‹ Profils et types de la littérature russeChapitre 105 sur 148 · UX VALET · texte numérisé non relu

UX VALET

L'hôtelier fait demander ce que vous désirez.

KHLESTAKOV

Bonjour, mon garçon ! (> va bien?

308 LITTÉRATURB RUSSE

LE vALi-rr Dieu merci !

KHLESTAkOV

Et les affairt^s? Ça marche dans l'hôtellerie ?

LE VALET

Oui, ça marche, Dieu merci.

KHLKSTAKOV

Beaucoup de clients ?

LE VALET

SuiTlsamment.

KHLESTAKOV

Écoule, mon ami, on ne m*a pas encore apporté àdtner ; Je t*eQ prie, dépôche-toi .. Aussitôt après dîner, j'ai à m*occuper d'une affaire pressée.

LE VALCT

Le patron a dit qu'il ne vous avancerait plus rien. Pour un peu, il serait allé aujourd'hui se plaindre au gouverneur.

KHLESTAKOV

Se plaindre ? Voyons, mon cher, juge toi-même, je ne peux pas vivre de Tair du temps ! Je n'aurais bientôt plus que la peau sur les os. J'ai très faim, sans plaisanterie !

LE VALET

Oui, mais le patron a dit : Je ne lui donnerai pas à manger, tant qu'il n*aura pas payé ce qu'il doit déjà. -— Voilà ce qu'il a dit.

KHLKSTAKOV

Va lui expliquer... fais luienQn enlendre raison.

LK VALET

Lui dire quoi ?

KHLESTAKOV

Lui dire sérieusemenl que j'ai faim. Quant à l'argenL.. Ah, ça, il s'imagine donc qu'on a comme lui un estomac de paysan, qui mange ou ne mange pas, comme ça se trouve ? Il a un grain, ton

patron? (Le raict sort.)

OSIP (entrant vivement).

Le gouverneur vient d'arriver en bas et il s'informe de vous.

KHLESTAKOV (effrayé).

Que le diable I... Cette brute d'aubergiste a déposé sa plainte I Estce qu'on va réellement me fourrer en prison?... Si j'essayais en le prenant de haut?... En prison, moi? Je ne veux pas, je ne veux pas !... Il y a des ofûciers qui se promènent, du monde comme il faut, et j'ai déjà donné le ton, indiqué le chic ; j'ai déjà échangé des oeillades avec la fllle d'un commerçant... Je ne veux pas! Est-ce qu'il aurait vraiment l'audace de me?... Suis-je un vulgaire épicier? (Il se redresse et s'encourage). Je vais lui dire Carrément : Ah ça l'ami,

vous osez... (On entend tourner la clef; Khlestakov perd contenance.)

KHLESTAKOV. — LE GOUVERNEUR. — DOBTCHINSKP.

LE GOUVERNEUR ù peine entré, s'arrête. Tous trois, intimidés, se déTisagent, puis baissent les yeux.

LE GOUVERNEUR

(se redresse un peu et prend la position militaire.) Je VOUS SOUhaite la bienvenue !

KHLESTAKOV

Votre serviteur, monsieur!

LE GOUVERNEUR

Veuillez excuser, si je...

KHLESTAKOV

Comment donc !

LE GOUVERNEUR

Ad ministrateur de celte ville, j'ai le devoir de veiller au bienêtre et à la sécurité des voyageurs et de tous les honnêtes gens...

i. Un petit rentier brouillon, bavard et curieux, qui accompagne le gouverneur. Celui-ci, persuadé que Khlestakov n'est autre que l'Inspecteur redouté, prend les devants.

KHLRSTAROV

(Rrriloijilk, maifi peu à \H*ti afTormit sa \o\x.)

Que faire aussi? Ce n'est pas ma fautr... Oh! je paierai... On va m'envoyer do Tarf^cnl de. choz moi. C'rsl la faute de l'aubergiste : il me sert du boMif coriace ; sa soupe... de Teau croupie; je Tai jetée par la fenêtre... Il m'affame positivement .. Son thé? sup|>osez du foin sentant io poisson! El c'est pour cola que j'irais... C'est raide!

LE GOCVER>FXR (tromblani).

