L'ATHÉISME DE DIDEROT
tique la royauté, dans la conscience la grâce. La terre était une prison. Et dans cette prison, guichetiers» tourmenteurs , la torture, le gibet, la roue, l'estrapade. Ah ! Ton conçoit les efforts inouïs qui se faisaient pour sortir de cette réalité. Les extravagances étaient des évasions. On se réfugiait n'importe où , don Quichotte dans la folie , Pascal dans le tombeau, Philaminte dans la lune.
Le dix-huitième siècle a rendu le monde habitable. Il a créé la tolérance, attendri le juge, destitué le bourreau. Il a mis tout en liberté, la pensée et Taction. La prison cessant, les évasions ont cessé. Il a retenu l'homme en le lâchant.
Le dix-septième siècle et le dix-huitième ont cru s'entre-détruire : ils ont collaboré. Pascal aussi a travaillé à l'affranchissement de l'homme. Lequel fait plus contre l'esclavage, l'esclave qui tue ou l'esclave qui se tue? Voltaire a raillé, mais Pascal a souffert. Le catholicisme était déjà pénétré des larmes du martyr de Port- Royal, quand le chimiste de Ferney l'a dissous dans son acide. Le dix-septième siècle aussi a fait la terre ! — Et le dix-huitième aussi a fait le ciel ! L'athéisme de Diderot est plus religieux que la religion de Bossuet. Diderot a nié Dieu , il ne l'a pas calomnié. Il n'a pas mis la fausse signature de
Dieu au bas de la révocation de Fédit de Nantes. Il a mieux aimé ne pas croire en Dieu que de croire Dieu monstrueux. 11 a mieux aimé ne pas croire à la résurrection de riiomme que de tuer Thomme. Lui et ses pareils, le vrai ciel les remercie d'avoir jeté bas le faux. Nous ne verrions pas le visage s'ils n'avaient pas arraché le masque. Vous serez bénis par toutes les religions futures, ô grands atliées !
Ilautoville-Housc , mars 18 jO.
XLY.
Je te voudrais ici, mon cher neveu; d'abord, parce que je te verrais, et ensuite, parce que tu verrais Guernesey. C'est ravissant! c'est français comme la Normandie. Nous habitons la capitale de l'île, Saint- Pierre-Port; imagine-toi Caudebec sur les épaules d'Honfleur. Une église gothique, des rues vieilles, étroites, irrégulières, fantasques, amusantes, coupées d'escaliers, grimpant et dégringolant, les maisons les unes sur les autres afin que toutes voient la mer. Et un port tout petit, où les navires se tassent, où les vergues des goélettes risquent toujours d'éborgner les fenêtres du quai, où ces immenses oiseaux nichent
dans les croisées. J'aime les petits ports! la mer y est plus grande, et on Ta dans le creux de la main.
Ce petit port aura eu de grandes visites. Chateaubriand, blessé d'un éclat d'obus à l'armée de Condé, malade de la petite vérole, y fut débarqué, dans la traversée d'Osteude à Jersey, par un capitaine qui ne voulait pas qu'il mourût à son bord. La femme d'un pilote eut pitié de lui, le recueillit, le soigna, et il put aller achever de se guérir à Jersey. Chateaubriand mort est. revenu se coucher en face de cet archipel où il était venu se coucher malade. Son tombeau, debout sur une butte que la marée sépare de Saint-Malo, semble s'avancer dans la mer poiu* voir Jersey cl Guernesey de plus prés. L'océan va et vient de T île-sépulcre aux îles-refuges, comme le grand dialogue de la mort et de l'exil. J'écoute ce que se disent ces rochers où ce fier naufragé de la monarchie s'est arrêté un moment pour reprendre haleine, Guernesey, première étape de sa traversée, et le Grand-13é, qui n'est pas la dernière.
Nous n'avons plus notre terrasse de Jersey, le long mur où sautaient les lames, la vaste grève où tu as galopé avec nous, — mais nous avons, à gauche, Aurigny; à droite. Jersey; en face, tout à nos pieds, le Château-Cornet; un peu plus loin, trois îles, Jethou, Herin et Serk; au fond, entre Aurigny et Jethou, entie Jethou et Serk, entre Serk et Jersey, partout, la France.
Les navires passent tout près de nous; le packet
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qui te portera cette lettre filait tout à l'heure entre le Château-Cornet et notre jardin. Barques de pêche, sloops, bricks, trois- mâts, bateaux à vapeur, se croisent devant moi presque comme à Villequier; c'est vivant comme la Seine et c'est grand comme la Manche ; c'est un fleuve et c'est l'océan ; une rue de la merl
Voilà donc la patrie et la maison que les événements nous ont faites. Nous vivons là, heureux? non ; moi, comment le serais-je sans vous trois, ma mère bien-aimée, ta chère mère et toi? et n'avons-nous pas des amis là-bas? Paul Meurice ne manque pas de venir tous les ans, mais combien de mois sans serrer sa main fraternelle! — malheureux? non; une tristesse qu'on veut est encore de la joie; — heureux et malheureux, vaincus et fiers, contents de souffrir!
Nous travaillons. C'est incroyable la quantité d'art que produit cette maison que la politique a produite.
