LES TALENTS MODESTES
Jeune homme, sois modeste.
Non pas seulement dans tes préfaces. Une préface modeste est une bonne chose, Fauteur a raison de se rapetisser tant qu'il peut, de se faire humble, de s'aplatir, de se railler, de faire sourire cette pauvre envie. L'envie tombe parfois dans ce piège; elle ne se méfie pas de ces livres que leur propre auteur traite si lestement, et, les croyant réellement médiocres, elle les déclare sublimes : l'avenir la prend au mot, et son mensonge dit vrai. Tu dis que c'est très-beau? tu te trompes, c'est très-beau.
La représentation peut aussi corriger utilement une pièce trop belle. Si tu as le malheur de faire un drame sincère, énergique, résolu, porte-le au boulevard, à la Gaité ou aux Variétés, au théâtre qui sera le moins suspect de littérature. Pas à la Porte-
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Saint-Martin, on y a joué Lucrùce Dorgia, Ne prends pas le principal acteur. Si tu avais Frederick, tu serais perdu. Choisis des acteurs obscurs, des débutants, des figurants. Les envieux ne se tiendront pas en garde ; ils désireront que tu réussisses parce que c'est avec ces succès momentanés qu ils taquinent les renommées durables; tes moindres intentions seront comprises et acclamées; tes figurants joueront mieux que les acteurs célèl)res, car le plus grand de tous les comédiens c'est le succès; les critiques ne s'efiaroucheront pas d'un « auteur de boulevard » , et te mépriseront assez pour t' admirer.
Mais ce ne sont là que des palliatifs. On s'aperçoit bientôt que la préface n'est pas le livre, que rhumilité de l'auteur n'est qu'une ironie, qu'en se moquant de lui c'est des autres qu'il se moque, et que, si 'l'on saignait un poète modeste, la cuvette s'emplirait d'orgueil. — Le drame s'imprime, et alors plus de petit théâtre, plus de figurants; les critiques lisent la pièce et se la jouent eux-mêmes, et je t'assure qu'ils se la jouent très-bien; je me trompais tout à l'heure en disant que le plus grand comédien du monde était le succès, c'est l'envie.
Ne compte donc pas trop sur la représentation ni sur la préface. Les feuilletons finissent toujours par voir la pièce derrière le théâtre et le livre derrière l'auteur. La modestie qu'il leur faut, ce n'est pas celle de l'acteur ou du poète, c'est celle du poëme.
Fais plutôt de la prose que des vers, plutôt des brochures que des livres, plutôt des nouvelles que des romans, plutôt des comédies que des drames, plutôt des proverbes que des comédies, plutôt trois actes que cinq, plutôt un que trois.
Raccourcis de jour en jour la taille de ton œuvre, afin que les envieux, voyant qu'il y en a de moins on moins, espèrent vaguement l'instant où il n'y en aura plus du tout.
Quand je dis proverbe, tu comprends ce que je veux dire. Il ne suffit pas qu'une pièce n'ait qu'un ou deux actes. Une petite perle vaut plus qu'un gros caillou. Le style ne se mesure pas au mètre. Les seuls critiques ne sont pas les montres. Une miniature peut être plus grande qu'une toile de cent pieds de long sur quarante de large. Toute la vie peut tenir dans une strophe. Le ciel tient dans la prunelle de l'œil.
Certes la brièveté matérielle importe, mais surtout le caractère mesquin et puéril des passions que tu exprimeras. Prends la vie par le petit côté. Les bavardages qui ont un fort intérêt pour les oisifs, les graves niaiseries des salons, les causeries sur la dernière mode, les caquetages sans profondeur et sans enseignement, voilà ce que tu dois reproduire. Et ces comédies de paravent, ces dialogues imperceptibles, ces pièces faites au moule d'un dé à coudre, ne seront pas pour le théâtre des Variétés, ni pour le Palais-Royal, ni pour les Délassements-
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Comiques, mais pour le Théâtre-Français, et Ton te saura d'autant plus de gré de réduire à ces misères une scène chargée de représenter les larges développements du cœur humain et les batailles sanglantes de la volonté contre la destinée.