Excusez, la faute ne m'incombe point. A mon marcht* le bœuf rst toujours excellent. Il est apporté par des marchands de Khôl* mogor, de braves gens, qui ne se grisent pas. Je ne sais pas où il est alh^ chercher du mauvais bœuf. Du reste, puisqu'il en est ainsi... permettez-moi de vous offrir un tout autre logement.

kHLI-::STAKOV (d'uno voii fiTmc).

Non, je ne veux pas! Je sais ce que vous entendez par un tout autre lo^^ement! La prison. Et vous oseriez?... Mais savoz-vous bien que je suis fonctionnaire à IV'tersbourg!... Que suis... qui» je suis...

LE (;OL'VEri?ïELr\ (à |)*rll.

Seigneur mon Dieu ! Quelle col(>re! Il sait tout!!.. Les maudits marchands lui ont tout raconté.

KHLESTAKOV (l»ayaut d'audace,.

Amenez, si vous voulez, tout un régiment... Je n'irai pas! Je vais prévenir directement le ministre! (u frapp.» du iioing la labie). Qui étos-vous, près de moi?

LE GOCVKRXEL'R (En position militniro. — tremblant de tout «ou corpu.)

(iràce! Ne me perdez pas! J'ai une femme et des petits enfants... Ne causez pas notre ruine!

KHLESTAKOV

Non, je ne veux pas! En voil.\ bien d'une autre! Sous prétexte qu'il a femme ot enfants, j'irais en prison! .Non, pas de ces hisloires-là*!

1. Le jen de scène complète l'idée, qui est ici un pcii^vague : Khicsta-

LE GOUVRRNECR (trcmblanl).

Par inexpérience, mon Dieu, par inexpérience... Par insuffisance de Irailemenl. Jugez vous-môme; mon traitement officiel ne suffit pas au Iho ni au sucre. Si j'ai reçu des pots-de-vin, ils étaient tout petits : quelques bourriches de gibier, quelques pièces d'étofi'e. Quant à la veuve du soiis-officicr, établie maintenant commerçante, on prétend que je Tai fait fouetter... C'est pure calomnie, par le Ciel! Mes ennemis ont forgé cette invention- là; au milieu de ce sale peuple, ma vie n'est pas en sûreté !

KHLESTAKOV

Mais je n'ai rien à faire avec ces gens-là... (PeniiQ. Je ne sais pas d'ailleurs pourquoi vous me parlez de vos ennemis et d'une veuve de sous-officirr... Fouetter la femme d*un sous-officier, passe encore ' ! Mais n'osez jamais me faire fouetter, moi! Vous n'avez pas le bras assez lonj?... Voyez-moi cet aplomb! Parbleu, je dois... eh bien, je paierai! Mais maintenant je n'ai plus un sou et c'est pourquoi je ne puis bouger d*ici.

LE GOUVERMEDR {k part).

Ah, le rusé compère! Comme il sait vous jeter de la poudre aux yeux et vous embrouiller un écheveau! On ne sait plus par quel bout le prendre... Je vais risquer le paquet... Advienne que pourrai Je le risque au petit bonheur. (Haut) Si vous avez besoin d'argent ou de n'importe quoi, je suis prêt à vous obliger... Mon devoirest d'assister les voyageurs.

KHLESTAKOV

C'est cela, prétcz-moi de l'argent et je réglerai le compte de l'aubergiste. Prélcz-moi deux cents roubles, ou même moins.

LE GOUVERNEUR (présentant des billet»»).

Juste deux cents... Ne prenez pas la peine de compter.

kov a peur de la prison pour dettes, et le gouverneur croit qu'il craint (à son retour à Pétersbourg) la prison allouée aux inspecteurs trop ludulgents.

!. La loi le défendait, précisément; d'où les transes du gouverneur que cet abus de pouvoir ne soit ébruité.

312 LITTKRATURE RUSSE

KIILE.ST\KOV r prenant larg'nt).

(irand merci! Je vous retournerai l'argent dès mon arrivée... Je me suis trouvé dégarni à l'improvisle... Mais vous êtes un brave homme, je vois cela. Maintenant les choses chang^^nt do face.

LE GOUVERNEUR (à pari).

Le ciel soit béni! Il a pris l'argent. On va s'entendre en douceur; au lieu de deux cents roubles, je lui en ai glissé quatre cents.