Toute la maison travaille. — La fille fait de la musique charmante. — Le fils aîné, des romans et des drames. C'est tout simple : la littérature, il est né chez elle, il a joué enfant avec les rimes, le style et lui ont été élevés ensemble, lorsqu'il a grandi les phrases bien faites l'ont regardé tendrement. — Son frère traduit Shakespeare. Ce sera bien, n'est-ce pas, Shakespeare traduit filialement par un fils de Hugo? Une singularité de cette traduction de Shakespeare, c'est que ce sera une traduction de Sha-
kespeare; les autres traduisent la traduction de Letoumeur. Celle-ci ne connaît que Tédition originale, elle supprime ce que les éditions modernes ont ajouté et restitue ce qu'elles ont supprimé, elle rétablit Tesprit et la lettre, elle abolit cette stupide division en cinq actes dont Shakespeare ne s'est jamais douté, elle n'emmaillotte pas ce géant dans les langes de la tragédie I
Une autre traduction des poètes, c'est leur biographie. — Madame Victor Hugo écrit la vie de son mari. Personne ne l'eût écrite comme elle. Celle-là peut dire qu'elle n'a pas quitté son mari. Elle a assisté à tout ce qu'il a fait, à tout ce qu'il a dit, à tout ce qu'il a pensé. Elle fait un livre vrai dans les deux sens, renseigné et sincère, qui sera le complément naturel de l'œuvre de Victor Hugo. Car la grande explication de l'œuvre, c'est la vie. Quel commentaire de la maladie imaginaire d'Argan, la maladie réelle de Molière! quelle préface de Tartuffe^ Molière excommunié ! quelle scène du MisanthropCy la conversation de Molière avec Chapelle! quel épilogue de don Juan insultant les tombeaux, Molière qui n'a pas de tombeau ! De quel homme est fait le poëte, ses malaises, ses bonheurs, ses milieux, ses amis, son mariage, ses enfants, ses morts, annotations nécessaires. Où et quand a-t-il trouvé ce drame? Qu'avait-il dans le cœur? Et qu'avait-il sous sa fenêtre? L'œuvre, c'est la vie et c'est la nature. Les Mémoires <V Outre-Tombe sont traversés à tout»
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moment par de sombres vols d'idées à ailes noires nées des corbeaux que Cliateaubriand enfant regardait tournoyer sur Tétang de Combourg.
J*ai une bibliothèque unique ! Sais-tu ce que j'ai lu cette année? En fait de poèmes, Dieu^ la Fin de Satatiy les Petites Epopées; en drames, Homo^ le Théâtre en liberté ^ les Drames de V Invisible; en lyrisme, les Contemplations et les C/mnsons des rues et des bois; en philosophie, un livre que vingt-cinq ans de méditation n'ont pas encore achevé et qui s'appellera : Essai d'explication; — j'ai pour bibliothèque les manuscrits de Victor Hugo! Je vais et viens dans ces chefs-d'œuvre où nul n'a pénétré. J'ai des Ihiy Blas à moi! Émotion inexprimable, d'être seul dans ces mondes inédits, dans ces strophes non touchées, dans la pureté de ces créations, dans la virginité de ces aurores ! joie effarée d'Adam le premier jour de TÉden ! — Tu auras les Contemplations la semaine prochaine ; on imprime les dernières feuilles du second volume. C'est la plus grande oeuvre lyrique de ce grand poëte lyrique. Tout le problème terrestre, depuis la plainte du brin d'herbe jusqu'au sanglot du père. Les autres vers du poëte n'étaient à eux tous qu'une partie de sa vie et qu'un côté de la nature. Cette fois, il ne suffit plus que le soleil soit beau, le poëte lui demande qui l'allume, et dit aux rayons : Vous êtes des ténèbres! Cette fois, la nature est interrogée, et répond. Le vent n'est plus un bruit, c'est une voix. La goutte d'eau
n'est plus une perle, c'est une larme. Et il y a tout l'homme ! Gela commence au berceau et cela ne finit pas à la tombe. Regard aveugle de l'enfant qui ne voit pas même les pieds nus de Rose» cœur adolescent qu'éblouit l'œil de la femme, esprit viril que passionnent les misères du peuple, ce n'est encore là que la vie, le poète ne sort pas encore de ce monde-ci; mais quand sa fille meurt, il se jette dans la fosse après elle, il la cherche, il rouvre la bière, elle n'est plus dans le cadavre, il la veut, il fouille, il creuse, il troue, il frappe du front, il pousse du cœur, il va, il perce le globe de part en part, il crève la terre, — et il roule échevelé dans les étoiles.
Nous n'avons plus Ponto, tu te souviens, ce bel épagneul, si aimable et si peu fidèle. Il est parti comme il était venu. Quelques jours après notre installation à Marine-Terrace, nous vîmes entrer un beau chien noir, à longs poils brillants, leste, vigoureux, qui s'invita sans façon à déjeuner avec nous. L'après-midi, une vieille dame, qui le croyait à elle sous prétexte qu'elle l'avait acheté, l'envoya réclamer et reprendre; mais on ne l'avait pas emmené depuis une heure qu'il reparut pour notre dîner. La dame le reprit, il revint; elle l'attacha, il ne dit rien le jour, mais la nuit il aboya tellement qu'elle ne
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put dormir, et ce fut la même chose toutes les nuits; elle lui rendit la liberté et lui prodigua les os de côtelette et les carcasses de poulet; il dédaigna les carcasses de la dame et se précipita chez nous. Elle finit par y renoncer et nous l'abandonner; — alors, il nous quitta. Nous fûmes un mois sans le revoir; un soir, nous le rencontrâmes sur la jetée de Saint- Hélier, non pas avec sa vieille maltresse, mais avec une autre, une jeune fille dont il s'était épris et chez qui il était allé loger. Il nous aborda sans embarras, nous fit mille tendresses, et, nous voyant partir, revint avec nous à Marine-Terrace. Il nous resta trois semaines ; puis, un jour que des jeunes gens passaient devant notre porte des fusils sous le bras , il s'en alla chasser avec eux. Il vivait ainsi, nous arrivant quand bon lui semblait, partant quand nous l'ennuyions, choisissant sa maison, ne voulant être à personne, faisant des visites à ses amis. Lorsque nous avons quitté Jersey, nous ne l'avions pas aperçu depuis six mois. Il aura vu un de ses amis s'embarquer et il aura eu envie de faire un voyage.
Nous avons toujours notre chienne de garde, Chougna, chienne de berger, grise, velue, mal peignée, aboyante, aimante, toujoure prête à nous sauter au cou avec ses grosses pattes, brutalement tendre, — et nous avons en outre la plus jolie levrette qui soit, Lux, inquiète, délicate, frileuse, peureuse, blanche avec deux taches grises au dos et à la tête qui la font ressembler à un petit cheval sellé
et bridé. J'ai toujours Mouche, ma chatte blanche et noire, habillée pour le bal masqué, ayant au front son loup de velours noir qui laisse voir son menton blanc, ses dents fines et le bout de son nez rose, ayant sur les épaules son manteau de velours noir garni par devant de larges bandes d'hermine. Mais elle n'est guère en humeur de bal; elle est silencieuse, défiante, ténébreuse, sinistre; elle ne joue jamais ; lorsqu'on la connaît, son noir a l'air d'un crêpe et son blanc d'un linceul; elle semble savoir qu'elle est née en exil d'une mère née en prison. C'est bien la chatte de la prison et de l'exil, solitaire et belle, noire et lustrée, sombre lumière.
