REPROCHE AUX COMÈTES
criait : prends le drame. Ne pouvant nous décider, un de nous ferma les yeux, et toucha du bout du <loigt un tiroir au hasard. Le hasard fut pour le roman.
Donc, je Tentendis, le commencement de cette épopée des Misérables^ qui dépassera, je le prédis sans peur, la fortune miraculeuse de Noire-Dame de Paris. Et les heures passèrent, et la nuit se consuma, et de minces raies de jour firent pâlir la lampe, et mon émotion fut telle qu'aujourd'hui, après deux mois, je ne pense pas à ces pages sacrées sans me sentir troublé à un point indicible. Je ne reprendrai parfaitement mes sens que quand la publication de €e poëme unique me permettra d'en parler et de répandre au dehors l'admiration qui m'étreint la gorge.
Qu'il soit donc terminé vite, et publié aussitôt, ce livre sombre et rayonnant, si impitoyable et si tendre! Et si celui-Là n'est prêt que demain, il nous faut aujourd'hui les autres, les drames, les vers, tout ce qui est achevé, tout ce qui n'a pas d'excuse pour nous faire attendre. Chose étrange à penser, qu'il existe des Ruy Blas ignorés, vivants, debout, entiers, la chair sur les os, le style sur l'idée, immenses inconnus.
Rien n'annonce à l'univers l'éclosion de ces drames et de ces poëmes qui tiendront cependant tant de place dans son plaisir et dans sa rêverie. Nul ne pourrait nommer l'heure exacte où sont venus au
monde Prométhéc et le Misan/hrope. Cette réflexion m'a toujours profondément «attristé, et je ne songe pas sans un serrement de cœur à Tisolement et k l'obscurité dans lesquels ont été créés ces amis éternels qui consolent l'humanité en pleurant avec elle. Pendant qu'ils naissaient, les hommes étaient probablement occupés de quelque distraction stupide, et rien ne les a prévenus d'un événement si important pour eux. La nature elle-même n'a pas eu l'air de s'en apercevoir. Gela vaudrait pourtant bien la peine que quelque chose bougeât; à l'instant où llamlet daigne honorer notre globe de sa présence, tout devrait s'émouvoir, il devrait jaillir du sol des fleurs extraordinaires, r«air devrait s'emplir de musiques célestes, les étoiles devraient se rapprocher pour voir, les comètes devraient accourir effarées! Mais la nature n'est pas plus attentive que les hommes à ces glorieuses époques. Desdemona et la Esmeralda sont nées peut-être par un temps pluvieux, par le froid, par la bise, à l'angle d'une rue déserte ou sur une falaise désolée. De sorte qu'après le premier moment d'enivrement et d'extase, leurs poètes ont pu les considérer avec un amer sentiment d'anxiété et mettre en doute la divinité d'une idée dont l'apparition était si indifférente au monde.
Est-ce donc ce doute qui fait que les manuscrits se cramponnent aux secrétaires et refusent d'en sortir? car voici longtemps que notre poète n'a rien publié, et que les libraires et les directeurs de théâtre
REPROGIIK AUX COMÈTKS. :ISI
usent inutilement les marches de son escalier. Est-ce manque de foi en lui-même? Mais non ; le génie sait qu'il est le génie ; il peut avoir un instant de trouble, mais il ne tarde pas à se reconnaître. Sans cette conviction fortifiante, les plus robustes reculeraient dès le premier jour devant les inimitiés embusquées, devant les injures, devant les éponges de fiel, devant toutes les bêtes rampantes et, lutte plus redoutable, devant la pensée. Milon de Crotone est mort pour avoir tenté d'ouvrir un arbre; mais ouvrir le cœur humain, quelle autre tentative! Je ne partage pas le préjugé vulgaire qui attribue aux hommes supérieurs une modestie puérile et niaise; je suis persuadé, au contraire, que la première condition du génie est un orgueil sans bornes. Il faut croire à la solidité de ses reins pour mettre Thumanité dessus.
L'œuvre étant grande, elle appartient au monde. Les maîtres modernes, si pénétrés des misères sociales, n'ont pas besoin qu'on leur apprenne que les poètes sont des civilisateurs et des guérisseurs. Eh bien, ceux en qui Dieu a mis cette puissante source de vie ont-ils le droit de la murer en eux? N'est-ce pas leur plus impérieux devoir de la faire couler à travers les intelligences? En retenant et en dérobant, pendant des années entières, les sublimes effusions qui feraient germer dès aujourd'hui tant de bons sentiments, ne commettent-ils pas le délit de boucher une fontaine publique? Et les hommes qui meurent durant ces années avares! Ils meurent sans avoir
connu le livre duquel dépendait peut-être leur transformation. Qui répondra de l'état de leur âme, sinon les penseurs qui pouvaient la modifier et qui ont négligé de le faire? Pour ma part, je déclare aux poètes qui s'endorment dans rindifférence que j'ai absolument besoin de leurs leçons, que je ne me sens civilisé qu'à moitié, que je ne suis encore qu'un barbare mal dégrossi, et que, s'ils me laissent mourir dans cette situation, je les dénoncerai formellement au juge suprême. '
Soptcaibro 1817.
l^ascal avait vingl-trois ans et était éperdu des mathématiques, quand un de ses amis lui fit lire un petit discours de Jansenius, intitulé : De lu lUforvuilion de V homme mténew% dans lequel était blâmée « la recherche des secrets de la nature, qui ne nous regardent point, qu'il est inutile de connaître, et que les hommes ne veulent savoir que pour les savoir seulement ». Cette phrase jeta une étrange clarté dans Tesprit de Pascal, et il se vit subitement. 11 s'aperçut que les mathématiques n'étaient qu'un symptôme, et qu'il était atteint de ce mal organique et incurable, la curiosité. Son catholicisme s eiïrava. Il courba la tête; il renonça aux mathématiques.
Mais ce ne fut là qu'une guérison superficielle et insignifiante. Le dedans n'en fut que plus attaqué. La
:m pnoFJLS et grimaces.
science était une issue ouverte à Tinquiétude intérieure. La peau fermée, Tliumeur s engorgea au poumon.
