d'Hamlety de Ruy Blas? Même quand la négation a raison, ou plutôt surtout quand elle a raison, elle est destinée à disparaître vite. Excellent moyen de se faire écouter, que de prétendre que les

choses dont on parle sont insignifiantes au dernier point! Que penserait M. Planche d'un homme qui rassemblerait les passants à son de trompe, et qui, les chandelles et la curiosité allumées, leur dirait : Rien de nouveau ! La critique de négation se nie ellemême toute la première.

Une journée ainsi racontée : — Je ne me suis pas levé à dix heures et demie, à déjeuner je n'ai pas mangé de côtelettes, à midi je ne suis pas parti pour la Chine, à une heure un quart le sultan ne m'a pas envoyé douze chevaux arabes, à sept heures trentesix minutes un vieux célibataire mourant ne m'a pas légué cinquante mille livres de rente, etc.. — aurait l'intérêt palpitant de la critique de négation.

Nous n'avons jamais pu entendre les doléances des feuilletons sur la mort irrémédiable du théâtre sans nous demander pourquoi ils continuaient à lui tâter le pouls.

Ce que M. Planche essayait de faire contre l'idée vivante, c'était contre lui-même qu'il le faisait. Le reflet tâchait d'éteindre le rayon.

La critique de négation, c'est le cicérone qui brûle son palais.

On ferait une vaste bibliothèque rien qu'avec les injures prodiguées aux bonunes de génie. Quelles

fureurs 1 le inonde n'a pas assez de colère et de sarcasmes pour ces misérables qui viennent lui apporter de la lumière et des jouissances. On ne regarde pas où Ton les frappe. La calomnie est trop bonne pour eux. S'ils ne boivent que de l'eau, on les appelle ivrognes. S'ils sont contre la guillotine, on les appelle buveurs de sang.

bons envieux, courage ! Insultez, raillez, mentez, épuisez vos projectiles, tirez à balles et à boulets. Le génie étant immortel de sa nature, toutes ces véhémentes décharges ne peuvent lui faire de mal, — et alors elles lui font du bien. Elles avertissent la terre que c'est lui qui passe.

Pour le génie, toute canonnade est une salve.

Quel poëte a été jamais plus, attaqué, plus criblé, plus tué, que Victor Hugo ? Voici le compte de la vente de ses livres depuis cinq ans :

Trois éditions complètes se vendent simultanément : l'édition-Furne, qui est grand in-8**, l'édition-Michaud, qui est in-S*' ordinaire, et l' édition- Charpentier, qui est in-18.

En cinq ans, — depuis le l*"" juillet 1841 jusqu'au 1" août 18i6, — il s'est vendu :

De Tédition-Michaud 17,073 vol.

De r édition-Charpentier 71,600 —

L'édition-Furne ne date que de février 1843. De février 1843 à août 1846, en trois ans et demi, il s'en est vendu 67,745 —

En 1845, OD a ajouté à ces trois éditions une quatrième à deux colonnes, spéciale au théâtre. En un an, il s'en est vendu. . . , 8,500 pièc.

Enfin, il faut ajouter l'édition illustrée de Notre-Dame de PariSy qui a paru en 18/i/i. En deux ans, il s'en est vendu 6,000 vol.

total des volumes vendus en cinq ans 160,918 vol.

Ce chiffre de cent soixante mille neuf cent dixhuit volumes a été obtenu par cinq éditions, dont deux seulement ont duré cinq ans; une n'a duré que trois ans, une autre que deux ans, la dernière qu'un an. Prenons la moyenne, et admettons que toutes aient quatre ans de date. Cent soixante-neuf mille volumes en quatre ans, cela fait par an plus de quarante mille volumes.

(J'écrivais ceci en 1847. Ces chiffres sont devenusi puérils depuis les Misérables^ dont on a vendu, rien^ que dans les trois premiers mois, plus de quatre cent mille volumes — à six francs. )

Maintenant, ajoutez la contrefaçon, belge, prussienne, genevoise, etc. Ajoutez les traductions en toutes les langues, — et étonnez-vous que la littérature française ait la domination universelle 1

Et étonnez-vous que les poètes sourient à leurs envieux et disent à toutes ces violences : merci !

L'envie se démène, grince, bave, mord, souffre. Et puis?

Tout à coup, ces mêmes penseurs que , la veille encore, vous avez vus envahis, renversés, foulés, écrasés, surgissent. Une étrange métamorphose s'est opérée : les outrages dont on a cru les salir se sont mis à resplendir subitement, et la boue est leur auréole.

Un jour, un chimiste littéraire décomposera un grand nom quelconque , et nous dira de combien de huées, d'insultes, de calomnies et d'ordures se compose la gloire.

Mais ce tas de critiques n'est pas la critique. On ne devrait même pas leur prostituer le nom de critiques, à ces insulteurs qui crachent de Tencre sur le génie.

Ce siècle en a des critiques, — de bons serviteurs de la poésie, loyaux, dévoués, fiers de la célébrité des autres, admirant tous les talents, même les plus obscurs, même les plus glorieux.

L'admiration, chose admirable! Ceux qui applaudissent, je les applaudis.

Ils sont fidèles à Tart, dans ses luttes et dans ses périls. Ils lui rendent témoignage, eux qui passent, à lui qui reste. Comme le soleil dans la vitre, son éternité resplendit dans leur minute.

Ils proclament les poètes et ils les expliquent, ils

2i2 PROFILS ET GRIMAGES.

les multiplient dans des milliers d'intelligences, ils donnent les chefs-d'œuvre à la foule et la foule aux chefs-d'œuvre.

Ils sont le bruit, ils sont la fanfare, ils sont les clairons et les tambours des littératures qui entrent triomphalement dans les idées.

Ils sont la musique du combat. Ils sont la charge qui sonne, le cuivre qui chante, la force et la persévérance des soldats de l'idéal.

Ils remontent le poëte dans ses moments de défaillance; ils sont derrière lui pendant qu'il écrit; ils ramassent sa plume à terre et la lui remettent dans les doigts.

Figures sublimes; collaborateurs des chefs-d'œuvre, faiseurs de talents, auteurs de poètes.

Jamais l'homme n'est plus grand que lorsqu'il admire.

Il y a des heures d'immense charité où cette chétive créature, faite de boue et de nuit, donne la gloire ; où cet éphémère , qui n'a pas une minute à lui, donne les siècles.

Depuis quatre mille ans, pas une génération n'a manqué de donner au grand mendiant Homère.

J'en montrerais plus d'un parmi les vivants. Mais ils rayonnent. J'aime mieux parler d'un mort.

Il s'appelait Paul-Aimé Garnier. Je n'ai pas vu de tête plus vaste, de cheveux plus puissants, de front plus haut, d'yeux plus profonds.

Sa critique était cordiale, non banale. Accepter tout, c'est une autre façon de nier tout.

11 y a deux manières de ne pas admirer les grands poètes : la première est de ne pas les admirer, la seconde est d'admirer les poètes médiocres.

Lui, il avait deux manières d'admirer Shakespeare : il l'admirait, et il n'admirait pas Racine.

Toute réputation non méritée est volée au génie. Donc, s'il voyait passer un de ces voleurs de leur nom, il le prenait au collet, et lui faisait rendre la gloire ; mais ce qu'il reprenait à Phèdre^ il le rapportait à Hamlet. Ses spoliations étaient des restitutions. Il n'avait de haine que celle qui aime, et de négation que celle qui affirme. Ses hostilités les plus furieuses étaient faites d'enthousiasme.

Il était brave d'idée et de style, provocant, agressif, tapageur. Il n'avait pas, non, la douceur de l'aveugle qui le plus tranquillement du monde vous soutient à midi qu'il est nuit puisqu'il ne voit pas le soleil, et qui veut que le jour n'arrive aux autres qu'à travers sa taie; il était bruyant et brusque comme le canon du Palais -Royal qui, dès que le rayon le frappe, sonne midi de sa voix la plus joyeuse et la plus hautaine, au risque de réveiller en sursaut les vieux sur leur chaise et d'écorcher une douzame d'oreilles.

«44 PROFILS ET GBIMACES.

C'était le temps où la tragédie et Tenvie se coalisèrent une dernière fois pour tenter un suprême assaut contre ce grand drame moderne dont la hauteur les noyait d'ombre. Exaspérées par sa solidité inébranlable, tout leur était excellent pour le battre en brèche, pour forcer la porte , et elles ne choisissaient pas la poutre qui leur tombait sous la main. La poutre alors était bien fière , elle était bien précieuse, elle avait l'importance de ce qu elle menaçait!

Elle n'avait pas besoin d'être sculptée, ni dorée, ni d'avoir la moindre valeur intrinsèque, pour être brandie avec acclamation ; au contraire. L'indigence et la nudité, loin de nuire à ces sortes de succès, en sont la condition nécessake. En fait de bélier, un pieu est préférable à un arbre : les branches et les feuilles gêneraient.

Aujourd'hui, ces tragédies sont moins superbes.. Elles gisent dans le fossé , épointées , aplaties , écrasées, humiliées, tâchant de pourrir vite. Et quelle ciselure de Ruy Bios ont-elles entamée?

Il n'y avait pas dans la garnison de Ruy Blas un plus alerte et plus ferme soldat que Paul -Aimé Garnier. II était à toutes les portes, à toutes les meurtrières, tirant de partout, abattant tout, pièces et feuilletons.

Il tirait sur le public, mais moins impitoyablement, sans viser presque. Il lui parlait du haut du rempart, il lui expliquait la question, il le traitait

comme un écolier plutôt bête que méchant, il le remettait aux éléments, il essayait de lui faire comprendre que chaque siècle a sa littérature, que le dix-neuvième siècle ne refait pas celle du dix-septième, que se proposer pour idéal l'imitation c'est se proposer le néant, que, si deux formes étaient pareilles, une des deux serait inutile, que la gloire n'a pas de ménechmes.

Il était plus rude avec les meneurs de ce mouvement à reculons, avec les chiens de ce troupeau. Les critiques ont une existence par trop commode; ils attaquent les poètes, qui ont mieux à faire que de leur répondre ; ils n'ont pas de représailles à craindre; ils injurient des muets. Pourquoi personne ne fait-il au feuilleton ce que le feuilleton fait à tout le monde? Paul -Aimé s'était dit cela, et, chaque semaine, il faisait la critique de la critique; il passait la revue de tous les feuilletons, louant les bons et souffletant les envieux. Personne n'était plus redoutable aux souteneurs de la néo-tragédie. Ce qu'il éprouvait pour eux, c'était d'abord de la colère, ensuite du mépris, au fond de la pitié. 11 savait bien qu'ils n'aimaient rien , et que leur amour de la tragédie n'était que leur haine du drame. Il les plaignait. D'autant plus que le drame était assez vivant et assez robuste pour s'inquiéter peu de leurs gestes. Ces coups de pied ne sont tristes que lorsque le lion est mourant.

Après les critiques, vrais auteurs de la tragédie

remise à neuf, il empoignait les auteurs prétendus. Ah! tas de reflets I Tout a sa lumière propre, la vague a son phosphore, le caillou a son étincelle, le suif éclaire, la bûche flambe, le ver luit; eux, ils reflètent I Paul Gamier les criblait, et les bousculait, et les fracassait, ces rimeurs serviles qu'on opposait aux poètes libres, ces sujets des règles, ces poètes mécaniques, ces inspirés à ressorts!

Il est mort, à vingt-cinq ans, plein de promesses, débordé de sève , tout couvert de fleurs qui allaient être des fruits. Hélas I il n'a pas eu le temps. Il est mort plus qu'un autre ! Ce n'est pas une trentaine d'années qu'il a perdues, c'est peut-être l'immortalité. Il ne lui a peut-être manqué que de vivre encore dix ans pour vivre toujours.

Jamais la critique n'a été plus généreuse et plus intelligente que dans ce siècle.

Du haut de 1789, la critique a vu un plus large horizon. Elle ne demande plus au drame ce qu'il est selon les règles, mais ce qu'il est selon la nature et selon l'humanité. Elle ne procède plus d'Aristote, mais de Dieu. Plus de poétique qui s'interpose entre le poète et l'inspiration. Les œuvres n'ont plus de code , elles ont une conscience.

Ce siècle, dont la littérature est si vivante, si

remuante, si ardente, si passionnée, ce siècle de l'ode et du drame, est en même temps le siècle de la critique. Nul autre n'a eu plus d'entraînement, et nul autre n'a eu plus de réflexion. Le vent est dans sa voile et le pilote à son gouvernail.

Et sur ce point encore il donne un démenti carré aux faiseurs de compartiments.

Ils disaient d'un siècle : âge de poésie, et d'un autre : âge de critique. Ils ne permettaient jamais à la critique et à la poésie de se rencontrer. Ils avaient arrangé cela ainsi.

Pour eux, la poésie n'était possible que dans les époques primitives, brutales, ignorantes, crépusculaires. On n'était grand qu'à tâtons. Les faiseurs de chefs-d'œuvre ne savaient ce qu'ils faisaient. Les faiseurs de lumière étaient faits de ténèbres.

Et, en revanche, les époques de jour étaient des époques d'impuissance. Du moment que la rue était éclairée, on ne pouvait plus y faire un pas. La boussole supprimait la navigation. Avoir des yeux était une infirmité.

Si tu as des jambes, tu n'auras pas d'yeux; si tu as des yeux, tu n'auras pas de jambes. Aveugle ou cul-de-jatte, choisis.

Gomme si les poètes les plus primitifs n'avaient pas eu leur idéal, c'est-à-dire leur critique I

Comme s'il n'y avait pas au fond des imaginations les plus échevelées un système, et un squelette dans les bacchantes!

Tout homme est double. Dans nos moments les plus passionnés, nous avons en nous un monsieur tranquille qui donne froidement son avis sur ce que nous faisons. Nous sommes à la fois l'acteur et le public. Quand nous nous tordons bien sous Tétreinte de la douleur, nous nous applaudissons. Nous disons : bien rugi, lion! au désespoir qui a les griffes dans notre poitrine.

En apprenant tout à coup la mort de son père, Talma poussa un cri si poignant qu'il lui vint immédiatement ridée de l'employer au théâtre.

Le dix-neuvième siècle a des critiques qui sont des poètes et des poètes qui sont des critiques.

Ses poètes les plus émus sont les plus volontaires. Dans les coups de vent de l'action , dans les flamboiements du style, ils réfléchissent; — tourbillons pensifs, salamandres de l'art.

Au fond, critique *et poésie, c'est la même chose. Les cerveaux bien organisés résolvent la méditation en inspiration, comme les estomacs bien portants résolvent la nourriture en sang.

Toute poésie est une critique en action.

C'est parce que le dix-neuvième siècle regarde son idée fixement qu'il y va droit. C'est parce qu'il a les yeux de l'aigle qu'il en a les ailes.

La portée des esprits est en raison directe de leur précision. La flèche va d'autant plus loin que Tare est plus tendu.

Plus d'une bataille a pu être gagnée par quelque

absurde charge de cavalerie contraire à toute stratégie et à toute idée; mais Murât n'est pas Annibal.

La volonté touche un plus grand but que le hasard. Mazeppa rencontre un trône, Colomb trouve un monde.

Gueraesey, février 18ô0.

L'acteur aussi est un critique. Il fait de la critique en action. Il commente le poète avec ses gestes, avec ses yeux, avec sa voix. Il prouve le mouvement du drame en marchant. Il fait mieux que de raconter la pièce, il la réalise ; il fait mieux que d'analyser le personnage, il l'est.

Une première représentation, moment redoutable. Qu'est-ce que le peuple va penser, et comment va-t-il accueillir cette idée inconnue qui a l'audace de faire venir de tous les bouts de Paris deux mille personnes pour leur dire : Me voilà, regardez-moi? Gomment va-t-il se faire, en deux heures, en ime heure, en un quart d'heure, à toutes ces figures étrangères? y mettra-t-il de la complaisance? aurat-il la patience d'écouter leurs explications avant de

les juger? se prêtera-t-il à leurs fantaisies? entrerat-il dans leur caractère? — Questions inquiétantes qui se dressent à la porte des théâtres les soirs de pièces nouvelles et qui parlent tout bas à l'oreille des poètes avec une petite voix aigre pareille à un bruit de sifflet.

Si la salle se fâche , le poète est dans la coulisse, hors du combat ; le comédien, lui, est en scène, visible, offert aux coups, atteint au cœur. Il se bat pour le poëte et le couvre de sa poitrine. Noble courage!

Vous croyez qu'on l'en remercie et qu'on l'en estime? — On l'en méprise.

Ha! ce misérable qui expose sa personne en public, et qu'on peut siffler, insulter, conspuer, lapider de gros sous ! — Pourquoi ne reprochez-vous pas au soldat les balles qui le criblent ?

Oui, j'en ai vu, sur des théâtres de province, à l'époque des débuts annuels, des comédiens qu'on brutalisait, qu'on injuriait, des créatures humaines qu'on raillait de leur nez ou de leurs genoux, des femmes que d'honorables pères de famille faisaient siffler parce qu'elles n'avaient pas voulu être leurs maîtresses; j'en ai vu, de malheureux acteurs qui, pour avoir laissé échapper, à force d'outrages, un mot de colère et de menace, pour avohr oublié un instant qu'ils n'étaient pas des hommes, étaient obligés de faire des excuses au public ; et moi, ce n'était pas l'acteur que je trouvais lâche.

Moi, je VOUS aime et je vous honore, comédiens, les grands et les petits, braves traducteurs des poètes, semeurs d'art! Le vieux maître d'école à qui les enfants font cette bonne plaisanterie de crever sa barrique de cidre, le pauvre jeune « chien de cour » dont les collégiens déchirent Tunique habit, ne m'inspirent pas plus de pitié que l'humble jocrisse bombardé de pommes crues par le parterre de Garpentras, et le journaliste qui va en prison pour ses idées ne m'inspire pas plus de respect.

La Grèce glorifiait les comédiens. L'acteur Gallipide commandait en habit de théâtre les rameurs du navire triomphal sur lequel Alcibiade rentra de son exil. Thessalus, qui allait donner des représentations en Asie, fut chargé de négocier le mariage d'Alexandre avec la fille d'un satrape de Garie. Eschyle était comédien ! Le caractère religieux du théâtre antique faisait de l'acteur un prêtre. Le chœur chantait des hymnes aux dieux; il y avait un autel sur la scène; le comédien était le sacrificateur terrible qui immolait OEdipe, Giytemnestre , Prométhée, victimes énormes.

Ge prêtre, le catholicisme le damna. Mais les grands poètes protestèrent. Si Eschyle est damné, je veux l'être aussi, dit Shakespeare. Et moi, je veux être damné avec Shakespeare, dit Molière. Ni l'excommunication ni les crachements de sang ne purent empêcher Molière d'être comédien jusqu'au dernier soufile. 11 mourut en scène et ne voulut pour linceul

que la robe de chambre d*Argan. Lorsque Boileau lui demanda ce qui le retenait sur les planches, malade et mourant, il répondit : Thonneur. Boileau ne comprit pas. L'honneur de se salir le visage de blanc et de rouge? d'être jugé de haut par les clercs de procureur? d'être bàtonné par Scapin? d'être méprisé? Oui, Boileau, l'honneur d'être méprisé, l'honneur de souffrir pour son idée, l'honneur de lui donner tout, son corps avec son esprit, sa dignité avec sa pensée, l'honneur d'être bâtonné en scène et humilié dehors, l'honneur de n'être qu'un comédien pour sa femme , l'honneur d'être un baladin pour les valets, qui refusent de manger avec ce génie, l'honneur d'être rejeté, vivant, du monde et, mort, de la terre I

Quand la Champmeslé fut près de mourir, les prêtres lui refusèrent l'absolution si elle ne renonçait pas à la comédie : elle aima mieux être damnée. Martyre sublime, cette femme qui, plutôt que de renier sa foi, accepte d'être brûlée éternellement, qui dévoue plus que sa vie, qui dévoue son âme; martyre unique, qui attend pour récompense et pour paradis l'en'fer!

Malgré ces grands témoignages , la réprobation persiste. A présent encore, l'acteur n'est pas un homme. Aucun gouvernement n'aurait le courage de donner la croix à Frederick Lemaître. La révolution de 1848 elle-même n'a pas osé nommer un seul comédien représentant du peuple.

Les poètes protestent toujours. Ils ne sont plus comédiens, j'ai dit pourquoi dans les premières pages

de ce livre : au théâtre, maintenant, leur idée se suffit ; mais partout oix elle a besoin d'eux, elle les trouve. Depuis que les poètes ne sont plus acteurs, ils sont orateurs. La scène ou la tribune, qu'importe? c'est toujours le théâtre. C'est toujours l'homme qui se prodigue tout entier. C'est toujours la chair qui veut exister aussi, qui fait sa part de la besogne sacrée, qui donne à l'idée l'évidence de son geste, la lumière de ses yeux et, s'il le faut, le sang de ses veines, qui dit à l'esprit : Rayonne, moi je souffrirai !

Tous les vrais penseurs ont joué leur drame. Molière a joué le sien au théâtre, Socrate en prison, Dante en exil, Jean Huss sur le bûcher, le Christ sur la croix.

Hautevilld-Housô, février 1856.

Ce chapitre a valu à l'auteur cette lettre de l'Association des artistes dramatiques :

Paris, 13 aTril.

