K H LES TA KO V
Dites qu'elle est noire. De plus, l'hôtelier a Thabitude de ne pas fournir les chandelles. Qu'il vous prenne envie de travailler, de liic ou d'écrire quelques vers — impossible! Vous n'y voyez goulte î
LE GOeVERNKUR
Oserais-je vous prier de... Mais non, je ne suis pas digne d'une telle faveur!
K II LESTA KOV
De quoi?
LE (;OUVER.\EUR
Non, non! Ce serait trop d'honneur!
KMLKSTAKOV
Qu'est-ce donc?
LE e.OCVERNELR
Je voudrais m'enhardir à vous proposer... Chez moi, j'ai une belle chambre, claire, confortable... Mais non! Je sens moi-môme que je ne mérite pas une telle grAce... Ne vous formalisez pas, au nom du ciel ! Je vous offrais cela, moi, simplement, naïvement.
KHLESTAKOV
Me formaliser? Pas le moins du monde. J accepte avec plaisir.
Je serai plus à mon aise dans une maison bourgeoise, que dans cette cambuse.
LE GOUVERNEUR
Oh, comme c'est aimable de votre part! C'est ma femme qui sera contente! J'ai Thospitalité à cœur; c'est dans le sang! Surtout quand je reçois un bomme distingué. Et ne croyez pas que je veuille vous faire un compliment; je ne sais pas llalter, moi! Je dis ce que j'ai sur le cœur.
KHLESTAKOV
Vous m'obligez vraiment. Moi de même, je n'aime pas les gens à double masque; aussi suis-je charmé de votre franchise et de votre cordialité; au fond je ne demande et ne désire rien que le respect et la déférence, la déférence et le respect.
Tourgueniev revit Tauteur à Moscou, en 1851. « Je fus frappé du changement survenu. En 1841, Gogol était bien leFetil-Russien trapu et replet; maintenant c'était Thommc y maigri, que la vie avait épuisé. Un mal secret, une inquiétude douloureuse troublaient ses traits. » Quelles soufTrances dut en effet éprouver Gogol en écrivant ses Ames mortes y cette description de la Russie d'autrefois! Le servage, les abus, l'engourdissement moral, l'ignorance, la misère épaissie en crasse ; maitres et valets abrutis par la jouissance immédiate ou par une bestiale résignation. Partout la sensation de l'impuissance, de l'écœurement; le paysan ne répare pas sa clôture; le seigneur garde devant lui le même livre ouvert depuis deux ans à la même page. On sent que le brouillard s'étend plus sombre, que la mare croupit plus stagnante, que l'homme a cessé d'espérer, si bien que le passage dt^ la vie à la mort sera presque insensible. Un seul ouvrage m'a causé une impression analogue, le Moyen âge de Michelet. Du reste, Thistoire n'est qu'un roman lugubre.
Voici la trame du livre. Le propriétaire payait pour ses serfs une capi talion proportionnelle; tant pis si quelquesuns mouraient dans l'intervalle de deux revisions! La capi-
talion inscrite restait due. Or, Tchitchikov, chef douanier révoqué pour fraude, cherche à rétablir sa fortune en proposant à des propriétaires soit gratuitement, soit contre remboursement de la taxe due depuis le décès, la cession de ces serfs défunts, de ces àjnes mortes; il deviendra» sur papier légalisé, seigneur fictif de serfs imaginaires; mais comme le nom évoque la chose, comme le laboureur suppose le labour, il passera pour un gros propriétaire terrien, jettera de la poudre aux yeux, et dupera le monde. — Les voyages, les négociationsde Tchitchikov nous exposent toutes les variélés morales, tous les caractères dépeints avec une précision que le jargon moderne appellerait cruelle. 11 nous semble avoir voyagé et négocié nous-mêmes; et nous fermons le livre, harassés mais instruits.
Le style est souvent lourd, et l'ouvrage fut élaboré à Taide de documents péniblement amassés. Gogol voit tous les détails, comme son héros qui « mettait dans sa cassette tous les papiers qui lui tombaient sous la main, jusqu'à une affiche de th('»Alre. ^> 11 eut la naïveté de prier ses amis « de recueillir pour lui des traits de mcrurs pris sur le vif, » oubliant que ce don d'observer n'est pas commun. Il remarque comment se mouche Tchitchikov, comment aboient les chiens, et du concert conclut au village. Ce jeune homme porte au col une épingle à grosse tête : Gogol s'aperçoit qu'elle provient de Toula. Ce tableau d'auberge, à l'huile, représente une nymphe aux soins disproportionnés :
nos grands amateurs, soutiens des arts, en achètent de ce mérile en Italie, sur le conseil de leurs courriers I — Dans les rues, des tables avec des noix, du savon, du pain d'épice, lequel du reste ressemblait au savon. — Le gouverneur est un brave.' homme; et quel artiste! il vous tricote une bourse mieux que ne le ferait une femme.