Pascal ne tarda pas à comprendre combien ce remède était dérisoire. Il reprit ses études, puis les quitta une seconde fois. De vingt-trois à trente-deux ans, ce fut un flux et reflux perpétuel. 11 flotta de Tobéissance à la révolte, incertain, cherchant la science et la repou.^sant, voulant étudier et n'osant pas, Ilamlet de la pensée.
11 faut dire qu'il était malade. Au fond de ces infirmités morales, il y a toujours une infirmité matérielle. Hamlet a « l'haleine courte ». Pascal fut de très-bonne heure paralysé des jambes et du gosier, au point de ne pouvoir, pendant quelque temps, marcher qu'avec des béquilles et boire que tiède et goutte à goutte. De plus, il avait de continuels maux de tête, des chaleurs aux entrailles, et un tel froid aux j)ieds qu'il ne pouvait les réchaufler qu'avec des chaussures trempées dans de l'eau-de-vie. Depuis l'âge de dix-huit ans, il ne fut pas un jour sans souffrir. En trois mois seulement, on le purgea quarantecinq fois.
Par cette curiosité irrésistible, par cette fatale puissance de déduction qui lui faisait réinventer la géométrie à douze ans, il était déjà du dix-huitième siècle. Mais il était venu cent ans trop tôt. Se voyant seul dans son siècle, il eut peur.
Sa sœur raconte que leur père, lorsqu'il surprit
Pascal enfant tête-à-tête avec la trente-deuxième proposition d'Euclide, fut « épouvanté » de son fils. — « le fils merveilleux qui peut ainsi étonner sa mère! » — dit Hamlet. Cette épouvante que Pascal causa un instant à son père, il se la causa toujours à lui-même.
Donc, le catholique et le savant se battirent en lui. Duel horrible d'un homme avec lui-même, où la blessure qu'on fait on la reçoit!
11 souffrait. Il tâchait de s'étourdir en se lançant furieusement dans la dissipation mondaine. Les fêtes, le grand train, les carrosses, faisaient autour de lui le plus de bruit possible. Singulier effet de la religion, de prendre un esprit à la méditation et de le donner à la débauche !
Un autre effet non moins singulier de la religion ainsi entendue, ce fut de rendre Pascal méchant. Son caractère s'aigrit. A la mort de son père, lorsque sa sœur Jacqueline voulut prendre le voile et eut à s'entendre avec lui pour les affaires de la succession, il se montra d'une difficulté extrême et éleva de misérables chicanes d'argent. Était-ce avidité? Non, certes; mais lui, pauvre grande âme agitée et que tiraillaient en sens inverse la dévotion et le raisonnement, il ne pouvait rencontrer sans ennui et sans amertume les âmes plus calmes qui allaient droit à l'autel et que rien ne troublait en chemin. Il tourmenta sa sœur comme Hamlet tourmente Ophelia.
Comme Hamlet, il eut son apparition. — Un jour
d'octobre ou de novembre 1654, Pascal passait sur le pont de Neuilly dans un carrosse à quatre chevaux: à un endroit sans parapet, Fattelage s'emporta, les deux premiers chevaux roulèrent dans le fleuve, et les deux autres auraient suivi avec la voiture et Pascal, si les traits ne s'étaient rompus. Cet accident fit une telle impression à Pascal qu'à partir de ce temps il vit toujours un abîme devant lui.
Dès lors, tout fut dit. Le pont de Neuilly fut son esplanade d'Elseneur. Depuis ce jour, harcelé par son abîme, comme Hamlet par son spectre, pendant entre ce monde-ci et l'autre, il perdit complètement le goût de la vie. Il répéta partout: « Dieu! ô Dieu! combien insipides, fastidieuses et vaines me semblent toutes les jouissances de ce monde! » 11 n'eut bientôt plus qu'un mot: « Être ou n'être pas! » Son œil fixe regardait son âme. 11 errait à Port-Royal comme Hamlet dans le cimetière, ami des cellules, qui sont aussi des tombes.
Au reste , son abîme existait. C'était le dixhuitième siècle, c'était ce siècle de l'analyse implacable, c'était ce doute bouillonnant aux arches de la foi, c'était l'écume des questionneurs terribles, c'était le fleuve Voltaire, c'était le goufl're Diderot.
Seigneur Jésus-Christ! Pascal se sentait rouler dans ce courant profond, dans la pensée, dans l'enfer. Il ne fut pas seul à trembler. « N'y allez pas! » crie Marcellus. Et Horatio : « Songez-y ; la tête vous tourne et le vertige vous saisit, rien qu'à regarder la
mer à une telle profondeur et à Tentendre mugir sous vos pieds. » Une inexprimable terreur s'empara de l'époque entière. Avec quelle angoisse tous se rejetèrent en anière et se retinrent au bois de la croix !
La pensée s'épouvanta elle-même ! L'humanité, habituée à être maintenue par l'Église, frémit à l'idée de la voir disparaître et de rester tout d'un coup livrée à sa propre direction. Elle fut comme l'enfant à qui l'on ôte ses lisières: elle ne voulut plus faire un pas ni un geste. Elle s'assit par terre en pleurant. On s'étouffa aux portes des cloîtres. Adam renia Eve encore une fois, et revint lâchement à ce vil paradis de l'ignorance satisfaite et de la béatitude stupide.
Mais on ne retrouve pas l'Éden. La responsabilité, une fois entrée dans l'homme, ne le lâche plus. On n'abdique pas la conscience.
Les inquiétudes de Pascal le suivirent à Port- Royal, et les doutes, et l'aigreur, et la colère. 11 en voulait aux croyants de leur certitude, aux athées de leur audace, aux indifférents de leur insouciance. 11 faisait de son cœur un réservoir de satire qui déborda dans les Provinciales. Les jésuites, avec leurs mille façons d'alléger l'âme et de mettre ce monde et l'autre d'accord, irritaient jusqu'à la passion ce sévère esprit où la contradiction était si violente, et qui jetait la vie à terre de peur que le poids ne fît plier Dieu !
Ce monde et l'autre ensemble? impossible. Il faut
388 PUOFILS ET GRIMACES.
choisir. C'est le cri des Pensées, Et quant à Pascal, sou choix est fait. 11 a pris le ciel.