Monsieur,

Au milieu de Téternelle petite guerre déclarée & notre profession par les préjugés, nous avons pu compter bon

nombre de levées de boucliers; aucune aussi éloquente et aussi chaleureuse que la vôtre.

Nous n'avons pas à nous demander si, plus heureuse que toutes celles qui Tont précédée, elle parviendra d placer l'artiste dramatique au rang qu'il a l'ambition de mériter. Il est des thèses condamnées à l'avance qu'un cœur généreux ne se lasse pas de soutenir. 11 est aussi de glorieuses défaites où tout l'honneur est au vaincu.

Hélas I oui, après et malgré Callipide, Thessalus, Eschyle, Shakespeare et Molière, judicieusement cités par vous, 11 y aura encore des gens à qui le mot comédien fera plisser dédaigneusement la lèvre. Peu nous importe. Une protestation signée d'un nom tel que le vôtre assourdit les piaillements de la Béotie.

Aussi est-ce avec une main loyalement tendue, avec un élan du cœur bien vrai, que nous venons vous remercier au nom de la grande famille artistique. Nous , son conseil de tutelle, nous avons en toute circonstance le droit de parler pour elle, et vous comprendrez que dans celle-ci nous ayons repoussé toute pensée d'abdication.

Veuillez agréer, etc.

Les membres du comité :

Baron Taylor, président; Pierron, rapporteur; Frederick LemaÎtre, Ghilly, Charles Battaille,

TlSSERANT, BrESSANT, P. DÉRIVIS , DeLANNOY,

Charles Fecqter, Albert, Surville, Leclère, Berthier, Saint-Mar, Ddpdis, Valnay, Barbot, EncÈNE Mo RE AU, secrétaire.

Réponse de Tauteur :

Messieurs,

Je suis profondément touché de votre lettre. Je ne méritais pas tant pour vous avoir payé le cri de sympathie que vous doit tout homme de cœur, et que vous doit deux fois tout auteur dramatique.

Votre cause est gagnée depuis longtemps auprès de tous ceux qui pensent et qui sentent. Tous ceux-là savent que les artistes dramatiques sont les collaborateurs des poètes, la chair de leur pensée et leur rêve vivant.

Ils savent ce que peuvent pour la civilisation ces représentations théâtrales dont la république athénienne faisait des fêtes nationales et religieuses.

Us savent que, par la parole et par le chant, par la comédie et par le drame, vous versez aux multitudes Tidéal, le beau, Tenthousiasme, la pitié, la gaieté, et ils savent que l'admiration nous fait plus grands, et que Téclat de rire nous fait plus virils, et que les larmes nous font plus tendres.

Il faut descendre dans les bas-fonds de Timbécillité pour trouver des sots qui ne comprennent pas la grandeur de votre profession. Mais c'est déjà trop qu'un seul homme se permette de mal penser des artistes dramatiques. Tant qu'il y aura quelqu'un pour vous manquer de respect, il y aura quelqu'un pour lui répondre : — Je méprise ton mépris I

Je n'ai fait que mon devoir. Vous m'en récompensez trop par cette lettre précieuse, que je conserverai toujours et dont je serai fier toute ma vie comme du plus grand honneur que je puisse jamais recevoir.

Je serre fraternellement vos mains cordiales.

Auguste Vacquerie.

Guernosey, Hauteville-Houso , 17 avril.

L'exaspération des rabâcheurs de tragédie contre Hernani était telle que Victor Hugo recevait des lettres qui le menaçaient du couteaus'il ne retirait pas sa pièce, et que deux de ses amis avaient exigé qu'il ne rentrât jamais seul du théâtre, et, chaque soir, l'accompagnaient malgré lui de la rue de Richelieu à la rue Notre-Dame-des-Ghamps, puis revenaient coucher au boulevard Montmartre. Les choses en étant là dehors, on juge où elles devaient arriver dans la salle, en face de l'œuvre-monstre. De la coulisse, on entendait les cris, les vociférations, la mêlée. Qui donc osera s'aventurer dans ce drame redoutable? qui donc ira s'y faire hacher de sifflets, mitrailler d'éclats de rire? — Mademoiselle Mars y allait!

Elle, la marquise de Sedaine; elle, la Silvia de Marivaux; elle, Célimène! Et elle y allait bravement, tout entière, sans ménager ses dentelles, les yeux sur les yeux du public, fière de ces injures. Elle prêtait au drame sa grande renommée, son autorité reconnue , et les plus imbéciles hésitaient en voyant cette fille de Molière du côté de Victor Hugo.

Ah! l'art n'aura jamais trop de reconnaissance pour ces généreux comédiens qui ont travaillé à l'avènement de l'idée nouvelle, et ces cinq noms, mademoiselle Mars, madame Dorval, mademoiselle Georges , Bocage et Frederick Lemaître, doivent être inscrits sur l'arc de triomphe du drame moderne.

Mademoiselle Rachel ne joue pas les drames discutés; elle joue les tragédies consacrées. Elle n'est pas la vaillante prêtresse des églises militantes, elle est l'alliée prudente des batailles gagnées ; elle aide ceux qui ont réussi, elle est très-utile à ceux qui n'ont plus besoin d'elle, elle s'offre héroïquement à tous les triomphes, elle se hasarde, après deux cents ans, à nous faire connaître le Cidy qu'elle n'aurait pas joué du vivant de Corneille.

Elle a besoin d'être rassurée contre ses rôles. Elle a besoin qu'ils soient connus et aimés du public, que deux siècles lui en répondent. Il faut, lorsqu'elle est

en scène, que les grandes actrices tragiques, mademoiselle Champmeslé, mademoiselle Clairon, mademoiselle Duchesnois, mademoiselle Georges, soient derrière elle, lui disant que le rôle est beau, qu'elles y ont été applaudies, l'encourageant, la soufflant, ne la laissant jamais seule. Ça gênerait un talent volontaire et libre d'avoir autour de soi tous ces spectres, et Frederick dirait à Talma : Tu m'embêtes !

Miss Faucitt vient à Paris et joue excellemment Virginie : alors mademoiselle Rachel joue Virginie, et y est excellente. Mademoiselle Rose Chéri meurt admirablement dans Clarisse Harlowe : alors mademoiselle Rachel meurt admirablement dans Advienne Lecouvrexir.

Le sculpteur Clésinger expose au même salon deux bustes de mademoiselle Rachel ; — ici, les bras libres, les coudes mous, les cheveux mêlés de pampres, une lueur flottant sur tout le visage, — là, sombre, coudes repliés, sourcils froncés, des yeux qui vous trouent le cœur com'me des balles, sinistre, inévitable : alors mademoiselle Rachel joue deux rôles dans Valeria et répète cette antithèse de marbre. Le modèle tâche de ressembler au portrait.

Elle a joué un rôle d'Alexandre Dumas, mademoiselle de Belle-Isle, — après mademoiselle Mars. Elle a joué un rôle de Victor Hugo, laTisbé, — après mademoiselle Mars et madame Dorval; pour celuici, il lui a fallu deux cautions.

Il lui manque l'initiative» la spontanéité, Toriginalité. Elle n*est pas de ces génies jaloux qui veulent des pièces que personne n'ait touchées. Elle disait à nous ne savons plus quel auteur tragique qui lui offrait un rôle : Faites-le jouer par mademoiselle Judith, je le reprendrai. Elle aime ses rôles à la manière de ces amoureux qui, éperdus d'une jeune fille, et n'osant le lui dire, prient un ami de s'en faire aimer afin qu'elle leur soit plus facile après.

Une pièce ne se donne pas pour la première fois sans un étrange battement de cœur. Quand on lève la toile, une pièce nouvelle tremble comme une vierge dont on lève la jupe.

Mademoiselle Rachel préfère les pièces publiques dont trois générations ont levé la toile.

Lorsque mademoiselle Rachel va jouer une nouvelle pièce, — ce qui ne veut pas dire une pièce nouvelle, — elle se trouble. Si elle n'est pas trèsapplaudie tout de suite, si le public ne se livre pas dès les premiers mots, elle doute, elle se démonte, elle renonce. Dans Mademoiselle de Belle-lsle, l'actrice qui faisait madame de Prie était mieux habillée qu'elle ; c'en fut assez pour qu'elle perdît courage ; elle lâcha le rôle et laissa tomber la pièce. Et voilà

MADEMOISHLLE RAGHEL. 261

de quoi dépend le talent de mademoiselle Rachel : de la robe d'une autre.

Madame Dorval faisait Je succès; elle, c'est le succès qui la fait. Dans Angelo, Tisbé est de la première scène; il s'agissait de commencer! Elle fut médiocre pendant tout le premier acte ; mais, au second, sa sœur Rebecca eut, dans Catarina, une telle effusion, elle fut si vraie, elle fut si jeune, elle aima si réellement Rodolfo, que le public, ce singe des acteurs sincères, se mit à aimer avec elle, et qu'elle passionna la salle. Cet enthousiasme excita mademoiselle Rachel ; elle n'eut plus peur de ce drame qui faisait cette ovation à sa petite sœur, et elle eut peur de cette petite sœur qui devenait la grande. Elle se décida, elle s'emporta, elle fut terrible, elle fut splendide, et tous ceux qui étaient là se rappellent avec quelle colère, avec quelles dents serrées, avec quelles narines flairant le sang, avec quelles ténèbres sur le front, avec quels éclairs dans les yeux, elle entra chez sa rivale, et de quelle double indignation elle la foudroya, cette Catarina qui lui prenait son amant, cette Rebecca qui lui prenait son public !

Ainsi, elle tâtonne, elle hésite, elle attend que le spectateur se prononce. Ses représentations ne sont que des répétitions publiques. Elle indique plus qu'elle ne réalise ; si un effet ne prend pas, elle le retire ; elle consulte l'auditoire ; elle lui demande si c'est comme cela qu'il la veut. Elle ne s'impose pas,

262 PROriLS ET GRIMACES.

elle se propose. Elle verse son cœur comme les domestiques versent à boire, s' arrêtant quand on dit : assez.

Ce tâtonnement est ce qui a fait le succès de mademoiselle Rachel.

Les acteurs d'inspiration et de premier jet sont faits surtout pour la première représentation. Ce jour-là, la salle craquant de foule, tout le Paris artiste, toute la critique, l'émotion de la lutte, la virginité du rôle, la curiosité du public secouée par une action neuve, tout les éperonne, ils se donnent corps et âme, ils se prodiguent, ils s'accumulent. Aux représentations qui suivent, la question de succès est résolue, le dénoûment a été divulgué par tous les journaux, ce n'est plus le public artiste et frissonnant, il y a des vides dans la salle, et puis, comme on n'a pas ces fièvres dans le talent sans les avoir dans le caractère, ces acteurs sont amoureux, ils ont un rendez-vous à minuit, cette sacrée pièce n'en finit pas, ils sont irascibles, ils ont des ennuis, leur maîtresse les a quittés ce matin, ils ont donné leur malédiction à leur fille, espérez-le qu'ils vont s'éreinter pour un tas de bourgeois qui digèrent dans les stalles ! Quand madame Dorval avait un souper, elle mangeait la moitié de son rôle. Les honnêtes

bourgeois, à qui leur journal avait promis une actrice fulgurante, tombaient sur une femme terne, froide, à côté de son rôle, quelconque. Bien des gens ont vu madame Dorval vingt fois et ne l'ont jamais. vue.

Au lieu que mademoiselle Rachel, disons ses bons côtés après avoir dit les mauvais, ne trompe jamais Tespérance des bourgeois. La première représentation n'est pour elle qu'une ébauche qu'elle retouche, qu'elle termine de jour en jour, selon le goût de son public. Chacune de ses représentations est un progrès sur la précédente. Le notaire qui va la voir à la vingtième trouve que son journal ne l'a pas assez louée. C'est une actrice économe qui ne se dépense pas en une fois, qui garde ce qu'elle a et qui y ajoute , à qui tous les jours rapportent, qui ramasse un effet comme une fille d'ordre ramasse une épingle, et qui finit par en avoir une jolie pelote.

De là, son succès dans la tragédie; de là, son impuissance dans le drame.

La première représentation importe peu à la tragédie. Le Cid est connu; si l'actrice manque la scène essentielle, elle l'attrapera la prochaine fois; en attendant , on sait que la scène 'existe , la pièce reste ce qu'elle est. Mais une pièce nouvelle est ce que l'actrice la fait. Le spectateur voit le drame comme on le lui montre. Le souffleur ne passe pas la tête hors de son trou pour dire que le manuscrit est furieux contre l'actrice. Mademoiselle Rachel sera superbe à la cinquième représentation, mais la cri-

tique ne reviendra pas, les feuilletons seront faits, la pièce sera condamnée, il n'y aura personne dans la salle, et le drame réussira près des banquettes et fera l'admiration des rebords de loge.

C'est pourquoi, quand on conseille à mademoiselle Rachel de jouer le drame, elle trouve que c'est facile à conseiller.

Jouez le drame! Elle a essayé une fois.

Après tout, on est de son temps. Être vouée à perpétuité à cette tragédie abstraite et roide qui réduit l'âme à une seule attitude, être une figure pétrifiée sur la tombe d'un art expiré, au bout de quinze ans ça vous ennuie. Par instants, le sang se révolte dans ses veines, elle veut vivre, remuer, aller, agir, dénouer ses cheveux, tomber à genoux ; elle maudit ce répertoire de pierre où elle est prise, elle se débat contre ses rôles, elle s'en arrache, voulez-vous bien la lâcher ! Et c'est alors qu'elle est belle.

C'est quand elle met dans les œuvres du passé l'âme contemporaine. C'est quand la tragédienne se substitue à la tragédie, et la dément, et lui fait dire ce qu'elle ne disait pas, et le contraire de ce qu'elle disait. Elle est admirable dans les tragédies quand elle les joue mal.

Mais plutôt que de dépenser tant de force à vain-

cre le rôle et à le faire obéir, ne vaudrait-il pas mieux aller avec toute sa force à un rôle qu'on n'aurait pas besoin de contraindre, et qui presserait l'inspiration au lieu de la retenir ? Pourquoi dramatiser la tragédie lorsque le drame existe? Mademoiselle Rachel s'est dit cela, et elle a regardé le drame, et elle s'en est approchée, ô terreur! et elle a essayé de toucher la crinière du lion.

Pas tout de suite. Elle y est venue peu à peu, par des transitions insensibles. Elle s'est adressée d'abord à des bêtes moins farouches. Elle a commencé par le Moineau de Lesbie, presque rien, un tout petit acte, deux scènes, un sourire et une larme, — le temps de passer, jolie, gaie, railleuse, couronnée de fleurs, des perles au cou et aux lèvres, des diamants aux doigts et aux yeux, et c'a été là toute sa comédie, — et encore l'occasion de dire, avec cette bouche habituée aux vers héroïques, les moindres détails du moineau trouvé et perdu, le nid de crin dans le buisson, les premiers cris de l'oiseau, l'aile qui s'essaye, son histoire à elle, et c'a été là toute sa tragédie. Mais, même dans ces minutes rapides, elle n'était déjà plus statue, elle n'était pas encore tout à fait femme; elle touchait encore à la sculpture par le milieu romain, par les noms des personnages, par les désinences latines; elle tenait encore au piédestal par la draperie.

Et puis, ce nid, ce n'était pas la fosse aux lions. Ciel ! pénétrer dans l'antre, aller réellement au grand

266 PROFILS ET GRIMAGES.

drame fauve, chose effrayante. Pour s'habituer à cette idée, elle se fit faire un drame en carton. Elle le commanda exprès à M. Scribe, fabricant breveté de passions-joujoux et de lions pour les enfants. M. Scribe lui fit Adrienne Leconvreur,

Pour ce que ça voulait être, c'était un chefd'œuvre. Tout l'extérieur d'un drame. Afin de rompre plus ouvertement avec la tragédie, c'était en prose. On aurait juré que ça vivait. Il y avait, au cinquième acte, une imitation d'empoisonnement très-bien faite. — Et en même temps que ça ressemblait à un drame, ça n'en était pas un. Ça remuait, et ça ne vivait pas. C'était empaillé de tragédies.

habileté ! mademoiselle Rachel ne jouait pas une tragédie, — mais elle jouait une tragédienne I

Si bien que sa première entrée, de laquelle toute la pièce allait dépendre, sa première rencontre avec le drame, elle pouvait l'escamoter. Elle paraissait d'abord dans le foyer des comédiens du Théâtre- Français, au moment de jouer Roxane, costumée, répétant son rôle, et la première prose qu'elle disait c'était des vers de Racine. — Puis, elle était jalouse d'une princesse, et, dans la principale scène de la pièce, elle lui crachait au visage les dix vers de Racine les plus désagréables qu'elle pût trouver dans sa mémoire. — Puis, la princesse l'ayant fait empoisonner, elle avait en mourant un délire traversé de vers de Racine.

Et, lorsque M. Scribe lui eut livré ce drame fait

MADEMOISELLE RACUEL. 267

avec des lambeaux de tragédie, lorsqu'elle eut chez elle ce lion d'étrennes, elle en eut peur. Elle le renvoya. Elle demanda une consultation de 'critiques. L'examen fut solennel; les critiques déclarèrent que mademoiselle Rachel pouvait et devait reprendre le rôle. Mademoiselle Rachel le reprit, puis le renvoya encore, et ce va-et-vient dura plusieurs années. Au bout de deux ou trois ans, nouvelle consultation des mêmes critiques, qui persuadèrent enfin à mademoiselle Rachel que cette bête féroce en carton ne pouvait pas lui faire de mal.

N'ayant pas été mordue cette fois, elle s'enhardit. Un jour de coup de tête, elle ouvrit la grille de la ménagerie, et entra dans la cage d^Aiigelo.

Mais quand elle fut en présence du lion, quand elle vit Hugo dresser ses crins et fixer sur elle ses prunelles profondes, le vertige la prit. Je la vois encore, au premier acte, pâle sous son fard, effrayée, consternée, s'efforçant de sourire. Elle eut beau se remettre ensuite, se retrouver, se dépasser, dépasser mademoiselle Mars, atteindre madame Dorval; elle n'aima jamais ce rôle qui avait failli la dévorer. Elle resta huit jours sans donner la seconde représentation, en donna une vingtaine, de loin en loin, puis cessa tout à fait.

xN" importe, ce fut un émouvant et rare spectacle, ce premier acte, cette tragédienne qui entrait dans le drame, cette morte qui voulait vivre, ce marbre qui s'avançait vers les hommes et vers les femmes.

pfiof^^" .^jjfft'e du Commandeur .tiî» . ,/a^**' '^' ^tf/ement, ici, c'était la

. /ijiieste à tout, d'abord au Théâtre- ^'''- \)r/a"^ "" théâtre a une actrice supérieure fnm'^'-"^^^^^^ ^^ute pièce dont elle n'est pas est dé- **' ^ ^ Le publie n'allait plus à la Comédie-Fran- ^^!^ tfue les soirs où mademoiselle Racbel était sur r (Rch^- ^^^ portes, n'étant pas très-disposés à ramasse'* les miettes de mademoiselle Rachel, s'en ^ient autre part, et dès lors la question littéraire a ^té à la Porte-Saint-Martin, à TOdéon, au Théâtreflistorique, à la Gaieté, au Gymnase, aux Variétés, partout, excepté au Théâtre-Franr^iis. Toute nouveauté a disparu. Le Théâtre-Français est devenu la boutique du vieux, la friperie vénérable, Pasile auguste du retapage et du ressemelage, le magasin des habits qui n'ont été portés qu'un mois ou deux, le Temple de la littérature.

Cela regarde le Théâtre-Français ; mais elle a nui aussi à l'art. Personne n'a été plus mauvais au drame ; elle a été l'amie de ses enneniis ; ils n'avaient pas de drapeau, elle leur a prêté un linceul ! Dans ce moment, elle est en Amérique ; qu'elle y reste ! qu'elle y réussisse, qu'elle y soit écrasée de dollars, qu'elle

s'y plaise, qu'elle y aime Racine, qu'elle Ty épouse et qu'ils y aient beaucoup de tragédies!

Elle a été aimée de tous ceux qui n'aiment pas, elle a été l'adoration de toutes les haines, l'admiration des envieux, la religion des athées.

Interpréter la pensée des maîtres anciens, faire revivre Corneille, lui rendre le bruit et la foule, c'est là sans doute un acte de piété filiale que l'art ne pourrait contester sans aveuglement et sans ingratitude. Si mademoiselle Rachel avait fait comme Talma qui cherchait Corneille dans le sépulcre et Shakespeare dans Ducis, — comme mademoiselle Georges qui ressuscitait Cléopàtre et Cornélie, mais qui créait Marie Tudor et Lucrèce Borgia, — comme mademoiselle Mars qui ressuscitait Araminte et Célimène, mais qui créait dona Sol et Tisbé, — nous lui battrions des mains. Mais quel grand rôle a-t-elle créé.^ Pour quel début discuté, menacé, visé, blessé, a-t-elle combattu? Elle a aidé la mort contre la vie. Ses morts étaient hostiles et ne ressuscitaient que pour tuer. Ah ! le respect qu'on doit au passé n'est pas le sacrifice de l'avenir. L'art est comme l'homme, qui n'a pas le droit de préférer ses parents ensevelis à ses enfants vivants. 11 y a quelque chose de plus sacré encore que le tombeau : le berceau.