KIILESTAKOV

Eh, Osip! (Osip ontro). AppeUe-moi le garçon d'office. ( Vo gouvorncur et à Dohtchinski.) Mais pourquoi roster debout, Messieurs? De {jrrâce, asseyez-vous !

LE GOUVERNEUR

Non pas! Nous pouvons rester debout.

KIILESTAKOV

Assoyez-vous, je vous prie. Je vois maintenant que j'ai devant moi de bonnes et braves gens; Un peu plus, j'allais croire que vous étiez venus pour me fourrer... Mais asseyez-vous donc !

LE GOUVERNEUR (A part).

Il faut faire un pas de plus. Le drôle veut qu'on respecte son incognito. N'ayons pas Pair de soupçonner qui il est, et parlons à coté de la question avec un petit ton dégagé. (Haut.) J'étais en tournée de service, précisément avec Pierre Ivanovitch Dobtchinski, rentier, quand nous eûmes l'idée dVnlrer à Ihùtel, pour vérifier si les voyageurs sont bien traités; car je ne suis pas, moi, de ces gouverneurs qui se désintéressent de ce souci-là; ne fût-ce — sans considération de service, — quepar charité chrétienne, je veux que mon prochain soit bien accueilli — et voilà! Je suis récompensé de ma sollicitude par votre agréable connaissance.

KHLESTAKOV

Je vous assure que le plaisir est pour moi. Sans vous, je risquais de piétiner sur place ; ne sachant vraiment pas comment payer mon hôtelier.

LE GODVBRNEUR (i^ part).

Va toujours, conte-nous des bourdes!... Tu ne savais comment payer, farceur! (lUui.) Oserais-je vous demander où vous avez rinlention de vous rendre ensuite?

KHLESTAKOV

Dans la province de Saratov, où sont mes biens.

LR GOUVERNEUR

(A part, avec une figure narquoise).

Vraiment ? Il vous débile cela sans rougir ! Très fort ce gaillardlà! Attention!... (Haut.) Les voyages ont leurs agréments; je sais bien que, d'une part, les postillons vous font cnra.<çer ; mais d'autre part, quelle distraction pour l'esprit! Du reste, n'est-il pas vrai? vous voyagez pour votre plaisir ?

KHLESTAKOV

Non pas ! Mon père me rappelle. Le vieux sMmpatiente des lenteurs de mon avancement; il s'imagine qu'à peine arrivé à Pétersbourg, on vous passe à la boutonnière le cordon de Vladimir. Je voudrais bien le voir, lui. se démener dans les chancelleries !

LE GOUVERNEUR (à part).

Écoutez-moi re boniment ! EL ce vieux père qui arrive là à la rescousse !.. (Haut.) Et vous comptez voyager longtemps' ?

KHLESTAKOV

Je ne sais. Mon père est un vieux bonze, entêté et béte. Mais je lui dirai nettement : A votre aise; je ne puis vivre sans Pétersbourg. Dans le fait, dois-jc m'abrutir à vivre avec des paysans? Autres temps, autres mœurs! Mon âme a soif de civilisation.

LE GOUVERNEUR (i part). .

Hein ? Comme c*est amené ! Il ment, il ment, sans se couper une seule fois! Et il se fait petit, humble, simplet; il semble qu'on

1. La phrase est à double sens, c'est-à-dire : i^ Comme inspecteur, votre tournée nera-t-elle longue ? 2° Simple particulier, rappelé par son père, resterez- vous longtemps auprès de lui, à Saratov?

rétoufferait comme un poulet. Attends un peu, mon garçon! Je le tirerai les vers du noz, tout madré que lu sois! (Haut.) Votre remarque est admirablement juste. Qutî faire dans un trou de campagne? Tenez, ici, par exemple : pas de repos, ni jour, ni nuit ; on se dévoue, corps et âme, au bien public — et qui le voit? Qui vous en réc(»ni pense ? (U examine la chambre.) Il me semble que cette chambre est un peu humide?

KHLKSTAKOV

Elle est infecte, et pleine de punaises enragées, qui vous dévorent.

LE GOCVLRNEL'R

Que dites-vous ? Un h<Me si distingu(^, exposé aux morsures de viles punaises, sale engeance qui n'ertt pas due être créée ! La chambre paraît d'ailleurs peu claire?

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