Qu est-ce, eu efifet, que la minute de bonheur mélangé que nous pouvons avoir ici, auprès du bonheur éternel? Divertissement, jeu de paume, flambeaux, fanfares, que Pascal méprise tout cela, c*est peu de chose; mais il méprise de môme l'aflection : « S'il y a un Dieu, il ne faut aimer que lui, et non les créatures. » 11 commence par lui-mime, et se hait, et ne veut pas qu on Taime : « La vraie et unique vertu est de se haïr... Nous sommes coupables si nous nous faisons aimer. » Et ce qu'il ne demande pas aux autres, il ne le leur donne pas. Il n'aime personne. Lorsque sa sœur Jacqueline mourut, il ne dit que ce mot : — Dieu nous fasse la grâce d'aussi bien mourir! Il se fâchait quand les enfants de son autre sœur embrassaient leur mère.
Dans ce renoncement total, il avait un dur auxiliaire : la maladie. Il a dit là-dessus une parole terrible : « La maladie est l'état naturel des chrétiens. » Et il a fait un aveu non moins lugubre à propos de la mort de son père : « Ne nous affligeons pas de la mort des fidèles. Nous ne les avons pas perdus au moment de leur mort ; nous les avions perdus, pour ainsi dire, dès qu'ils étaient entrés dans l'Église pai* le baptême. » Est-ce bien vrai, Pascal, que ta religion c'est la maladie et que ton baptême c'est la mort ?
Donc, il méprise toute la terre. Et si vous lui
dites que la terre, ce n'est pas seulement le plaisir et raffection égoïste, la cavalcade dans la forêt et la causerie du foyer, les lèvres des femmes sur vos lèvres et les petits bras des enfants à votre cdu, que* c'est aussi le travail humain, le vaste dévouement, l'effort vers le bien de tous, le progrès social, la réalisation de la justice et de la vérité, Pascal sourit de pitié. La justice terrestre! la'vérité terrestre ! « Plaisante justice qu'une rivière borne! Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà. » Les peuples sont dans l'obscurité; qu'ils y restent. La vie ne vaut pas qu'on essaye de l'améliorer. Gouvernement, législation, civilisation, misères que dédaignent les esprits sérieux. Aristote et Platon ne s'en sont occupés un peu que pour se distraire de soins plus graves : « Quand ils se sont divertis à faire leurs lois et leur politique, ils l'ont fait en se jouant. C'était la partie la moins philosophe et la moins sérieuse de leur vie. La plus philosophe était de vivre simplement et tranquillement. S'ils ont écrit de politique, c'était comme pour régler un hôpital de fous. Et s'ils ont fait semblant d'en parler comme d'une grande chose, c'est qu'ils savaient que les fous à qui ils parlaient pensaient être rois et empereurs. » Mais Aristote et Platon ont été trop bons; la justice n'est nulfe part; la force la remplace, et suffit. L'homme discuter son gouvernement, faire sa loi, quel désordre! Pascal admettait la royauté héréditaire, un peuple légué comme un troupeau, vingt millions d'hommes pos-
sédés par un enfant; — et, un jour qu'Arnaud et Nicole soutenaient devant lui rinfaillibilité du pape, ce catholique se trouva mal. C'est que le roi était fatal au lieu que le pape était élu.
Il ne croit pas même Thomme capable de désirer: « Seigneur, je ne vous demande ni santé, ni maladie, ni vie, ni mort; mais que vous disposiez de ma santé et de ma maladie, de ma vie et de ma mort, pour votre gloire, pour mon salut, et pour l'utilité de rÉglise et de vos saints, dont j'espère, par votre grâce, faire une portion. Vous seul savez ce qui m'est expédient; vous êtes le souverain maître, faites ce que vous voudrez. »
Et, après qu'amusements, affections, initiative humaine, inventions, perfectionnements, jusqu'au désir, Pascal a pris toute la vie et en a fait un autoda-fé à son Dieu jaloux, il lui vient un frisson atroce : — S'il n'y avait pas de Dieu ? La preuve de Dieu, Pascal la cherche partout. De quel Dieu ? du Dieu de son temps, du Dieu catholique', car, si l'on change celui qui est, on pourra changer celui qui sera, et l'âme ne sera jamais tranquille. Si Voltaire nie l'enfer, Diderot niera l'autre vie. Le Dieu des peines éternelles, c'est celui-là que veut Pascal, et rien n'est plus lugubre que ce grand esprit tâchant de se prouver l'enfer qui le terrifie.
Pascal cherche la preuve de Dieu partout, dans la Bible, dans l'Évangile, dans les prophéties, dans les miracles, et ne la trouve nulle part. Eh bien ! tant
mieux! « S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible... Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance? Ils déclarent» en l'exposant au monde, que c'est une sottise, stullitiam, et puis vous vous plaignez de ce qu'ils ne la prouvent pas! S'ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole; c'est en manquant de preuve qu'ils ne manquent pas de sens. » Et lorsqu'il s'est bien démontré par le raisonnement que le raisonnement est incapable de rien démontrer, lorsqu'il s'est bien convaincu que la preuve de Dieu est introuvable et que c'est heureux qu'on ne la trouve pas, — il se remet à la chercher.
Et il veut qu'on la cherche avec lui. Ce qui exaspère surtout cet immense malade, c'est l'indifférence, qu'elle rejette ou qu'elle «accepte. 11 envie avec mépris ceux qui ont une autre préoccupation que celle-là, les gens de plaisir, les hommes d'action, les chasseurs, les conquérants, les Fortinbras.
Mais quoi! nul moyen de voir Dieu? Si fait, il y en a un. Lever la tête, regarder en haut? Non; baisser le front, s'agenouiller, s'humilier. Beaucoup sont arrivés à croire « en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira. » — Le christianisme, qui avait commencé par faire l'homme Dieu, finissait par le faire bête.
Ne cherchez pas et vous trouverez. Crevez-vous les yeux pour voir.
A genoux, sceptiques! à confesse, athées! Pascal offre son Dieu à Tessai, avec faculté de le rendre, s'il ne va pas.
Et pourquoi le rendriez-vous ? Calculez. Il n'est pas sûr que l'autre vie existe, mais il n'est pas sûr qu elle n'existe pas. « Croix ou pile; si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. » Qui pourrait hésiter? Et Pascal en arrive, à mettre au paradis comme on met à la loterie.