Vois le succès d'Alfred de Musset! on a choisi sa pièce la plus insignifiante et la plus vide, le Caprice ^ et alors les feuilletons ont été agréablement surpris. Quoi! c'est là Alfred de Musset? Nous nous attendions à quelque chose de libre et de fier, nous avions des préventions contre lui; on nous parlait d'un poète lyrique, bah! M. Scribe ferait ça, bravo; on nous annonçait Byron, c'est M. Théodore Leclercq, battons des mains; ce n'est pas un poëte, c'est un grand poëte I
Pourtant les passions terribles te sont permises; elles peuvent même t'être profitables, si tu sais^t'en ser\'ir. Fais-leur ce que les dompteurs font aux bêtes féroces, caresse-les, énerve-les, corromps-les, déprave-les. Et les envieux te seront reconnaissants d' affadir les lions. Je me souviens d'un drame où le père et le fils aimaient la même femme et se battaient en duel ; mais cela était arrangé d'une façon si modérée et si adroite que cet inceste parricide ne causait qu'une émotion douce.
Il y a des poètes qui se comportent autrement. Il y a des natures hautaines que tentent toutes les imprudences et qui envient à Icare jusqu'à sa chute ; des esprits remuants et excessifs que l'horizon gêne
tiO PROFILS ET GUIMACKS.
et dont les bouillonnements insensés soulèvent par moments le ciel comme un couvercle d* airain. — Ceux-là ne sont pas discrets, ils ne rentrent pas les coudes, ils ne se glissent pas le long du mur, ils s installent brutalement au centre radieux de Tattention publique. Ils ne demandent pas, ils réclament; ils ne se présentent pas en solliciteurs de la réputation, mais en créanciers de la gloire.
Ils sont toujours mal reçus. Ils sont contestés , insultés, lapidés, salis, toute leur vie. Quand on est obligé de les payer, on le fait avec rage. On leur jette la gloire à la tête.
Ce n'est pas là ce que tu cherches , hein? Fais donc ce que je te dis. Sois bien sage, dans Tàge des témérités. Sois prudent, réservé, sobre, décent. C'est si gentil pour les eunuques un jeune homme qui n'a pas de maîtresse ! c'est si charmant un jeune homme qui n'est pas jeune! c'est si joli, la jeunesse , cette surabondance , cette explosion de la sève , ce débordement de branches et de feuilles, cette foret vierge de fantaisies touffues et violentes où s'embarrasse l'aile des oiseaux bizarres, devenue une petite cage bien distribuée et bien propre où un serin répète lefe airs qu'on lui a appris! c'est si ravissant un poëte de vingt ans qui n'est pas extravagant, qui ne cogne pas son frontaux étoiles, qui n'attelle pas à son imagination les chevaux du soleil, qui conduit posément le long du boulevard un sujet d'occasion traîné par une phrase poussive! c'est si beau, Phaéton cocher de fiacre!
LKS TALENTS MODESTES. Ti
Sois le garçon rangé et pas trop riche que révent pour mari les idées pauvres.
iNe lis pas Molière, ca te griserait; ne lis pas Shakespeare, ça te soûlerait.
Suis les conseils que je te donne en toute sincérité, et les immenses chutes seront pour d'autres , et la cire de tes ailes ne fondra pas dans le ciel, et tu ne donneras ton nom à aucune mer, et tu ne naufrageras pas dans ta cuvette , e4; tu ne trébucheras pas, cher ventre-à- terre, et tu ne perdras pas un cheveu, bon chauve, et les critiques reconnaissants te dresseront une colonne modeste , et tu auras tout ce qui constitue Tidéal des poètes sérieux, l'applaudissement non coupé de sifflets, les fortes recettes, le ruban rouge h vingt-cinq ans, l'académie ta trente-six, la considération de ton concierge, la lille de ton notaire, et la mairie de ton village.
IlautovilIe-IIouâf , janvier isôG.
lY.
LE THÉATRK.
Qui veut des miracles ? en voici.
Il y a , dans les moindres villes , un lieu où , chaque soir, pendant quatre heures , hommes, femmes , tous les âges, toutes les conditions, la caste et la foule, le lettré et la paysan, le millionnaire et la servante, le vice et la vertu, tous les contraires viennent vivre de la même pensée , espérer et trembler en commun, rire du même mot, pleurer ensemble.
Le théâtre, c'est la fraternité.