J'appartiens à Mouche et Charles Hugo appartient à Lux; car nous n'avons pas la prétention que ce îsoient elles qui nous appartiennent. D'ailleurs, est-ce que l'homme n'est pas toujours possédé par ce qu'il possède? est-ce que l'amant ne dépend pas de sa maîtresse? est-ce que le propriétaire n'est pas la propriété de sa maison? Nous sommes tous deux les domestiques de notre chienne et de notre chatte, leurs baigneurs, leurs gardes-malades. Charles aime Lux d'être caressante, de ne pas pouvoir être une minute sans lui, d'être douce, de faire fête à tous nos amis; moi, j'aime Mouche d'être fière, de ne se laisser prendre ni toucher par personne, d'être farouche, de se faire respecter même de moi! Nous soutenons chacun la supériorité de notre passion; c'est notre grande querelle; nous nous attaquons.
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non dans nos bêtes, ce serait trop personnel, mais dans nous-mêmes, dans nos goûts; Charles dit que qui se ressemble s'assemble, que le chat n'aime pas et qu'alors c'est la bête des égoïstes; je réponds que le chien aime et qu'alors c'est la bête des égoïstes, de ceux qui aiment pour être aimés, de ceux qui n'aiment pas pour rien; dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu n'es pas. Bah! j'aime les chiens aussi, et je voudrais les réconcilier avec les chats. Les chiens et les chats, la fidélité et la liberté !
Nous n'avons pas que nos chats et nos chiens, nous avons ceux des voisins, qui trouvent la maison agréable, surtout un nain, une sorte de chien-rat très-drôle, un monsieur gros comme le poing, sans pattes, tout rond, une boule, qui s'amuse à se faire rouler par Lux sur la pente du jardin. Telle est la maison du poëte de Lucrèce Borgia. Et moi, je suis content que ces pauvres animaux se trouvent bien chez ce grand esprit, et que la maison du génie soit la maison des bêtes.
« Plus j'ai connu les hommes, disait madame de Staël, plus j'ai aimé les chiens. » Il est certain que les chiens sont supérieurs à bien des hommes pour le dévouement, le courage et l'intelligence. Tous les jours, je vais sur la grève et j'emmène Cliougna; si tu voyais sa reconnaissance ! Mais ce qu'il faut voir, c'est son bain. Les premières fois, l'eau la séduisait peu, elle allait au bord de la lame, y trempait le bout de ses pattes, et c'était fini; si bien qu'une fois
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je Tai prise dans mes bras, je Tai portée sur un rocher et je lui ai fait faire un plongeon sérieux. Le lendemain, je comptais lui rendre le même service ; mais, à cent pas du rocher de la veille, elle a rebroussé chemm et est allée m'attendre sur le port. Pour la punir, j*ai été deux jours sans l'emmener, puis, le troisième jour, j'ai voulu voir ce qu elle ferait, et je l'ai reprise avec moi. A peine sur la grève, sans un mot de moi, sans un signe, elle a couru vers la mer, a jappé furieusement pour attirer mon attention, est entrée dans l'eau jusqu'au cou, s'est, fait couvrir par la lame, et m'a demandé du regard si c'était assez. Et depuis, toutes les fois, elle prend son bain d'elle-même, s'y plonge tout de suite, consciencieusement, et n'en sort que sur mon geste. Intelligence ou instinct, qu'importe le mot? Bêtes, machines, c'est bientôt dit; il existe plus d'une ressemblance entre les bêtes et les hommes, heureusement pour les hommes. Un enfant ne pleure pas plus après sa mère que Lux après Charles. Elle est jalouse comme une femme, et veut mordre si l'on caresse Chougna; Chougna aimait Charles, mais, depuis qu'il lui préfère Lux, elle refuse de sortir avec lui, quoiqu'elle soit ivrogne de plein air. Il y a des cœurs d'anges sous des pelages de caniches. Il y a même des chiens politiques. T*ai-je fait voir Cabot, « le chien des proscrits, » comme on l'appelle? Un griffon qui vient on ne sait d'où, qui n'est à personne; il a pris les proscrits en amitié, il ne les
quitte pas, il les aborde dans la rue, il se promène avec l'un ou avec Tautre indifféremment, il demande à dîner à celui-ci ou à celui-là, et n'accepte jamais d'invitation ailleurs. Il est au courant de tout ce qui leur arrive; il vient à toutes leurs fêtes et à tous leurs deuils; il n'a jamais manqué un anniversaire ni un enterrement.
L'intelligence et l'affection des chats sont moins constatées que celles des chiens. Et cependant. Tété dernier, lorsque j'ai dû quitter Mouche six semaines, elle est tombée toute triste ; elle me cherchait partout, miaulait à la porte de ma chambre jusqu'à ce qu'on lui ouvrît, entrait, et m'attendait. Quand elle a des petits, il n'y a pas de mère plus tendre et plus passionnée. Elle ne les laisse pas seuls une minute; s'il faut absolument qu'elle sorte, elle les prend un à un, me les met sur les genoux, me les confie du regard, sort, et rentre aussitôt. Il ne faut pas alors que les chiens approchent ; pour défendre ses petits, elle est d'une bravoure absurde; elle se battrait avec une meute de bouledogues! Ponto ayant fait mine de toucher à un de ses petits de la première portée, elle ne lui avait jamais pardonné; encore un an après, dès qu'elle le voyait seulement à l'autre bout du jardin, elle allait à lui et le gifflait de toutes ses griffes. Qu'une si longue rancune, qu'un tel amour maternel soit le fait de ce qu'on entend par une bête, j'ai la bêtise d'en douter. Il y a des moments où elle a certainement quelque chose à me dire et où elle
essaye de parler; elle se frotte contre mes jambes, elle grimpe après moi, elle vient sur la table où j'écris et me tire le bras avec sa patte pour que je me tourne de son côté; elle a, dans ces instants, un regard extraordinaire. Je me penche sur ses yeux profonds, et il me semble y voir, là-bas, tout au fond, je ne sais quoi qui se débat, comme un malheureux tombé dans un puits, et qui s'efforce de remonter, et qui appelle à l'aide, et qui se raccroche aux parois, et qui retombe toujours, — une âme, je le crois. Ah! chère bête, je voudrais te jeter une corde, mais je n'en ai pas.