Gogol avoue sa curiosité (ch. vi.)
J'aime à tout voir, à tout scruter, et veux en ce sens être, quoique Russe, aussi vétilleux qu'un Allemand. »
PÉDAGOGIli: 317
Il compare (ch. vu) avec amertume le sort de Técrivain idéaliste, ne servant à ses lecteurs que des conQlures, et le sort de Técrivain naturaliste, peignant la réalité et, par conséquent, offensant le public qui se signe avec pudeur, qui Taccuse
de fouler aux pieds l'humanité, lui dénie cœur et âme et même la flamme divine du talent... Oui, bons lecteurs, vous ne désirez pas voir Thumaine misère dans sa nudité ; à quoi bon? dites-vous; ne savons-nous pas nous-mêmes que dans la vie maintes choses sont sottes et méprisables?
Sans doute; mais il est malaisé, nous explique Molière, d'entrer comme il faut dans le ridicule des hommes. Les portraits ressemblent; les flgures de Manilov, de Nosdrev, de Sabakiévitch, etc., sont évoquées couramment; et à. Gogol s'applique, aussi bien qu'à Molière, le mot de Tourgueniev :
Le monde voit son rire et ne voit pas ses larmes .
L'KCOLE laïque, GRATUITE ET OBLIGATOIRE (FOYER LUMINEUX. — PHARE. — SOLEIL). — PLANS ET EX- PLOITS DES BONAPARTES SCOLAIRES. — POGOSSKI.
— GRIGOROVITCH. — NIKITINE. — NÉKRASOV. — KOLTSOV. — MÉI. — TOLSTOÏ. — PÉDAGOGIE SENTI- MENTALE. — PREMIERS RÉSULTATS, TRÈS TOU- CHANTS.
J'enrage de voir barbouiller l'esprit russe par des maniaques atteints du diabète pédagogique ! Leurs écoliers sont impropres aux champs comme à la ville... Savoir lire et écrire, c'est une
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bonne chose, parbleu! Mais celte rage do cullivt;r la lètcdu pauvre!.. Regardez-les bâtir des palais scolaires, avoc sculptures, avec arcades; cela coûte des millions et on y fabrique des idiots, des poseurs, des ramollis... Çan*a pas dix-huit ans et ça croit tout savoir, c'est blasé, c'est usé, c'est chauve comme une boule de billard. . . Et on veut maintenant que le paysan mijote à cette sauce- là! On devrait bénir Dieu d*avoir jusqu'à présent préservé de cette épidémie au moins l'agriculture! —Et de fureur Kostanglov crachait par terre (Gogol, Ames mortes).
La question pédagogique est, à première vue, tellement complexe que la moindre controverse aigrit lesdiscoureurs. Est-il bon d'instruire le peuple ?Krylov conseilla la prudence (V, i) puis se prononça plus franchement (Vlll. 7) pour le rasoir affilé contre le rasoir obtus. Gogol eu Russie, en France Renan*, etc., eurent beau prévoir et prédire le danger, rimpulsion était donnée. La littérature, le journalisme, <jui se démocratisaient, qui dégénéraient chaque jour en branches commerciales, menèrent le chœur. Que manquet-il au peuple? L'instruction. Vous verriez, s'il était instruit, quels talents il émettrait!... Quelles vertus sous sa rude écorce!... etc., et, pour plaider la cause et appâter leur clientèle, ils cherchèrent les cœurs d'or sous la blouse, sous le bourgeron. D'où les paysans en sucre candi, peinturlurés par George Sand; Agncole, Touvrier sublime d'Eugène Sue; les voyous divins de V. Hugo; etc. Jugez un peu, s'ils eussent été lettrés!
Tous les hommes sont frères, car tous sont faits à Tirnage de Dieu... La barrière sociale? L'instruction. Donnez l'instruction à l'illettré, et la barrière tombe!
s'écrie Pogosski (MaioiMKaHAOMiia). Ah? Il me semble que,
1. « Tandis que ses unii? sont atteints de la superstition de Tiastructiou populaire el proclament qu'elle va guérir tous les maux de la société, Reuau reste incrédule et déûaut et doute qu'on eu puisse attendre les résultats merveilleux qu'on se promet » (Gaston Boissikr» Discours à V Académie française , 1894).
