‹ Profils et types de la littérature russeChapitre 103 sur 148 · ARTÉMI PHILIPPOVITCH · texte numérisé non relu

ARTÉMI PHILIPPOVITCH

Soit! Ce n'est pas une affaire!.. On peut leur donner des bonnets de coton, môme propres.

LE GOUVERNEUR

Oui. 11 serait bon aussi de spécifier au-dessus de chaque lit en latin, ou dans une langue quelconque — c'est de votre compétence, cela, Christian Ivanovitch — la maladie, avec la date exacte, etc. Il n'est pas décent que vos malades fument du tabac si fort, que la fumée vous prenne à la gorge en entrant. Il vaudrait même mieux qu'il y eût moins de malades ; on dira que c'est défaut de surveillance ou ignorance du médecin.

ARTKMI PHILIPPOVITCH

Oh ! pour le traitement nous sommes d'accord avec Christian Ivanovitch': le mieux est de suivre la nature ; — nous n'employons jamais de remèdes cortteux. L'homme est un être simple ; s'il doit mourir, il meurt, et guérit, s'il doit guérir. D'ailleurs, pourquoi Christian Ivanovitch écouterait-il leurs doléances? Il ne sait pas un mot de russe.

CHRISTIAN IVANOVITCH (Voyant qu'on parh de lui, êmel uo 5on inarticuié) .

LE(;otVKRNEUR

A vous aussi, Aramos Fédorovitch, je conseillerais de revoir le

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tribunal el le grefîe. Dans la salle d'attenle, vos -huissiers ont élevé des oies ; et les oies et leurs oisillons se fourrent dans les jambes des plaignants. L'économie domestique est une bonne chose, évidemment; et pourquoi la défendre aux huissiers? Seulement, vous comprenez?... dans un palais de Justice ce n*est pas convenable... Depuis longtemps je voulais vous en faire la remarque, mais j'ai oublié.

AMMOS FÉDOROVITCH

Parbleu, je les ferai dès aujourd'hui battre en retraite... dans la cuisine. A votre service, si vous voulez venir dîner.

LR GOUVERNEUR

Autre chose encore... G*est mauvais genre d'étaler là toutes les nippes, comme dans un séchoir., et de placer au-dessus du bureau votre fouet. Je sais bien que vous aimez la chasse ; mais i! vaut mieux Tôter de là, provisoirement ; quand l'inspecteur aura tourné les talons, vous l'y remettrez. Enfin, votre assesseur... C'est un homme érudit, soit! Mais il exhale une telle odeur... comme s'il sortait du cabaret. Ce n est pas convenable. Je voulais depuis longtemps vous en dire deux mots, mais je fus distrait par je ne sais quoi. 11 y a des remèdes à cela, quand bien même, comme il le prétend, ce serait une odeur innée; on pourrait lui conseiller de manger de l'oignon ou de Tail, ou je ne sais quoi. Dans ce cas là, Christian Ivanovitch indiquerait un médicament.

CHRISTIAN IVA.NOVITCH (Emet le même son inarliculé.)

AMMOS FÉDOROVITCH

Non, c'est chronique; il paraît que, étant tout petit, sa nourrice le fouetta trop fort; depuis ce temps il sent l'eau-de-vie.

LE GOUVERNEUR

Vous savez, ce que je vous en dis!... Quant aux dispositions intérieures et quanta ce que André Ivanovitch appelle dans sa lettre des peccadilles — j'y perds mon latin! C'est un point de vue bizarre... Voyons, quel est l'homme qui n'ait pas quelque péché sur la conscience ? Le pourboire est d'institution divine! Les Voltairicns n'y changeront rien.

AMUOS FÉDOROVITCH

Uu'enlendez-vous, Antoine Anlonovilch, par : des péchés? Distinguo ! Je le dis tout haut, franchement, que j'ouvre la main sans bégueulerie ; mais pour prendre quoi? Un lévrier quelconque. C'est tout différenl !

LE GOUVERNEUR

Accepler un lévrier ou autre chose, — c'est toujours avoir la palle graissée.

AMMOS FKDOROVITCH

Pardon! Ah, si, par exemple, je vois tel ou tel accepler une lourrure valant cinq cents roubles, et pour sa femme un chàle valant...

LE GOUVERNEUR (vexé de TallusioD).