Hautoville-House , (i<^cembre ISiiô

Il s'est passé hier un fait singulier : mademoiselle Georges et mademoiselle Rachel ont été sifllées toutes deux.

C'était la représentation de retraite de mademoiselle Georges. Mardi, on enterrait madame Dorval ; dans la même semaine, mademoiselle Georges se retire ; autre mort. La retraite est la première tombe des comédiennes. Lorsqu'elles ne sont plus là, tous les soirs, sous le regard de la foule qu'elles passionnent, émues, applaudies, illuminées par la rampe et par la poésie, mêlant à leur âme accrue le génie et le peuple, elles ne sont plus qu'une ombre d'ellesmêmes, elles n'existent plus, elles s'évanouissent. Leur monde réel, c'est le monde du rêve, c'est l'idéale région où passent les immortels fantômes des poètes;

c est là qu'elles respirent «^ pleins poumons. Le néant commence pour elles à la réalité, à la rue, au ménage, aux arbres, aux sources; leur nuit, au soleil. La vie est leur mort.

Mademoiselle Rachel n'était pas venue à l'enterrement de madame Dorval. Elle n'avait pas daigné reconduire cette bohémienne, cette échevelée, cette inspirée, cette insolente. Mais mademoiselle Georges, elle, avant de jouer le drame, a joué la tragédie; Athalie a obtenu la grâce de Marie Tudor.

Elles allaient donc se trouver en présence pour la première et la dernière fois, les deux seules tragédiennes qui restent, — le couchant et le midi, la tragédie tout entière, passé et présent; il y manquait l'avenir, mais la tragédie n'en a pas.

Tout ce qu'elle a, elle le donnait. Mademoiselle Georges, mademoiselle Rachel, — et Racine ! car la fête n'eut pas été complète avec Corneille. La conjonction des deux étoiles tragiques avait lieu dans Iphigcnie. On voyait les vieux de l'orchestre du Théâtre-Français s'attendrir dans les rues devant l'alTiche et, en essuyant une larme avec leur mouchoir, se charbonner les yeux de tabac.

Ce jour prodigieux est arrivé. Le théâtre ne s'est pas abîmé dans un tremblement de terre. Les portes se sont ouvertes. Le rideau s'est levé.

Mademoiselle Rachel, qui jouait Ériphyle, a paru la première et a été honorablement applaudie à son entrée. Elle a dit avec beaucoup de justesse et de

délicatesse le récit de la prise de Lesbos, sa haine d'Achille avant de Tavoir vu, et la fonte de sa colère au premier regard de ce « héros aimable ». Çà et là, des battements de mains.

Mais quand mademoiselle Georges est entrée, le vacarme a été tout autre. Une triple salve a fait trembler la salle ; puis, pendant toute la scène, les transports ont continué, et tous les vers ont été ponctués de bravos.

Les amis de mademoiselle Rachel ont été piqués de cette inégalité dans la distribution des applaudissements. Us se sont dit que mademoiselle Georges était en quelque sorte chez elle ; que, la représentation étant à son bénéfice, le public devait être principalement composé de ses amis; et qu'un accueil si modéré fait à l'étrangère, en face du triomphe décerné à la maîtresse de la maison, surtout lorsque l'étrangère venait pour rendre service, offensait tout ensemble l'hospitalité et lar reconnaissance.

L'exaspération les a pris, si bien qu'au troisième acte, quand mademoiselle Georges a reparu, un violent coup de sifflet s'est fait entendre.

Tumulte, cris de fureur, tempête d'acclamations, grêle de bouquets. Un ami habile n'aurait pas mieux imaginé pour faire une ovation à mademoiselle Georges.

Si ce maladroit sifflet n'avait produit qu'une multiplication de succès pour la regrettable actrice à qui l'on disait adieu, à merveille; malheureusement.

la réplique a été plus loin. Le parti de mademoiselle Georges a usé de représailles à la seconde entrée de mademoiselle Rachel, et Ériphyle a reçu en plein cœur un coup de sifflet non moins aigu que celui de Clytemnestre.

Quelques applaudissements ont protesté ; mais la tribu de mademoiselle Rachel n'était pas en nombre; de sorte que mademoiselle Rachel a perdu un peu contenance et n'a plus joué la fin du rôle comme le commencement. Taudis que mademoiselle Georges, escortée par la sympathie générale, s'épanouissait de plus en plus dans l'ampleur de sa beauté et de son talent, mademoiselle Rachel, abandonnée, irritée, seule, se rétrécissait et disparaissait. Et ainsi s'est réalisé le mot que disait mademoiselle Rachel ellemême, lorsque Victor Hugo donna les Burgraves au Théâtre-Français, et qu'il fut question un moment d'engager mademoiselle Georges pour jouer Guanhumara. Mademoiselle Rachel s'opposa à l'engagement, et dit à cette occasion cette parole intelligente : — Le jour où mademoiselle Georges sera au Théâtre- Français, je ne serai plus qu'une statuette.

Les vieux de la tragédie pleuraient sous leurs besicles. Moi, j'étais assez content.

Tout finit, même les tragédies. Le rideau baissé, on a rappelé les deux actrices ; mademoiselle Rachel a refusé de reparaître.

Puis, madame Viardot a prêté à des airs espagnols pleins d'originalité sa voix si puissante et si

souple ; puis, mademoiselle Plunkett a écrit du bout de ses pieds un ravissant petit poëme ; puis, on a attendu le Moineau de Lesbie^ qui terminait raffiche. — Mais, au lieu de la maltresse de Catulle, un monsieur noir s'est présenté, s'est avancé jusqu'à la rampe et, après les trois saints d'usage, a annoncé que mademoiselle Rachel se trouvait trop fatiguée pour jouer.

Mademoiselle Rachel a dû être médiocrement flattée de l'effet produit par ce manque de parole de Taffiche. Personne n'a réclamé. Le monsieur noir ayant ajouté que madame Viardot s'offrait à chanter encore un air pour remplacer le Moineau de Lesbie^ les bravos ont éclaté comme si l'on gagnait au change, et quelqu'un même a dit : On ne nous devait qu'un moineau, et l'on nous donne un rossignol !

Et voilà comme il faut toujours que la comédie soit quelque parti La tragédie lui dit : va-t'en! mais la comédie ne s'en va pas. 'Chassée de la scène, elle vient dans la salle, et le parterre complète l'auteur. Il y a la pièce, mais il y a la réprésentation ; il y a l'héroïne, mais il y a l'actrice. Glytemnestre au profil terrible! ô Ériphyle sinistre! ô cabotines!

Mai 1849.

FREDERICK LEMAIÏRE.

Mai 1850.

Frederick Lemaître n'est pas un acteur, c'est un drame. Drame gigantesque, inépuisable, réel, idéal, fantastique, joyeux, sinistre, tendre, cruel. C'est lui qu'on va voir, et non le prétexte quelconque que le premier gâcheur venu a pu fournir à son inspiration. J'ai eu souvent quelque peine à retenir un éclat de rire quand, après une représentation du glorieux comédien, j'entendais nommer l'auteur. Auteur de quoi? de Frederick ?

Ce prodigieux artiste crée même dans les chefsH d' œuvre. Il révèle aux poètes des aspects de leur drame dont ils ne s'étaient pas doutés. D'un coup de son coude irrésistible, il entr' ouvre dans les branchages de l'action des échappées éblouissantes sur

des horizons inattendus. Des scènes qui étaient confuses dans r esprit des auteurs acquièrent avec lui un sens net et distinct ; il leur apprend à eux-mêmes leur intention.

Je ne voudrais pas affecter un mépris exagéré pour la Dame de Saint-Tropez, Ce sont des choses qu'il ne faut pas juger absolument. Pourvu qu'il y ait là des scènes vraies, une situation franche, un malheur comme il peut nous en arriver à tous, des cris où nous nous retrouvions, qu'exiger de plus, — si ce n'est Frederick? Mais du moment que vous avez Frederick, laissez-le faire de la pièce ce qu'il veut, laissez-le faire la pièce. 11 s'y met, et alors tout y est, intérêt, grandeur, style. Un geste de la main, un éclair de l'œil , et voilà l'œuvre qui resplendit. M. d'Ennery se range, et Shakespeare passe au fond.

On dit à Frederick : — Vous aimerez votre femme, et vous croirez qu'elle ne vous aime pas. — C'est assez. L'auteur peut s'en aller; le drame est fait : voilà Othello ! Frederick se charge du reste. Et voyez quelle tendresse, quelle douleur, quelles larmes ! Non, disons-le tout haut, car, dans ce temps d'envie, il y a des heures où ceux qui ont encore quelque générosité éprouvent le besoin de crier leur admiration, disons-le comme nous le pensons, jamais rien de semblable n'a paru sur aucun théâtre ; jamais une plus large et plus palpitante humanité n'a tressailli devant une multitude plus troublée; jamais le souffle

d'un homme-tempête n'a remué plus puissamment une mer d'intelligences!

Frederick Lemaître a deux choses que personne n'a jamais eues au même degré; l'émotion et l'imprévu. Il est si pénétré lui-même de sa passion, qu'il vous force à vous y intéresser et à vous y mêler ; et, tout à coup, si vous résistez, une secousse brusque, venue on ne sait d'où, vous pousse et vous jette en plein drame.

Frederick, c'est le drame. Il est comique et tragique, il fait rire et il fait frissonner, il va de Macbeth à Falstaff. — Frederick, c'est le peuple. Avant lui, le théâtre n'avait de pitié que pour les rois. Tout ce qui n'était pas roi, ou pour le moins prince, était livré à la comédie, c'est-à-dire à la moquerie, au ridicule, à la chaise percée d'Argan, aux seringues de M. de Pourceaugnac, aux coups de bâton de Géronte. Jamais un acteur du genre sérieux ne serait descendu à exprimer les souffrances d'un ouvrier. On admirait l'audace de Talma qui, une fois dans sa vie, avait osé jouer un bourgeois! Le drame et Frederick ont donné un coup de pied dans ces barrières iniques. Tous les hommes sont égaux devant eux. Frederick ne dédaigne personne, il est à tous ceux qui pleurent, il est aussi triste, aussi grand, aussi idéal, aussi héroïque dans un chiffonnier que dans un duc.

De là, cet enthousiasme des blouses pour lui. Le principal acteur du drame est instinctivement re-

mercié par ces braves gens, dont les calamités ont été si longtemps rejetées par la tragédie, comme indignes de la douleur.

Lorsque nous l'avons vu arriver hier, debout sur sa carriole de Paillasse, drapé dans sa toile à matelas, enluminé, bruyant, fantasque, hâbleur, nous avons retroussé le bout de nos moustaches pour laisser toute notre bouche libre aux grands éclats de rire. Mais cela n'a pas convenu à Frederick. Il n'était pas en train de gaieté, et nous n'avons pas eu plus tôt une lueur de joie au bout des lèvres, qu'il nous l'a brusquement éteinte. Nos moustaches sont retombées en saule pleureur, et en une seconde Tacteur-miracle a retourné notre âme sens dessus dessous.

Non, certes. Paillasse n'est pas en humeur de rire : on veut lui prendre sa femme ! Il se trouve avoir épousé, sans le savoir, la petite-fille du duc de Montbazon, rien que cela. Le duc veut reprendre sa petite -fille. Paillasse ne veut pas la rendre; on a beau lui offrir tout l'argent possible, il ne veut pas être riche, ni sa femme non plus ; vite, le cheval, la carriole, et en route ! Ces pauvres gens fuient l'argent aussi avidement que d'autres en emporteraient, et c'est vraiment touchant cette évasion de voleurs à

rebours. Et le duc les rattrape, et Paillasse perd sa femme, et il la retrouve, et il finit par la garder, car qui pourrait arracher sa femme à Frederick?

Ce que Frederick a été dans cette nouvelle création, comment le dire? Sur le moment, vous n'êtes pas embarrassé; vos mains applaudissent d'ellesmêmes, un cri vous vient à la bouche et une larme aux paupières sans que vous vous en mêliez. Un bravo bien articulé en dit plus long que toutes les phrases. Hier, nous avions des pleurs dans les yeux ; aujourd'hui, nous n'avons que de l'encre dans notre encrier. Si nos lecteurs étaient là, nous leur montrerions nos deux mains encore gonflées et rouges« après une nuit, d'avoir applaudi pendant quatre heures, et ce serait notre feuilleton. Il y a eu un instant où nous nous sommes pris à désirer que Frederick se refroidît de sa verve au moins pendant une scène pour nous laisser un peu de répit ; mais il n'a pas eu cette clémence. Il ne nous a pas fait grâce d'un seul éclair. Ce grand égoïste a eu la cruauté d'être prodigieux à chaque mot.

Nous n'avons pas la prétention d'énumérer tous les endroits où il a remué la salle, toutes ses effusions, toutes ses prodigalités; contentons-nous de noter les points où il a été principalement admirable. Pour toucher d'abord le point essentiel, Frederick a surtout été admirable partout.

Comme dans tous les chefs-d'œuvre, c'est l'ensemble qui frappe dans cette composition splendide.

Frederick n'est pas seulement un acteur d'un incroyable instinct, Thomme du mot, de la spontanéité, de Toriginalité, de Timprévu; c'est, en même temps, le comédien de la réflexion, de l'arrangement général et profond, de la pensée une et active circulant dans toutes les scènes du drame comme le sang dans toutes les veines. Ici, d'un bout de la pièce à l'autre, il a l'aisance, la souplesse, le mouvement libre du saltimbanque. Du premier acte au dénoûment, à travers toutes ses chances, joyeux, triste, sous sa souquenille comme sous l'habit de cour, père, mari, il est toujours Paillasse. Il faut le voir déguisé en seigneur, ne pouvant tenir en place, toujours prêt à faire le saut de carpe, et ayant un mal énorme à empêcher ses doigts de jongler avec son chapeau. On tremble toujours qu'il ne se mette à avaler son épée. De même, moralement, sa condition transparaît dans toutes ses impressions. Rien de tragique dans sa désolation; il la maintient toujours dans la mesure humble et d'autant plus douloureuse d'un pauvre homme qui soutient une lutte obscure avec la destinée.

Et ce comédien inouï, le plus grand peut-être qui ait jamais existé, celui dont la main, à votre gré, fait crier la tabatière de Robert Macaire ou fait flamboyer l'épée d'archange de Ruy Blas, quel a été son

théâtre? Sans doute, il n'a eu qu'à choisir? Il y a un théâtre qui a la prétention d'être le premier du monde: sans doute, la principale scène a tout fait pour posséder le principal acteur? — Non, le Théâtre- Français a tout fait pour ne pas posséder Frederick. Tant pis pour le Théâtre-Français, et tant mieux pour Frederick. La rue Richelieu lui étant barrée, Frederick s'est trouvé libre pour la Porte-Saint-Martin ; et la Porte-Saint-Martin, voilà le vrai pays de l'art moderne. C'est là le sol excellent de la floraison dramatique ; c'est là que les réputations et les gloires de ce siècle ont poussé leurs jets les plus vigoureux; c'est le terrain de Lucrèce Borgia et de Marie Tudor. La situation de la Porte-Saint-Martin la destine d'une façon évidente à cette magnifique fonction de théâtre des vivants. Placée précisément au point d'intersection de ce qu'on appelle le peuple et de ce qu'on appelle le monde, son public mélange en soi l'intelligence des classes instruites et la sincérité de la foule dans la proportion nécessaire pour que la pédanterie et la naïveté se corrigent l'une par l'autre. C'est la situation qui convient essentiellement au drame, cette combinaison du fait et de l'idée, cette émotion littéraire, cette poésie en chair et en os. Frederick était donc l'acteur de la Porte-Saint-Martin ; — oui, mais il n'en était pas le directeur. Alors, il arrivait que le directeur n'aimait pas le drame, ou faisait des féeries, ou aimait une danseuse, ou avait une fille qui chantait faux, ou avait une biche; et le drame faisait

antichambre dans un chenil, et Frederick devait attendre que la fille fût sifllée ou que le directeur commençât à s'avouer que la danseuse était maigre.

Frederick s'en allait ; il errait de scène en scène; l'Ambigu, la Gaieté, les Variétés, les Folies-Dramatiques, il a tout traversé. De sorte que l'art et le public ne savaient plus où le trouver. Il appartenait au hasard, à la rencontre, au raccroc, à l'auteur nocturne qui lui mettait la main sur le collet. Dommage inestimable : ce magnifique réalisateur de l'idéal n'avait, pour modeler sa pensée, que des rôles inférieurs, que des pièces destinées à périr, et il périssait avec elles, car les comédiens ne durent qu'avec les pièces, et Frederick ne jouant que des mélodrames c'est Michel- Ange ne sculptant qu'en plâtre.

On essaya de le fixer. On fit un théâtre exprès pour lui, le théâtre de la Renaissance. Et, pour qu'une fois au moins Frederick eût sculpté en marbre, Hugo lui donna Ruy Blas. Enfin ! le drame va donc avoir un théâtre! — Mais la porte n'était pas ouverte, que Topéra-comique s'y glissait, et avec lui la guerre civile. La musique, furieuse de voir le drame faire plus d'argent qu'elle, prit le drame en haine violente; ce fut une rage de tous les croque-notes, depuis le ténor jusqu'au joueur de castagnettes. Chaque fois qu'on donnait Ruy Blas^ l'opéra écumait et faisait tout ce qui dépendait de lui pour nuire à l'effet de la représentation; l'orchestre accompagnait de travers; le fifre sifflait, la clarinette ricanait, la basse ronflait.

C'était à ce point qu'un jour, au moment où Ruy Blas s'empoisonne, un joueur de violon se mit à jouer : Malbrough s'en va-t-en guerre!

Pauvre brave Anténor Joly ! ne vois pas dans ceci un reproche pour toi : ce n'est pas ta faute si tu étais trop pauvre pour être seul directeur de la Renaissance ; tu fus forcé de prendre un associé ; tu aurais peut-être pu le choisir moins musical, mais tu étais excusable d'adorer l'opéra-comique : tu étais sourd.

Le théâtre de la Renaissance fut bientôt fermé. Et Frederick se remit à errer de porte en porte, s' éparpillant aux quatre vents, gaspillant ce jour sans lendemain des acteurs. Et voilà ce que notre temps a fait du plus grand comédien de tous les temps, un admirable bohème, un splendide vagabond ! Au lieu d'un astre, on n'a eu qu'une comète. Au lieu de nouer solidement ses rayons en une gerbe unique qui aurait éclairé largement la façade du drame contemporain, Frederick s'est dispersé çà et là en feuxfollets, en flamboiements éphémères. L'étoile s'est pulvérisée en étincelles.

Donc, on n'aura eu que la monnaie de ce lingot de lumière. Cet irréparable capital de l'art moderne, qui, bien placé, eût été la richesse d'un siècle, s'est dépensé sou à sou, s'est perdu, s'est prodigué aux pièces nécessiteuses, s'est usé en aumônes aux pauvres d'esprit. Dans ce siècle où l'on ne laisse pas dormir un écu inutile, où les chemins de fer, les

spéculations, les découvertes provoquent et violent toutes les bourses, on a négligé, on a oublié, on a laissé aux exploitations infimes cette immense fortune du théâtre, Frederick!

On a cueilli à peine quelques épis de cette abondante moisson. Le reste, tout, est devenu ce qu'ont voulu la pluie et la tempête. Frederick était à la Porte-Saint-Martin, et la Porte-Saint-Martin dansait des ballets. Choristes , machinistes , funambules , chiens savants, ménageries, toutes les bêtes passaient sur lui, piétinaient sur lui, faisaient leurs crottes sur lui. Une biche est restée là six mois de rang. Ah I j'aime les bêtes, et je ne voudrais rien dire de désobligeant à un animal, mais c'est pourtant triste de penser que pendant six mois une biche a brouté du génie !

Janvier 1856.

]«' janvier 1849.

Un fait contre lequel la critique sérieuse devrait fotester en masse, c'est celui-ci : — madame Dorn'est engagée à aucun théâtre! Toutes les scènes |t fermées à l'immense actrice qui a joué Marion 'Lorme et Catarina, à celle qui est une part consi- ^rable de l'art dramatique du dix-neuvième siècle, à celle qui nous a passionnés de sa passion, à l'artiste inspirée qui a dérobé le feu céleste aux chefsd'œuvre pour nous en allumer le cœur. Non 1 cela est intolérable, non, pas un de ceux qui ont encore le respect de la poésie et du drame ne peut se taire devant cette injure inexplicable, devant cet exil stupide d'un talent qui emmène avec lui la foule et le

succès , devant cette imbécillité qui voudrsdt être de l'ingratitude !

11 y a, en somme, six théâtres qui ont la prétention de jouer parfois quelque chose qui ressemble de loin à du drame : le Théâtre -Français, la Porte- Saint - Martin , le Théâtre - Historique , l'Ambigu » rOdéon et la Gaieté; comment se fait-il que madame Dorval ne soit à aucun de ces théâtres? Auquel elle serait, cela nous est absolument égal ; avec elle, nulle scène ne peut être secondaire. Qu'elle aille à l'Ambigu, et l'Ambigu sera le Théâtre-Français; qu'elle aille à l'Odéon, et le Théâtre -Français sera l'Odéon.

C'est commode, les privilèges de théâtre! 11 dépend de cinq ou six individus qui ont fait leurs preuves de littérature aux Funambules ou nulle part de supprimer les grands acteurs et de mettre Paris à la diète du drame. Ah ! on le leur arrachera, ce monopole inhospitalier à madame Dorval !