J'aime tous les animaux. Quand je pense qu'enfant je tirais les oiseaux dans les arbres de Villequier, j'assassinais les chardonnerets, je jetais des poignées de blé dans les allées pour assembler des troupes de moineaux au bout de mon fusil; lâche guet-apens ! Comme si ce n'était pas assez des meurtres d'anifnaux qu'on commet par nécessité, pour manger, des bœufs qu'on assomme, des poulets qu'on saigne, des saumons que l'hameçon déchire, des homards qu'on jette vivants dans Teau bouillante; comme si ce n'était pas assez de cette sombre loi qui condamne l'homme à la férocité, et qui fait que vivre c'est tuer !
Au moins, soyons bons pour les bêtes qu'on ne mange pas. Les scarabées que je vois dans le chemin et qui pourraient être écrasés par les passants, je les ramasse et je les mets dans la haie. Je suis le bon
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Samaritain ces crapauds! hier, j'en ai sauvé un que des enfants lapidaient, je le leur ai enlevé, et je Tai porté bien loin dans un champ. Je suis Tarai intime des colimaçons et le galant des araignées.
Quant aux bètes féroces, je ne les hais pas; je suis convaincu qu elles subissent une fatalité mystérieuse; je ne leur en veux donc pas du mal qu'elles nous font, je les en plains, et alors je les en aime. C'est à nous d'agir sur elles, comme sur les sauvages, comme sur les hordes, comme sur les anthropophages; c'est à nous de les apprivoiser, de faire leur éducation. 11 faudra pourtant qu'on s'occupe un jour de civiliser les tigres. Le coup de dent et le coup de fusil ne peuvent pas être à perpétuité l'unique dialogue de l'homme et du lion. Moi, j'ai envie de dire au chacal : Mon frère, embrassons-nous!
Nous travaillons ; nous nous promenons dans l'île ; nous faisons la connaissance du Moulin-IIuet, du Gouffre, des fermes, des dolmens, des baies ; nous nous lions avec des chemins perdus dans les branches; nous escaladons des roideurs effroyables ; nous avons vu vendredi une chose étonnante : un port au quatrième étage ; nous lisons deux ou trois journaux ; nous causons. Longue conversation de la solitude sur l'humanité, sur tout, sur ce que nous voyons et sur
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ce que nous rêvons, sur la feuille qui pousse dans le jardin et sur l'idée qui germe dans le siècle, sur revenir et sur la marée, sur le progrès et sur l'absolu. Et nous aboutissons toujours à cette conclusion : la vie. La vie sous toutes ses formes, le pain pour les alTamés, la liberté pour les opprimés, l'éducation pour les enfants, l'égalité pour les femmes, la paix pour les mères, la vie pour les criminels, — la vie pour les morts. Abolition du bourreau, qui décapite Thomme de la tête, et abolition du néant, qui décapite l'homme de Dieu.
Nous discutons la nature et l'âme, et le père enseigne les fils, — et les fils enseignent le père.
Car, si grand que soit un homme, le moindre lui ajoute. 11 n'y a pas d'homme terminé. Tout homme naît tous les jours, à tout âge, de tous et de tout, d'une page d'histoire, d'un article de journal, d'un mot d'un passant. On a des tas de pères dont on ne se doute pas, ses enfants, ses amis, son portier, son chien. Molière est fils de sa servante , et Balaam de son ânesse.
On a pour pères le village où l'on a ouvert les yeux, le collège où l'on a ouvert l'esprit, l'arbre de la cour, le fleuve, le quartier, la rue, la chambre, le papier des murs, le sujet de la pendule. L'hiver et l'été, le jour et la nuit, la fleur et le rayon, le caillou et l'astre, travaillent à l'homme.
brins d'herbe pères d?s chefs-d'œuvre! ô grains de sable pères des génies ! ne sentez-vous pas vague-
ment avec quelle émotion et quel respect je vous contemple ?
Mystère insondé, ces pensées qui sortent de la matière, ces esprits engendrés par les choses! Que rhomme fasse Thomme et que le chêne fasse le chêne, cela paraît simple; mais le chêne faire l'homme, mais la pierre produire des idées, mais ce qui n*a pas d'âme créer des âmes !
Est-ce que le chêne et la pierre auraient des âmes?
Je crois qu'ils en ont. Je le crois parce que je ne puis m' expliquer autrement l'action de la nature sur l'esprit. Et je le crois encore parce que je crois à l'unité, parce que je crois que tous les êtres et toutes les choses de tous les univers sont des manifestations diverses de la même essence.
Les âmes des végétaux et des minéraux sont dans des conditions plus dures que les autres. Nous avons la parole, les animaux ont le mouvement; mais elles, immobiles et muettes. Ayons pitié d'elles.