Peur de Dieu et peur que Dieu ne soit pas ; terreur de l'enfer et terreur du néant, écrasement de la vie terrestre, immolation de l'homme, et de quel homme! suicide du génie, la pensée qui s'arrache les entrailles et qui les brûle sur l'autel, — et, en même temps, la vie qui résiste, l'humanité qui ne consent pas à mourir, Tesprit qui ne veut pas de ce Dieu meurtrier de l'esprit, le déchirement, l'anxiété, l'horreur "d'avoir sacrifié tout à rien, — voilà le désespoir, voilà les sanglots, voilà le râle des Pensées^ lambeaux sanglants d'une raison hachée parle catholicisme, tronçons convulsifs du serpent de la Genèse.
Bientôt le suicide de Pascal ne fut plus seulement intellectuel. La ruine de l'esprit n'allait pas assez vite, le corps était plus aisé à défaire, et les progrès de la mort y étaient plus sensibles. La plume s'arrête de pudeur et de douleur devant une telle infirmité d'un tel homme. Le moment et le lieu n'étaient pas
PASCAL. 3î:j
doux pour la chair. M. Hamon n'allait qu'en guenilles et mangeait le pain des chiens. M. de Pontchâteau s'était mis un beau jour à ne plus changer de chemise. Ces religieux avaient cette idée de la religion. Leur Dieu grotesque regardait du côté de Port-Royal et se disait: — Allons, bon ! la chemise de Pontchâteau commence à être d'une belle saleté, elle va tomber en loques, voilà une bonne journée ! — Pascal donna tête baissée dans ces infimes pratiques. Sinon le linge, il proscrivit le balai; les araignées étaient maîtresses de sa chambre ; il se régalait de poussière. Mais ceci n'est rien, — il avait, à nu sur la chair, une ceinture de fer à pointes saillantes, « et, lorsqu'il lui venait quelque pensée de vanité, ou qu'il prenait plaisir au lieu où il était, ou quelque chose de semblable, il se donnait des coups de coude pour redoubler la violence des piqûres ».
Au secours, Molière! au secours, Cervantes!
Voltaire, Diderot, au secours! au secours, ceux qui vivent, et ceux qui sont morts, et ceux qui ne sont pas nés!
Villequier, soptcmbre 1818.
Si nous nous faisions saints? dit Sancho à don Quichotte. « Douze coups de discipline qu'on se donne bien à propos sont plus agréables à Dieu que deux mille coups de lance qui tombent sur des géants, des lutins ou des endriagues. » Sancho dit cela; mais attendez, tout à Theure il sera pris au mot, et vous verrez ce qu'il fera.
Don Quichotte, lui, accepte franchement ces pénitences. Les solitudes et les austérités lui vont. Il se cloître dans la montagne Noire : — « Ne faut-il pas, Sancho, que je déchire mes habits, que je jette mes armes pièce à pièce, que je saute la tête en bas sur les rochers, et que je fasse mille autres choses de cette nature qui te donneront de l'admiration? Je suis résolu de ne manger que les herbes de ces prés
DOX QUICHOTTK. 395
et les fruits de ces arbres, et la finesse de mon affaire consiste à mourir de faim. Reste seulement le temps d'un Credo, » — « Et, défaisant ses habits, il demeura nu de la ceinture en bas, et fit deux sauts en l'air, se donnant du talon contre le derrière, puis deux culbutes, la tête la première et les pieds en haut, découvrant de si agréables choses que Sancho tourna proniptement bride pour ne pas les voir davantage, et s'en alla fort satisfait de pouvoir jurer sans scrupule que son maître était complètement fou. )) Es-tu assez parodié, Pascal?
A Sancho maintenant! Il s'agit d'une bagatelle: trois mille six cents coups de fouet à s'appliquer solidement sur les reins, et Dulcinée sera désenchantée; l'âme sera' délivrée du purgatoire et reprendra sa forme première. Trois mille six cents coups, c'est pour rien ; « il n'y a point de si faible enfant de la doctrine chrétienne qui ne s'en donne autant par mois ». Sancho s'en moque bien, de la doctrine chrétienne! il refuse largement. Tout le monde le supplie et le menace. Dulcinée: « Poltron! cœur de poule ! scélérat ! » Don Quichotte : « Si je vous prends, veillaque de paysan, je vous pendrai à un arbre! » Le duc: « En vérité, ami Sancho, vous y faites un peu trop de façons. Il faut que vous vous fouettiez, ou vous ne serez pas gouverneur. » La duchesse : a Hé ! allons, courage, Sancho! où est le cœur, mon cher ami, vous qui êtes si raisonnable? 11 faut mépriser ces coups de fouet, mon enfant, et rejeter vos repu-
gnances, qui sont des tentations du démon. » Seul contre tous, Sancho n'ose pas résister. Il consent aux trois mille six cents coups, pourvu qu'on lui laisse le choix dumoment. Mais aucun moment ne lui semble bon.
Ils vont, son maître et lui, enfourcher le cheval aérien et s'en aller combattre le géant Malambrun, à cinq mille lieues; Dieu seul sait s'ils reviendront; don Quichotte juge que Sancho ferait prudemment de s'acquitter de sa pénitence. Sancho s'emporte: « Il faut que vous soyez fou! Vous voyez que je vais m'asseoir sur la croupe dure d'un cheval de bois, et vous voulez que je m'y prépare en m'écorchant le derrière! »
Sancho ne peut jamais se résoudre à s'étriller; il hésite tant, que don Quichotte prend le parti de lui venir en aide. L'essentiel est que Sancho reçoive trois mille six cents coups; de quelle main il les recevra, question secondaire. Donc, une nuit qu'ils sont dans une forêt, et que Sancho dort au pied d'un arbre, don Quichotte détache les étrivières de Rossinante, s'approche doucement de Sancho, et commence à lui défaire l'aiguillette de ses chausses. Sancho se réveille en sursaut et ne veut pas être fouetté. Il promet de se fouetter lui-même dès que l'envie lui en viendra; mais don Quichotte ne le croit plus et continue à tirer les chausses. Alors Sancho se révolte, et, pour la première fois de sa vie, se bat avec son maître. La chair, décidément, ne veut pas de ces
mortifications ! Le corps se redresse sous Texigence de l'àme. La terre saisit le cieL Sancho étreint don Quichotte, lui donne un croc-en-jambe et le jette bas.