S'il s'agissait d'un poète, nous en prendrions notre parti. Que les théâtres appellent ou repoussent Ruy Blas ou Othello^ la chose n'a qu'une importance momentanée. A défaut du Théâtre-Français ou de la Porte-Saint-Martin, les grands poètes ont des milliers de théâtres dans toutes les bibliothèques publiques et privées; chaque lecteur se les joue à soimême, et ces représentations ont pour lustre l'imagmation allumée. Les comédiens n'ont que le théâtre où ils jouent. Les poètes peuvent attendre ; leur pensée dure et se maintient à travers les années , l'âge

la rajeunit, la noire tombe est la rampe qui l'éclairé le mieux. Il n'en est malheureusement pas ainsi des comédiens. Ils s'en vont un peu chaque jour, et, ce qu'ils ne font pas aujourd'hui, ils ne le feront pas demain. Une fois enterrée , madame Dorval ne soulèvera pas la pierre de son sépulcre pour venir reprendre les rôles dont elle aura été dépouillée par la malveillance ou par l'incapacité des directeurs. Toute semaine qu'elle perd est irrévocablement perdue pour elle et pour l'art. Perte inappréciable! qui la suppléera? qui pleurera, qui sanglotera, qui aimera, qui vivra comme elle? A quelle autre l'esprit moderne fera-t-il confidence de ses inquiétudes, de sa fièvre, de son agitation, de ses doutes qu'un éclair traverse? Si elles n'ont plus madame Dorval pour les introduire, bien des œuvres qui posaient déjà le pied sur le seuil du théâtre rebrousseront chemin avec découragement; bien des idées qui en tr' ouvraient déjà leurs ailes au rebord du front les replieront avec défiance dans le néant brumeux du rêve.

Non ! l'art ne peut pas rester muet lorsqu'on lui vole ainsi les dernières années de madame Dorval. Non ! nous autres critiques, qui sommes les factionnaires de la littérature, nous ne laisserons pas étouffer sous nos yeux cette admirable femme , sans jeter le cri d'alarme et sans courir à son aide.

23 mai 1&}9.

Un irréparable malheur vient de frapper l'art dramatique : madame Dorval est morte! De quelle maladie? De Tindifférence générale pour la gloire et le génie, de l'ingratitude publique, de votre maladie à vous.

Tout le monde va la pleurer maintenant. Il est bien temps 1 Et quand on pouvait empêcher cette calamité éternellement déplorable, personne n'agissait. On laissait la tristesse et le découragement s'emparer de cette grande âme; cette créatrice, éclatante, populaire , familière avec le triomphe , consacrée par la perpétuelle acclamation de l'élite et de la foule , on la laissait mettre au ban de toutes les scènes par la jalousie des tragédiennes et par l'ineptie des directeurs: il ne s'est pas rencontré, à défaut d'un théâtre qui eût l'intelligence de son intérêt , un théâtre subventionné qui eût la conscience de son devoir, et qui se dît que l'État ne dote pas apparemment les administrations dramatiques pour qu'elles rejettent sur le pavé les principaux talents du drame! La mort de madame Dorval est une douleur pour les lettres et une honte pour le Théâtre-Français.

Ainsi repoussée de toutes les portes qui auraient dû lui être si largement ouvertes, madame Dorval a senti le cœur lui manquer. Un tel avenir après un tel passé Ta navrée. Les ovations bruyantes et les multitudes enthousiastes ne l'avaient pas préparée à cet

abandon et à ce silence. Sa santé s'est altérée. Elle n'a pas résisté à l'idée de se voir désormais sans engagement, et, disons-le, sans pain. Oui, au dix-neuvième siècle, à Paris, madame Dorval est morte de misère, disons-le tout haut, car pourquoi les mots auraient-ils de la pudeur quand les faits n'en ont pas? Lorsque nous accusons l'ingratitude et l'inintelligence générales, nous avons la joie et l'orgueil de pouvoir faire une exception. Il faut le proclamer à riionneur de tout ce qui tient une plume en France, la littérature dramatique et la presse théâtrale ont noblement fait leur devoir. Il y a un mois, madame Dorval, à bout d'espérance, est montée un matin chez le premier critique venu et lui a dit en deux mots la position où elle était. Le critique auquel la glorieuse comédienne avait daigné s'adresser n'a pas eu grand mérite à faire ce qu'il a fait, et tout autre en aurait fait autant à sa place : il a pris un morceau de papier et a écrit quatre lignes, lesquelles, du ton ferme et net qui convient quand c'est un droit qu'on réclame et non une faveur qu'on sollicite, demandaient rengagement immédiat de madame Dor\'al au Théâtre-Français; puis il a fait signer cela par tous ceux, poètes ou journalistes, que le théâtre regarde. Une chose douce à constater, c'est l'empressement et la cordialité avec lesquels les signatures se sont offertes. Tous ont voulu s'associer à cette nécessaire réparation d'une injustice impossible; tous ont repoussé avec indignation la pensée qu'une telle artiste

290 PROFILS ET GRIMAGES.

n'eût pas une existence assurée ; tous ont dit que la France, pour laquelle le théâtre a tant fait, ne pouvait pas abandonner celle qui avait tant fait pour le théâtre ; tous ont été heureux de contribuer, dans la mesure de leur influence, à rendre au théâtre une gloire et à ôter au pays un remords.

La pétition se signait encore et allait être remise au ministre de l'intérieur aussitôt après Témotion des élections. Mais cela venait trop tard, le coup était poité depuis trop longtemps, et madame Dorval est morte à la veille de la réussite.

Et voilà où nous en sommes 1 voilà le souci qu'on a de ces rares et précieuses natures qui entraînent le peuple aux nobles plaisirs spirituels I voilà comment on enseigne aux masses la religion des jouissances morales! et Ton accuse le socialisme de jeter la multitude aux appétits brutaux! et, pour arracher le peuple à la brutalité, on affecte une insouciance stupide de tout ce qui est art, on méprise les émotions délicates de l'imagination, on laisse Antonin Moine se tuer et madame Dorval mourir; pour empêcher le peuple d'être matérialiste, on lui retire l'âme I

Celle-là ne s'économisait pas ! Elle se prodiguait, elle était toujours prête pour les drames nouveaux, elle n'en avait jamais assez, et, quand les poètes ne

lui en faisaient pas, elle s'en faisait! Elle prenait une pièce quelconque, pauvre, misérable, n'importe; elle dedans, le drame y était! Oui, elle aSmait le drame jusque dans ses productions les plus chétives ; elle n'en dédaignait rien ; elle tâchait de faire circuler la vie d'un bout à l'autre du théâtre; elle usait son haleine, ses mains et ses lèvres à réchauffer les extrémités de l'art.

Et, pour que personne ne pût ignorer le drame, elle l'emmenait avec elle de département en département, et le faisait voir à toute la France. C'est ainsi que nous l'avons connu.

Nous avions dans ce temps une quinzaine d'années, et, au fond du lycée de province où nous achevions nos classes, il ne nous arrivait qu'un écho bien affaibli de l'immense tumulte littéraire qui se faisait à Paris.

Nous en étions toujours aux opinions de nos professeurs, pour lesquels il n'y avait que ti-oîs poètes dramatiques au monde : Corneille, Racine et Voltaire; sur Molière, nous faisions des réserves. Hors de France, nous respections encore Sophocle; Eschyle et Aristophane étaient mis plus bas ; quant à Shakespeare, à Calderon, à Lope de Véga, à Gœthe et à Schiller, nous ne nous rappelons pas avoir entendu une seule fois prononcer leur nom. Nous avions bien en nous de sourdes velléités de révolte et de vagues pressentiments d'une critique plus haute ; mais comment aurions-nous osé nous dresser seul en face de

tant d'autorités imposantes ? Nous courbions la tête, et nous étions humilié de trouver Zaïre une pièce médiocre.

Nous vivions de la sorte, verrouillé dans ce passé tragique, au secret des aspirations modernes, les unités au pied. Un seul soupirail aurait pu nous donner une bouffée d'air libre, — le théâtre. Mais on sait ce qu'est le théâtre en province : vaudeville et opéra-comique. L'opéra-comique n'avait rien à dire à notre littérature ; mais le vaudeville, lui, vrai jusqu'à la grossièreté, terre-à-terre, bourgeois, boutiquier, portier, cynique, quels soufflets il donnait à la tragédie 1

Il la souffletait trop rudement. Sans doute, la tragédie avait tort d'être guindée, de se tenir dans une convention inhabitable, de flotter dans l'indéfini et de ne jamais poser le pied sur le sol ; mais le vaudeville n'avait pas raison d'être rampant, de n'aborder l'humanité que par la prose et de se vautrer dans le ruisseau de la rue. Si bien que nous hésitions entre la tragédie sur pes échasses et le vaudeville à plat ventre, et qu'en somme nous finissions par préférer le mensonge superbe à la vérité infime. Le théâtre, donc, faisait cause commune avec le collège. Nous demandions pardon à Racine, nous tâchions de nous persuader que Phèdre nous remuait beaucoup, et nous admirions désespérément Athalie.

Mais, un soir, l'affiche s'étoila du nom de madame Dorval.

Si éloigné que nous fussions du centre de l'agitation intellectuelle, nous n^étions pas sans avoir entendu parler de la fameuse actrice. C'était un jeudi, jour de congé. Nous fîmes queue deux heures, et nous entrâmes.

Quand elle parut, les bravos éclatèrent, puis un profond silence se fit. Au premier geste de ce corps brisé et souple tout ensemble, au premier mot de cette voix humide de larmes et déchirée de sanglots, nous nous sentîmes pris aux entrailles.

Une émotion inexprimable s'empara de nous. Cette voix harmonieusement fêlée d'où le cœur ruisselait à flots, cette tête irrésistiblement sympathique dont elle-même disait avec tant de grâce et de profondeur: (( Je ne suis pas belle, mais je suis pire I » cette effusion à pleins bords, cette sincérité, cette spontanéité, cette manière idéale de faire les choses de la réalité la plus vulgaire, de pleurer, de se tordre les mains, de dire bonjour, de demander l'heure, de chercher dans un tiroir un collier qu'on ne trouve pas, cette poésie dans cette prose, tout cela nous fut une révélation. Nous comprîmes alors qu'au-dessus du matérialisme du vaudeville et du spiritualisme de la tragédie il y avait une troisième forme qui résumait les deux autres et qui complétait la matière par l'esprit. Nous vîmes distinctement la mission du drame, qui est d'accoupler la chair et l'âme pour produire la vie. Le style s'incarna. L'idéal et le réel se confondirent. Le ciel se réconcilia avec la terre.

tu PROFILS ET GRIMACES.

Ayant vu madame Dorval, nous ne manquâmes pas une occasion de la revoir. Nous ne savons plus par quels moyens, par quelle soumission plate à nos maîtres, par quels prodiges de thèmes, par quels vers latins impossibles, nous obtînmes de sortir si souvent, mais nous assistâmes à toutes les repr^ntations de l'ardente comédienne. Le drame nous apparut. Et dans quelles circonstances! Lui qui ne s'étsdt encore glissé jusqu'à nous qu'en contrebande, à travers des décharges de huées, et que nous n'avions jamais accueilli sans un remords secret, il s'étalait hardiment sur le théâtre, maître et tyran du public et aspirant le vent des applaudissements. Une grande actrice et une grande foule l'augmentaient de leur génie et de leur enthousiasme. C'était comme un Sinsu dont l'actrice était l'éclair et la foule le tonnerre.

Le service qu'elle nous a rendu, elle Ta rendu à toute notre génération. Elle a parcouru la province dans tous les sens, semant de ville en ville le verbe nouveau. Et comment l'en a-t-on récompensée? Personne plus qu'elle n'a souffert de cet ostracisme infligé de tout temps aux talents supérieurs.

Écartée par la jalousie des uns et par l'imbécillité des autres, elle a vu les scènes la repousser une à une. Ce n'était pas certainement le talent qui l'abandonnait, ni le public non plus ; mais, chose inexplicable pour ceux qui ne regardent pas derrière les coulisses, plus elle était applaudie, plus elle était

délaissée. A défaut de rivales, le hasard s'en mêlait. Voyez, Elle joue le Proscrit^ vous savez comment; aussitôt le théâtre de la Renaissance fait faillite, et la voilà sur le pavé, et les directeurs disent qu'elle est vieille : elle n'avait pas quarante ans. — Si bien qu'elle passe la Seine et va jusqu'à l'Odéon. Elle y joue la Main droite et la Main gauche^ et d'une telle façon que la salle entière fond en larmes, et que la pièce a soixante représentations, ce qui est, à l'Odéon, comme deux cents ailleurs ; alors, on la déclare impossible, et il lui faut deux ans pour effacer à son front cette lumineuse soirée et pour reconquérir la rive droite. Enfin, elle entre, nous ne savons par quelle surprise, à la Porte-Saint-Martin» et elle joue A/ari'^ Jeanne ; non, elle joue Marie-Dorval ; elle verse dans cette prose grossière tout son cœur, toute sa tendresse pour ses enfants, toute cette maternité dont elle a donné de telles preuves depuis, elle fait de cette méchante pièce le poëme de toutes les mères, et le succès est énorme, et Paris accourt au cri qu'elle pousse devant le tour des Enfants-Trouvés. — De ce jour, c'a été fini, il n'y a plus eu à en revenir, elle a été condamnée. Elle ne s'est jamais relevée de ce triomphe. A partir de ce moment, la vie de madame Dorval n'a plus été qu'un long martyre. Elle est apparue quelques soirs au Théâtre-Historique, mais pour en sortir presque aussitôt, chassée par des persécutions inqualifiables. Devant une telle persistance du sort, elle a cédé, elle s'est retirée dans sa famille et elle

296 PROFILS ET GRIMAGES.

s'est enfermée avec ses petits-enfants. Mais ici une ^ autre douleur l'attendait. Hélas! la scène» ce n'est pas seulement le bmit, la fanfare et le rayonnement; c'est aussi le pain. Cette existence tourmentée et ballottée, qui n'avait pu se fixer nulle part, avait eu trop de solutions de continuité pour retenir grand argent. D'ailleurs, les aumônes et les charités de toutes sortes avaient toujours vidé la bourse de madame Dorval à peine emplie ; elle n'avait jamais su fermer les mains. Le jour donc où elle n'a plus rien gagné, elle n'a plus eu rien. Disons-le bien haut pour qu'on l'entende et qu'on en rougisse, madame Dorval a vu la misère en face. Ainsi, la mère ajoutait des tortures à l'actrice. Cette grande nature, si bien organisée pour la scène et si bien organisée pour le foyer, était repoussée de la scène par la haine des directeurs, et du foyer par son amour pour ses enfants. Le théâtre et la maison se la renvoyaient.

Ce qu'elle a dû éprouver comme mère et comme artiste, ce qu'a dû lui inspirer cette ingrate et aveugle injustice de tous ceux pour qui elle avait tant fait et pour qui elle pouvait tant faire encore, ce qu'a dû lui faire subir la comparaison d'un passé si lumineux et d'un si sombre avenir, le fait le dit mieux que toutes les phrases : elle en est morte.

Et comme il eût été facile d'épargner au front du pays cette tache maintenant ineffaçable! si Ton savait à quelles humbles prétentions se bornait cette comédienne unique! Elle ne demandait au Théâtre-

Français que six mille francs. Et, quant aux rôles, elle aurait joué tout ce qu'on aurait voulu, les doublures, les utilités, les duègnes, le rebut de mesdemoiselles les figurantes. Pourvu que ses enfants eussent à manger, le reste lui était indifférent. Elle en était venue à ne plus tenir beaucoup aux applaudissements. Malheureux que vous êtes! vous lui aviez ôté jusqu'à Tamour-propre !

Eh bien ! cette ignoble somme de six mille francs, que le Théâtre-Français eût si vite retrouvée au décuple dans les drames que madame Dorval lui aurait apportés, le Théâtre-Français n'a pas voulu la donner. Il va sans dire qu'aucun ministre n'est intervenu. Si madame Dorval avait été une confidente de tragédie et si elle avait passé trente ans à donner la réplique à Phèdre et à Clytemnestre, elle aurait eu au bout de son labeur une pension de retraite. L'état lui aurait dû son existence assurée. Mais qu'avaitelle fait pour mériter que le gouvernement s'occupât d'elle? Elle avait tout au plus porté la pensée moderne d'une extrémité de la France à l'autre, elle avait été le commentaire éloquent de l'art nouveau, elle avait initié le public et inspiré les poètes; beau mérite, et comme cela valait bien un morceau de pain!

Mais la littérature n'a pas été tout à fait du même avis que M. Léon Faucher. Lorsqu'elle a su que madame Dorval en était là, elle s'est émue. Nous avons dit, l'autre jour, quelle pétition, ou plutôt quelle in-

jonction» avait été signée par tout ce qui porte un nom dans les lettres. On attendait, pour mettre la pétition sous les yeux du ministre de l'intérieur, que l'agitation des élections fût passée et que la politique fût moins absorbante. Justement, madame Dorval avait quelques représentations adonner à Caen. £lle partit un peu plus tranquille. Le matin de son départ, elle écrivait à celui qui s'était chargé de recueillir les signatures : « Vous avez mes intérêts les plus chers entre les mains, puisque la réussite de ceci rendra ma petite famille plus heureuse. Et puis, qui sait? nous pourrons peut-être retrouver une belle soirée, n'estce pas? » La mère étant moins troublée, l'artiste repai*aissait.

Mais ce retour de joie était le dernier flamboiement de la lampe qui va s'éteindre. En route, madame Dorval est tombée malade. Elle n'est airivée à Caen que pour se coucher dans le drap qui a été son suaire. Se sentant finir, elle a voulu absolument revenir à Paris, de peur de mourir loin des siens. Nulle convulsion n'a manqué à son agonie: la voiture a versé. Elle n'a eu que le temps de se faire porter chez elle, d'embrasser son mari et ses enfants, et elle est morte.

Répétons-le aujourd'hui, et répétons-le demain, et répétons-le toujours, c'est l'âme de l'humanité qu'on dédaigne et qu'on laisse partir dans les grands artistes comme madame Dorval. Assez de matérialisme comme cela !

MADAME DORVAU 209

La suppression de l'esprit eût pu se comprendre dans les civilisations anciennes, lorsque T Olympe ou le Vatican se chargeaient de gérer les affaires des peuples, lorsque les événements et les consciences dépendaient, en Grèce, de la fatalité, et, au moyen âge, de l'église. Cependant, la Grèce couronnait Eschyle, et le moyen âge portait Pétrarque en triomphe.

Et maintenant que la liberté est dans la croyance et dans le vote, maintenant que les multitudes n'ont plus d'autre direction que la leur, maintenant qu'elles ne s'en rapportent plus qu'à leur intelligence, c'est maintenant que vous faites fi des artistes, qui sont la splendeur de l'intelligence!

Qu'au moins ce malheur coupable soit le dernier! Cela est bien dû à de telles souffrances d'une telle femme, qu'elles n'aient pas été stériles. Qu'au moins le martyre de celle-là sauve les autres ! Faites que, morte, elle serve encore l'art qu'elle a tant servi vivante, et qu'elle continue sa tâche jusque dans le cercueil. Ce sera une manière de faire revivre un peu celle que vous avez tuée.

Juin ltM9.

On me l'avait bien dit, que j'étais imprudent d'attaquer les jeunes-vieux, et de prétendre que la création littéraire ne consiste pas à galvaniser les formes mortes, et d'insinuer que le passé n'est pas l'avenir. Parce que ces rimeurs étaient hostiles à toutes les hautes et périlleuses qualités des poètes; parce qu'ils s'intitulaient a les hommes du bon sens » contre les hommes de l'imagination, du lyrisme, de l'inquiétude, de l'originalité, de l'audace; parce qu'ils étaient les humbles serviteurs de la règle et de l'ordonnance ; parce qu'ils faisaient les vers comme les pharmaciens font les pilules, — une poésie selon la formule, des pièces qui étaient des médecines, des tragédies-vomitifs, des comédies à faire évacuer tous les théâtres; je n'avais pas cru devoir sacrifier Shakespeare à ces apothicaires. Je n'avais pas cru devoir immoler abso-

lument le drame passionné et robuste à cet art hypocrite qui se faisait des mérites de toutes ses impuissances, économe parce qu'il était pauvre, sobre parce qu'il n'avait pas d'estomac, chaste à la mode des eunuques.

Que ce crime me soit pardonné, car je viens d'en être cruellement puni.

En entrant hier soir au théâtre de l'Ambigu, je ne me doutais guère du rôle important qui m'était réservé. Pendant tout le premier acte et pendant une partie du second; j'écoutai le Drame de Famille comme une pièce tout à fait ordinaire.

Gela s'annonçait en bon « mélodrame », bien corsé, bien charpenté, bien vulgaire. Et cependant cette vulgarité même aurait dû m'inspirer des soupçons; car elle était excessive. Un vieux général qui a épousé une jeune femme, un vieux sergent qui grogne, la jeune femme qui trompe le vieux mari, un fils du général qui est pris pour Tamant, afin d'être maudit et chassé par son père comme Hippolyte dans Phèdre^ — ce ne pouvait pas être là, si j'avais réfléchi, l'essentiel d'une représentation; je savais qu il y avait deux auteurs, deux jeunes gens; quand on est jeune, on a une idée jeune et on lui fait un drame, on ne se met pas à deux sur la Phèdre de Racine.