Autrefois, j'aimais les fleurs en égoïste, pour leur parfum, pour leur beauté, pour en faire des bouquets, pour qu'une femme les respirât une nuit et, le matin, les jetât aux balayeurs de la rue; non, jamais je ne ferai plus de la rose une entremetteuse! Maintenant, j'aime les fleurs pour elles; je vis dans la serre et dans le jardin; je m'informe de celles qui ont soif et je vais leur chercher à boire; je relève celles qui sont renversées; je leur parle; je gronde
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les arbustes en retard; je dis un mot d'encouragement aux bourgeons du poirier ; j'ai fait ce matin une bonne action, j'ai trouvé une pauvre petite primevère qui grelottait dans son pot, on lui avait fait prendre l'air hier par une journée de printemps^ le soir on l'avait oubliée dehors, la nuit froide l'avait glacéet le vent d'ouest, qui est bien le plus béte de tous les vents, s'était amusé à lui verser des seaux d'eau sur la tête, elle se mourait : je l'ai vite portée dans la serre, je l'ai réchauffée, et j'ai eu la joie de lui sauver la vie. Nous avons des glaïeuls jusque dans les allées ; je prends la précaution de ne pas marcher dessus, et je n'ai pas à me reprocher d'en avoir écrasé un seul. Je me rappelle avec remords le temps où , quand j'allais dans les bois, je cassais des branches de coudrier pour avoir quelque chose à la main, pour cingler l'air, pour frapper les hautes herbes, pour couper les orties ; à présent, je ne battrais pas une ronce qui m'aurait piqué. A présent, je n arracherais pas plus un pétale à un camélia qu'une aile à une mouche ou qu'un cil à un enfant. Les jeunes filles qui effeuillent les marguerites pour savoir si elles sont aimées passionnément me font l'effet des prêtresses terribles qui questionnaient les convulsions des victimes égorgées, et je ne voudrais pas toucher leurs mains cruelles.
J'ai une affection sincère pour les choses, pour la pierre, pour le métal, pour le sable des grèves, pour le pavé des rues , pour les instruments de travail ,
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pour les ustensiles de ménage. Lorsque je réfléchis à tous les services que les choses nous rendent, j'en veux aux maçons qui chargent trop un vieux mur, et je ne ferais pas de mal à une allumette. Je plains les clous rouilles, je bénis les charrues. Je trouve que l'homme est coupable envers le fer et l'acier quand il les emploie à de mauvais usages ; je suis persuadé que ces bons serviteurs souflrent des complicités violentes qu'on exige d'eux, et il y a des moments où il me semble que c'est le couteau de la guillotine qui est le condamné.
Nous habitons une maison redoutée.
Personne n'osait y loger. Elle est miraculeusement située, très -vaste et très -commode, et elle n'était pas louée depuis neuf ans. Un révérend, qui avait eu l'audace de la louer pour un an , l'a quittée précipitamment avant six mois. Pourquoi? parce qu'il y revient une femme qui s'y est tuée. Ces récits nous sont faits tout bas par la blanchisseuse , par la laveuse de vaisselle , par les voisins. La cuisinière en tremble et la fille de chambre en rit.
Moi, je n'en tremble pas et je n'en ris pas.
Si je crois aux revenants ? Je ne les crois pas impossibles. Je t'avoue que je n'ai pas le mètre avec hîquel on mesure le possible. Je rougis de mon ignorance, mais je ne connais pas la fin de l'infini.
Ce que je crois fermement , c'est que les morts vivent. Où vivent-ils? Vraisemblablement dans ces mondes innombrables que nous voyons la nuit. 11 y en a sans doute aussi qui ne montent pas si haut tout de suite, qui sont forcés de rester près du lieu où ils ont commis quelque faute non expiée , ou qui ont laissé ici quelque être cher dont ils ne peuvent s'éloigner; ceux-là habitent notre atmosphère. Je m'imagine que tous les étages de la maison terrestre sont occupés. Sous l'eau les poissons, l'homme sur le pont du navire , au-dessus des voiles les oiseaux , au-dessus des ailes les morts.
Les poissons ne voient l'homme que lorsque l'hameçon du pécheur les tire hors de l'eau ; pour eux , voir l'homme c'est mourir. Nous aussi, c'est en mourant que nous voyons les morts. Et qui sait si, quand nous mourons , ce ne sont pas les morts qui nous pèchent, si les maladies, les passions, les suicides ne sont pas les hameçons des habitants d'une zone supérieure, si une bataille n'est pas un bon coup de filet?
En attendant que la mort leur montre les hommes, les poissons peuvent entrevoir çà et là un plongeur qui descend brusquement dans la vague et remonte. Pourquoi n'y aurait-il pas aussi des plongeons de morts ? Si une alose racontait sous l'eau qu'elle a vu des êtres sans nageoires, il est probable que les vieux turbots sceptiques se moqueraient de sa simplicité et que les sages morues secoueraient dédaigneusement la tête.
Socrate et Jeanne d'Arc ont certainement entendu des voix mystérieuses. Pendant que Luther écrivait, des êtres sans nom ricanaient autour de lui et il leur jetait son encrier à la figure. Nous avons , toi et moi, entendu de nos oreilles et vu de nos yeux des tables dicter des pages tellement sublimes, qu'en supposant une mystification, Robert Macaire n'aurait pas suffi, il aurait fallu Dante. Et Dante n'aurait pas suffi ; Dante n'a pas improvisé son poème ; au lieu que la table dictait dès qu'on voulait ; les mains n'avaient qu'à la toucher ; sur une question imprévue faite par n'importe qui, elle allait, elle causait, elle discutait, elle répliquait aux objections, pendant des heures.
Si les morts peuvent nous parler, pourquoi ne pourraient-ils pas nous apparaître?
Une chose m'a toujours frappé : c'est que tous les grands poèmes sont pleins d'apparitions. On en rencontre à chaque pas dans la Bible et dans V Iliade. Eschyle et Shakespeare en sont peuplés. Il y a des revenants sur les deux cimes du théâtre, YOrestie et Hamlet. Ceci me touche singulièrement, moi qui pense que le beau c'est le vrai.
Eschyle croyait-il à l'ombre de Clytemnestre ? Shakespeare croyait-il au fantôme du père d' Hamlet, au spectre de Banquo , aux visions de Richard III ? Oui, évidemment. Ils n'auraient pas bâti exprès leurs principaux drames sur le vide. « Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre , Horatio , qu'il n'en est rêvé dans votre philosophie. » On douterait de la
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croyance de Shakespeare, quil serait difficile de douter de celle d*Eschyle, qui était pythagoricien, a Les pythagoriciens , dit Apulée , étaient étonnés toutes les fois que quelqu'un prétendait n* avoir jamais vu d'esprits, n
Élargissons la famille humaine I Nous nous trouvons bien vastes parce que notre humanité ne renie plus les parias comme Tlnde, les barbares comme la Grèce , les esclaves comme la Rome des empereurs , les hérétiques comme la Rome des papes; parce que nous ne disons plus comme 1* Agora : le droit de l'Athénien, ni comme le Forum : le privilège du citoyen romain , ni comme le Vatican : le paradis du catholique, — mais comme la tribune de la Convention : le droit de l'homme ! Nous n'avons pas tout fait. La famille n'est pas complète. Nous sommes en traiii de reconnaître le prolétaire, la femme, Tenfiint, le nègre; mais, quand nous leur aurons restitué leur part d'héritage, il restera encore des déshérités. Moi, ma famille, c'est tout! Les hommes d'abord, — et puis, les animaux, les plantes, les métaux, — et puis, les morts. Tout le monde et tous les mondes. J'ouvre mes brcxs de toute leur étendue, et je voudrais serrer Timmeusité sur mon cœur.