Adieu donc les macérations! Pas encore. Tout à la fin du poëme, Sancho se résigne à se fustiger — pour quatre cent douze livres dix sous; et, en effet, il se caresse la peau sept ou huit fois avec la sangle du bât de son âne; mais les trois mille cinq cent quatre-vingt-douze coups qui restent, il aime mieux en gratifier la peau des arbres. 11 passe deux nuits à écorcher le bois, en poussant de gros soupirs, et don Quichotte, à distance, compte dévotement les coups sur son rosaire, et demande à Sancho de les modérer.
La pénitence de Sancho dans la forêt, après la pénitence de don Quichotte sur la montagne , deux caricatures des pénitences : Sancho les raille en les faisant par grimace, don Quichotte les bafoue en les faisant sérieusement.
Nous en avons assez de l'idéal ! Nous en avons trop de Tesprit qui torture la matière, de Tàme qui nie le corps, du ciel égoïste! C'est Fégoïsme du ciel que Cervantes frappe dans don Quichotte. Chevalier errant ou chartreux, qu'importe? « Nous ne pouvons être tous moines, dit don Quichotte ; il y a plusieurs voies par où Dieu conduit les siens au ciel. La chevalerie est une espèce de religion. »
Ainsi, les voilà côte à côte, sur les chemins, dans les fondrières et dans les aventures, dans tous les accidents du terrain et de la terre, Tàme et le corps, ridéal et le réel, Timagination et la vie, Taspiration et l'appétit; don Quichotte cherchant le bien à faire et le mal à défaire, les femmes à protéger, les géants à combattre, et pour récompense les blessures .mortelles, Sancho espérant une île ; don Quichotte plein de Dulcinée, des enchanteurs, des mystères, Sancho alTamé de vache à Toignon et de forts pieds de veau; don Quichotte roide, haut sur son grand cheval maigre, Sancho lourd, sur son âne, pour être plus près du sol, où ses pieds touchent presque.
Pied à terre! ventre à terre! L*homme a besoin de baiser le sol nourricier après ces extravagances dans les espaces. Le positif, et rien de plus; il n'existe rien au delà de ce qu'on voit et de ce qu'on touche. Enrichis-toi par le travail et par l'économie, marie ta fille, laboure ton champ, fais ce que font les autres ; quiconque sortira de la vie usuelle prendra les moulins pour des géants, vaincra des armées de moutons et se fera arracher les dents par les frondes des bergers.
D'abord, pas de livres. Les livres, c'est du ciel. La première chose qu'il faut faire, c'est de brûler tous les livres de don Quichotte et de murer la porte de sa bibliothèque. Et lui, le livre vivant, Cervantes lâche après lui toute la meute des déboires et des ironies.
Don Quichotte est rossé de toutes les façons, à coups de poing par Caidenio , à coups de lance par le muletier, à coups de bâton par les Yangois, à coups de pierres par les bergers, à coups de lampe par Tarclier, à coups de cornes par les taureaux. Ses trois expéditions ont des retours piteux. La première fois, il est ramassé à demi mort par un paysan qui le rapporte sur son âne comme un paquet; la seconde, il est ramené en cage comme une bête féroce ; la troisième, il est désarmé par le chevalier de la Blanche- Lune.
Bâtonné, piétiné, humilié, ce n'est rien; il lui arrive mieux que cela : il est fêté. Les ducs le recherchent : « Que le grand chevalier de la Triste-Figure nous fasse l'honneur de nous accompagner, et vienne, s'il lui plaît, à un château que j'ai ici près, où madame la duchesse et moi lui ferons le meilleur accueil que nous pourrons , comme nous avons accoutumé de faire à tous les chevaliers errants qui nous viennent voir. » Et, cette fois, c'est un vrai duc et une vraie duchesse , et le château n'est pas une auberge, et don Quichotte a la meilleure place à table, et il chasse le sanglier, et les filles trahies implorent le secours de sa lance. Pauvre don Quichotte, s'il n'était pas fou, il le deviendrait. Comme le duc et la duchesse s'amusent de lui! comme ils se moquent de lui! comme ils lui inventent des Dulcinées qu'on désenchante en se fouettant, des comtesses qui ont de la barbe, des îles en terre ferme pour son écuyer.
400 PROFILS ET GRIMACLS.
des chevaux aériens en bois, et de belles filles qui viennent le tenter effrontément dans son lit! comme ils n ont aucun scrupule! comme ils sont convaincus que toute plaisanterie est permise contre lui ! comme ils sont sûrs qu'ils sont les sages et lui le fou! comme ils sont certains d*être la réalité, le bon sens, la santé, le vrai !
Et cependant, qu'est-ce que ce bon sens qui passe le temps à se divertir d'un fou ? Qu'est-ce que ce bon sens qui ne voit rien de mieux à faire que de déguiser des laquais en femmes et Sancho en gouverneur? Ce duc et cette duchesse sont vraiment bien graves, bien sérieux, bien raisonnables, et ont bien le droit de rire de la folie des autres!
Et dans tout le livre, voyons les choses naturelles et vulgaires que traversent les aventures invraisemblables de don Quichotte ; voyons la vie réelle eo face de la vie chimérique. Des femmes toutes parfaitement belles; Dorothée : « Tous ceux qui étaient dans l'hôtellerie trouvèrent Dorothée admirablement belle » ; Luscinde : « Le voile qu'elle avait sur la tête tomba et fit voir une beauté incomparable » ; Zoraïde : « Tous ceux qui la virent demeurèrent d'accord qu'elle n'était pas moins belle que les deux autres » ; Claire : a Elle surprit tous ceux qui étaient dans
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rfaôtellerie. et ils ne la troiivereni pa> moins belV qae Dorolbêe, Litscinde et Zoraîde ► : une m^xiiagne où rieoneot vivre en plein air les amoureux désespérés; une auberge où tout le inonde se reta>uve, Saocbo et le curé, Dorothée et Femand, Luscinde et Cardenio, où les esclaves évadés d'Alger retrouvent des frères qu'ils n'ont pas vus depuis vingt -deux ans; des noces de Gamacbe où Cer\-antes fait pour un paysan ce que Molière a fait pour Louis \1V, des vers, des ballets et des allégories, où tout pass;^nt, en attendant le dîner et pour se mettre en appétit, peut manger une poule et un oison, oii les amoureux pauvres supplantent les ricbes en se fichant des coups d'épée dans un tuyau de fer-blanc ; des forêts où l'on est abordé par des bergères habillées de bn>cart d'or; — voilà ce que don Quichotte rencontre à chaque pas; voilà le monde régulier, incontestable, ordinaire, commun, qui trouve la chevalerie errante une chose si bouffonne et si impossible.