Mais je savais aussi que ces deux jeunes gens étaient MM. Michel Carré et Barbier (Jules), tous deux (( du bon sens», nés à cent cinquante ans, lévites à'Alhaliej parasites du tombeau de Racine ; etj'opi-

nion que j*ai de leur talent ne m'interdisait pas absolument de croire qu'ils eussent pu se proposer pour unique idéal de faire suer un mélodrame à une vieille tragédie.

Je leur fais une réparation complète. Je leur demande pardon d'avoir pris au sérieux, un seul instant, l'intrigue de leur pièce, banale exprès; le mélodrame n'était que le prétexte d'une fantaisie plus relevée, que l'ombre qui devait faire ressortir plus vivement la lumière, que le fond grossier d'où allait se détacher nettement la figure principale, grandiose ou grotesque.

Le grotesque a prévalu. Presque au commencement du second acte, on voit apparaître Auguste Vacquerie.

A partir de ce moment, le public a compris de quoi il s'agissait, et ne s'est plus intéressé que modérément au reste; toute l'attention s'est concentrée sur ce personnage capital, et la partie dramatique de l'œuvre n'a plus été qu'un accessoire insignifiant et importun. Auguste Vacquerie a été l'unique curiosité de la soirée; on attendait les scènes dont il était, comme on fait aux Italiens pour le chanteur en renom ; en son absence, l'intrigue languissait et la conversation s'établissait entre les stalles comme dans les entr' actes. Mais dès qu'il recommençait à poindre à l'horizon, quels yeux et quelles oreilles!

Auguste Vacquerie se livre d'abord au développement de théories littéraires transcendantes.

qu'il jette au travers des conversations les plus étrangères à Tart. Ceci est assez naturel, et c*est, en eflet, la manie de l'individu de fourrer la littérature à travers tout. La caricature, à cet endroit, tombe juste, et elle est d'une exécution divertissante. Auguste Vacquerie dit un tas de bêtises: — Pas d'école; pas de système ; le beau partout où il se rencontre ; toutes les inspirations libres ; l'art ouvert à toute vérité ; la vie acceptée avec toutes ses branches ; Shakespeare est un arbre et Racine est un pieu ! — Tels sont les principes absurdes et stupides qu'il expose.

Puis, les auteurs laissent là le critique pour passer au poète lyrique. On prie Auguste Vacquerie de dire des vers, et il en dit. Ici, la vérité n'est plus aussi scrupuleusement observée ; je doute qu'à tous ses ridicules Auguste Vacquerie ajoute celui de réciter des vers dans les salons. Cet oiseau ne chante guère en cage.

Mais, cette légère invraisemblance amnistiée, elle est assez drôle la charge des deux sonnets trisyllabiques qu'on n'a pas lus dans mes Demi-Teintes. L'idée, étranglée par l'étroit fourreau du premier sonnet, demande au second un supplément d'espace; mais elle manque d'air dans ce long tuyau, et elle expire en criant des syllabes inintelligibles. — Cette parodie a fait rire le public, à mon grand étonnement, car elle n'est comique que pour ceux qui connaissent les sonnets des Demi-Teintes^ et je n'ai pas la fatuité de me croire tant de lecteurs.

Je remercie MM. Michel Carré et Barbier (Jules) d'-avoir bien voulu s'occuper de mes vers. Comme feuilletoniste et comme auteur dramatique, j'avais été gratifié d'une honorable quantité d'éreintements; mais on laissait mes vers dans un oubli injurieux dont je soufirais en secret. Maintenant qu'ils ont été critiqués en plein théâtre, ils vont relever la tête et marcher dans les rues le poing sur la hanche.

Et Tragaldabas ! Soyez tranquilles, MM. Michel Carré et Barbier ,(Jules) ne l'ont pas négligé. Auguste Vacquerie raconte la première représentation de ce drame si rudement tombé. Oh ! quelle chute ! Le vers • de Racine: Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes? a moins de syllabes sifflantes que n'importe quel vers du dernier acte de Tragaldabas n'a de syllabes sifflées.

Eh bien 1 puisqu'on en parle, parlons-en.

C'était en juillet 1848, au lendemain de la sombre insurrection de juin. On n'avait pas encore eu le temps de remettre les vitres aux réverbères et de repaver les rues. Ma seule crainte était que ma pièce ne passât absolument inaperçue. Il me semblait didicile que Paris, mitraillé, crevé de boulets, mutilé, saignant, fit attention à une comédie.

Pourtant, quand j'arrivai au théâtre, la composition de la salle témoignait d'une certaine émotion. Le vrai « tout Paris m était venu. La critique était à son poste, Théophile Gautier en tête. Les jeunes, Paul Meurice, Charles et François Hugo, Théodore de Ban-

TRAGALDÂBAS. 305

ville, Ghampfleury, Murger, Plouvier, tous ceux qui sont devenus célèbres depuis, se pressaient à l'orchestre. Les loges avaient Balzac, George Sand, Alexandre Dumas, Alphonse Karr, Léon Gozlan, Félix Pyat. La politique était représentée par M. Emile de Girardin, et la tragédie elle-même par M. Ponsard. Victor Hugo était à l'orchestre, ayant voulu combattre au premier rang.

Les deux premiers actes furent accueillis avec chaleur, et Ton put un moment craindre une réussite éclatante. Il en résulta un commencement d'opposition au troisième acte. L*op position s'accrut au quatrième. Ne calomnions pas même nos adversaires; le quatrième acte n'était pas du drame primitif : c'était Frederick Lemaître qui, trouvant la pièce un peu maigre pour le vaste appétit du public de la Porte- Saint- Martin habitué aux drames à dix services et aux indigestions de féeries, m'avait demandé d'ajouter un plat. Ce quatrième acte, rattaché après coup, faisait un nœud au fil de l'action, et je reconnais pleinement que le succès eut raison de s'arrêter. De plus, dans cet acte, Tragaldabas était déguisé en militaire et vêtu de ferraille ; cette armure, que Frederick n'avait pas essayée avant la représentation , se mit à faire un bruit de casseroles et de pincettes et à charivariser chaque vers. Le pire fut que ce grincement couvrit la voix du grand comédien et qu'on n'entendit pas un mot de la scène principale. Cette faute du costumier fut le défaut capital de la pièce.

Ce n'était plus une victoire , mais ce n*était pas encore une défaite. On n'avait plus qu'un acte, il fallait se dépêcher : les sifflets commencèrent au premier vers, et ne cessèrent plus. Le dénoûment disparut dans une tempête; la toile aurait été baissée vingt fois sans l'énergie des jeunes gens. Eux dans la salle, Frederick sur la scène, résistaient héroïquement. J'étais sur le théâtre, écoutant et regardant, fier d'avoir ressuscité quelque chose des grandes luttes, admirant Frederick. Dans les premiers actes, a avait été inouï; alors, il fut incroyable. Nulle part, pas même dans Robert Macaircy il n'avait été d'une verve plus étourdissante, d'une plus flamboyante bouffonnerie. Il fut l'éclau* de cet orage. Dieu merci ! l'échec ne fut que pour l'auteur. Comme j'ai été sifflé par M. un tel et par M. chose ! mais comme Frederick a été applaudi par Hugo et par Balzac!

Le vacarme redoublait. Je comparais en moimême cette salle écumante aux marées d'équinoxe que j'avais vues se déchirer rageusement à la jetée du Havre, et les bonnes gens qui soufflaient dans leurs clefs à l'ouragan embouchant la tour de François I". Assaut de colères, grêle de ricanements, trombe de buées, ravissement de voir s'écrouler en un soir le travail de plusieurs années, orgueil de se trouver supérieurs à l'auteur, stupéfaction que l'imbécillité humaine pût aller jusqu'à ce degré, indignation et dédain, — tout cela n'était qu'un doux prélude.

TRAGALDÂBAS. 307

Voici ce cpii décida le tutti :

L'hostilité, au théâtre, a des privilèges exquis. D'abord, son mode de manifestation est excellent : un seul coup de sifflet perce mille applaudissements. Qu'une pièce soit applaudie par quinze cents et sifflée par quatre, on dira qu'elle a été sifflée. Ensuite, ce pouvoir énorme n'exige pas d'intelligence : les siffleurs ne sont pas gênés par la nécessité de dire leurs raisons, ils n'ont pas besoin d'avoir une idée dans la cervelle, il suffit qu'ils aient une clef dans la poche. Mais le meilleur privilège des siffleurs est de n'avoir aucune responsabilité ; ils ne sont pas exposés aux représailles, vu leur nullité personnelle; ils aiment, d'ailleurs, les places obscures, ils ont la modestie de leurs mérites , et ils poussent parfois l'anonyme jusqu'à venir serrer la main de l'auteur. Ils n'ont même pas à redouter de l'auteur une réplique collective et vague ; le « bon goût » et le « sentiment des convenances » lui commandent de s'incliner devant « l'arrêt du public » et le décrètent de fatuité exorbitante s'il manque de respect à une demidouzaine d'idiots ou d'ennemis qui auront troublé une représentation. J'en demande pardon au « bon goût » , mais je n'avais pas voulu que les choses se passassent ainsi cette fois ; ce qu'on m'avait raconté des soirs d'Hemani et ce que j'avais vu moi-même à Huy Blas et aux Bur graves m'avait inspiré pour le sifflet surtout du mépris; prévoyant — et peut-être espérant — que ma pièce ne lui serait pas indiffé-

rente , j'avais voulu qu'il eût ma réponse , et tout de suite, et, puisqu'il est brutal, je lui avais répondu dans sa langue : ayant à énumérer les « ânes » qui ne marchent que sur leurs deux pattes de derrière , je n'avais pas omis les siiDeurs.

Le mot, accentué par Frederick avec une autorité souveraine, fut l'occasion d'un tumulte parfait.

Le premier moment fut aux applaudisseurs.

Mains, pieds, voix, tout donna. La joie de voir un auteur qui n'avait pas peur et qui rendait les coups surexcita l'ardeur de la jeunesse. Ghampfleury monta debout sur sa stalle et , désignant dans une loge un des plus fermes siffleurs, s'écria : — Voilà l'âne I 11 y eut deux nouvelles salves. Il y en eut trop. Les siffleurs eurent le temps de se remettre ; ils rougirent de leur silence après une telle injure; ils revinrent valeureusement au combat, l'orchestre les reçut sans reculer d'une semelle , et ce fut une mêlée d'une furie incomparable.

La pièce fut interrompue un quart d'heure. — Baissez le rideau ! — Non ! — Les exclamations se croisaient comme des baïonnettes. Un jeune homme, Léon Bochet, se fit remarquer par l'emportement de son enthousiasme. Mademoiselle Judith, que je ne connaissais que pour l'avoir vue jouer Molière, émue, frémissante, presque debout dans sa loge, soutint le drame de ses deux mains charmantes, de sa jeunesse, de sa beauté et de son talent. A un moment, je vis une chose bizarre. Tragaldabas , engagé comme âne

savant dans une troupe de saltimbanques , était sur leur chariot, sa peau d'âne sous le bras : en le regardant, je remarquai que deux des saltimbanques sifflaient.

— Tiens! dis-je tout haut, voici une chose qui n'a pas dû arriver souvent : un auteur sifflé par ses propres acteurs !

— Oh ! monsieur, me dit une jeune femme qui était près de moi et qui ne me connaissait pas, nous rions, nous, mais il y a quelqu'un qui ne rit pas.

— Qui donc?

— Le pauvre auteur.

— Le pauvre auteur, lui dis-je, c'est moi.

La bourrasque ne cessait pas. Pour en finir, inquiet peut-être du vers qu'il avait dit sans en prévoir tout l'effet , désorienté par ces sifflets qui venaient de derrière , épuisé d'ailleurs par la dépense de force et d'invention qu'il avait faite, Frederick descendit du chariot , avec la peau d'âne , s'avança vers la rampe et fit signe qu'il avait quelque chose à dire. Tout se tut. Il fit alors, en face, à droite et à gauche, trois saluts dont la gravité fut un peu corrigée par la tête d'âne qui, chaque fois, s'inclinait avec la sienne , puis il prononça textuellement ces paroles mémorables :

« Citoyens et messieurs,

« Intéressés comme désintéressés , c'est le moment plus que jamais de crier :

« Vive la république ! »

L'étonnement du public fut sans bornes; les siffleurs se demandèrent ce que cela signifiait ; plusieurs crurent que c*était dans la pièce, et estimèrent Tauteur de les avoir mystifiés. Frederick remonta sur le chariot, passa trois ou quatre vers, dit les deux derniers, et, quand la toile tomba, il n'y eut que des applaudissements. Frederick vint nommer l'auteur, et il n'y eut pas un coup de sifflet.

Les représentations suivantes furent calmes. Mais, à Paris, la première est tout. Le coup était porté. Tragaldabas ne fut joué que treize fois.

La presse répéta la bataille de la salle. L'attaque fut violente et la défense hautaine. J'ai oublié ceux qui furent contre ; les plus ardents pour furent Théophile Gautier, Edouard Thierry, Théodore de Banville , Amédée Achard , Auguste Vitu , Achille Denis.

Quelques semaines après Tragaldabas^ à je ne sais plus quelle première représentation, j'étais placé près d'un jeune monsieur, blond, joli, spirituel et plein d'entrain. Grâce à cette intimité qu'établissent facilement entre voisins de stalles les pieds qu'on s'écrase et les coudes qu'on s'enfonce dans l'estomac en regagnant son fauteuil après les entr' actes, je fus bientôt son ami; je lui prêtai ma lorgnette et il me prêta YEvénement. Je dois avouer que mon ami n'était pas éperdu de la pièce nouvelle. A chaque instant, il versait son mécontentement dans mon sein, de manière à embarrasser et à compromettre ma réserve de critique. Au troisième acte, il se mit à

siffler, avec sa bouche d'abord , puis avec une clef, toujours en me jetant des regards d'intelligence et de confraternité. Mais tout à coup un mot l'exaspéra plus que les autres , et , se tournant vers moi avec tout Tépanchement du désespoir, il me dit :

— Ah ! j'aurais dû apporter ma grande clef de Tragaldabas !

Et cependant, quelle était donc cette pièce terrible qui avait fait revenir les vieilles haines disparues depuis tant d'années, qui avait passionné littérairement le public dans un moment où la politique était tout, et qu'il avait fallu réprimer comme une insurrection?

Ce n'est pas à moi qu'il appartient de dire ce qu'elle était, mais voici l'idée que j'avais conçue, en toute innocence , et sans me douter qu'il était impossible de rien concevoir d'aussi monstrueux et d'aussi insolent :

Tragaldabas était arrêté par un alguazil dans une émeute contre le gouverneur de Cadix et allait être pendu, lorsqu'un jeune senor, qui lui était parfaitement inconnu, passait, le regardait, se faisait reconnaître pour don Eliseo, le neveu du gouverneur, et, en ajoutant sa bourse à son nom, le faisait relâcher. Le lendemain, Tragaldabas était contraint à un duel avec un spadassin : don Eliseo passait encore, et se battait à sa place. Pourquoi ce senor tenait- il tant à la vie de Tragaldabas? L'explication ne tardait pas à se faire : il était amoureux de la femme

de Tragaldabas. Le mari tué, la femme aurait été veuve, et don Eliseo aurait dû se présenter comme mari : tout en aimant Caprina, il préférait se présenter comme amant. Il conservait donc précieusement Tragaldabas, il veillait sur lui comme sur son bien le plus cher, il versait pour lui son argent et son sang. J'entrevoyais une figure nouvelle et singulière dans cet amant protecteur et garde du corps du mari.

La chose se compliquait : le mari de Caprina n'était pas son mari. Caprina, elle aussi, avait sa figure. Dès Tadolescence, elle avait réfléchi au sort des filles à marier, obligées d'attendre qu'on les demande et de choisir entre trois ou quatre qui seront, s'ils le veulent, les plus laids de la ville; elle avait refusé de subir cette mode et s'était dit qu'elle choisirait entre tous! Or, pour que tous se proposent, la question n'est pas d'être jolie, c'est d'être mariée; les jeunes gens accourent dès que la chambre nuptiale n'a plus la mairie pour antichambre. Caprina donc avait ramassé une espèce de cousin , assez laid pour qu'on ne pût jamais la soupçonner d'avoir été sa maîtresse, et elle s'était faite mariée afin qu'on la demandât.

De sorte que, par cette loi du talion qui donne au châtiment la forme de la faute, Caprina, qui trompait don Eliseo, était trompée par lui, et don Eliseo, qui souhaitait, aux pieds de Caprina, la mort d'un mari qu'il perpétuait au péril de sa vie, se battait pour un drôle qui ne lui était nullement nécessaire

et qui ne le touchait en rien. Tous deux menteurs, donc tous deux dupes.

Sous la bizarrerie de leur conduite, ils représentaient l'amour dans ses termes les plus habituels et les plus moyens; don Eliseo aimait, mais pas assez pour se marier; Gaprina aimait, mais pas assez pour ne pas se marier.

Entre ces deux figures qui personnifiaient l'imperfection du cœur, il me semblait curieux d'en poser une troisième qui personnifiât l'imperfection de l'esprit. Don Eliseo et Gaprina, c'était l'égoïsme de la tendresse; Tragaldabas, c'était la bêtise de l'intelligence.

Je rêvais un homme qui fût le point de contact de deux extrêmes, dont la cervelle fût moitié jour et moitié nuit, qui, en un mot, fût très-intelligent et très-bête. C'était une sagacité locale. Il ne voyait la réalité que de profil. Il était ouvert à l'avîintage, fermé à l'inconvénient. Pour faire ressortir son infirmité, le hasard semblait prendre à tâche de tourner les choses précisément du côté qu'il n'avait pas vu. Il n'avait vu que la face, la vie ne lui offrait que le revers. Le drame était dans cette taquinerie du sort qui s'amusait à déjouer tous les calculs de Tragaldabas, et qui ne lui tendait à chaque instant une main pleine d'or après laquelle il s'obstinait — que pour le souffleter de l'autre.

Tout ce qu'entreprenait Tragaldabas pour améliorer son existence l'empirait. Il se faisait voler

en trichant. Il voyait deux hommes à mine suspecte compter de l'argent et se proposait de leur en extorquer en leur faisant peur; oui, mais il oubliait que la peur, qui peut être suppliante, peut aussi être menaçante, et les deux hommes se trouvaient être deux émeutiers fauves qui, au lieu de leur bourse, tiraient de leur poche chacun un pistolet. Pour les amadouer, il leur offrait à déjeuner; mais le vin a deux effets comme la peur; le vin est une cause de raccommodements, c'est vrai, mais aussi une cause de querelles ; Grif, complètement ivre, provoquait Tragaldabas, et Minotoro, vertueux après boire, et craignant de passer pour s'être laissé corrompre par un déjeuner, se mettait avec Grif; si bien que Tragaldabas n'avait payé un prodigieux régal que pour se faire condamner par Minotoro à être tué par Grif. 11 était ruiné par ses imaginations, trahi par ses fourberies, perdu par ses trouvailles. Ses qualités mêmes se mettaient contre lui : l'initiative, que la réflexion ne modérait pas , la décision trop prompte, l'aplomb sans la gravité, la persistance sans la mémoire, lui devenaient funestes; car les qualités incomplètes sont des défauts.

Quelle splendide occasion de déboires pour lui que l'amour de don Eliseo ! 11 ne la ratait pas. Dès qu'il s'apercevait du besoin que don Eliseo avait de sa vie, il en profitait pour se ruer dans des périls faux ou vrais d'où il ne sortait qu'à prix d'or. Il machinait ses nouvelles combinaisons avec la même

sécurité que si les premières lui avaient réussi ; car une des conséquences de sa nature, c'était que l'expérience ne lui servait à rien ; il était absolument dénué du sens de la comparaison. Il va sans dire que ses dernières inventions tournaient contre lui comme les autres; ses efTorts aboutissaient à une oreille coupée et à une peau d'àne dont il devait s'affubler pour échapper à la colère de .Minotoro. Dénoûment fantasque en apparence, logique au fond, et qui résumait tout le caractère. Tragaldabas, si fm et si épais, si pénétrant et si obtus, si retors et si stupide, n'était-ce pas un homme dans un âne?

Le drame se terminait nécessairement par l'éloge des ânes. Sans le comprendre, Tragaldabas sentait vaguement que la bêtise vaut encore mieux que la demi-intelligence. Lui qui était bête et intelligent, n'aurait-il pas mieux valu qu'il ne fût que bête? Totalement clairvoyant, on yoit les deux côtés de tout, et on ne se hasarde pas sans précaution ; totalement aveugle, on ne voit rien, on n'est pas provoqué par toutes les occasions qui passent, on se tient tranquille ; la demi-clairvoyance produit une activité fébrile; rien ne fouette le désir comme le mystère, cette pudeur des choses. Dans toute passion, il y a une portion d'ignorance; la science est patiente, comme la possession.

La vraie infirmité de l'homme n'est pas d'être aveugle, c'est d'être borgne.

La chute de Tragaldabas ne m'a pas entamé Tépi-

derme. Parce qu'on est sifflé, ce n'est pas un motif de ne plus se souvenir que tous les débuts sérieux ont été contestés. Succès ou chute, qu'importe? Les poètes sont de la nature des chats, qui tombent de haut sans se faire de mal.

