PRÉFACE
L'indulgence que Ton a eue pour mes Profils et Types de la Littérature allemande m'encourage à tenter la môme fortune avec cette Littérature russe*. Le moment semble opportun. Après nous avoir, une lois de plus, rendus ridicules, l'engouement pour la pédagogie prussienne diminue; la légende «du maître d'école vainqueur à Sadowa » s'évanouit avec mainte autre légende, et les Français commencent à comprendre qu'ils peuvent être citoyens utiles, hommes honnêtes, soldats heureux, sans parler allemand. Cette mode passe, précisément parce qu'elle s'est trop répandue; et l'on n'a pas impunément contraint tous nos lycéens à massacrer, sans résultat sérieux, une très belle syntaxe : la plupart gardent rancune.
Ce revirement dans les esprits coïncide avec une évolution politique. L'autocratique Russie a donné la main à la France républicaine; les peuples cessent
1. Je remercie particulièremeul la Hibtiographie catholique [Études religieuses et littéraires) qui a su critiquer avec bonne fçràce des pages écrites avechonue humeur. (Août 1888, sous la signature du R.P.BoléJ
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de se dévisager déduigiieiisement; nous ne sommes plus des Jacobins régicides; ils sont loin d'être des barl)ares- Cela ne prouvc-t-il pas que les hommes, si méchants qu'ils soient, se détesteraient moins s'ils se connaissaient davantage? L'élan est donné :
Utrumque nostrum incredibili modo ConsentU aslrum,,.
et comme on se passionne toujours en Krance pour les choses étrangères, la langue russe y sera de mode aussi pendant quelque trente années, jusqu'à c(* que le tour advienne au chinois.
Heureux de ce rapprochement, nous devons bien avouer que c'est encore « la faute à Voltaire ! » La noblesse russe ne lut longtemps que nos auteurs; elle les préfère encore ; notre littérature amusant, éclairant, fit excuser notre légèreté, nos méfaits; et les honnêtes gens eurent le plaisir de revoir dans nos livres les idées humanitaires, les théories classiques qui ont immortalisé les Anciens. Apprendre le grec semble trop pénible à qui ne veut point devenir archimandrite; aussi Pouchkine a lu Fénelon afin de connaître les grAces helléniques, et Pouchkine apprit si vite, comprit si bien, que son style a la pureté du style de Xénophon : la saveur est la même, a Ce Slave a sur toutes choses les idées claires d'un Athénien », dit M. de Vogiié. Ainsi, par les Grecs, on est cousin; si bien, que s'occuper de la littérature russe est encore s'occuper de laF'rance. Oui, dans leurs œuvres comme dans les nôtres, partout on aperçoit la lueur de cette sagesse antique, laquelle guide les bons esprits et n'altère jamais leur originalité ; et c'est pourquoi, en nous