CINQUIÈME JOURNAL
Mes honorables confrères sont des brutes. H est vrai que le mot romantisme ne signifie ni drame , ni moyen âge, ni haine de Racine, ni imitation de Victor Hugo; il est même possible qu'il ne signifie rien. Mais, tel qu'il est, on l'a employé , il y a une trentaine d'années, pour caractériser un certain groupe d'écrivains qui avaient un fonds d'idées communes ; en nous servant du môme mot, nous voulons exprimer que vous avez les mêmes idées , que vous êtes du passé , que vous retardez de trente ans , qu'on ne s'habille plus comme cela. Romantique , ça veut dire démodé.
MOI
J'ouvre la préface de Littérature et Philosophie mêlées y et j'y lis : « Ces appellations de classiques et
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splendeur aussi; que le dessin avait raison, mais que la couleur n'avait pas tort; et qu'ils ne voyaient pas pourquoi le drame appartiendrait aux Anglais, la pensée aux Allemands et l'image aux Juifs. Ils ont importé et acclimaté la Bible, Homère, Eschyle, Dante, Shakespeare , le Romancero ; ils ont francisé le monde. On a dit que cela dénaturait le « génie de la langue » . Oui, comme la croissance dénature l'enfant.
Ainsi , l'œuvre des révolutionnaires littéraires de 1827 a été de faire l'art à la fois personnel et universel.
Donc, ô cinquième journal, si par le mot romantique vous entendez vraiment que je veux encore maintenant ce qu'on voulait en 1827, c'est comme si vous m'accusiez d'originalité et d'humanité. C'est comme si vous me disiez : (( comment ! vous en êtes encore à vouloir être libre! » et : u c'était en 1827 que le monde était plus grand que la France ! »
Répétez-moi que telle est votre intention , car, malgré notre hostilité et le désespoir où vous me précipitez en m'appelant romantique, je ne voudrais pas vous soupçonner légèrement de penser que l'originalité et la grandeur ont fait leur temps, de croire qu'un principe est mauvais aujourd'hui pour avoir été bon il y a trente ans, et de prendre la vérité pour une mendiante à qui l'on dit : Passez votre chemin, bonne femme, on vous a déjà donné.
Le cinquième journal s'est tu comme les quatre
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premiers. Aucun autre ne prenant plus la parole, je les ai salués amicalement et je les ai quittés. Je n'avais pas plus tôt les talons tournés , que tous les cinq, et d'autres qui n'avaient pas parlé, se sont mis à me crier de toute leur voix dans le dos : — Romantique! romantique! romantique !
Mais ça ne m'apprenait rien, pas même leur stupidité. Je me suis dit que» ce que les hommes ignoraient, la nature le savait peut-être. L' « île romantique » était là ; l'idée m'est venue de la consulter. Portant le même nom que moi, elle m'était un peu parente, et je lui devais une visite. Je suis allé la voir.
Un gai soleil de juillet jetiiit sur l'eau des poignées de diamants. Perché sur le beaupré du bateau à vapeur, je regardais grandir devant moi une côte étrange, sauvage, hostile ! Pas de plage, partout la falaise, droite comme un rempart, nul moyen de débarquer. Un endroit paraît un peu moins implacable que les autres; je demande le nom, on me répond : le Creux terrible. Diable ! Le bateau continue. Toujours le même escarpement. Tout à coup, le bateau s'arrête; pourquoi? La côte n'a pas changé. Cependant, c'est là. On descend dans des canots qui se glissent par un entre-bâillement du roc et qui vous jettent sur un tas de galets. C'est le port. Un port grand comme le bassin des Tuileries, où un sloop n'entrerait pas. Seulement, les bords du bassin ont trois cents pieds de haut. Cette hauteur, sur cette petitesse, fait du port un gouflre. Ces roches écrasantes.