Et Sancbo! Les livres ne lui ont pas grisé l'esprit : il n^sait pas lire! l'idéal ne lui métamorphose pas les plats à barbe en armets de Mambrin, il prend les moulins pour des moulins et les moutons pour des moutons, il aime mieux manger son soûl au bas bout de la table que de se retenir à la place d'honneur, il est pour tout ce qui emplit le ventre ou la bourse , les batailles le séduisent peu, il est prudent , il est pratique , il ne s*éreinte pas à chercher le propriétaire des écus d'or qu'il trouve dans les valises, il se
fait payer par son maître des coups qu'il ne se donne pas, il pousse le bon sens jusqu'aux frontières de Tescroquerie, il voit que don Quichotte est fou, il lui présente trois paysannes pour trois princesses; — seulement, don Quichotte n'a qu'à lui faire un signe, aussitôt cet homme si avisé et si clairvoyant plante là sa charrue, sa femme et sa fille, et va chercher les jeûnes et les coups de bâton à la suite de cet aveugle.
Enseignement profond, que Sancho soit Técuyer de don Quichotte, que le positif tout seul soit aussi fou que l'idéal tout seul, et de la môme folie! que le duc et la duchesse, et Dorothée, et Cardenio, et Gamache, et tous ceux qui veulent être la réalité en contraste avec l'imagination, l'humanité en haine du livre, la chair contre l'âme, cette vie sans l'autre, soient aussi absurdes que l'imagination sans la réalité et que l'autre vie sans celle-ci!
La vérité, ce n'est ni la matière ni l'esprit , c'est l'esprit et la matière ; ce n'est ni cette vie ni l'autre, c'est cette vie et l'autre, et bien d'autres.
S'il fallait choisir entre l'idéal et le positif, don Quichotte aurait raison. Au moins, sa folie est généreuse! S'en aller par les chemins au secours de tous les affligés, provoquer seul toute la méchanceté hu-
lîiaine, se jeter sans hésitation contre une armée, être prêt à toutes les princesses Micomicona qui ont des géants à combattre dans des pays dont le voyage dure neuf ans, c'est extravagant, mais c'est brave. La princesse n*est pas une princesse, le géant est un mensonge; mais ce qui n'est pas un mensonge, c'est l'intrépidité de don Quichotte. Il ouvre la cage des lions monstmeux et les défie. La nuit est noire, le torrent fait un tel fracas qu'il semble tomber des montagnes de la lune, la foret est pleine de spectres échevelés qui ressemblent à des arbres, et l'on entend de grands coups redoublés avec un cliquetis de fers et de chaînes : « Cher et fidèle écuyer, le cœur me bondit vers le péril , et je suis d'autant plus résolu de le tenter qu'il me paraît plus horrible. » Il s:; trouve que ce bruit de spectres est le bruit de six maillets à foulon, et Sancho crève de rire. — Mais, dit don Quichotte, « si c'avait aussi bien été une aventure réelle comme ce n'était rien, est-ce que je n'ai pas fait paraître tout le courage qu'il fallait pour l'entreprendre et pour l'achever?» Il n'est ridicule que par la faute des choses, lesquelles démentent perpétuellement ses croyances surhumaines. Le grotesque ne résulte que de la disproportion de sa nature trop sublime avec une réalité trop infime. Qui de3 deux a tort, celui qui s'offre tout de suite et tout entier au soulagement de toutes les misères, ou cette vile réalité terrestre qui répond à tant d'efforts magrîanimes par tant de làclï3S trahisons? Laquelle des
deux a tort, Tâme d'être si grande, ou la vie d'être si petite ?
Peu à peu, Cervantes n'est plus si sûr que le positif soit tout. Dans la seconde partie de son poëme, il ne veut plus que Sancho soit gourmand. Il ne trouve plus don Quichotte si fou. Il le maltraite moins ; il modère la pluie battante de pierres et de lampes; don Quichotte a l'avantage sur le chevalier des Miroirs, sur les partisans de Gamache , sur l'ecclésiastique hargneux , sur le lion. Sa crédulité est moins épaisse; il ne croit qu'à moitié à la caverne de Montesinos, et il prend deux hôtelleries pour des hôtelleries. Cervantes insiste de plus en plus sur les bons côtés de don Quichotte ; en dehors de sa manie, c'est une perfection ; il est libéral , actif, dur à la peine, éloquent, bienveillant, respectueux avec les femmes, fier avec les homines. Cervantes fait à cette démence une auréole de toutes les vertus.
Donc, ce n'est pas encore cette fois que Tàme sera vaincue. Pascal désespéré s'enfonce les clous plus avant dans la poitrine. — A toi, Molière!
Guernesoy, février 185C.
Guenille si l'on veut, ma guenille m*est chère,
dit Chi7sale. Allez lui proposer, à ce Sanclio-là, de s'administrer trois mille six cents coups de fouet! Les disciplines, c'est bon pour Tartuffe.
Ici, le positif n'est plus le valet de l'idéal, la dupe d'un fou; il est le père, le mari, le maître de la maison.
11 a maintenant d'autres revenus que les écus d'or qu'on trouve au fond des forêts, et un autre ordinaire que « quelques oignons, deux ou trois douzaines de noix, et le vent qui souffle »: il est riche, il a des laquais qui lui versent à boire et une cuisinière dont il est content ; il commande le dîner.
