TU ADMIRES, DONC TU ÎSMMITES PAS
Quand Victor Hugo est venu, on a dit qu'il imitait Siiakespeare, Calderon, (îœthe, Schiller, etc.; le drame était un produit de Tinvasion, il avait été apporté en France sur les fourgons des Cosaques. On sifflait Hcrnani par patriotisme.
Ceux qui viennent maintenant, on dit qu'ils imitent Victor Hugo.
Cela tient à plusieure raisons, d'abord à celle qu'a si bien dite Pascal : a A mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a plus d'hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent pas de différence entre les hommes. »
Une autre raison, c'est que Victor Hugo admirait Shakespeare et que nous admirons Victor Hugo.
Tu admires, donc tu imites. Cette vérité a été vraie.
l(i PROFILS ET GIUMACKS.
Il y a eu un temps où admiration impliquait copie. L'art du passé avait pour principe « l'imitation des modèles ». Ce dénûment d'initiative était logique en monarchie. La monarchie dispense le poëte, comme le citoyen, de toute personnalité; le mérite est de ne pas enfreindre l'ordre, de rester dans la tradition, de bien obéir, d'être un fidèle sujet. Des sujets la révolution avait fait des hommes en politique, mais le général du dix-huit brumaire ne lui avait pas laissé le temps de se manifester en art. Ce n'était pas l'empire qui pouvait donner l'initiative à la littérature! Il avait enrégimenté l'intelligence et discipliné le talent. Le vers était la cavalerie et la prose l'infanterie. Il y avait un corps d'élite : la tragédie, et la ligne : la comédie. Le théâtre était une caserne; heure fixe pour se coucher (unité de temps), défense de sortir (unité de lieu). Toute pièce était une charge en cinq temps : — Exposition : Présentez annes; second acte : Chargez armes'^ troisième acte : bourrez; quatrième : ai Joue; dénouement : feu! Le théâtre n'était pas seul réglé militairement. S'aligner sur le voisin, emboîter le pas, faire tous le même geste à la même seconde, tel était l'idéal de tous les conscrits littéraires. Pour humanité la garnison, pour dictionnaire le mot d'ordre, pour conscience l'obéissance passive. Les différents corps avaient chacun leur uniforme; la « poésie légère » avait le sien; l'élégie, l'épître, la fable, la satire, le conte, avaient le leur. L'ode por-
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tait des palmes au collet et une lyre à la main.
Enfin Tempire tomba, et la littérature fut licenciée. Tous furent libres de rentrer dans leurs foyers, d'être chez eux, d'être eux. L'art n'eut plus de consigne, on rompit les rangs, les genres se mêlèrent, on alla où Ton voulut, on se répîjndit en tous sens dans la vie et dans la nature, l'autorité disparut et le Moi fut souverain. Cela ne supprima pas l'admiration; seulement elle passa des poètes dociles aux poètes volontaires, de Racine à Shakespeare. 11 en résulta qu'admiration et imitation, qui jusqu'à ce moment avaient été des synonymes, devinrent des contraires. Car de quoi admira-t-on Shakespeare? De n'avoir imité personne. On ne lui ressembla donc qu'en ne l'imitant pas. Pour faire comme lui, on dut faire autrement que lui. L'an^cienne parole : Tu admires, donc tu imites, devint un contre-sens, et il fallut dire : Tu admires, donc tu n'imites pas.
Cette indépendance que les écrivains nouveaux ont eue avec Shakespeare, ils l'ont eue l'un avec l'autre. Leur foi commune, étant le droit d'être soi, contenait leur diversité. Les vieux de tout âge qui croient encore aux u écoles » seraient peut-être embarrassés de trouver un seul point de critique, de politique ou de religion sur lequel les « disciples » soient d'accord avec le « maître » ou entre eux. — Kn critique, je prends Racine : Paul de Saint-Victor l'aflirme, Théophile Gautier en doute, je le nie. Racine n'est qu'un détail; mais les « romantiques »
