Mis en musique par RubiDstein
296 LTTTÉRATURF RUSSE
Que de nos jours surtout, un homme intelligent
Ne s'amourache pas en l'air, à l'étourdie;
J^réfôre à la beaulc^ qui s'envole l'argent ;
Sait que le temps n'est plus des bergers d'Arcadie;
Que la femme est volage et que l'homme est changeant ;
Et que l'amour au fond n*est qu'une maladie!... *»
Le monde ne m'est rien. S'il nous traite de fous, Laissons faire, laissons siffler sa médisance! Lorsque je vis heureux, ma belle, à tes genoux, Libre à ce monde faux de peser sa finance!
De lui je n'attends rien; il ne peut rien pour nous, Et notre amour, ma belle, échappe à leur balance.
Marchons tout droit toujours, sans morgue mais sans fard !
Ton cœur est innocent, ma conscience est nette.
Notre amour fut profond dès le premier regard,
D<*s le premier baiser notre foi fut parfaite.
(^râce au ciel nous avons pris la meilleure part !
Nous avons le bonheur, dont ils ont l'étiquette.
Viens, jeune fille, viens! El la main dans la main, Et les yeux dans les yeux, vivons notre beau rôve ! Viens efl'euillor les fleurs et chanter en chemin! L'amour est immortel, si l'existence est brève. Radieuse, insensible au jugement humain, L'étoile du berger sur nos tètes se lève!
le regard d'une femme, cause de tant de larmes, d'émois et de folies! Faut-il donc que pour mon malheur je ne puisse l'oublier!.. Je veux aimer, j'implore du ciel de nouvelles soulTrances...
Comme il était loin d'être un bellâtre (trapu, très brun, l'air maussade), les demoiselles interposaient souvent par malice le petit frère. Et l'officier de soulever le marmot —
Très gentil !... Mais vous savez comme Les compliments sont superflus.
Quand Dieu l'aura donné quelques pouces de plus, Tu seras parfait, mon bonhomme !
et de le reposer vivement par terre. La sœur eût été bien ingrate de n*être pas touchée de ce madrigal :
Ce n'est pas une beauté grande Qui stupéfait les jouvenceaux, Qui va remorquant une bande D'énamourés, sages ou sots ; Elle n'a ni taille divine, Ni Texquis féminin remous Qui fait onduler leur poitrine Et tomber un homme à genoux ; «
Mais elle a l'indicible grâce,
Le rayonnement de l'esprit ;
C'est la gentillesse qui passe,
C'est un bon ange qui sourit I Sa voix réveille en nous les fanfares de f(Me,
Les souvenirs du paradis perdu...
Et vous êtes épris et vous perdez la tête, Et livrez votre cœur sans l'avoir défendu.
On ne serait pas littérateur, si Ton n'était pas curieux, surtout de ce qui ne nous regarde pas. A ce titre je me pardonne à moi-même la question indiscrète : Qui le poète aima-t-il? Était-elle noble ou plébéienne? riche ou pauvre? brune ou blonde? — Quel dommage de n'être pas mieux renseigné! Que Lermontov ait aimé successivement plusieurs belles personnes; que Biéla et la princesse Méry (dans Un héros de notre temps) aient été plus ou moins fidèlement peintes diaprés nature, c'est probable; mais, en tout cas, il n'eut jamais qu'une préférée, sa cousine (ou une amie de sa cousine?), qu'il aima sans espoir. Il eut cette douleur (de la tendresse incomprise) en partage avec un autre poète, Henri Heine, dont il a du reste traduit plusieurs poésies écrites dans une semblable disposition d'esprit. Jamais il ne l'oublia ; c'est elle qu'il voyait toujours dans d'autres amours passagères; c'est d'elle qu'il parlait encore aux jeunes filles qu'il admirait :
Si belle que lu sois, ce n'esl pas toi que j'aime; La llaiiinii* de les yeux nV'chaiifTe pas mon cœur, El Ion aspect ne peut (pie réiléchir l'eniblème De la jeunesse heureuse el de lamour vainqueur.
A travers ta beauté je cherche une autre image; Quand tu parles j'entends vibrer une autre voix, El mon âme tressaille à ce lointain langage, A ce ressouvenir des chansons d'autrefois.
Celle que j'aime c'est ma compagne d'enfance! La mort n'a point rompu l'accord mystérieux; De sa voix ta voix douce est une résonnance, Et ton plus doux regard un reflet de ses yeux.
En résumé, Lermontov me semble romantique par le fond, el classique par la forme. Il a exagéré les qualités de son mailre ; transcrit, on les diésantà l'excès (ce que Chopin faisait dans le même temps pour la musique), les mélodies de Pouchkine. Nul doute que Tàge n'eût développé son génie; et la voix secrète dont il parle dans ses Stances (11 juin 1830) ne mentait pas, quand elle lui promit Timmortalité.
Avec Gogol, nous revenons de Tempyrée sur la terre. La littérature devient réelle, selon le vœu de Biélinski — « que la poésie réponde aux questions du temps ou, si elles sont insolubles, sympathise el s'afflige avec nous ! » Outrée, cette imprudente théorie aboutira aux versicules de circonstance, à Tépilhalame d'une voisine, au pamphlet contre un huissier, au baptême du petit ôbmiste ; la poésie» mêlée à nos querelles, froissera ses ailes sans nous rendre plus sages, car les hommes mépriseront la muse qu'ils oseront tutoyer. Mais enfin, bonne ou mauvaise, cette tendance fut, au dire général, favorisée par Gogol (1810-185'2).