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les hommes n'étant pas également doués, renseignement donné produit beaucoup, peu ou rien; de sorte que la barrière ne tombera pas du tout; à moins qu'on n'empêche les aristocrates d'apprendre de leur côté... Oh! nous ne les en empêcherons pas! Tout le monde sera savant! L^instruction c'est-à-dire la lumière, pour tous, comme le soleil! Dès lors, le brouillard se dissipe, les préjugés s*évanouissenl; la bonté qui sommeillait dans Tâme du peuple rayonne sur toute la nation, sur toutes les nations; le cœur d'or d'Agricole, encadré dans le savoir, éblouit le tsar, qui lui cède la place...
Devant le succès de leurs théories, les malins firent un pas de plus, expliquant au peuple que les honneurs de ce monde lui étaient dusy et ne seraient que minime compensation de sa longue attente*; et d'innombrables romans s'apitoyèrent sur le pauvre obligé de travailler, sur le pauv' paysan, sur le pauv' cocher, sur la pauv' modiste, etc. ; tous les métiers y passèrent; puis, sur toutes les infirmités physiques (comme si le gouvernement en était responsable !), sur la pauv' petit' bossue, sur le pauv' petit pied-bot... Bref, sous couleur d'émancipation, d'instruction, de charité (les rubriques variant selon les temps et les lieux), on flatta les mauvais instincts de la populace. Nous les voyons s'épanouir.
Que des écrivains tels que Grigorovitch, Pogosski, Nikitine, Tolstoï et autres, aient cru bien faire, la chose est évidente; mais la preuve qu'ils se sont fourvoyés est que, malgré leur talent, ils n'ont pu pa*éserver du ridicule leurs thèses, et sont tombés dans lepuérilisme; ou, grâce à leur talent, ont, sans s'en douter, prononcé contre leurs protégés un terrible réquisitoire. Entre beaucoup d'autres, j'ai choisi les écrivains précités, parce que leurs histoires sont recommandées dans les écoles. — Feuilletons les ouvrages
1. Eu Russie ou u'a pas encore osé dire, couimc ch<'z nous, que le goavernemeut lui était dû. Mais patieace!
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de Po^osski. La Fille du major. Apothéose de réducaliou mutuelle. La fillette instruite instruit le petit Boris qui, de moins en moins crétin, devient sous-oflicier, fait la lecture à ses camarades illettrés (il leur lit laBible, pour les amuser probablement), refuse la croix de Saint-Georges au profit d'un vieux sergent (rinstruction mutuelle élevant l'âme) et finit par épouser la fillette instruite, sa bienfaitrice, devenue veuve après très court mariage, c'est-à-dire presque vierge. (Que toutes les fillettes instruites instruisent tous les petits Boris, comme le désire Pogosski, et tous les petits Boris seront officiers. Il n'y aura plus desimpies soldats.) Ajoutez les ingrédients obligatoires : la jeune femme, ange de charité, au chevet du blessé; la sainte vieille femme bénissant son ex-pupille; la sainte vieille Machine et le saint vieux Machin!
Lti musicien. — F^nfant pauvre mais doué d'aptitudes musicales ; eût pu être un jour une gloire nationale^ si on Tavait nourri jusqu'à trente ans à ne rien faire. Mais la baronne qui s'était intéressée à lui et paya les leçons, ne s'est pas intéressée suffisamment, puisque notre homme est réduit, après une vie amère, à Vétat de musicien de régiment! Réduit à jouer devant des camarades ignares, devant des caporaux, lui, qui aurait dû briller dans les salons! Triste! Triate!... Oî la so-ci-i-été!
L'alêne. — Au bord d'une route, dans un taudis, vivent trois enfants avec leur mère ivrognesse. Un canonnier voit ces gnomes, et offre à la mère d'apprendre à lire à Tuii d'eux. Philippe devient, quinze ans plus lard, commis de magasin; et un jour que le canonnirr a besoin d'une alêne (?), il entre dans une boutique, et Philippe lui donne la meilleure du pa- (juet. — Ainsi ce troupier a accompli une grande œuvre : il a donné au monde un apprenti mercier. — Et ce bonhomme Nazarylch (jui revient au pays après quarante ans d'absence, et n'est reconnu que ])ar un aveugle! Il devient garde-forestier, rencontre une cousine dans le dénùment, avec marmot (père inconnu, naturellement), l'adopte, et lui rabote