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Voilà donc le milieu dans lequel j'ai achevé ee livre que je te dédie, mon cher enfant.
J'écoutais et je regardais, j'aspirais tout, je mêlais tout à ma pensée, — ces rochers hantés par ces esprits, — ces bêtes chez ce génie, — cet océan-fleuve, — ces étrangers en qui l'histoire nous montre nos compatriotes du duché de Normandie, et le progrès nos concitoyens des États-Unis d'Europe, — cette solitude où nous a jetés notre amour des hommes, — cette maison que la politique a donnée à la littérature, ces événements qui font ces livres, — cette nature qui collabore aux chefs-d'œuvre, ce petit jardin où poussent les grands poèmes , ces larges horizons qui élargissent la penséd, ces marées qui montent jusqu'au front, — ces Contemplations où la fosse est creusée dans le ciel et où les clous du cercueil deviennent les constellations !
Et j'entendais sortir de tout, des êtres et des choses, du fait et de Tidée, de la strophe du poète et de l'aboiement du chien, du rayon de la lune et du silence de la pierre, ce mot divin : Solidarité !
C'est ce mot que disent, et répètent, et rabâchent toutes les pages de ce livre.
Solidarité de l'idéal et du réel dans Tart.
Solidarité de la pensée et de la forme, de la philosophie et de rintérêt, de l'idée et de l'action, du grand et du vrai.
C'est pourquoi je préfère, entre toutes les formes littéraires, le théâtre, qui est l'action de l'idée; entre toutes les formes théâtrales, le drame, qui est la vérité de la grandeur.
Je hais tout ce qui mutile l'humanité, l'esprit sans la matière et la matière sans l'esprit, la tragédie et la comédie.
Le vrai nom de l'ancien théâtre français , c'est le théâtre cellulaire.
Le réel dans une cellule, dans l'autre l'idéal; le cœur humain coupé en deux, la moitié du dictionnaire ici, et là l'autre moitié, — et pas de communication possible entre les deux cellules. Comme dans les prisons, des murs ïius, pas de meubles, que ceux de la prison, la table banale où se sont accoudés les prisonniers passés, la chaise commune où s'assoiront les prisonniers futurs; pas d'action, à peine le retentissement lointain do ce qui se passe dehors.
Donc, voici l'homme rêvé par le code dramatique
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du dix-septième siècle : — Un morceau d'homme qui parle un fragment d'idiome et qui fait un lambeau d'action dans un à peu près d'endroit.
Cet homme-là, le drame contemporain n'en a pas voulu.
Quelle émotion un tel embryon pouvait-il produire? Que devenait cette fonction sacrée de la scène, qui est de faire sortir le spectateur de lui-même , de le verser dans autrui, de prendre toutes ces âmes stagnantes pour en faire un rapide courant de cordialité?
Voilà le théâtre morcelé en tragédie et en comédie ; mais le spectateur, lui , ne se morcelle pas. La foule arrive complète, passion et appétit, front et gueule, faite de tout, grande et petite, extrême et médiocre, enthousiaste et ironique, ayant besoin de rire et ayant soif de pleurer. Pour la prendre tout entière, il faut le théâtre tout entier; il faut une pièce faite de tout comme elle. Ce n'est pas commode d'arracher le peuple à ses affaires, à ses joies et à ses inquiétudes ; il faut un personnage robuste qui le saisisse par tout à la fois, par l'esprit et par la matière, par l'enseignement et par l'amusement, par l'aile et par le ventre, par le linceul et par la nappe. Le théâtre du passé , avec ses moitiés de personnages , ne tenait que la moitié du spectateur.
Ah ! il faut d'autres assiégeants que ces écloppés de l'art, que ces amputés, que ces tronçons, que ces moignons , pour débusquer l'homme des préoccupa-
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tiens personnelles et pour emporter la aoaU>re redoute de TégoIsoGie I
Solidarité de Tidéal et du réel dans la société. . Solidarité de Faction et de la rêverie , de la loco^ motive et de la pensée, de Futile et du beau, de l'artiste et du savant, de la science et de la conscience, du gouvernement et de la lumière.
Cette solidarité , les hommes de l'idéal la comprennent et Tacceptent. En aucun temps, l'art n'a travaillé plus directement au labeur social. Les poëtes de ce siècle se donnent à la chose publique tout entiers, vie et pensée, la main qui écrit et la bouche qui parle, le front et la tête. Les livres luttent, les romans se jettent dans la mêlée, les vers sont soldats, et il y en a d'héroïques I Pas une oppression que les livres ne combattent, pas un progrès qu'ils n'aident, pas une plaie qu'ils ne pansent. Us sont les serviteurs de tous les malades et de tous les infirmes. La littérature contemporaine est un vaste hôpital dont le médecin en chef est le drame. Toutes les strophes sublimes se font sœurs de charité. Tous les grands écrivains se tournent tendrement vers le peuple, vers les foules souffrantes, vers les déshérités, et c'est un spectacle touchant que ce dévouement de l'élite aux masses, cette alliance de ceux qu'on admire avec ceux
qu'on écrase, cette communion de ce qui rayonne avec ce qui saigne.