hâlées, balafrées, affreusement belles, épouvantent Tadiniration. Ile inquiétante, dont c'est là le havre. Le lieu de refuge lui-même est menaçant. Du reste, on n'a pas osé donner à cela le nom de port. Cela se nomme le Creux. Mais par où pénétrer dans l'île? A force de chercher, on finit par apercevoir au bas d'une roche une fente naturelle, un peu élargie à coups de pioche. C'est par ce trou de taupe qu'on entre dans Serk. J'avoue que je n'étais pas absolument rassuré en m'aventurant dans l'intérieur de l'île. Heureusement que je n'étais pas venu seul ! Quels pouvaient être les indigènes d'un pays où le port s'appelle un creux et où l'on entre par un trou ? Quelle langue barbare parleraient-ils, et quelles racines, quels rôtis de singes, quelles matelotes de serpents, sinon quels beefsteacks d'hommes, offriraientils à notre appétit?
Eh bien , à peine hors du trou , une large route , bordée de chèvrefeuilles en fleur, nous a conduits à une vallée pleine d'arbres et d'eaux courantes. Un frais sentier, fait d'ombre, de rayons et de chants d'oiseaux, nous a pris alors, et nous a fait monter jusqu'à une maison blanche, claire, aérée, rieuse, coquette et ayant ce vallon à ses pieds ; c'était l'auberge. Nous, y avons trouvé un excellent déjeuner, servi par deux belles filles qui parlaient français, et la maîtresse de la maison nous a reconduits jusqu'à la porte et nous a dit : — Messieurs et mesdames, je vous remercie noblement.
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Nous avons visité Tiie. Partout ces surprises du joli dans Teffrayant. Il y a là un sentier dangereux, la Coupée; une étroite jetée sans parapet ; des deux côtés , trois cents pieds à pic , la mer au bas , deux abîmes, deux vertiges; on se hasarde, on passe, et l'on trouve au bout — quoi ? — une touffe colossale de chèvrefeuilles et de genêts, bouquet géant, galanterie de Ténormité.
Et lorsque le soleil couchant nous a forcés de revenir, le tas de galets où nous avions débarqué était couvert de petites filles en habits de fête, en chapeaux roses ou blancs, plus blanches et plus roses que leurs chapeaux, auxquelles leurs mères donnaient ce spectacle rare d'un bateau à vapeur. La marée gagnait peu à peu et venait leur lécher les pieds. Rien que des filles ; les garçons étaient à pêcher avec les pères; — et le Creux formidable ne leur faisait pas de mal, et il s'adoucissait, et il souriait, et il disait : Moi , une caverne? je suis un nid ; voici mes oiseaux !
Je n'avais pas perdu ma journée, puisque j'avais admiré ; mais plus j'avais admiré cette île terriblement jolie, moins je m'étais expli([ué comment son nom pouvait être une injure. A l'instant de la quitter :
— Chère cousine, lui ai -je dit, j'étais venu d'abord pour vous voir, mais aussi pour vous demander un renseignement.
— Sur quoi?
— Vous devez savoir bien des choses, vous qui
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éles en tiers dans Fimmense tête-à-tête de Tocéan et du ciel; mais vous devez savoir surtout ce que c'est que d'être romantique, puisque vous Têtes. Je vous prie de me le dire.
Elle m'a répondu : — Regarde-moi.
— C'est justement parce que je vous ai regardée ({ue j'y vois encore moins clair. 11 y en a qui me font de votre nom une louange...
— Cela te surprend?
— Non, certes. Mais il y en a qui m'en font une offense, et je ne puis parvenir à concevoir comment le mot qui signifie beaiîté, variété, tous les contrastes, menace et sourire, verts sentiers et falaises écumantes, ruisseaux dans les mousses et granits creusés par les vagues furieuses, grâce et infini, peut être une épithète blessante.
— Tu ne peux concevoir cela?
— Non.
Elle s'est mise «à rire, et m'a dit :
— Ni moi non plus.
Et, sans y penser davantage, elle a continué de luire au soleil, souriante et inaccessible, sculptée par les tempêtes, sûre d'être la plus belle île de l'archipel.