‹ Profils et grimacesChapitre 35 sur 40 · LA PRÉFACE DE LITTERATURE ET PHILOSOPHIE MÊLÉES · texte numérisé non relu

LA PRÉFACE DE LITTERATURE ET PHILOSOPHIE MÊLÉES

— « Le théâtre, nous le répétons, est une chose qui enseigne et qui civilise. Dans nos temps de doute et de curiosité, le théâtre est devenu pour les multitudes ce qu'était l'église au moyen âge, le lieu attrayant et central. Tant que ceci durera, la fonction du poëte sera plus qu'une magistrature et presque un sacerdoce. Le fond importe, non moins certes que la forme. »

CHOEUR DE critiques: — Comment! le fond n'importe pas autant que la forme? Encore l'art pour l'art! Mais sachez que l'art pour l'art, etc.

LA préface DE littérature ET philosophie mêlées:

— « L'art, quoi qu'il fasse, dans ses fantaisies les plus flottantes et les plus échevelées, dans ses calques les plus sévères de la nature, dans ses créations les plus échafaudées sur des rêves hors du possible et du réel, dans ses plus délicates explorations de la

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métapliysirjue du cœur, dans ses plus larges peintures (le la passion, de la passion chaude, vivante et irréfléchie, l'art, et en particulier le drame, qui est aujourd'hui son expression la plus puissante et la plus saisissable à tous, doit avoir saiïs cesse présente, comme un témoin austère de ses travaux, la pensée du temps où nous vivons, la responsabilité qu'il encourt, la rèf>le que la foule demande et attend de partout, la pente des idées et des événements sur laquelle notre époque est lancée, la perturbation fatale qu'un pouvoir spirituel mal dirigé pourrait causer au milieu de cet ensemble de forces qui élaborent en commun, les unes au grand jour, les autres dans l'ombre, notre civilisation future. L'art d'à présent ne doit plus chercher seulement le beau, mais encore le bien. »

choi:i;r de critiques: — Qu'est-ce à dire? l'art ne doit chercher que le beau! Et le bien, qu'en faitesvous? Toujours l'art pour l'art! Mais apprenez que l'art pour l'art, etc.

Et les préfaces se tairaient, les livres sont là qui parlent et qui agissent. Quelle littérature s'est jamais inquiétée des problèmes sociaux, a secouru les misérables, a servi les malades du corps et de l'àme, connue la littérature contemporaiïie? Eh bien, préfaces et livres, tout a été inutile; rien n'a pu entamer l'authenticité de ce mot: l'art pour l'art, qui n'a pas été dit. C'est avec ce mot qu'on a battu en brèche, bombardé, crevé, écrasé, pulvérisé les romantiques :

L'A HT POUR L'A HT. MWi

c'est à cause de ce mot terrible qu'il n'est plus question (les Feuilles d'AulomiiCy ni des ChanU du rrépusriile, ni de Ilffy lilaSy ni de Marie Tiidor, et que les éditions de ISoire-Dame de Paris, empilées volume sur volume, feraient à peine les deux tours de la cathédrale.

(l'a été l'énorme « tarte à la crème » de notre temps, — avec cette différence, à l'avantage du critique-marquis, que la « tarte à la crème » est dans Molière.

On ne veut pas croire à cette immensité du crétinisme et à cette perfection de la stupidité. On réfléchit que ceux qui donnent cet impossible démenti à Tévidence sont des critiques, c'est-à-dire des hommes qui passent pour savoir lire, et qu'ils ne sont pas sans avoir ouvert une fois dans leur vie les livres dont ils parlent; on se persuade qu'ils ont sans doute leurs raisons pour dire ce qu'ils disent, mais qu'ils ne le pensent pas, qu'ils détestent les poètes et qu'ils les frappent n'importe où, qu'ils mentent, qu'ils calomnient. — On les flatte.

Ils sont sincères. Ils sont honnêtement bêtes, loyalement idiots. C'est de la meilleure foi du monde qu'ils choisissent le poëte qui a dit : le thécatre est une tribune, pour lui enseigner que le théâtre est une tribune. Ils regrettent vrainient et douloureusement que des livres sans cesse penchés sur les plaies sociales et humaines ne se penchent pas quelquefois sur les plaies sociales et humaines; ils voudraient

TiO PROFILS ET GRIMACES

que Mur ion de Lormc songeât qu'il y a des prostituées, et que le Dernier jour d'un condamné s'occupât (le la peine de mort.

C'est si fatigant de se faire une opinion sur une littérature; ils rencontrent une opinion toute faite, ils lui sont trop reconnaissants pour lui chercher chicane; ils Tacceptent les yeux fermés. Les pauvres de ridée, à qui Ton fait la charité d'une phrase pareille, n'ont pas intérêt à la trouver fausse. Si deux ou trois finissent par s'apercevoir de la vérité, bah ! on leur a passé la phrase, ils la passent, — comme ces honnêtes gens qui ont une pièce de fausse monnaie et que vous avertissez et qui aiment mieux ne pas vous croire que de perdre vingt sous.

Mais celui (jui a mis la phrase en circulation, le faux monnayeur? Oh ! celui-l<à n'est pas dupe ; celuilà, nous le saluons. Quel magnifique mépris du public! quelle certitude que ces vils lecteurs pourront lire et relire sans se douter que Marion de Lorme est une prostituée, que Ruy Blas est un domestique, et que : le poète a charge d'âmes, cela veut dire : le poêle a charge d'âmes !

J©rsoy, «optembre 18.V».

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