Les hommes du positif, eux, ne comprennent pas encore et n'acceptent pas l'idéal. Le politique méprise l'utopiste, le. mécanicien trouve le statuaire inutile, le savant ignore le poète. Il serait affligeant de compter combien de vivants ont lu YOrestie. On plaint les peuples qui sont six mois de Tannée sans voir le soleil, et la plupart des hommes sont toute la, vie sans voir Shakespeare. Le progrès lui-même a ses matérialistes. J'en connais des progressistes, de hardis et fermes penseurs qui veulent comme nous les améliorations matérielles, le libre échange, le bienêtre universel, le produit du sol centuplé par les applications de la science , et qui se cabrent quand nous voulons l'àme du progrès, le droit de la femme, le droit de l'enfant, le renversement de l'échafaud , les États - Unis d'Europe. — La bête noire des hommes pratiques, comme ils s'intitulent, c'est le beau. Pour eux, l'art est une sorte d'aliénation mentale, une folie qui n'abrutit pas l'homme précisément, mais qui le rend étranger à toute affaire sérieuse. On les fait bien rire en leur disant qu'on peut avoir de l'imagination, et même du génie, sans être pour cela radicalement incapable de bon sens, que talent et crétinisme ne sont pas synonymes, et qu'il n'est pas encore parfaitement démontré que la principale qualité d'un véritable homme d'État soit de ne pas savoir l'orthographe. Séparation absolue
entre le beau et l'utile, entre la littérature et la politique. C'est la société cellulaire. A bas les cellules!
Pour qui ne voit pas seulement les surfaces, l'art est de la politique. Les œuvres sont des actes. Demande à l'Église ce que pèse Tartuffey et demande à la Bastille ce que pèse le Mariage de Figaro.
De quoi donc sont faits ces poèmes et ces drames qui nous émeuvent, sinon des passions et des efforts de leur temps? Tout grand artiste est un siècle personnifié, et la plus exacte définition d'un homme de génie, la voici : un homme qui comprend le peuple. Et le moment est proche où Ton apprendra le passé moins dans l'histoire, qui le raconte, que dans l'art, qui le montre. Les chefs-d'œuvre, c'est la vie des morts. Ici, pas de documents falsifiés; le prince, le valet, le mari, la femme, le dévot, l'athée, agissent et parlent devant vous ; on entend leurs monologues; les mensonges des romans sont des vérités. Les historiens futurs, ce seront les critiques. Micheletle sent sur ces hauteurs de l'histoire où il tressaille à tous les souffles de l'avenir, et il regarde déjà aussi attentivement une toile de Michel-Ange qu'une victoire de François I". Les génies combattent leur temps , ils provoquent ses superstitions et ses tyrannies, Eschyle frappe la fatalité et xMoIière frappe l'enfer ; — et ce temps, qu'ils attaquent, qu'ils renversent, qu'ils cassent, qu'ils anéantissent, ils l'éternisent. Le drame de Shakespeare est le tombeau de son époque , tuée et perpétuée par lui, poussière dessous, marbre des-
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SUS. Ces meurtriers-sculpteurs font le cadavre et la statue.
Rien que par la forme, par le mode d'expression, par le style, par le mot, Fart touche aux racines des questions politiques. Une grammaire bien faite contiendrait toute l'histoire de la civilisation humaine. Quand tu voudras, je te prouverai que, pour briser le vers français, il a fallu briser la monarchie. Dans la forme de Fart, il y a le fond de la société.
Histoire, critique, religion, poésie, politique, tout va ensemble. Pendant que les hommes de la matière affirment la séparation de la politique et de la littérature, de la science et de Fart, l'Institut leur crève les yeux. Qu'est-ce que l'Institut, sinon la réunion de la science, de la politique et de l'art, la réconciliation du vrai, de l'utile et du beau? L'Institut finira par comprendre ce que c'est que l'Institut, et alors il le fera comprendre. L'Institut sera la dernière forme de gouvernement. Ce sera l'assemblée de la lumière. Jusqu'à ce que les hommes aient l'habitude de l'initiative personnelle, jusqu'à ce que l'individu ose se posséder, il faudra un pouvoir collectif en qui les individus se retrouvent et se rassurent; seulement, de jour en jour, à mesure que les masses auront plus d'intelligence, le pouvoir aura moins de force matérielle; les baïonnettes deviendront des raisons. L'assemblée de la lumière n'aura pas autre chose à faire que de mettre en relief les découvertes physiques ou morales, et de les recom-
matlder au libre jugement de chacun. Elle donnera son avis sur toutes les nouveautés, mais personne ne sera obligé d*être de son avis. Elle ne votera pas d'impôts; l'impôt sera remplacé depuis bien longtemps par une assurance volontaire. Elle ne votera pas de subventions; la liberté se passe de brevets et de récompenses; il n'y aura plus d'autre subvention que le succès. Et l'abolition de la récompense, c'est par contre-coup l'abolition de la punition. Répétons-le jusqu'à ce que tous l'entendent, le crime est fait surtout de misère et d'ignorance. Le mal est une maladie. On reconnaîtra que la question n'est pas de le punir, mais de le guérir et surtout de le prévenir. La première chose à changer dans le Code pénal, c'est le titre. Pénalité est un mauvais mot. Qui donc sur terre a le droit de punir? Guérir et prévenir, voilà la vraie loi. Le traitement et l'hygiène. L'hygiène, c'est le pain à bon marché et l'éducation gratuite. Ceux qui, malgré cela, tomberont coupables, la société les traitera. En attendant la guérison, elle aura sûrement le dmit de se préserver. Contre le vol, la publicité suffira. Quant au meurtre, on maintiendra et on enfermera le meurtrier tant que durera son accès, mais pour le soigner; les prisons seront les maisons de santé de l'âme ; les gardes-chiourmes seront des gardes -malades. Aussitôt guéri, le coupable sera relâché. La captivité ne doit pas durer un jour de plus que la perversité. Plus de condamnation à perpétuité, ni à vingt ans.
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ni à quinze ans; plus de bail à long terme du malfaiteur avec le mal. Que penserait-on d'un médecin qui condamnerait un malade de la fièvre cérébrale à dix ans de camisole de force? Je ne parle pas de réchafaud; c'est par trop bête> un médecin qui cou^ perait le cou à un fou furieux 1
Le Parlement-Institut ne sera lui-même qu'une transition. Un jour, — ce ne sera pas demain, maiâ pourquoi ne pas regarder le plus loin possible? — * lorsque tout le monde saura lire, lorsque l'enseignement obligatoire aura universalisé l'intelligence^ lorsque les journaux et les livres auront une publicité colossale, alors les nouveautés n'auront plus besoin de recommandations officielles; elles se présenteront elles-mêmes aux multitudes, qui les accepteront ou les rejetteront sans être influencées par un corps constitué quelconque; plus d'intermédiaire; le peuple et la vérité face à face; la presse et le théâtre pour seules tribunes; tous pouvant y monter et y proposer leur système; le plus éloquent entraînant le plus de souscripteurs; le style persuadant; la poésie passionnant; le gouvernement du beau!