18 PnOFILS ET GUIMACES.
s'entendent au moins sur le « romantisme »? Willielm Schlegel a dit que le romantisme c'était le christianisme; Victor Hugo semble le croire, dans la Prélace de Cromwell; Gautier proteste. Je me souviens d'une discussion très-éclatante où Méry soutenait l'excellence de l'art chrétien contre Gautier qui nommait Jésus « le chef des grisâtres ». — En politique, Victor Hugo est le grand représentant de la république, Théophile Gautier est indifférent, Alfred de Musset est hostile. — En religion, nous ne nous trouvons guère ensemble, Victor Hugo, ses fils et moi, sans parler de Dieu, et c'est entre nous une incessante contradiction. Victor Hugo dit : « Dieu est; je ne nie pas le mal, mais j'affirme l'infini; » moi, je dis : « Le mal est; je ne nie pas Dieu, mais j'affirme l'homme. » — 11 ne me paraît pas que tout cela puisse se traduire par Magister dixit. Si cette variété de l'opinion se répète dans le talent, c'est ce qui n'aurait besoin d'être démontré qu'à ceux qui ignoreraient que le fond et la forme sont solidaires et que le style c'est l'homme môme. Le livre naît de tout l'homme, critique, citoyen et croyant. Deux hommes différents produiront le même livre le jour où le cerisier et le figuier produiront le même fruit. Pour les honnêtes critiques qui ne veulent pas croire que les figuiers ne font pas de cerises, on n'a qu'«à prendre deux œuvres de même nature dans Victor Hugo et dans un de ses admirateurs les plus fervents, et à demander, par exemple, quel rapport il y
TU ADMIRi:S, DONC TU N'IMITES PAS. 19
a entre le Voyage en Espagne de (iaiitier, d'un éclat si bref et si net, et le Rhin de Victor Hugo, d'une abondance si large et si profonde, — ou bien entre le théâtre de Victor Hugo, fait de contrastes, où l'ombre heurte brusquement la lumière, où Ruy Blas est grand ministre et laquais, Triboulet père et bouffon, Lucrèce Borgia mère et empoisonneuse, Marion perdue et regagnée, (iilbert menteur et vrai, et qui est la rude bataille du bien et du mal, et le théâtre de Paul Meurice, où le bien règne tranquille, où la vertu n'a pas une tache, où Benvenuto Cellini, Fanfan la Tulipe, François les Bas-bleus, l'Avocat des pauvres, le Maître d'école, le Roi de Bohême, tous, sont le dévouement absolu?
On prononce souvent, à propos de Victor Hugo, le mot de royauté littéraire. Victor Hugo est bien autre chose qu'un roi, c'est un génie. On finira par s'apercevoir que c'est tout aussi petit de commander que d'obéir. Corneille l'a dit : Pour être plus qu'un roiy lu te crois quelque chose! Et Victor Hugo l'a dit aussi : L'esclave le mieux attaché^ c'est le maître. Donc, plus de maître ni de roi. J'assistais, en mare 1848, à une réunion des (( artistes dramatiques » qui choisissaient leur candidat pour l'Assemblée constituante. Il va sans dire qu'ils choisirent Victor Hugo. On lui avait demandé de venir, il était venu et avait parlé, comme toujours, en grand orateur. Quand il redescendit de la tribune, un comédien de province s'y précipita enthousiasmé et s'écria qu'il
n*y avait plus de roi en politique, mais qu'il y en aurait toujours en littérature. Sur quoi, un autre comédien se leva et déclara qu'il partageait Tenthousiasme de son honorable camarade, mais non son opinion, et qu'on ne venait pas de renverser la monarchie pour monarchiser la « république des lettres ». Cet autre comédien me parut avoir complètement raison.
Ceux qui comprennent Victor Hugo l'admirent d'être lui : leur admiration signifie qu'ils veulent être eux. Royauté littéraire? Victor Hugo serait un roi singulier auquel ses « sujets » prêteraient serment de désobéissance.
Donc, les critiques qui concluent de l'admiration à l'imitation font un raisonnement qui aurait été juste il y a quarante ans. C'est selon qui Ton admire. Admirer les copistes, c'est signe d'imitation; admirer les inventeurs, c'est preuve d'originalité.
Mais ceux qui s'obstinent à confondre l'admiration avec l'imitation ne le font pas tous par vieillesse; quelques-uns ont une meilleure raison : l'envie. Ils espèrent qu'ainsi ils empêcheront d'admirer. Toutes les fois qu'on leur fait l'affront d'acclamer un poète, ils se vengent de l'admirateur en l'appelant plagiaire. Il y a des esprits qu'ils effrayent et qui se hâtent de rentrer leur enthousiasme, de le renier, d'insulter ce qu'ils ont adoré, de cracher sur leur dieu. Alors l'envie leur pardonne, elle les aime, elle leur découvre une originalité subite, elle les