Kt savez-vous pourquoi vous acceptez des lévriers? Parce que... parce que vous ne croyez pas en Dieu! Jamais vous n'allez à l'église! Moi du moins j'ai des principes... des principes religieux; je vais à la messe tous les dimanches. Tandis que vous... Oh, je vous connais! Quand vous racontez la création du monde, vous nous faites dresser les cheveux !

AMMOS FEDOROVITCH

Bah ! chacun a son point de vue, et j'ai trouvé le mien.

LK GOUVERNEUR

N'importe ! 11 y a plus de danger à être trop savant qu'à être totalement bête... Du reste à quoi bon parler de la justice et des tribunaux? Le diable m'emporte, si jamais quelqu'un vient y fourrer son nez! C'est une arche sainte, que Dieu protège lui-même. — Mais vous, Lucas Loukitsch, en qualité d'inspecteur des écoles, vous devriez surveiller un peu votre personnel. Gens instruits, vos professeurs, parbleu! élevés dans maintes facultés; mais ils affectenl des procédés bizarres... inhérents, parall-il, au professorat. L'un d'eux, par exemple, vous savez, celui qui a une si grosse tête... j'ai oublié son nom... à peine monté en chaire, il fait cette grimace («i l'imite), puis se met à se gratter le cou et à se caresser la barbe. Qu'il fasse une telle gueule devant des élèves, c'est licite, nécessaire peut-être dans sa profession... je n'y suis point compétent... Mais, jugez vous-même, — devant un inspecteur, ce serait

fâcheux; il pourrait se vexer, prendre cela pour lui. Les conséquences seraient graves.

LCCAS LOUKITCll

Je ny puis rien. Plus d'une fois, je lui en ai fait la remarque* I/aulre jour encoi-c, à Tenlrée du directeur, il a grimacé à faire piMir au diahic. Il le fait par bonté d*àme, et moi j'aurai des repmches! On dira que je laisse inoculera la jeunesse la libre-pensé<?!

LE GOUVERNEUR

Je vous signale aussi votre professeur dMiistoire. Un vrai savant, cela se voit, enfoncé dans les brouillards de l'érudition; mais, en chaire, il ressemble à un fou furieux. Je l'ai entendu une fois : tant qu'il traita des Assyriens et des Babyloniens, ce fut tolérable; mais, arrivé à la Macédoinei il tomba sur Alexandre et la tempête fut dt'ciialncc. Je crus qu*il y avait le feu! Il bondit hors de sa chaire, brandit une chaise et, do toute sa force, la projette sur le plancher I Sans doute Alexandre le Macédonien était un héros; mais pourquoi briser les chaises? Ce sont des frais pour la caisse publique.

LDCAS LOL'Km.H

Oui, il s'emballe... Je le lui ai reproché quelquefois. II m'a répondu : « A votre aise! Moi je doime ma vie pour la science! »

LE GOUVERNEUR

Oui, c'est une loi inexplicable de la nalure : un homme intelli* gent devient ivrogne ou grimacier comrùe un singe.

LUCAS LOUKITCll

Ah, le professorat, quel rude métier? Et Ion est espionné, et contrôlé et conseillé de tous les côtés 1 Car chacun veut jouer au savant et paraître ferré sur la pédagogie.

LE GOUVERNEUR

Tout cela, — autant de vétilles, n'était ce satané incognito! Un museau de fouine qui passe là tout à coup : « Ah, mes amis, vous voilai Et qui de vous est le juge? — Liapkine-Tiapkine. — Amenez-moi Liapkine-Tiapkinel Et qui est directeur de TAssislance publique? — Zemlianik. — Amenez-moi Zemliauik! » Voila le fléau!

GOGOL n07

KIILESTAKOV. — OSIP («ou >aiei).

OSIP

L*h6lelier a dit qu'il ne vous donnerait plus à diner.

KHLESTAROV

Gomment? Il aurait le toupet? Voyons, tu veux rire^

OSIP

Et même il a dit : J'irai me plaindre au gouverneur. Voilà trois semaines que ton maître ne paie pas. Toi et ton maître, vous |èles des filous. Je m'y connais! J'en ai vu, de ces farceurs-là!

KHLESTAKOV

Et toi, sale béte, tu es content de rapporter ces compliments-là?

OSIP

Et môme il a dit : Ne nous gônons plus! Ça vient, ça s'installe, prend tout à crédit; puis impossible de les expulser!... On ne se moque pas deux fois de moi, non! Tout droit je dépose ma plainte; on Tarrète mon individu et me le fourre en prison I

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