Je parle du succès immédiat; il va sans dire que nul ne fait fi du succès définitif. En dehors de l'intérêt personnel, lorsqu'un poète publie une idée, c'est qu'il la croit utile, et il ne peut lui être indifférent qu'elle soit acceptée ou rejetée. Il n'allume pas son phare pour n'éclairer personne ; il n'ouvre pas son école pour cracher sur les écoliers. Les prêcheurs de vérités nouvelles ne mettent pas leur orgueil à ne pas être compris. Au contrah-e, les plus grands sont ceux qui se donnent le plus de peine pour convaincre. Socrate et Jésus s'arrêtent à tous ceux qu'ils rencontrent et s'efforcent de les persuader. Ils ne disent pas : voici ma pensée, faites-en ce que vous voudrez, marchez dessus, salissez-la, jetez-la dans le ruisseau, c'est votre affaire, je m'en lave les mains. Ce n'est pas Jésus qui s'en lave les mains, c'est Pilate.

Oui, certes, le succès importe ! mais le vrai succès n'est pas celui du jour, c'est celui du lendemain. Si tu as les deux, tant mieux pour toi ; mais il est rare qu'un poète original ne commence pas par étonner et choquer des préjugés. Ils se fâchent, le détestent, l'insultent, ne le lâchent plus, le montrent aux passants, attroupent la foule, lui font un public. Bons ennemis! ce sont encore les meilleurs amis

qu'on ait. Ces fureurs éphémères contribuent au succès durable. Pauvres méchants, qui voudraient faire du mal et qui sont condamnés à faire du bien !

J'oubliais le Drame de Famille. Après le récit de la représentation de Tragalbadas, Auguste Vacquerie s'efface un peu, et n'a plus qu'une scène au cinquième acte, dans laquelle il improvise des strophes assez réjouissantes. La portion accessoire de la pièce reprend le dessus dans les derniers moments; le général s'aperçoit que sa femme a un amant, etc.. Il était difficile de ramener à ces intimes émotions de ménage l'attention du public, surexcitée par les excentricités d'Auguste Vacquerie ; mais Saint-Ernest et Montdidier ont été si passionnés dans les rôles épisodiques du général Thésée et du lieutenant Hippolyte, mais mademoiselle Lucie a été si dramatique^ ment touchante dans la femme coupable, mais madame Naptal a laissé entrevoir dans les échappées de l'action un si charmant sourire, que le dénoûment a pris un air de mouvement et d'existence, et qu'on s'est ému, et que les mouchoirs ont donné, et qu'après avoir ri à se fendre la bouche on a pleuré à s'arracher le nez.

Le rôle d'Auguste Vacquerie a été admirablement joué par un jeune acteur dont la réputation croit de jour en jour, Paulin Ménier. Je lui reprocherai seulement de ne pas ressembler assez : Auguste Vacquerie est moins blond, a les moustaches plus longues, et ne porte pas de favoris. Mais surtout Auguste Vac-

3i8 PROFILS ET GRIMACES.

querie a le nez plus long, et M. Paulin Ménier ne ferait pas mal de mettre un nez de carton. Du reste, il n'y a qu'à battre des mains.

Et voilà ce que c'est que de parler avec irrévérence de la sacro-sainte école du bon sens, de ne pas admirer prodigieusement la Ciguë de M. Augier, et de ne pas se prosterner à plat ventre devant les vers de M. Barbier (Jules)! M. Barbier (Jules) m'a puni de cet athéisme en me clouant pour l'éternité au pilori de son style, et en me livrant à la risée des siècles. Car il est certain que le drame de M. Barbier (Jules) durera autant que le monde. Peut-être serait -il prudent à moi de faire immédiatement amende honorable à l'école du bon sens. On ne sait pas quelles funestes conséquences peuvent entraîner, sous leur apparence frivole , ces dénonciations publiques, et ce que c'est que d'avoir affaire à deux Aristophanes. Après le quatrième acte, un ami de M. Augier me raillait au foyer et me disait : — Vous voilà traité comme Socrate.

— Pourvu, ai-je répliqué, que cela ne se termine pas par la Ciguë I

Mai ]M9.

Parce qu'Alexandre Dumas gagne le traitement de deux ministres, à la petite condition de faire la besogne de quarante commis, on s'imagine que les écrivains ont tous cent mille livres de rente, et le préjugé qui les représentait comme mourant à l'hôpital et se nourrissant essentiellement de clefs a été remplacé par un autre préjugé selon lequel ils vivent dans des palais de marbre et ne soupent que de nids d'hirondelles. Ilélas! trois ou quatre exceptions riches ne prouvent pas la prospérité générale de la littérature, et surtout de la poésie.

La littérature n'a que trois débouchés : la librairie, le journal et le théâtre.

La librairie. — C'est une vérité banale, que les éditeurs ne sont accessibles qu'aux noms connus, et que Victor Hugo, Balzac, etc., ont publié leur premier volume à leurs frais. Mais ce qu'on ne sait pas assez, c'est le chétif profit que les écrivains tirent de la réputation ; — nous ne disons pas de la gloire, qui se fait payer ce qu'elle veut. Un volume de trois cent cinquante pages à trente lignes la page s'achète de trois à cinq cents francs. Qu'on se figure la quantité de lignes qu'il faut pour joindre les deux bouts de l'année. La recette d'un mois ne suffit pas à la dépense d'une semaine. Il va sans dire que ceci ne s'adresse qu'à la prose; — quant aux vers, les libraires n'en veulent pas pour rien.

Le journal. — Le journal n'admet régulièrement qu'une espèce de littérature, le roman, et qu'une espèce de roman, le roman à intrigue violente et à intérêt passionné. Nous ne disons pas que cette littérature-là soit inférieure aux autres; au contraire. Les poètes complets sont ceux qui réunissent toute la curiosité qu'il faut à la foule et toute la philosophie qu'il faut aux lettrés. Mais les philosophes purs, les moralistes, Pascal, La Rochefoucauld, Montaigne, etc., assommeraient les lecteurs de feuilletons. Et puis, les Maximes de La Rochefoucauld, si un journal daignait les accepter, feraient deux feuilletons et, l'auteur étant duc, seraient payés deux cents francs. Des chefs-d'œuvre qui feront durer le nom vingt siècles ne font pas subsister l'homme vingt

jours, et ce qui contient Timmortalité ne contient pas la vie.

Le théâtre. — Ici, la recette est plus abondante, et les poètes peuvent en avoir quelques sous, à moins qu'ils ne fassent de la littérature. Sur trente théâtres, il y en a deux qui ont quelquefois la prétention d'être littéraires, la Comédie-Française et rOdéon. L'Odéon est un théâtre sans public, bon pour les acteurs commençants qui sortent du Conservatoire et pour les auteurs en bas âge qui arrivent de la tragédie; c'est la crèche des talents tout petits, des pièces qui vagissent, des comédiens qui ne marchent pas encore, des comédies qui font leurs dents. Les premières représentations y ont la splendeur des distributions de prix dans les pensionnats au moment où les lauréats récitent des fables. L'Odéon est une école, — le Théâtre-Français est un cimetière. Les morts sont là chez eux, numérotés, tragiques, comiques, importunés quand on les dérange, haïssant le bruit. Lorsque les poètes se hasardent de ce côté, on leur offre les restes de Phèdre et de mademoiselle Rachel. La Comédie-Française est la veuve inconsolable du passé. Elle porte dans une urne d'albâtre les cendres de feu Racine, et pleure dessus; c'est estimable, mais ça ne fait pas d'enfants.

Un matin, le public en se réveillant est tout surpris d'apprendre que T Académie vient de donner à Alfred de Musset une aumône de quinze cents francs. Le public se demande ce que signifie cette maigre somme jetée à ce talent, et pense qu'il y a méprise. Les journaux aussi crient à la méprise, peut-être sans y croire autant que le public, mais n'importe; leur admiration éclate. Lui, Alfred de Musset, un tel poète, recevoir une ignoble somme de quinze cents francs, allons donc! on s'est trompé de porte! il n'acceptera pas ! avec quelle fierté justement indignée il va renvoyer l'argent à ces aveugles qui le prennent pour un autre! Et tant d'autres compliments, qu'Alfred de Musset n'a pas osé garder une somme qu'il avait demandée.

C'est un des plus spirituels procédés des envieux, cette tyrannie de l'éloge : jucher le poète sur un piédestal d'où il ne peut atteindre aux joies qui passent dans la rue; l'exiler sur sa colonne. Les Romains, pour récompenser Duilius , lui avaient décerné deux joueurs de flûte qui ne le quittaient ni jour ni nuit, de sorte que ses maîtresses ne voulaient plus de lui, compromises par ces fanfares. C'est toujours un peu comme cela qu'on récompense. Se venger de son admiration, c'est bien, mais faire de l'admiration même la vengeance, n'est-ce pas mieux?

Ce qui est triste là dedans, c'est qu'Alfred de

PROSPÉRITÉ DES LETTRES. 3i3

Musset en soit à demander quinze cents francs, c'est que les lettres en soient là, dans ce temps, à Paris.

Savez-vous ce que sont les poètes? Ce sont les ambassadeurs de leur siècle près de l'avenir!

Quand vous envoyez un monsieur quelconque à Naples ou à Turin, vous vous préoccupez de la mine qu'il y fera, la France serait humiliée s'il n'y paraissait pas dans un équipage digne d'elle, il n'y a pas si piètre cour devant laquelle le pays souffrît d'être représenté pauvrement; — et l'équipage ne signifie plus rien, la libéralité est inutile, la dignité de la France disparaît, quand il s'agit de vous représenter devant les siècles!

L'autre semaine, on a nommé une commission chargée de préparer la réorganisation des théâtres.

D'ordinaire, lorsqu'on forme une commission, on prend les hommes les plus compétents dans les matières dont elle doit s'occuper; s'il s'agit d'industrie, on prend des industriels; si de marine, des marins; si de banque, des banquiers, etc. Sans doute alors la commission théâtrale se compose de ceux qui connaissent le mieux les théâtres, c'est-àdire des principaux poètes dramatiques, des principaux critiques et des principaux comédiens? Nous lisons la liste, et nous y voyons des avocats, des

conseillers d'État, des procureurs généraux, sept représentants; — en critiques, personne; en comédiens, personne; en auteurs dramatiques, personne.

Nous savons ce qu'on objecte contre les auteurs dramatiques. Ils ont leurs intérêts privés dans les questions théâtrales, et résoudraient tout à leur profit personnel. Mais est-ce que les ingénieurs ne sont pas aussi directement intéressés aux chemins de fer que les auteurs aux théâtres? et est-ce qu'il y a jamais eu une commission de chemins de fer sans ingénieurs? Pourquoi la spécialité, qui est un titre pour tout le monde, n'est-elle une objection que contre les auteurs ?

Et puis, nous voyons bien les commissions d'où la littérature fait exclure les littérateurs ; mais nous ne voyons pas les commissions où la littérature les fait admettre. L'intelligence, expulsée de chez elle, n'est pas reçue autre part. Tout écrivain est un ennemi à écarter de tout, à supprimer autant qu'on peut. Chez ce peuple français , qui a gagné plus de batailles avec ses livres qu'avec ses victoires, la pensée est une déchéance et le génie est une lèpre.

Louis-Philippe, qui a cet honneur d'avoir voulu la paix, ne comprenait pas que la paix a une âme, et que cette âme c'est la pensée. Sa paix, à lui, était

le développement du commerce, l'épanouissement de Tindustrie, la circulation des capitaux, le bienêtre matériel. Certes, nous ne nions pas l'importance des améliorations matérielles, et, tant que nous aurons un souffle sur les lèvres, nous l'userons à appeler la civilisation au secours des misères. Mais, quand même toutes les bouches auraient leur morceau de pain et toutes les poitrines leur morceau de drap, notre généreuse France n'est pas une nation qui ne vive que par les sens. La paix qu'elle veut n'est pas une paix sans splendeur, satisfaite, béate, charnelle, obèse. La paix sans les lettres, c'est le bœuf gras.

Février 1848 est venu; et nous avons eu d'abord le gouvernement provisoire, dont était Lamartine; et nous avons maintenant le pouvoir exécutif de M. Gavaignac. Et, littérairement, c'a été et c'est toujours la même chose. Louis-Philippe était littéraire comme un bourgeois, Lamartine l'a été comme un cygne, M. Cavaignac l'est comme un sabre.

Qu'est-ce que cela fait à la littérature?

Il existe des écrivains assez candides pour demander aux gouvernements de protéger les lettres.

Protéger les lettres! quel est ce mot absurde et antédiluvien? Il avait un sens avant les grandes eaux de 1792.

On regardait alors les écrivains comme des oisifs, comme des bouffons propres à distraire un moment les hommes sérieux dans les en tr' actes de leurs graves labeurs. Et voilà que le bouffon Voltaire a jeté bas les hommes sérieux, avec leur monarchie et leur religion.

Cet écroulement n'a pas suffi. Les hommes pratiques se sont remis à traiter les écrivains de songecreux. Craindre ces gens-là, les compter, leur permettre de dire leur avis sur leurs propres affaires, écouter ce qu'ils pouvaient rôver, allons donc ! Alors il est arrivé ceci: — Les poètes rêvaient, mais, un détail auquel on a fini par faire attention, c'est que ce qu'ils rêvaient, le fait le réalisait. Sous la restauration. Chateaubriand a rêvé la caducité de la compression, la crue irrésistible de la liberté, la majorité des générations nouvelles: Charles X s'est réveillé par delà l'océan. Sous la monarchie de Juillet, Lamartine a recommencé le rêve de Chateaubriand: Louis-Philippe a recommencé le réveil de Charles X.

Il y a souvent, dans ce siècle orageux, des jours où les colères accumulées n'attendent plus qu'un mot pour tout envahir, et l'on a remarqué que ce mot c'est généralement un poète qui le prononce.

Ces coups répétés ont ouvert les yeux de tous ceux qui ont des yeux. Il est devenu difficile de con-

tinuer à voir des fous amusants dans ces hommes qui, par le théâtre, par les livres, par les journaux, parlent à toutes les imaginations et à toutes les consciences.

C'est pourquoi il ne faut plus demander aux gouvernements de protéger les lettres. Us savent maintenant ce qu'est la littérature, et la littérature aussi sait ce qu'elle est, et les dispense de lui venir en aide. Elle aspire à leur indiiTérence* mais elle ne l'espère pas.

Et cependant, poètes, votre jour est proche.

L'abolition du droit d'aînesse et le morcellement des héritages, en raréfiant la richesse, ont multiplié l'aisance; les professions libérales écrément incessamment les métiers inférieurs, et c'est une intarissable émigration des fils de laboureurs et de marchands vers le barreau, la médecine et la littérature. À chaque instant, du fond de ces masses si longtemps condamnées au travail des mains, des milliers de jeunes gens surgissent à la vie intellectuelle.

Tout pousse l'homme dans cette voie. Toutes les inventions de l'industrie, toutes les nouvelles machines, tous ces ressorts d'acier et de fer qui viennent se substituer aux bras, pourquoi relayent-ils l'humanité, et pourquoi se fatiguent-ils à sa place, sinon

pour qu'elle ait du loisir, et pour qu'ayant de moins en moins à s'inquiéter de vivre, elle puisse de plus en plus s'inquiéter de penser? Voir dans les rails et dans les usines le triomphant épanouissement de la matière, c'est voir l'apparence et non le fond. Ne calomniez pas les chaudières. Toutes ces admirables découvertes, données à ceux qui exploitent par ceux qui songent, viennent de la pensée et retournent à la pensée. Le repos du bras, c'est l'activité de l'esprit. Quand le corps sera plus tranquille, l'homme sentira son âme. Alors, ô poètes, il vous appartiendra, il sera heureux de vous rencontrer, il vous cherchera, vous qui êtes les seuls parents des âmes.

Chaque jour, Thomme rejette de plus en plus loin de lui le labeur immédiat et aveugle. La besogne matérielle, faite d'abord par des hommes, ne sera bientôt plus faite même par des bêtes. Nous avons déjà dételé les chevaux de nos voitures pour y atteler la vapeur. Après l'esclave, la brute s'affranchit et se décharge sur la chose.

Paris.

Depuis quelque temps, la mode est contre Ten-^ seignement littéraire. A quoi ça sert-il, Homère? Oii ça se parle-t-il, le latin de Juvénal? Quand ils sortent du collège, ces lauréats, fêtés, acclamés, écrasés de couronnes, ruisselant des baisers en sueur du ministre, crevant de versions, empaillés de thèmes, TÉtat ne sait qu'en faire. Ils ne sont bons à être ni mécaniciens ni industriels. Ils n'ont domicile dans aucune profession qu'on puisse numèrgter et aligner sur rue. Ces vagabonds vont et viennent sur le pavé tumultueux des grandes villes, vanités affamées, touchant à tout et ne laissant pas la société tranquille. C'est une souffrance pour tout le monde, à commencer par leurs pères, qui, sans fortune souvent, laboureurs ou boutiquiers, s'épuisent et se

sacrifient pour faire participer leurs fils à la vie intellectuelle. Leurs fils les méprisent, et font bien. Imbéciles, qui veulent que leurs enfants leur soient supérieurs ! Malédiction sur cette ascension laborieuse de l'humanité, sur ces générations qui achètent de leurs privations et de leur gêne Tintelligence des générations futures I Que nul n'émerge de sa condition native, que F arrière-petit-fils du portier soit encore portier, que l'avenir soit la pétrification du passé.

Nous ne nions pas les dangers de l'éducation littéraire, — pas plus que nous ne nions les dangers de l'eau ou du feu, dont nous ne demandons pas pourtant la suppression à cause des inondations ou des incendies qu'ils commettent tous les jours. Si de ces joules qui se pressent aux portes des lycées il résulte des inconvénients partiels, si les pères ne mesurent pas leur ambition à leurs ressources, si les fils, après être montés jusqu'à la contemplation de l'esprit, souffrent de redescendre au travail de la main, si des désordres sont produits dans la famille et dans la cité par la disproportion de la capacité et de la destinée, — ce sont des malaises dont il faut chercher le remède dans une plus équitable répartition du bien-être et du pouvoir, et non dans l'extinction de l'intelligence.

Nous ne disons pas non plus que l'enseignement des collèges soit parfait; nous ne défendons pas l'Dniverslté, Dieu nous en préserve! 11 serait, certes, possible de mieux concilier la littérature et la vie. Mais

ce que nous refusons d*admettre, c'est que le positif et l'utile soient l'essentiel de l'instruction ; c'est qu'il faille murer les cervelles humaines dans quelque spécialité étroite; c'est que, pour être un bon mécanicien, il soit indispensable d'être une brute; c'est qu'on ne doive rien apprendre à une créature de Dieu que les moyens de gagner son pain ; c'est qu'il n'existe pas autre chose que le corps ; c'est qu'avant de lâcher un homme dans les réalités grossières de la vie, il soit mauvais de l'avertir qu'il a une âme.

L'éducation littéraire, qu'on trouve trop largement ouverte, est l'unique soupirail par où il entre un peu d'idéal dans le crâne des multitudes. L'étude de ces langues mortes, qu'on ne parle pas, qui ne font pas un attaché d'ambassade ni même un interprète, est précisément le seul labeur désintéressé que la société accepte. Laissez les enfants commencer par l'idéal et le désintéressement; les hommes auront toujours le temps d'être égoïstes et sensuels!

Louis-Philippe est tombé pour n'avoir pas voulu ajouter aux listes électorales les médecins, les avocats et les gens de lettres. 11 s'est laissé renverser plutôt que de convenir qu'on pût contribuer au ti'ésor public autrement qu'en payant deux cents francs d'impôts, qu'un diplôme de la Faculté valut une quittance

du percepteur, qu'il y eût une propriété intellectuelle, et que Lamennais, Béranger, Chateaubriand fussent capables de choisir le boutiquier enrichi qui les gouvernerait.

Cette fin de la monarchie de Juillet est glorieuse sans doute; cependant, à la place de Louis-Philippe, nous aurions préféré celle-ci : .

Notre immense effort aurait été l'instruction publique. Nous aurions compris que la souveraineté appartenait au peuple et n'était entre nos mains qu'en dépôt comme les biens du pupille dans les mains du tuteur, et que notre plus sacré devoir était l'émancipation de la foule. Fontenelle dit des bons précepteurs qu' « ils travaillent à se rendre inutiles ». Nous aurions été bon précepteur de la nation. Nous aurions eu dix-huit ans pour enseigner, moraliser, mûrir ; nous aurions ouvert à deux battants toutes les portes du jour, les écoles, les lycées, les bibliothèques, les musées, les théâtres, les journaux. Nous aurions voulu que le Théâtre-Français fût au niveau des moindres bourses et qu'on eût Corneille et Molière ensemble pour dix sous. Nous aurions pris dans les grands poètes contemporains les odes nationales, et nous les aurions fait réciter dans les entr' actes pour apprendre aux masses à réfléchir avec calme et gravité aux prodigieux événements de ce siècle, et ces entr' actes-là auraient peut-être intéressé le public autant que les grimaces des chansonnettes et les contorsions des calembours. Nous aurions fait soute-

nir d'une mélodie simple et large ces nobles odes patriotiques, et nous les aurions fait chanter dans des fêtes solennelles, et ces beaux vers auraient reproduit l'impression fortifiante et salubre des chœurs consacrés par Eschyle à la glorification de sa patrie. Nous aurions voulu un journal monstre où, médecins, historiens, savants, poètes, politiques, astronomes, tous les talents et tous les génies se seraient faits professeurs du peuple, et dont le prix aurait été de six francs par an. Par tous les moyens, nous aurions fécondé les germes, développé les aptitudes, dissipé les ténèbres. Et, aussitôt que le peuple aurait été assez éclairé pour pouvoir gérer ses affaires lui-môme, — nous aurions abdiqué. C'eût été là notre manière de finir. Nous aurions rêvé à notre figure dans l'histoire ce double profil, du dernier roi et du premier citoyen de France. Nous n'aurions plus eu notre couronne, mais nous aurions eu une auréole, l'intelligence de trente millions d'hommes. Nous n'aurions plus été le faiseur de lois, mais nous aurions été le faiseur de lumière. Nous n'aurions plus été roi, mais nous aurions été soleil.