Et c'est l'égalité. A ce souper de l'esprit où Shakespeare donne à manger sa chair et à boire son sang, tous les passants sont invités, et la reine n'est pas mieux servie que le matelot. C'est pour toi aussi, pauvre ouvrière mal vêtue , que les grands poètes et les grands comédiens travaillent jour et nuit; pour
LE TIIÉATRK. îi9
toi que Molière sanglote avec Arnolphe, pour toi que Hugo console Marion de Lorme. Le mouchoir de dentelle et la manche de toile essuient les mêmes yeux humains. La prostituée se lave en pleurant avec la vierge. Autre miracle. Dans cette foule qui est là, chacun a sa préoccupation, son ennui, sa plaie, sa vie. On lève une toile, et aussitôt préoccupation, ennui, plaie, vie disparaissent. Le drame s'empare de tous ; tous s'oublient pour ne plus exister que dans les personnages qui souffrent ou jouissent sur la scène. Que Chimène soit heureuse, voilà pour ce soir l'unique désir de ce marchand qui a, dans trois jours, une échéance difficile, de cet ouvrier qui n'est pas sûr de dîner demain, de ce jaloux que sa maîtresse torture. Ce poitrmaire qui se sait condamné s'inquiète pour la vie de Desdemona.
C'est là l'œuvre immense des représentations théâtrales de nous arracher à nos affaires, à nos soucis, à notre maladie, à notre bourse et à notre peau, et de nous remuer jusqu'au fond des entrailles pour des misères qui ne sont pas les nôtres. Générosité de l'homme, magnanime abandon de soimême , sacrifice des joies et des douleurs égoïstes , dévouement de la pensée, effusion d'une foule dans autrui, tels sont les vrais noms du théâtre.
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L'histoire aussi intéresse l'homme aux souffrances d'autrui; mais les souffrances de l'histoire sont réelles. Dante a été proscrit, Colomb a été emprisonné, Jean Huss a été brûlé. — Mais s'oublier pour des personnages imaginaires, qui ne souffrent pas réellement, qui ne sont pas au monde, pour les chimères d'un poëte! Le public rejette ses chagrins vivants pour s'attrister des chagrins d'une fiction. Magnifique prodigalité de sympathie.
Le roman aussi intéresse l'homme aux souffrances d'êtres imaginaires; — mais l'émotion du roman, le théâtre la centuple par les splendeurs de ses lustres, par les musiques de ses orchestres, par la verve de ses comédiens, et surtout par ses milliers d'auditeurs. C'est au théâtre que l'enthousiasme éclate, c'est là le pays des bouches qui acclament, des paupières qui se mouillent, des tonnerres d'applaudissements, des avalanches de bouquets! Tous s'entr'aident pour comprendre et pour sentir; l'éducation et l'instinct se pénètrent et se complètent; chacun se multiplie de tous, l'émotion se communique du drame au public et du spectateur à l'auteur, l'âme de la foule et l'âme de la pièce se rejoignent, et le théâtre tout entier, salle et scène, n'est plus qu'une chaîne électrique où circulent et se précipitent, ronde prodigieuse, les multitudes mêlées aux idées.
Li: TIIÉATHK. .il
Le drame, c est l'idée en action.
Quand le poëte dramatique veut enseigner une vérité, il lie fait pas comme le philosophe, il ne la dit pas, il ne l'insinue pas phrase à phrase, il ne la persuade pas laborieusement et froidement, il ne la démontre pas, — il la montre.
11 la fLiit action, il la fait homme ou femme, il la jette, palpitante, devant la foule, il la fait marcher, chanter, crier, rire, pleurer, se tordre les bras, sur une scène rayonnante.
Le drame, c'est la philosophie vivante et saignante. La scène est la butte glorieuse et douloureuse où viennent, en chair et en os, pousser le cri suprême et achever leur passion toutes les vérités que doit diviniser l'avenir.
Le théâtre, c'est le Golgotha de l'idée.
Donc le poëte dramatique transfigure ses rêves en réalités. Son cerveau jupitérien accouche d'idées qui vont et qui parlent. Il pense des hommes.
Et ces hommes-là ont une vie robuste et illustre. Ils sont immortels et universels, citoyens de tous les territoires et de tous les siècles. Oreste est connu dans des pays qu'Eschyle ne connaissait pas. Juliette a deux cents ans, et Roméo se tue toujours pour elle.
Faire des hommes! œu\Te inouïe. Avoir, comme Dieu, ses créatures; ajouter ses visions aux histoires; faire coudoyer les grands hommes par ses imaginations; dire à Sésostris et à Charlemagne : Faites de la place à Hamlet ; rangez-vous, voici Ruy Blas !
L'idée ayant un corps, tous la voient.