Fils d'un petit propriétaire du gouvernement de Poltava, Nicolas Gogol vint, après des études médiocres, chercher
fortune dans la capitale. Il observa, à 100 francs par mois, rexislence bureaucratique qu'il a raillée si amèrement; ses Nouvelles lui attirèrent la renommée et l'amitié de Joukovski, lequel lui procura une chaire d'histoire dans un lycée de filles, puis à TUniversité, puis mieux que cela : une pension de 5,000 roubles, et la permission de séjourner en Italie. C'est à Rome qu'il apprit la mort de Pouchkine. —
F.es jouissances de la vie, l'intérêt que j'y trouvais, disparaissent avec lui. Je n'ai rien entrepris sans ses conseils, jamais écrit une ligne sans me le figurer debout devant moi. Mon œuvre présente {Les Ames mortes) qu'il m'a inspirée, qu'il a créée en moi, mon Dieu 1 je n'ai plus la force de la continuer!
Cet hommage du disciple au maître les honore tous deux. En fait, l'œuvre de Gogol est, disions-nous, la continuation logique de l'impulsion donnée par Pouchkine, lequel avait, par sa netteté d'esprit, par son atticisme. mis la poésie où elle doit être, dans le beau, et trouvé le beau dans le vrai; rendu ridicules les livres mensongers et creux. Etant beau, il devint vrai; Gogol fut si vrai qu'il devint beau. — Les souvenirs du pays natal lui ont inspiré plusieurs Nouvelles : Taras lioulba, celte épopée petite-russienne (voir chap. vu); La Nuit de mai; Le vieux ménage y etc. Son passage dans les bureaux lui inspira Le Manteau^ devenu classique.
Akaki Akakiévitch est le type du parfait gralte-papier, heureux d avoir une plume d'oie dans la main. Quel sort que le sien! En échange de son assiduité, il gagne à peine du pain; en même temps plastron et cible, tous les quolibets tombant sur le pauvre hère, mal nourri, mal vôtu, sans paletot. L'hiver est terrible à Saint- Pétersbourg ; pourtant Pétrovitch même, tailleur à façon dans une mansarde, refuse de rapiécer la loque d'Akaki. Enfin, à force de privations, Akaki achète un paletot, avec col en peau de chat . c'est moins cher et aussi beau que la martre. Ses facétieux collègues l'invitent à un thé, le retiennent tard dans la nuit, et Tinfortuné, regagnant par des rues désertes son taudis, est dépouillé
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(pour rire un peu!) du précieux paletot — « du plus beau joar de sa vjp. )» Son désespoir eût atlondri des pierres. Or, ses chefs, ennuyôs de ses plaintes, le raillent et le congédient. Akaki rentre, se couche avec une pneumonie, et meurt en deux jours... Mais on assure que des fonctionnaires huppés, des conseillers auliqaes même, furent parfois attaqués par un revenant et dépouillés de leur manteau. Dans les environs du pont de X. une ombre terrible rôda longtemps, quand souillait la bise, guettant l'enrichi, et lui posant sur Tépaule la main redoutable du spectre de la misère.
Les deux chefs-d'œuvre de Gogol sont : Les Ames mortes et la comédie Vinspecteur (1835). Une anecdote contée par Pouchkine* lui en donna, dit-on, le sujet, qui rappelle le proverbe russe : Donne-moi en pension une vache du gouver^ ment, je nowTirai tout mon troupeau, — De même que le malfaiteur voit partout Tombre du gendarme, ainsi les fonctionnaires d'une ville de province, troublés par leur conscience, soupçonnent en Khlestakov, jeune Pétersbôurgeoîs, joueur décavé mais bien mis, un inspecteur voyageant incognito. Après le réjouissant aveu d'invraisemblables concussions, les coupables, tremblant que le pot-aux-roses ne soit découvert devant la justice, ont recours au moyen classique : graisser la patte. Khlestakov est choyé, promené, empiffré, et les billets de banque lui sont glissés dans toutes les poches. D'abord décontenancé, le drôle entre dans le jeu, puis décampe. La mystification est à peine dévoilée, qu'un gendarme annonce l'arrivée d'un véritable inspecteur.
Si jamais volée de bois vert a dûment redressé la moelle épinière à quelqu'un!... One n'avaient messieurs les fonctionnaires reçu pareille bastonnade. Cette hardie satire eut la chance inouïe d'être jouée sur l'ordre de l'empereur Nicolas; elle hâta sans doute l'émancipation; et, quoiqu'elle
1. Ua voyageur pris pour émissaire du ministre et fêté comme tel. — L'idée était d.ius l'air. Dans La peliie ville de Kotzebur, l'étudiaat Olmers est pris pour un ministre; le Schlemihl de Chamisso est pris pour un roi; etc.
n*ait plus, Dieu merci, qu'un intérêt rétrospectif, elle a gardé sur la scène son épanouissante gaité.
Voici la première scène; et, à la suite, quelques extraits, passim, du second acte.
LE GOUVERNEURS LE DIRECTEUR DE L'ASSISTANCE PU- BLIQUE, L'INSPECTEUR DES ÉCOLES, LE JUGE, LE COM- MISSAIRE, UN MÉDECIN. — AGENTS DE POLICE.
LE GOUVERNEUR (Antoinc Antonovitcb).
Je vous ai convoqués, Messieurs, pour vous communiquer une nouvelle lâcheuse : il nous vient un inspecteur.
LE JUGE (Ammos Fédorovitch).
Comment, un inspecteur?
LE DiRECTEUH DE l'assistance PUBLIQUE (Arlémi Phillppovitcli). Comment, un inspecteur?
LE gouverneur
Un inspecteur... de Pétersbourg... incognito. De plus, avec des instructions secrètes.