Vous en souvenez-vous de cette affreuse aventure qui précéda de si peu la chute de la dernière monarchie , — la duchesse de Praslin assassinée par son

mari? L'impression fut sinistre, la consternation mûverselle. On eût dit que la société se sentiût frappée au cœur par ces coups de couteau qui venaient de tuer une femme. Le peuple s'amassait à la porte de l'hôtel où gisait ce triste cadavre. Un instinct lui disait que ce n'était pas seulement une duchesse qui mourait , mais les duchesses, et les ducs, et les privilèges. Et tués par qui? par eux-mêmes! La duchesse tuée par le duc ! la noblesse tuée par le noble ! Ce n'était pas le duc de Praslin que le peuple accusait, il accusait tous les ducs, la pairie et la royauté. Et les accusés s'effrayaient, et ils baissaient le front sous le poids de cette horrible solidarité du meurtre, et ils étouffaient l'affaire , et ils n'empêchaient pas l'assassin de s'empoisonner. Et cependant ils demandaient si cela était juste. Tous les jours, dans le peuple , dans ce même peuple si sévère pour eux , des maris tuent leurs femmes, on les juge et on les envoie au bagne ou à la guillotine ; mais est-ce qu'Q vient à l'idée de personne que le peuple entier soit solidaire de crimes isolés? est-ce qu'on en fait ce tapage? est-ce que cela remue la société dans sa base? Contre un assassinat dans les classes supérieures, on en trouverait deux cents dans les inférieures. D'où vient ce partage inique : tant d'indifférence pour deux cents crimes, tant de violence pour un seul?

Mais tous sentaient vaguement qu'un crime dans le haut de la société est plus que deux cents crimes

dans le bas. Les crimes d'en bas ont deux circonstances atténuantes : la misère et T ignorance. Ce n'est pas la faute du peuple si l'enseignement le néglige et le laisse, sans pain et sans lumière, aux instincts bestiaux. On ne le tourne pas vers les choses de l'esprit, on le lâche à tâtons dans les appétits, on le fait matière ; alors il a nécessairement les gestes terribles de la matière. 11 a le coup de couteau comme le loup a le coup de dent.

La question principale de ce temps, c'est l'enseignement du peuple. Le suffrage universel suppose l'intelligence universelle, et la première condition pour se conduire soi-même, c'est d'y voir clair.

Donc, ouvrir les yeux des masses et faire le plus de jour possible, telle est la nécessité immédiate, — et qu'est-ce qui répand plus de clarté que la littérature ?

Le gouvernement provisoire de Février avait eu cette bonne pensée d'instituer des lectures publiques. Rien de plus urgent que ces distributions gratuites de lumière. Pour que le peuple se possède vraiment, il faut qu'il possède Rabelais, Molière, Voltaire, Hugo, qui sont sa parole et sa conscience.

Le gouvernement provisoire est tombé, laissant son idée à l'état d'intention, le pouvoir exécutif de

M. Cavaignac a ramassé Tintendon et est en train de « Texécuter ». Le Moniteur publie ce matin la liste des livres qui seront lus aux ouvriers. Un aveugle qu'on aurait mis à même une bibliothèque n'aurait pas fait un choix plus absurde.

Il y a des gens qui sont là comme un âne dans un salon. La difficulté est de dire lesquels sont les plus étranges, les admis ou les omis. Beaumarchais brille par son absence; en revanche, le peuple jouira d'Andrieux, d'Etienne, de Picard, de Gresset et de Destouches. Le peuple n'entendra pas parler de Saint-Simon ; mais il se consolera dans l'intimité de Marmontel. On ne s'est pas souvenu de Pascal ; mais on n'a pas oublié Florian.

Ensuite, rien que des morts; c'est un ossuaire. Excepté en histoire, où il n'aurait pas été très-aisé de faire raconter la Révolution par des écrivains du temps de Louis XIV, pas un nom contemporain. Le dix-neuvième siècle, c'est son gouvernement qui le déclare, n'a pas un poëte qui mérite de coudoyer GolIin-d'Harleville et Saint-Évremond!

Non, pas une page de Balzac, pas une phrase de Chateaubriand, pas une strophe des Harmonies^ pas un vers des Chants du crépuscule y n'a été jugé digne d'être reçu dans l'éblouissante compagnie d*Esielle et Nèmorin et de M. çle Crac. On veut que le peuple prenne goût à la littérature, et l'on supprime justement de la littérature tout ce qui le toucherait, tout ce qui se rapporterait à son présent et à ses besoins.

L'ENSKIGNEMENT LITTÉRAIRE. 337

tout ce qui lui parlerait de lui. On arrête ses études au point où elles commenceraient à Fintéresser. Les masses ne sont pas assez avancées pour que l'intérêt littéraire pur et simple suffise à les retenir. Les poètes contemporains les saisiraient par l'actualité, par la communauté d'impressions qu'elles sentiraient entre eux et elles, par le même air qui emplit les vers et les poitrines.

Et puis, il est temps de renoncer à cette stupide manie qu'on a de ne se vanter de ses grands poètes que lorsqu'ils sont enterrés depuis cent ans. Avouons donc nos chefs-d'œuvre, et parlons-en comme l'avenir en parlera. Ne soyons pas honteux de notre gloire!

Ce n'est pas modestie, c'est envie. Tout le monde veut être le premier en France, ou que la France soit la dernière en Europe. Et nous nous frappons nousmêmes pour frapper les autres, et nous nous décapitons de nos grands hommes. Triste spectacle : un pays jaloux de lui-même!

Dans quelle époque et dans quelle contrée les hommes ont-ils vu une plus éclatante constellation d'artistes que dans la France actuelle? Peinture, sculpture, musique, histoire, poésie, théâtre, critique, tous les sommets ont été atteints. Paris est la capitale de l'art. Le monde ne sait plus lire que dans nos livres.

Et c'est tout simple que la France soit la grande artiste, puisqu'elle est la grande révolutionnaire.

C'est tout simple que la nation qui marche la première porte le fiambeau.

Les moments de renouvellements sociaux ont toujours été les dates illustres de Tart. Eschyle était aux grandes batailles contre les Perses ; Virgile , Dante et Milton ont été mêlés à Thorreur des guerres civiles; ritalie saignait de toutes ses veines pendant que Raphaël peignait et que Michel-Ange sculptait; Byron , Gœihe et Chateaubriand écrivaient sur une table que faisait remuer sous leur main le pas éperonné de Napoléon.

Il y a toujours eu une telle coïncidence entre les révolutions et l'apparition des littératures, qu'il semble que les révolutions soient indispensables à l'éclosion de l'art et que la poésie ne puisse accoucher qu'au milieu des éclairs et de la foudre. Quand les reines accouchent, des invalides tirent des canons chargés à poudre et font trembler les vitres des maisons voisines; quand c'est la poésie. Dieu charge les canons à boulets, et les peuples se lèvent, et les villes s'effarent, et l'Europe frissonne.

C'est qu'aussi la poésie a grand'pitié de ces reines dont le royaume s'arrête à un fleuve ou à une montagne. Ses royaumes à elle s'appellent Toujours et Partout.

Courage donc, maîtres! courage, jeunes gens!

vous tous qui sentez dans vos fronts la sourde germination d'une gloire future , vous aurez votre jour. L'instant est bon. Les aveugles s'imaginent que ces

forts remuements de la politique sont mortels à l'art ; c'est comme s'ils disaient qu'en labourant le sol on empêche la moisson. Soyez tranquilles. La politique travaille pour vous.

L'art a besoin des révolutions comme* la terre a besoin de la charrue, et les révolutions ont besoin de l'art comme la terre a besoin du soleil.

Ainsi, première lacune de la liste : les vivants ; — deuxième lacune : les étrangers.

La liste ne connaît, depuis le commencement du monde, que les lettres françaises. Ni Homère, ni Eschyle, ni Virgile, ni Shakespeare, ni Dante, ni Cervantes, ni Calderon, n'ont rien écrit qui pût être proposé aux méditations du peuple.

Ce système exclusif et étroit est en contradiction directe avec l'esprit du temps. Évidemment, de nos jours, l'humanité tend à sortir du cercle étouffant des nationalités; la patrie s'élargit et devient la terre entière ; l'homme prend possession de l'univers. Et c'est quand les barrières des territoires vont tomber que vous les rétablissez entre les littératures! c'est quand les frontières du sol s'effiicent que vous en mettez à la pensée ! Un poète n'est pas la propriété d'un peuple. La poésie est l'air intellectuel; qui donc rêverait de partager le ciel en tranches et d'affecter chaque brise à un pays spécial en lui défendant de souiller dans un autre? Ce ne serait pas plus fou que de diviser Tart en compartiments et d'attribuer le Misiinlltrope à Paris et Ilamlet b. Londres.

3i0 PROFILS ET GRIMACES.

Craignez-vous que les étrangers semblent étranges, et que le peuple soit dérouté par des mœurs qui ne sont pas les siennes? Rassurez-vous. Le génie est cosmopolite. Les drames nationaux d*Eschyle , faits pour la république athénienne, sont plus actuels que les tragédies monarchiques de Racine, composées selon la cour de Louis XIV.

Quand nous disons qu'on a fermé la porte à Shakespeare , nous nous trompons. On a laissé entrer trois de ses pièces, Othello^ Ilamlet et Macbeth ; — seulement, on n'a pas pris l'original de Shakespeare, on a choisi la contrefaçon de Ducis. On a fait cette exception pour l'Eschyle anglais, on ne l'a pas repoussé, — on l'a défiguré. C'est sous cette forme puérile et ridicule qu'il va se révéler au peuple français. Ah! plutôt que de l'affubler de cette traduction grotesque, laissez-le de l'autre côté de la mer. Exilezle, mais ne le tatouez pas!

Jusqu'ici, les peuples ne se sont apparus que sous la figure brutale et personnelle des conquérants; qu'ils s'apparaissent donc enfin sous la figure lumineuse et cordiale des penseurs. j\ous avons croisé les épées, croisons les rayons.

A la lueur de ces génies, on verra que toutes ces nations qu'on croyait si différentes les unes des autres ont entre elles d'intimes parentés de pensée et de rêverie, éprouvent et expriment les mêmes passions, cherchent le remède du môme mal, et meurent du même inconnu.

Non! Shakespeare n'est pas plus Anglais que Molière n'est Français; ni l'Angleterre ni la France ne contiendraient leur énormité ; ils débordent des nations et emplissent le monde. Compatriotes de tous les peuples, ils sont leurs conciliateurs naturels, et ils interviennent doucement dans leurs querelles et dans leurs intérêts, comme dçs amis communs.

Shakespeare réunit dans une même émotion toute cette famille éparse d'un bout à l'autre du globe, et c'est la première préparation à la fraternité universelle que ce rapprochement de toutes les têtes humaines penchées sur la môme page.

Oh ! quand tous les peuples ne feront plus qu'un peuple; quand ces ennemis s'allieront contre l'ennemi de tous, la destinée, dans ces temps radieux dont l'aube pâle éblouit jusqu'à l'aveuglement ceux qui osent la regarder dans les profondeurs sombres de l'horizoï} ; quand aux problèmes nationaux succéderont les problèmes humains ; — que sortira-t-il de ces délibérations géantes? Que découvrira, ainsi concentrée et totale, cette intelligence de l'homme qui, morcelée, a trouvé la vapeur et l'imprimerie? Quelles énigmes se résoudront, quand la question, au lieu d'être entre un continent et l'autre, sera entre la terre et le ciel?

VEvénement.

9 janvier laiO.

L'Académie a clans ce moment deux morts à remplacer : Chateaubriand et M. Vatout.

Elle essayera de remplacer Chateaubriand jeudi prochain, le jeudi suivant elle remplacera M. Vatout.

Lorsqu'il s'agit de remplacer des morts à l'Assemblée constituante, tous les journaux proposent leurs candidats, et mettent chaque jour leur liste en tète de leur première page. Il nous paraît bon de faire pour l'Institut ce qu'on fait pour l'Assemblée. La mission de l'Assemblée est de représenter le côté positif et l'action du pays; celle de l'Institut est d'en représenter le côté idéal et la pensée. En somme, un quarantième de la littérature vaut bien un neuf-centième de la politique.

L'INSTITUT. 3;:j

Nos candidats aux deux fauteuils vacants sont :

Balzac.

Alexandre Dlmas.

Ce sont les deux noms qui nous semblent réunir le plus incontestablement les deux conditions du talent et de la renommée. Après ces noms populaires, il y en a d'autres, Alfred de Musset, Théophile Gautier, Alphonse Karr, etc., dans lesquels on pourrait choisir encore excellemment. Nous ne comptons pas Béranger, qui n'accepterait pas, ni George Sand, qui est une femme, puisqu'il paraît qu'une femme ne peut pas être de l'Académie. Pourquoi?

Si l'Académie voulait sortir de la littérature proprement dite, l'histoire lui désigne Michelet et la philosophie lui montre Lamennais.

Entre tous ces écrivains glorieux ou célèbres, savez-vous qui l'on dit que l'Académie doit nt)mmer jeudi prochain?

M. de Noailles!

Nous refusons absolument de croire à ce bruit ridicule.

Ce serait d'abord une offense aux vivants, le crachat d'un tas d'aveugles à la figure d'œuvres qu'ils n'atteindraient pas, le vol d'un fauteuil qui appartient à la littérature, — ce serait de plus une insulte à Chateaubriand, qui ne veut pas de ce successeur. Ce duc pour ce génie! Ce duc qui dirait à Chateaubriand : Vicomte!

Le (auteuil n'y consent pas.

3ii PROFILS ET GRIMACES.

Politiqueipent, est-ce au lendemain d'une révolution qui vient d'abolir les titres, est-ce en 1849 que TAcadémie s'agenouillerait devant un titre? Aujourd'hui, Ton ne porte plus que le nom de ses œuvres. On n'est plus le duc de tel village ou de telle province, mais l'auteur de telle action ou de tel livre. On ne naît plus, on se fait. Et c'est à ce moment que l'Académie commettrait l'imprudence de subordonner le livre au parchemin et l'homme au berceau I

Et cela, dans une occasion aussi publique, aussi évidente, aussi solennelle que la succession de Chateaubriand! Que l'Académie française y songe bien: c'est la première élection qu'elle fait depuis la révolution de Février; c'est la première fois qu'elle se trouve en présence de la société nouvelle ; elle va prendre attitude devant le siècle. Du choix qu'elle fera jeudi, dépendra l'opinion qu'aura d'elle la république. Il y aurait peut-être quelque inconvénient pour elle à choisir un ex-pair de France devant la révolution qui a supprimé la pairie.

On nous fait une objection : Alexandre Dumas et Balzac ne se présentent pas, ils n'ont pas fait les visites d'usage. Peu nous importe. Quand même, rebutés par la manière dont l'Académie a toujours accueilli le talent, ils auraient jugé à propos de s'abstenir, ce ne serait pas un motif de ne pas les nommer. Après tout, ce n'est pas pour eux que nous voulons qu'ils soient de l'Académie, ils peuvent fort bien se passer de cette, immortalité-là, c'est l'Académie qui a

intérêt à les posséder. Belle excuse à donner à la postérité qui s'étonnera de ne pas les voir dans Thistoire de l'Institut! Par exemple, à l'heure qu'il est, Balzac est en Russie ; comment veut-on qu'il fasse les visites? Il ne sera pas de l'Académie parce qu'il n'aura pas été à Paris? Et, lorsque l'avenir dira : — 11 a fait Splendeur et Misère des courtisanes^ le Père Goriot^ les Parents pauvres et les Treize ^ l'Académie répondra : — Oui, mais il a fait un voyage !

Balzac et Dumas se sont déjà présentés plusieurs fois, et, sérieusement, ils ne peuvent pas être obligés de recommencer, à chaque vacance, les démarches et les sollicitations. Ils ont un autre emploi de leur temps. Si les statuts exigent cette répétition perpétuelle, les statuts sont absurdes, il faut les changer immédiatement. Il n'y a pas de statuts qui tiennent, l'Académie française ne peut pas hésiter entre celui qui a fait des chefs-d'œuvre et celui qui a fait des visites !

Les visites que Balzac ne fait pas, ses livres les ont faites.

11 ne se présente pas? La gloire le présente!

11 janvier 18-19.

Le bruit auquel, pour l'honneur de l'Académie, nous tachions de ne pas croire était malheureuse-

ment trop fondé. L*élection a eu lieu aujourd'hui. Sur trente et un votants, M. de Nbailles a eu vingtcinq voix, et Balzac quatre. M. de Noailles est académicien.

C'est ainsi que T Académie a remplacé Chateaubriand.

Un pareil choix, dans les circonstances actuelles, est, en même temps qu'une grave insulte à toute la littérature, un audacieux défi à toute la révolution.

Ce défi sera relevé, ne fût-ce que par nous.

iNous demandons formellement qu'à l'avenir les élections ne soient plus faites par l'Académie.

En effet, l'autorité que l'Académie s'arroge, d'après de vieux usages vermoulus, est un privilège étrange et impossible en démocratie. Richelieu lui a donné des statuts seigneuriaux et souverains qui allaient à merveille avec la royauté absolue. Alors, rien de choquant dans cette autocratie d'un établissement public qui se recrutait comme il voulait, indépendamment, solitairement, qui mettait l'opinion publique à la porte. Mais deux siècles n'ont pas inutilement passé sur la France. Quelle est dorénavant la base de tout? Le suffrage universel. Les représentants du pays sont nommés par le pays entier; — d'où vient donc que les représentants de la littérature ne sont pas nommés par lalittérature entière? Lorsqu'il meurt un membre de l'Assemblée nationale, est-ce que c'est l'Assemblée nationale qui choisit son suc-

I;I^STITLT. 3i7

cesseur? Nous demandons que, lorsqu'il meurt un membre de TAcadémie française, son successeur soit choisi par le peuple des écrivains.

L'Académie aurait pu atténuer dans l'application cette contradiction flagrante entre son règlement et le moment actuel. Tout au rebours, elle a semblé prendre à tache de l'exagérer et de l'accentuer. Si, dans ses élections, elle avait consulté l'opinion publique, si elle s'était informée de la réputation et de la gloire, si elle avait écrit sur ses bulletins les noms que la France et l'Europe lui dictaient à voix haute, c'eût été là une manière de suffrage universel. Mais elle s'en est bien gardée. La renommée et l'illustration, au contraire, n'ont jamais été pour elle que des titres d'exclusion; elle n'a pas manqué une occasion de froisser la conscience générale; dès qu'un nom lui arrivait escorté des recommandations de toute la presse, il était bien sûr de faire antichambre, et d'entrer, quand il entrait, après tous les autres. Hugo a été repoussé trois fois. En revanche, les célébrités anonymes trouvaient toutes les portes ouvertes, les talents borgnes étaient reçus à deux battants, l'Institut était l'hospice naturel et inévitable de tous les mérites chétifs et maladifs. Quand les étrangers vont à une séance de l'Académie et prient qu'on leur montre Alexandre Dumas, on leur montre M. Flourens; ils cherchent Lamennais, on leur indique M. Dupaty; ils désirent Balzac, on leur offre M. Saint-Marc-Girardin! L'Académie présente à l'univers lettré, comme

3i8 PROFILS ET GRIMACES.

nos principaux poètes , un ramas d'auteurs problé^ matiques dont Fart n'a jamais entendu parler. Lorsque l'Europe lui demande le nom de notre littérature dramatique, elle répond que le théâtre du dix-neuvième siècle s'appelle M. Ancelot!

Que dire d'un corps littéraire qui, rien que dans ces derniers temps, a préféré M. Viennet à Benjamin Constant, M. Tissot à Nodier, M. Droz à Lamartine, M. Dupaty à Victor Hugo et M. de Noailles à Balzac?

Le suffrage universel! le suffrage universel! le suffrage universel !

10 janvier 18-19.

C'est après -demain que l'Académie française donne le fauteuil qui lui reste.

L'Académie le donnerait à Balzac si elle avait le moindre respect du sentiment universel ; mais nous n'espérons pas de sa part cet acte d'intelligence littéraire et politicpie. L'unanime huée qu'a soulevée dans tous les journaux l'élection de M. de Noailles n'aura fait que l'enraciner plus profondément dans son opposition au courant de l'idée moderne. L'Académie est entêtée comme une vieille fille qu'elle est, et la contradiction l'empire. D'ailleurs, les journaux n'ont fait que lui répéter, au sujet des ducs préférés aux

poètes, ce que lui avaient déjà dit d'une voix bien autrement haute et formidable les journées de Février ; et comment pourrait-elle entendre le grincement de notre plume sur notre papier, elle qui a été sourde aux coups de fusil dans les rues?