Descartes est forcé de trier ses élèves, il ne s'adresse qu'à un petit nombre, n'admet que des esprits préparés par de longues études, et les prend un à un; Molière accepte tout le monde, tous lui sont bons; il ramasse pêle-mêle l'ignorant et le savant, le portefaix et le porteflambeau , il prend son public à même le peuple, il fait ruisseler la rue dans la salle.
De là, une force énorme au service de la civilisation. De là, une propagande deux fois toute-puissante : universelle, puisqu'elle ne demande pas même qu'on sache lire ; irrésistible, puisqu'elle saisi t l'homme par l'émotion.
Platon discute avec les individus; Eschyle passionne les masses.
Le poète est dans le drame comme Dieu dans la création.
Jamais le grand poëte dramatique qui est partout ne prend ia parole et ne vient en personne expliquer sa pensée. 11 laisse parler son œuvre. Il ne dit pas : voici ridée de ce fait, voici pourquoi Rome est en ruine, voici comment il faut entendre la tempête, voici ce que l'océan signifie. Il allume ses astres, fait frapper les trois coups par le tonnerre , vous jette à poignées les figures et les événements, les êtres et les choses, les harmonies, les contrastes, le jour et la nuit, le génie et le monstre, Ésope costumé en esclave et Caligula en empereur, la marguerite sous le sabot du rustre, le peuple sous la botte du césar, Socrate qui pense et la ciguë qui pousse, le petit oiseau qui fredonne sur le gibet où râla Jésus , — et puis, concluez.
Le poëte dramatique, lui aussi, emplit de son esprit des événements et des figures qui le représentent. Sa pensée est là dedans, c'est à vous de la trouver. Il n'ajoute rien. Il n'a pas de description à faire : le décor les fait ; il n'analyse pas les caractères : l'action s'en charge. Il crée un monde et se tait.
La forme dramatique est la forme divine.
Dieu est partout et ne se montre nulle part. Le grain de sable le possède, et le Mont-Blanc ne le connaît pas.
Le poëte dramatique est le grand invisible de la poésie.
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Le poëte lyrique dit sa propre émotion et ne met en scène que lui-même ; le poëte épique y met des personnages, mais il les accompagne et se tient toujours à leur côté , comme un père avec ses enfants , prêt à expliquer leur conduite, à leur venir en aide, à parler pour eux ; — le poëte dramatique vous jette la vie, et s'en va.
Laisser son idée toute seule, l'abandonner aux foules brutales, sans personne qui la protège, qui la dirige, chose terrible. Eschyle commença !
Quand il arriva, il n'y avait encore en scène qu'un personnage à la fois. Le poëte ne hasardait ses personnages qu'un à un, et il ne les quittait pas. Il occupait le devant du théâtre; il s'appelait le chœur ; il s'étalait, vaste, bruyant, chantant les hymnes, agitant les thyrses, menant les danses sacrées. Derrière le poëte démesuré, défilaient, à de longs intervalles, des figures isolées et rapides, qui n'avaient que lui pour interlocuteur, qui lui confiaient leurs peines, qui le prenaient pour intermédiaire entre eux et le peuple, qui ne parlaient qu'à lui, qui ne se séparaient pas de lui.
Eschyle fit une révolution : il mit deux personnages ensemble.
De ce moment, ce ne fut plus au pointe que les personnages s'adressèrent, ils n'eurent plus les yeux sur lui, le personnage parla au personnage, ils agirent entre eux ; ils existèrent ! Le centre de la représentation ne fut plus le thymélé où se tenait le chœur.
mais le proscenium où montaient les acteurs. Le poëte ne s'en alla pas encore tout à fait , il resta encore quelque temps, non pas sur la scène exhaussée où l'action fixait le regard et l'esprit du peuple , mais au bas des degrés, sous les pieds des acteurs, simple témoin du drame, s'y mêlant de moins eu moins, jetant à peine quelques mots dans le dialogue, attendant que les personnages fussent sortis pour dire sa pensée. Lui qui jusqu'à Thespis avait été le personnage unique, et jusqu'à Eschyle le personnage principal , il ne fut plus qu'une sorte de spectateur discutant la pièce dans les entr' actes.
Le chœur d'Eschyle est un spectateur ému et volontaire qui prend parti pour un personnage contre l'autre, qui écoute le drame avec anxiété, qui est encore assez près de l'action pour que, par instants, elle le saisisse et lui mette à la main le rameau des Suppliantes ou la torche des Euménides. Le chœur de Sophocle est un spectateur calme, impartial, indifférent; il reste en dehors du drame ; les personnages se passent de lui; il parle encore de la pièce , mais sans passion , et de jour en jour il raccourcit son commentaire inutile; il laisse parler l'action.