Le barbier et le curé ne brûlent pas tous les
40a PROFILS ET GRIMACI-S.
livres de don Quichotte; ils épargnent Amadis de (»(mJc^ Palmcrin d'Angleterre^ le Miroir de la ehe- Valérie^ \ Histoire du fameux Tirant le Blanc^ la Fontaine d*amoiir^ la Diane de Moutemayor, la Gaiatée de Cervantes, YAraucana^ les Larmes d'Anff/'liqae, etc. Chrysale, luj, veut qu'on jette au feu tous les livres, « hors un gros Plutarque à mettre ses rabats » . — Don Quichotte est plein de vers élégiafjues et lyriques que Cervantes trouve excellents : « Les vers de Chrysostome parurent assez bons à ceu\ qui les entendirent. » Quand Cardenio chante : (( La beauté du lieu, les vei*s et l'agréable voix qui les chantait ne donnèrent pas peu d'admiration aux auditeurs. » Les sonnets de don Pedro d'Aguilar « ne furent pas jugés mauvais. » Molière a une autre opinion des sonnets! Dans les Feynmes savantes^ sonnets, épigrammes, odes, madrigaux, ballades, églogucs, tout est inepte. Tous les poètes s'ap- ])cllent Vadius ou Trissotin! — Sancho supporte patiemment les leçons de beau langage de don Quichotte : « Tu dis que ta femme est dissolue, Sancho? tu veux dire résolue. — 11 me semble, répliqua Sancho, que je vous ai déjà prié une ou deux fois de ne pas vous amuser à me reprendre, quand vous entendez bien ce que je veux dire. » Chrysale est moins endurant; la première fois que Philaminte le reprend, il entre en rage et soufflette sa femme et sa sœur de vers cuisants dont la marque leur est restée, et leur jette à la tête leurs livres, et leur lu-
nette, et Mars, et Vénus, et Saturne, et la lune, et l'étoile polaire!
Les injures de Chrysale ont raison, et Molière n'est pas allé trop loin en faisant de Philamiute, de Bélise et d'Arraande trois folles. Une juste punition de cet anéantissement de la partie bestiale, c'est qu'il anéantit par contre-coup la partie intellectuelle. Philaminte prend Trissotin pour un poëte, Bélise croit que tout le monde est amoureux des rides, Armande aime Clitandre et le refuse parce qu'il la trouve jolie. C'est bien fait! l'esprit, pour qui elles ont trahi tout le reste, les trahit. Elles méritent bien tous les vers de Chrysale. Amis, Dieu vous préserve de la meilleure des trois! misère, être le mari d' Armande! Trissotin lui-même n'y songe pas. Elles nous font horreur autant qu'à Chrysale, ces savantes qui ne savent pas être des femmes, ces femelles arides qui, sous prétexte de penser, n'ont ni sens ni cœur. Merci, Molière, d'avoir cinglé jusqu'au sang ces grimaces de l'intelligence!
Mais n'applaudissons pas à contre-sens comme le public, qui croit que le tort de Philaminte est d'être savante. Ah! les femmes ne se contentent pas de raccommoder les chaussettes de leurs maris? ah! elles lisent? ah! elles écrivent? Monstres! Pas de
pitié pour ces femmes qui se permettent d'avoir une bibliothèque et une lunette, pour ces misérables femmes qui osent aimer les vers et les étoiles! Et, toutes les fois qu'une femme se dit qu'après tout elle est une intelligence, et qu'une intelligence n'a peut-être pas pour unique fonction au monde d'arranger des chiffons et de danser au bal, toutes les fois qu'une femme veut aller plus haut, toutes les fois qu une femme frappe à une de ces portes de l'idéal, philosophie, science ou littérature, on lui lance au talon l'aboiement de Chrysale. On permet aux femmes tout ce qui est art matériel; on leur passe la musique, la peinture, la statuaire; mais la pensée, halte-là I L'archet, le pinceau, le ciseau, c'est posé à terre, elles peuvent y toucher; mais la plume, ça vole trop haut pour leurs petites mains. De par Chrysale, défense aux femmes de penser et d'écrire, après madame de Sévigné, après madame de Staël, après madame de Girardin, après madame Sand! Et Molière, dont on fait le complice de ce préjugé brutal, en pleure dans les astres et ne se console pas de ce chef-d'œuvre.
La faute de PhUaminte n'est pas d'être savante étant femme, c'est de n'être que savante; c'est de n'être ni maîtresse de maison, ni mère, ni épouse, ni femme; un homme qui ne serait que savant, et qui négligerait comme elle sa maison et ses enfants, ne serait pas moins ridicule ni moins coupable. Molière aurait pu retourner sa pièce et prendre un
homme pour représenter les inconvénients de T intelligence abstraite et de l'étude aveugle. Balzac Ta fait dans la Recherche de l'absolu^ qui est la contrepartie tragique des- Femmes savantes y et Baltliazai' Claês engloutissant quatre millions dans son laboratoire, volant sa fille et tuant sa femme, est autrement funeste que Philaminte préférant son obsenatoire à sa cuisine et s'exagérant la poésie de Trissotin.
Philaminte ainsi comprise, que Molière fasse d'elle ce qu'il vouch-a. Du moment que ce n'est pas le souci des astres qu'il frappe, mais l'oubli de la terre, il ne frappera jamais trop fort. Philaminte est juste aussi blâmable de nier la matière — que Ghrysale est blâmable de nier l'esprit.
Ah çàî vieille bète de Chrysale, lorsque tu as sur la poitrine un bon gilet de flanelle, que tu viens de manger un dîner copieux et que, les pieds aux chenets, tu contemples déjà d'un œil béat le lit où tu vas t' enfoncer dans la profondeur du duvet et de la stupidité, tu ne désires donc plus rien? Tu regardes tomber tes jours l'un après l'autre dans le passé noiry sans t'inquiéter jamais de la main invisible qui te les arrache? L'avenir, la tombe, le gouffre du firmament, rien n'existe pour toi? Tu méprises Philaminte un peu pai- bon sens, et beaucoup
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par bêtise. Si ui n'étais pas une brute, si tu n'étais pas lié à la minute comme la chèvre au piquet, si tu cherchais quelque chose au delà de la touffe d'herbe que tu broutes, tu serais reconnaissant à ta femme de chercher avec toi. Tu ne trouverais pas que le but du mariage est atteint quand l'un travaille à gagner de quoi remplacer les bardes usées et l'autre à recoudre les bardes déchirées. Il ne te serait pas prouvé absolument que l'association de deux âmes n'est qu'une assurance mutuelle contre les coudes percés. Dans 'les bois, devant la mer, dans un cimetière, dans l'ombré du soir, il y aurait des moments où tu éprouverais le besoin de sentir un esprit dans ta femme, et d'être deux contre le mystère formidable.