Le dédain aveugle et provocateur avec lequel elle a traité, la semaine dernière, les recommandations pressantes de toute la pensée contemporaine doit ôter toute illusion aux plus crédules. La rupture est totale et définitive entre l'Académie et la littérature.

Voici quelques-uns de ceux que l'Académie a ignorés depuis qu'elle existe : — Pascal, Molière, La Rochefoucauld et Saint-Simon, lesquels pourtant étaient ducs , Descartes , Regnard , Lesage , Jean- Jacques Rousseau, Diderot, Beaumarchais, Mirabeau, André Chénier, Benjamin Constant, etc. iNous ne parlons pas des vivants. En revanche, elle a connu et reconnu des génies de l'espèce de ceux-ci : Colletet, Saint-Aulaire, le maréchal de Richelieu, Roquelaure, le cardinal Dubois, les Soubise, les Guéménée, le maréchal de Duras, Larivière, Lauzun, Cambacérès, etc. Le monopole qu'elle continue de s'attribuer, comme si nous étions encore au dixseptième siècle, serait réellement son droit, qu'elle l'aurait perdu par la manière funeste et ridicule dont elle l'a tant de fois employé. Elle a donné plus de preuves d'aliénation mentale qu'il n'en faut pour qu'on l'interdise.

Non-seulement nous n'espérons pas que l'Aca-

demie prendra le grand romancier que nous lui proposons uniquement pour Tacquit de notre conscience, mais nous ne désirons pas qu'elle le prenne. Elle nous ferait un vrai déplaisir en nous accordant ce que nous lui demandons. Cette concession aux souveraines exigences de Part atténuerait Tindignation publique, et TAcadémie échapperait peut-être par là à la légitime et urgente réforme que nous poursuivons. Telle est, par moments, la tactique de TAcadémie : elle fait coup sur coup cinq ou six choix misérables, puis, de temps en temps, lorsque l'opinion est par trop révoltée, TAcadémie subit un talent, et désarme par cette générosité dérisoire la colère des journaux. Alais l'heure de ces accommodements est passée; l'art ne peut plus se contenter de ces satisfactions insullisantes; ce n'est plus une élection sur six qu'il lui faut, toutes lui appartiennent, et désormais on ne le fera pas taire en lui octroyant, par grâce et par pitié, une portion de sa propriété. 11 ne souiïrira plus que la médiocrité, titrée ou non, entre impudemment dans une maison qui est à lui, s'y installe, et croie fiiire beaucoup pour lui en daignant lui laisser un fauteuil.

A présent que l'Académie a, dans une occasion aussi décisive que le remplacement de Chateaubriand, déclaré la guerre à l'esprit moderne, à présent que la nécessité de sa reconstitution est démontrée, nous regarderions comme un accident lacheux tout bon choix qu'elle ferait par lâcheté ou par mégarde. En

entrant à Tlnstitut, les écrivains dont notre siècle s'honore prêteraient leur popularité à une institution caduque, et infuseraient un sang jeune et vivant dans des statuts moribonds. Puisque évidemment l'organisation actuelle de l'Académie est mauvaise et doit périr, qu'elle périsse vite! Que la vieille Académie aristocratique et féodale expire le plus tôt possible, pour renaître démocratique et populaire. En prolongeant *:on agonie, on reculerait sa résurrection.

Mais nous sommes bien tranquille. L'Académie, qui adonné un duc pour successeur à Chateaubriand, ne donnera pas un poôte pour successeur à M. Vatout. Merci. Nous n'aurons pas besoin de la tuer, elle se suicidera.

18 janvier 1849.

L'Académie a nommé ce matin le successeur de M. Vatout.

Entre Balzac, Alexandre Dumas, Alfred de Musset et Théophile Gautier, l'Académie a choisi — M. de Saint-Priest.

M. de Saint-Priest est un ex-pair de France , comme AI. de Noailles.

Il y a eu trois tours de scrutin. Vingt-sept académicieus seulement étaient présents. Voici la distribution des voix ;

Au premier tour :

M. de Saint-Priest 10

M. Nisard 8

M. Philarète Chasles 4

M. Saintine 3

Balzac 2

Au second tour :

M. de Saint-Priest 12

M. Nisard 11

M. Saintine 3

Balzac 1

Au troisième tour :

M. de Saint-Priest 14

M. Nisard 12

M. Saintine 1

Balzac

Ainsi, trois tours de scrutin, deux heures de lutte, résultat : — M. de Saint-Priest, quatorze voix ; Balzac, zcro.

La nomination de M. de Saint-Priest huit jours après celle de M. de Noailles, la conscience publique soulllctée deux fois en une semaine; — la réparation ne peut plus s'ajourner.

La nation entière nomme les représentants de la nation; la littérature entière doit nommer les représentants de la littérature.

Nous ne parlons que de TAcadémie française;

LIXSTITUT. 353

mais il va sans dire que la réforme doit, selon nous, s'étendre à tout Tlnstitut. Toutes les sections offrent le même spectacle que la section des lettres. 11 faut rendre aux peintres comme aux littérateurs, et aux savants comme aux peintres, le droit d'élire leuis représentants.

Le suffrage universel! et Tlnstitut deviendra, au lieu de la chose ridicule qu'il est, la chose grande et vénérable qu'il doit être, l'Encyclopédie vivante, la réunion de l'utile et du beau, le bon terrain où le peuple contemplera et respirera et étudiera la peiisée humaine tout entière, depuis la science, qui est la racine, jusqu'à l'art, qui est la lleur.

L'Académie vient enfin d'élire un littérateur!

KUe a nommé M. Nisard.

L'élection de M. de Noailles et celle de M. de Saint-Priest avaient fait dire : — Il n'y a donc plus d'écrivains en France? L'Académie répond : — Si fait, il y a M. Nisard.

Qu'est-ce qu'on disait donc, que l'Académie était fermée aux écrivains? Au contraire; elle est ouverte aux moindres d'entre eux, aux plus obscurs, aux plus infimes, aux plats traducteurs, aux critiques ineptes.

. > vum

35i PROFILS ET GRIMACES.

M. N isard est encore mieux qu'un écrivain infime. Il a autrefois, dit-on, essayé contre l'art contemporain des attaques idiotes. Le « premier corps littéraire » de France ne pouvait manquer de récompenser cette hostilité aux lettres vivantes.

De mieux en mieux! M. de Saint-Priest n'était (ju'un étranger, M. Nisard est un ennemi.

Janvier 1851.

F/ Vcadémie a nommé aujourd'hui le successeur de M. Droz.

A midi et demi, la séance s'est ouverte. Le bureau était composé de M. de Rcinusat, nouveau président trimestriel, et de M. de Ségur, nouveau chancelier.

Trente membres étaient présents. Il manquait MM. de Vigny, Barante, Cousin, Lacretelle, Jay, Viennet, de Tocqueville, Ampère. — M. Kisard, le dernier élu, n'étant pas encore reçu, n'avait pas droit de voter.

Il n'y a eu qu'un tour de scrutin.

Les voix se sont réparties ainsi :

M. de Montalembert 25

M. Alfred de Musset 2

M. Ponsard 2

L'INSTITUT. 35r»

Les deux académiciens qui ont voté pour M. Alfred de Musset sont MM. Victor Hugo et Empis.

Les deux qui ont voté pour M. Ponsard sont MM. de Lamartine et Patin.

Il y a eu un billet blanc, attribué à M. Villemain.

L* Académie n'avait encore jeté que deux pairs de France à la face de la révolution qui a supprimé la pairie : M. de Montalembert est le troisième.

L'Académie se perfectionne. M. Nisard n'était qu'un ennemi des lettres contemporaines; M, de Montalembert est un ennemi de l'esprit humain. C'est le catholique, le dévot, le tribun de la sacristie, l'orateur des ténèbres, celui qui étrangle les idées avec un chapelet. C'est l'hypocrite, c'est le menteur de la liberté, c'est l'émancipateur des oppresseurs, c'est l'affranchisseur du bâillon et de l'éteignoir. L'Académie n'a pas eu Molière, mais elle aura Tartuffe.

Eh bien! l'Académie a raison. Elle se meurt, elle est morte, tous les journaux l'ont déjà clouée dans la bière. Lorsqu'on enterre un corps mort, on jette dessus quelques gouttes d'eau bénite, et tout est dit. C'est pourquoi l'Académie a bien fait de préférer i la plume d'Alfred de Musset le goupillon de M. de Montalembert.

300 PROFILS ET GUIMACES.

La mort de M. de Saint-Priest et celle de M, Dupaty laissent deux fauteuils vacants à rAcadémie française.

Aux dernières vacances, nous avons eu la maladresse de proposer les écrivains les plus illustres, et par conséquent les moins possibles.

Ennuyé à la fin de toujours porter des noms qui ne passent jamais, et déterminé cette fois à être du côté des candidatures qui ont le plus de chances, nous proposons à l'Académie de donner ses deux fauteuils à MM. Pai. lasse et Veuillot.

Si, par impossible, l'Académie avait une objection quelconque contre ces noms, en voici deux autres qui lèveraient tous les doutes-: Henri IV et Florian.

Nos lecteurs diront qu'ils sont morts. — Eh . bien, est-ce que l'Académie a jamais nommé des vivants?

De temps en temps, on met dans les journaux qu'un académicien vient de mourir, pour faire croire qu'il vivait auparavant. Mais la ruse commence à s'éventer, et personne ne s'y prend plus.

Cependant, pour laisser plus de latitude au jugement de l'Académie, si elle avait pour MM. VeuiUot et Paillasse, pour Henri IV et Florian, une répugnance que nous ne prévoyons pas, deux bons choix encore, ce seraient deux mille-pieds. Ce ne serait

pas une élection sans précédents. Dans le dernier numéro de la Reine des Deux Mondes^ M. Ampère, membre de TAcadémie française, décrit des statues colossales qu'il a vues nous ne savons plus où. Ces statues sont énormes, les corps dépassent toute proportion connue. « Quant aux pieds, » dit M. Ampère, de TAcadémie française, « ils sont grands comme cinq des miens ».

Assez plaisanté.

Certes, lorsqu'on ne voit que l'Institut actuel, la gravité n'est pas •facile à garder, et la colère ellemême finit par crever de rire. Quoi de plus bouffon que ces quelques bonshommes qui s'imaginent diminuer le talent parce qu'ils l'empêchent d'être académicien, qui croient l'étouffer parce qu'ils l'exilent de leur trou et qu'ils ne lui laissent plus — que le monde?

L'Institut actuel est le contraire du progrès. C'est l'hôtel des Invalides de l'art. C'est l'hospice des Incurables de la science.

Cela tient d'abord au vice de son mode d'élection, ensuite au vice de son mode de séances.

11 y a par an quatre ou cinq séances publiques : — la séance des sections réunies, la séance des prix, les séances des réceptions, — séances solennelles.

apprêtées, fardées, où Ton ne parle pas, où Ton lit des discours censurés par une commission ; mais les séances où Ton ne lit pas, où Ton parle, où tous ont le droit de parler, les causeries sincères, les discussions libres et profondes, personne n'y entre. L'Académie française se cache pour faire son dictionnaire, comme si elle en rougissait. L'Académie des sciences, qui faisait exception, et qui ouvrait sa porte tous les jours, l'a fermée l'année dernière parce qu'il entrait des journalistes. L'Institut n'aime pas avoir de regards sur lui. Il s'enferme avec les questions d'art, de philosophie, de grammaire, d'industrie, avec la pensée du temps, et ne veut pas qu'on sache ce qu'il lui fait.

Les inventeurs qui soumettent une idée à l'Institut sont livrés sans garantie à un tribunal secret et irresponsable dont aucun public ne juge le jugement. Les découvertes sont jugées à huis clos, comme les procès indécents. La pensée est une obscénité.

Contre-sens stupide, — l'art, la science, l'esprit, le souffle, l'effusion, la prédication, qui ne veulent pas se communiquer, la parole qui ne veut pas qu'on l'écoute, le littérateur qui ne veut pas de lecteurs, le savant qui ne veut pas d'élèves, le jour qui fait la nuit, le flambeau qui se fait l'éteignoir.

Quand l'Institut ouvrira ses- séances et ses élections, quand le suffrage universel élargira la porte à la taille de tous les génies, quand, savants, ar-

L'INSTITUT. :iôt»

listes, industriels, T Institut sera le faisceau solide et radieux de tous les inventeurs, quand il aura six cents membres, toujours révocables, toujours justiciables de l'opinion, toujours retrempés dans le flot populaire, quand il* aura deux fois par semaine, sinon tous les jours, des séances publiques sténographiées par tous les journaux, quand, en présence du peuple et de Thumanité, Tagronome discutera les relations de Thomme avec la terre, Tastronome les relations dd la terre avec le ciel, le peintre les relations de Thorame avec le beau, le poëte les relations de riiomme avec Dieu, — alors on comprendra pourquoi la Convention, déjà expirante, fit un effort suprême pour mettre l'Institut au monde, et put mourir aussitôt, se sentant remplacée.

L'Institut, en effet, c'est la grande assemblée de l'avenir, c'est la Convention des esprits.

Qu'est-ce que font les assemblées, législatives ou constituantes? Elles mettent dans les lois et dans les constitutions la somme de progrès qu'ont mise dans la société les novateurs de toute espèce. Elles réglementent les découvertes, appliquent les philosophies, subventionnent les arts. Elles constatent, étiquetent, numérotent, rangent dans les codes, sous la protection du juge, les vérités récentes. Elles traduisent en pénalités la pensée contemporaine. Traduction toujours incomplète, souvent inexacte, parfois hostile.

Les parlements ne sont que les traducteurs de la loi ; les auteurs, ce sont les philosophes, les savants.

les artistes, les dompteurs de la matière et les chevaucheurs de l'idéal, les trouveurs de mondes et les faiseurs de poëmos; cest Colomb, qui donne un continent à la civilisation ; c'est (îutenberg , qui donne un corps à la pensée; c'est Rousseau, qui donne les mères aux enfants.

Ces législateurs-là, qui sont les vrais, sont disséminés, isolés, abandonnés, impuissants. L'avenir les réunira, et leur construira une tribune d'où ils parleront à toute la terre. Le parlement dos inventeurs et des créateurs, le dialogue de l'art et de la science, du beau et du vrai, du statuaire et du chirurgien, de l'imagination et de l'érudition, de l'utopie et de l'histoire, de l'archet et du compas, de la plume et de la bêche, — voilà ce que sera l'Institut, lorsqu'il sera pris au sérieux par l'Institut.

Devant ce parlement, que sera l'autre? Ce qu'est la version devant le texte , ce qu'est Letourneur devant Shakespeare.

Et la traduction deviendra de moins en moins nécessaire à mesure que l'enseignement se généralisera. Le peuple apprendra la langue, et lira directement dans le texte.

Le parlement de la politique descendra au second rang, il décroîtra, il s'absorbera dans le parlement de rintelligence. 11 n'y aura plus qu'un seul parlement, en qui se rejoindront et se confondront le gouvernement positif et le gouvernement moral, l'action et la pensée, le corps et l'âme.

Législations, réglementations , codes , tutelles, lisières, lâcheront Thomme. L'avenir, c'est l'individu en pleine possession de lui-même, c'est l'initiative universelle, c'est la faculté de tout proposer et de tout choisir, c'est le droit pour tous de circuler dans toutes les nouveautés. L'unique fonction du gouvernement sera de faire partout le plus grand jour possible, afin que chacun, avant de préférer une route à l'autre, sache bien où il va. La loi ne sera plus que le poteau du chemin, l'écriteau de la rue, le réverbère de la nuit de l'esprit. Le gouvernement de l'avenir, c'est la science.

La science contient la conscience. Maintenant, tout ce qu'on fait pour le bien, c'est de punir le mal. La pénalité ne prévient rien. Elle n'a d'abord affaire c|u'au mal matériel, apparent, brutal, audacieux, à TelTraction de la vitre, au coup de couteau; le mal moral, le mal latent, les trahisons domestiques, les scélératesses lâches, les cruautés habiles, les assassinats bien faits, lui échappent; elle fait pitié à Taituffe! Et le mal matériel, ce n'est pas elle qui rempêche. Est-ce que vous voleriez, est-ce que vous assassineriez, si la loi vous le permettait? Je déclare que je ne connais pas de loi qui m'ait empêché de faire le mal, mais que j'en connais qui m'ont empêché de faire le bien. Quant au petit nombre que retient la crainte du bagne, triste produit pour une civilisation, des misérables qui n'osent pas tuer et voler, mais qui voudraient bien! quelle vertu, la lâcheté!

30iî PROFILS ET GRIMACES.

11 ne s'agit pas d'être honnête par peur, mais d'être honnête par honnêteté. Ce ne sont pas les gendarmes qu'il faut multiplier, ce sont les consciences. La conscience atteint le mal tout entier, le mal public et le mal latent. Le crime est fait d'ignorance et de misère; donc, l'éducation universelle pour que tous veuillent le bien, le bien-être universel pour que tous le puissent, voilà les deux lois préventives de l'avenir.

Ainsi, l'avenir, c'est l'homme gouverné par son intelligence et jugé par sa conscience. C'est pour assemblée — jusqu'au jour où il n'y aura plus d'assemblée du tout — l'assemblée des représentants de l'intelligence et de la conscience, de ceux qui ne font pas les lois, qui les trouvent et qui les éclairent, de ceux dont les lois sont la loi d'attraction, la loi de gravitation, l'électricité, les vérités, les chefs-d'œuvre, de ceux qui ont pour force armée l'évidence et pour politique la lumière.

Ciuerncsey, jaD\icr IS-'A

XXXYI.

i;iI)EE- ACTION.

Jamais la pensée ne s'est faite action comme depuis soixante ans.

En 1789, les idées disent : Assez rêvé ! Elles sortent des encyclopédies, descendent dans les rues, montent sur les bornes, haranguent les passants, prennent la Bastille, saisissent la royauté en rupture de ban, décapitent le passé, et font face à TEurope. — La Révolution est un drame, l'empire est une pantomime. Pantomime militaire, équestre, fanfares, décors inouïs, changements à vue, toutes les capitales, l'Europe et TAsie, le désert de feu et le désert de neige, — et pas un mot. La tribune à terre, la censure sur les livres. Qu'importe? Les idées, bâillonnées, agissent. Ces grandes muettes se mêlent aux soldats sans qu'on les voie, et vont partout avec

eux, la révolution dans leur giberne. Elles courent à travers les fumées et les musiques, criblant de boulets le vieux monde, tuant les dynasties, défaisant la royauté en faisant des rois, montrant qu'un Wasa ou un caporal c'est la même chose, réalisant Tégalité, faisant faire leur besogne par la matière, qui se croit ambitieuse. — Quand elles n'ont plus besoin de l'épée, elles la jettent au loin dans la mer. Et depuis, pas une des journées célèbres du parlement ou de la rue qui ne les ait vues charger le fusil ou la parole.

Non-seulement la pensée, mais les penseurs agissent. Savants, historiens, poètes, il n'y a pas eu dans ce temps un homme de pensée qui n'ait été un homme d'action. Chateaubriand a été ministre, ambassadeur, journaliste. Arago est allé de l'Observatoire à l'Hotel-de-Ville. La chaire de Michelet a sombré dans la tempête. La chanson de l>éranger a eu pour refrain la fusillade de juillet. Le cadavre de Lamennais a eu un duel avec l'église. Ilugo, c'est tout simple; lui, poëte dramatique, il était prêt pour l'action : il est chez lui parmi les hommes, lui qui en fait. Mais Lamartine, le cygne du Lac^ l'effusion lyrique, la rêverie, l'élégie, la strophe involontaire, jeté brutalement dans ce violent coup de théâtre du

i;iDÉE-AGTION. 365

24 février et jouant le principal rôle! ce songeur, mis devant Teffrayante réalité d'une explosion populaire! Et ce doux souille de poésie a déraciné le trône et balayé quatorze cents ans comme des feuilles mortes.

Chose frappante : jamais les écrivains n'ont existé politiquement comme dans ce siècle où s'agitent si violemment toutes les questions matéi'ielles. Le dixneuvième siècle aura dans l'histoire cet honneur exceptionnel d'avoir voulu qu'enfin l'homme fût complet, d'avoir aflirmé la matière sans nier l'esprit, d'avoir accru la liberté et le salaire, d'avoir fait le journal et le chemin de fer, et d'avoir attelé de front à la civilisation les machines et les poètes.

GuernesAv^ f»}vrier 18Ô0.

i;art pour L'A ut.

Récompense honnête à qui trouvera dans Victor Hugo ce mot fameux : Tart pour Tart.

Un homme qui ne saurait i)as ce que c'est que la bêtise compliquée de F envie tomberait dans des étonnements prodigieux en voyant tant de gens lire dans un poète, et discuter magistralement, et combattre par toutes sortes de raisons très-graves, pendant vingt ans, un mot qui n'existe pas.

Ce mot, Tart pour Fart, Victor Hugo ne Ta jamais dit; en revanche, il a toujours dit — et fait — le contraire.

Donc, voici un fragment d'un dialogue qui a duré vingt ans:

LA PRKFACE DE LUCRÈCE BORGiA : — « Le théâtre est une tribune, le théâtre est une chaire. Le drame.

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