L'UTILITE DE L\ BEAUTE
Et cependant, c est vrai, il y a des artistes qui croient que Fart se suflit à lui-même, et pour qui tout Tart est dans la forme. La beauté les enivre. L'arrangement du sujet, la figure de la scène, la draperie de la phrase, la coupe de la strophe, la nouveauté de la rime, le moindre détail de l'expression est pour eux d'une tout autre importance que les pas imperceptibles qu'on peut faire faire à cette chétive humanité toujours suant vers un bonheur qu'elle n'atteindra jamais.
Ils ont leur monde à eux, étranger au monde de tous. Toutes sortes de choses invisibles pour la foule les ravissent. Il leur est indifférent que le vers soit pour ou contre la liberté, lutteur ou assassin, pourvu qu'il assassine avec un beau geste. Ils
battent des mains aux incendies quand la flanime est bien rouge sur le ciel bien noir. Ils admirent la pourpre du sang versé, ils notent la musique des cris du martyr pendant que le bourreau le tenaille , et ils reprochent à Jeanne d'Arc de râler faux.
Ce n'est pas férocité , mais il leur répugne de descendre de la forme, de la beauté, de la chose éternelle et sidérale, à la misérable infirmité humaine. Le beau, c'est le ciel entr'ouvert, c'est la face de Dieu entrevue. Ils ont horreur de retomber du ciel à la cuisine, de l'astre à la casserole. 11 leur semble impie de faire servir l'idéal à nos besoins journaliers, à nos appétits grossiers ou obscènes, de faire téter aux enfants la Voie lactée, de mettre le Taureau à la broche, de faire une fille publique de la planète Vénus.
Comme si la grandeur ne consistait pas à aider les petits! comme si toutes les puissances ne travaillaient pas au bien-être humain ! comme .si l'océan n'était pas le vrai portefaix, comme si l'étoile du nord n'était pas le vrai pilote, comme si le vent n'accourait pas du fond de l'horizon pour une barque de pêcheur, comme si la lune ne relayait pas le réverbère, comme si le soleil ne s'occupait pas du grain de blé!
Quand ils condescendraient à ne pas être plus fiers que le soleil I
On ne leur demande pas d'intervenir dans la question du quart d'heure, dans le problème de la mi-
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nute, dans le ministre à faire et k défaire; on leur demande de ne pas s'abstraire de la vie et de s'intéresser au travail de leur siècle. On ne leur demande pas d'être les commis de la politique , on leur demande de ne pas être les déserteurs de l'humanité. On leur demande de ne pas ignorer le temps dont ils sont, de ne pas passer auprès des misères et des aspirations publiques, comme le prêtre de l'Évangile auprès du blessé, les yeux cloués sur leur livre. Sans descendre à l'éphémère, ils peuvent avoir une influence générale et permanente , même sur les détails qu'ils dédaigneront. Ils agiront sur ceux qui agissent. Ils feront plus que les lois, ils feront les législateurs.
Le poëte est le civilisateur rayonnant. L'art complet, c'est le mélange du beau et de l'utile; c'est la fusion de l'idéal et du terrestre, de l'infini et du progrès. L'art prend l'homme par la pitié, et l'incline fraternellement sur les plaies saignantes; il le prend par l'admiration, et lui lève le front vers les vérités splendides.
Il n'y a de vrai chef-d'œuvre que celui qui satisfait à la fois l'artiste et le philosophe.
Voilà ce qu'il faut dire à l'art égoïste. Mais, en môme temps, il faut dire à l'utilité qu'elle n'est pas tout, et qu'elle ne peut pas se passer de la beauté. Et il faut lui dire que l'utile n'est pas toujours beau et (|ue le beau est toujours utile.
11 l'est plus ou moins, mais il l'est toujours.
Même à son insu, même malgré lui, le beau est bon. Le beau, c'est le soleil moral, c'est de la lumière et de la fécondité. Les beaux vei*s sont des progrès comme les rayons sont des épis. Il ne dépend pas de la poésie d'être égoïste, du génie d'être avare.
Un rossignol qui chante, l'ombre d'un saule sur un étang, une jeune fille au front chaste, toute beauté attendrit le cœur de l'homme.
Les étoiles ne passent pas la nuit à réciter la Civilité puérile el honncle, et elles n'en donnent pas de moins bons conseils pour les donner sous forme de clartés.
Les roses ont fait plus d'honnêtes gens que les lois.
Jcrsoy, septembre 1855.