Euripide parle d'autre chose, de ses propres affaires, de ses autres pièces, des accusations portées contre lui. Il est si loin de son drame que, dans Datméj il oublie qu'il est femme et parle au masculin.
Ce qui est l'accident d'Euripide est l'habitude
(l'Aristophane. Au milieu de toutes ses pièces, le chœur, quel qu'il soit, homme, femme, nuée, guêpe, grenouille, plante là les personnages, se tourne vers le public, et Fentretient des affaires et des opinions d'Aristophane. Aristophane propose des lois, cause de tout, surtout de lui, et montre ime fois de plus comme la modestie est inséparable du vrai talent. Parabase des Nuées : « Persuadé que cette pièce, travaillée avec tant de soin, était la meilleure de mes comédies, je crus devoir la soumettre une première fois à votre goût; cependant je fus vaincu par des rivaux ineptes. » Parabase des Guêpes : « Au milieu des libations, le poëte atteste encore Bacchus que jamais on n'entendit de meilleurs vers comiques. C'est une honte pour vous de n'en avoir pas compris le mérite. » Parabase de la Paix : « Un poëte qui se vanterait lui-même dans les anapestes qu'il adresse aux spectateurs mériterait d'être battu de verges; mais, s'il est juste, ô Minerve, d'honorer le meilleur et le plus célèbre de tous les comiques, notre poëte croit avoir droit à de grands éloges. »
Le reste du chœur n'était plus que le prétexte de la parabase : Plante le supprime. Le prologue, c'est la parabase sans le chœur. Le poëte s'efface de plus en plus; au lieu d'un gi'oupe nombreux qui reste sur le théâtre tout le temps de la représentation, un seul acteur entre, dit quelques vers, et ne revient plus.
Calderon ne parait pas dans la pièce. Seulement,
quand la pièce est finie, il passe la tète, et dit un mot : — « Ainsi finit le Médecin de son honneur-^ pardonnez-en les nombreuses imperfections. » — M Et, sur ce dénoûment si étrange, Tauteur achève heureusement la Dévotion à la croix. » — Le poëte sort de la scène, il a le pied sur le seuil de la porte.
Un mot, voilà ce qu'est devenu Ténorme chœur de Thespis. C'est encore trop. Dans la comédie de Molière et dans le drame de Shakespeare, le poëte n'est plus visible ; pourtant on le sent encore çà et là, non plus distinct et ayant son rôle spécial, il n'existe plus par lui-même, il se cache dans ses personnages. A un moment donné, la comédie de Molière s'arrête, la dissertation se substitue à l'action, et les personnages font eux-mêmes ce que le chœur grec faisait pour eux ; ils discutent l'idée de la pièce : Amolphe et Chrysalde discutent l'éducation des femmes, Alceste et Philinte les relations des hommes, Orgon et Cléante la dévotion, don Juan et Sganarelle l'athéisme. — Le poëte achève de disparaître dans Shakespeare, et n'est plus reconnaissable qu'à des fragments de philosophie directe et aux monologues où les personnages annoncent d'avance ce qu'ils vont faire.
Ainsi, de siècle en siècle, le poëte a émancipé l'action. Ce n'est pas le premier jour qu'il a osé la quitter; il a fallu qu'elle grandît et que le public grandît avec elle, qu'elle parlât et que le peuple entendit; il a hésité ; il est parti pas à pas; il se retour-
naît toujours pour la voir. Il a mis deux mille ans à sortir de la scène.
Et, tant qu'il a été nécessaire à son drame, il est resté sur le théâtre, non-seulement en esprit, mais en personne. Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, Plaute, Shakespeare et Molière ont été comédiens.
Maintenant le poète n'est plus comédien, ni personnage; il abandonne son œuvre à Tacteur qui voudra la jouer et au spectateur qui voudra la juger; il ne la défend plus de son corps ni de sa pensée. 11 la lâche librement dans les hasards de la représentation. 11 s'en rapporte à elle. Le poète dramatique a confiance dans sa création.
Forme superbe, forme souveraine, entière, parfaite, qui n'a besoin de personne, qui, devant cette redoutable tâche, l'enseignement du peuple, dit au poète : Reste dans la coulisse, je suffis.
Jersey , Marine-Terrace , octobre 1855.