Quand on a démoli les cellules de l'art : la comédie et la tragédie, et les cellules de la société :
les aflaires et les idées, il ne reste plus à démolir que les cellules de réternité : la vie et la mort.
L'antiquité n'avait pas d'âme. Dans la Bible^ il n'y a rien après la vie; dans Ylliadcj il y a des ombres. L'autre vie n'existant pas, celle-ci n'était plus qu'une débauche; la matière avait tout, la Grèce d'Alexandre, l'Egypte de Cléopàtre, la Rome des Césars, le soleil d'Orient, les cirques pleins de lions, les gladiateurs, les férocités, les magnificences, les orgies de sang, les prodigalités de sève humaine à pétrifier la rêverie des sphinx ! Le christianisme a été la revanche de la mort : l'âme, voyant tout dans ce monde, a mis tout dans l'autre ; elle a arraché le corps aux jouissances, l'a exilé des villes, l'a enfoui dans les déserts, l'a emprisonné dans les monastères, l'a condamné au jeûne et au célibat, lui a déchiré la peau avec les clous des lanières. Après dix-sept cents ans de ce supplice, le corps s'est révolté et il a recommencé à nier l'âme, et, Pascal ayant supprimé la terre, voici que Diderot supprime le ciel. Ah! assez de réactions!
Le corps et l'âme ont eu chacun leur journée. Ils peuvent maintenant se pardonner et s'aimer. Embrassez-vous, Pascal et Diderot!
Ah! quelle misère! l'un tue sa vie, l'autre tue son éternité; l'un ne veut de tout le monde qu'un cloître, l'autre ne veut de tous les mondes que la terre !
Oui, Diderot, cette vie existe. Oui, tu as eu rai-
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son d'agir» de chercher, d'aller à droite et à gauche, de remuer tout, de douter. Pascal faisait de l'action un péché, tu en as fait un droit, — nous en faisons • un devoir. Oui, cette vie existe, mais l'autre aussi. Et c'est l'existence de l'autre qui fait que celle-ci existe; car quelle importance auraient notre bienêtre et notre malaise d'aujourd'hui si nous devions finir demain ? A quoi bon tant de sueurs, tant de sacrifices, tant de martyres, tant de poèmes, pour des éphémères? Les penseurs ne seraient plus que des médecins de condamnés à mort? Ils nous feraient passer agréablement le quart d'heure qui précède la guillotine? Toi, tu nous aurais faits plus libres, plus lieureux et meilleurs, pour apprêter un meilleur régal au ver du sépulcre? Ceux qui mettent tout sur la terre n'y mettent rien; ceux qui croient à la mort ne croient pas à la vie. Non, les civilisateurs ne prennent pas seulement les esclaves pour en faire des hommes, ils prennent les hommes pour en faire des anges. Non, l'Encyclopédie n'est pas l'ambition de la matière, une pyramide d'Egypte, un tas de pierres vides dans le désert, la glorification des momies, — c'est une marche de l'escalier du firmament. Tu le sais, à présent que tu es monté. Car tu es monté, les yeux bandés, mais qu'importe? Ton athéisme a fait l'œuvre divine. Tu as servi, éclairé, attendri les hommes; tu as souffert pour le bien des autres; et cela sans espoir de récompense. Ta vertu n'a pas été une spéculation, ni ton dévouement une usure; tu
n'as pas marchandé Dieu; tu n'as pas placé ton âme à la banque du paradis. Tu ne t'es pas vendu, tu t'es donné; — et c'est pourquoi tu es sans doute payé plus qu'un autre. Et pour ta peine d'avoir nié le ciel, tu as le ciel, et ton châtiment est d'être récompensé, et tu es le vaincu du paradis, et l'éternité te saute au cou en te disant : Voilà comme je n'existe pas!
Oui, Pascal, il y a une autre vie, et il y en a plus d'une, car l'immortalité n'est pas l'immobilité; la tombe n'est qu'un échelon de l'échelle infinie; il y en a des milliers et des milliards ; il faut gravir, et gravir encore, et gravir toujours. Toi qui as ôté l'action à la vie, tu veux l'ôter aussi à la mort. Ton paradis est encore un cloître. Tes archanges sont des fainéants. Les morts travaillent! on n'est pas quitte pour avoir travaillé sur cette terre; la peine serait médiocre; on aurait sué soixante ans, vingt ans, dix ans, un jour, et la besogne serait bâclée pour l'éternité? Non, Pascal, on n'a pas l'infini à si bon marché. Les morts y montent d'existence en existence, d' œuvre en œuvre, de monde en monde. Il y a donc d'autres vies, — mais elles n'empêchent pas celleci; au contraire. Les mondes mépriser le monde? Le nombre ne méprise pas le chiffre. La phrase ne méprise pas la syllabe. Le siècle ne méprise pas l'heure. La vie fait partie de l'immortalité," T homme fait partie de Dieu. L'immensité ne veut pas perdre ce globe; les soleils émus se penchent sur les abîmes
et jettent leurs rayons comme des câbles à ce naufragé de l'espace. Rattachons-le, n'ayons pas honte de le toucher, rapprochons-le des paradis, sauvonsle, aimons-le, vivons! Debout, Pascal! Tu veux revivre, et tu ne veux pas vivre! Qu'est-ce que cette immortalité qui serait faite de suicide? Ressuscite donc! La terre, c'est la racine du ciel. L'homme, c'est la racine de l'ange. Pour faire pousser la fleur, tu coupes la racine! Plantons solidement nos pieds en plein sol pour que notre âme se couvre d'étoiles.
(ïuernesey, Hauteville-House , avril 1856.
FIIS.