Tu es bien fier de ne pas extravaguer, de ne pas perdre ton temps en billevesées. Ce n'est pas toi qui, dans le siècle où Richelieu vient de faire l'Académie des quarante lettrés, proposerais cette Académie-ci :
.... Nous voulons montrer à do certains esprits Dont Tor^uoilleux savoir nous traite avec m«'»pris Que do science aussi les femmes sont meublées; Qu'on peut faire, comme eux, de doctes assemblées (lond.iites en cela par des ordres meilleurs; Qu'on y peut réunir ce iju'on sépare ailleurs , Mêler le beau lanijaqe et les hautes sciences , Di'couvrir la nature en mille exi>ôrienccs, Kt, sur les questions qu'on pourra proposer.
Faire entrer chaque secte et n'en point épouseï .
a Mêler le beau langage et les hautes sciences », c'est tout bonnement une des plus grandes idées modernes. Une des folies de Philaminte, c'est l'Institut.
Aussi, Chrysale a beau « décharger sa rate », il ne se sent pas très-robuste contre Philaminte. Ses accès de révolte n'aboutissent qu'à demander grâce. Aussitôt que sa femme hausse la voix , il baisse la têlç. Il laisse chasser sa cuisinière parce qu'elle épluche mal ses phrases, il est lâche jusqu'à l'abandon de sa fille, et, sans Ariste, il laisserait marier Henriette à un pédant qu'elle déteste et qu'il déteste. Il ne dit pas à Philaminte , comme Sancho à don Quichotte : « Je confesse que je suis un âne, et que, ])our l'être tout à fait, il ne me manque que la queue et les oreilles; si vous voulez me les mettre, je les tiendrai pour bien mises, et je vous servirai comme un âne le reste de mes jours. » Il n'accepte pas la supériorité de Philaminte, mais il la subit. Il est tout-puissant, il est l'homme et le mari, il a la force et la loi, et il tremble. Chose profonde : Chrysale est le maître de Philaminte , et il lui obéit ; il la hait, et il l'a épousée.
Étrange aveu de ces grands poètes, Molière et Cervantes, qui ont voulu ressusciter le positif en
tuant ridéal. Ces glorificateurs de la matière font Chrysale effrayé de Philaminte , et Sancho ébloui de don Quichotte.
Molière n'a pas noté les lacunes de Cbrysale avec la même sévérité que celles de Philaminte. Ghrysale, il faut en convenir, est châtié mollement; Molière l'épargne , et le plaint presque autant qu'il le blâme ; il lui trouve du cœur, il lui permet d'être bon pour sa servante, d'aimer sa fille, d'avoir eu vingt ans ; un peu plus d'énergie dans le caractère, et Cbrysale serait un père parfait. Tandis qu Armande, Bélise et Philaminte n'ont pas une qualité , pas un charme. Elles sont désespérément sèches, entièrement vides. Molière a contre elles une verve passionnée, une violence de touche , une férocité de sarcasme , tout à fait incomparables. Pourquoi cette inégalité de châtiment?
Parce que, dans ce temps, le danger n'était pas l'excès de matière, mais l'excès d'esprit; parce que l'âme martyrisait le corps ; parce que la rêverie commettait des atrocités sur la chair; parce que l'idéal était abominable ; parce qu'il y avait une ceinture de fer dont les clous avaient bu du sang de Pascal !
Molière défend la terre contre le ciel, comme ont fait tous les grands, — comme Homère fait blesser
Mars par Diomède, — comme Eschyle épouvante rOlympe de la menace de Prométhée. S'il existe deux figures différentes et contraires en apparence, c'est Prométhée et Chrysale ; Tun, le titan voleur du feu, rintelligence, Tart, Tesprit, le flambeau ; Vautre, le bourgeois épais , la matière , la haine de Tétude , Téteignoir : eh bien, Chrysale, c'est Prométhée! c'est toujours celui qui résiste à l'oppression d'en haut; chez Eschyle, il dit à la fatalité : l'homme a une âme; chez Molière, il dit à l'ascétisme : l'homme a un corps; c'est toujours l'homme qu'il affirme, qu'il exalte, qu'il fait vivre ; c'est toujours le ciel tyrannique qu'il combat, ici dans le dieu Jupiter, là dans l'astre Saturne !
Mais maintenant que la matière n'est plus l'opprimée, ne penchons pas plus du côté de Chrysale que du côté de Philaminte. La vérité n'est pas plus avec le mari qu'avec la femme, elle est entre les deux. L'aspiration éthérée et l'occupation terrestre font bon ménage ensemble et ne veulent pas qu'on les sépare. Que le père gagne le pain de ses enfants et que la mère l'économise, c'est à merveille; mais que la mère, en brodant la collerette de sa (ille, et le père , en revenant le soir du cercle où il a bâclé une affaire, aient un regard pour l'infini, et questionnent, lui, les étoiles, elle, les étincelles, étoiles aussi. Et, si ces étoiles-là ne leur répondent pas assez vite, qu'ils interrogent les étoiles humaines, les philosophes et les poètes, qu'ils causent avec Descartes,
avec Sliakespeare et — Clirysale sera furieux s'il veut — avec Molière. Sans aucun doute, le poids de la chair cloue au sol la femme — et Thomnie, mais ce n'est pas un motif de nous y coucher à plat ventre. Haut le front! Les pieds à terre, les yeux au ciel.
Prenons Don Quiihotle et les Femmes savantes par le grand aspect, — l'association du corps et de Tàme. Don Quichotte et Sancho sont compagnons de route ; Ghrysale et Philaminte sont mari et femme.
(juer:;c!>cy, mars 18 jj.