PAS MOYEN DE S ENTENDRE
Intérieur jadis luxueux, aujourd'hui panne. Prejniev, vieillard usé, dort dans un fauteuil à roulettes; la femme (quarante-cinq ans) lit et discute des romans idiots; le fils — oh 1 très fin de siècle! le fils, vêtu comme une gravure de mode, gémit de faire une commission (pour sa mère) à pied I pendant la chaleur! et dit carrément à sa mère :
Mon père? 11 est fini! ce n*est plus qu'un souffle; et vous, vous avez passé aussi votre temps! Quelle silualion pour moi!
Une fois le père tombé en paralysie, Madame a entretenu un précepteur, a voyagé deux fois à l'étranger. — Plus le sou. Aussi, quel supplice pour le jeune Paul, obligé de servir dans un bureau ! H est prêt à tout, même à tricher au jeu, plutôt que de vivoter comme ses camarades de bun»au, qui grignotent du pâté à Tail.
Mon oncle me dit: NVie pas désirs au-ilessus de tes moyens! Est-ce ma faute, si je n'ai pas de moyens?.. II me dit: Travaille! Ah! pour cela, non! Je ne suis pas un cheval! — Ton oncle est un butor.
La mère donne la morale :
— Ah! pourquoi as-luété si bien élevé, cela le rendra malheureux toute ta vie; personne n'est ton t^gal; que de qualités devra avoir une fille pour te convenir I. .
Ah ça! vous croyez, maman, que je tiens au bonheur en famille!
400 LITTÉKATURE RUSSE
Une idylle ! (n éciato de nrc.) Oh ! là là ! Je veux simplement de l'argent.
—-Mais, mon ami, je connais ton caractère... tu ne voudrais pas épouser n'importe qui.
— J'épouserai n'importe quoi. Il me faut de l'argent, pour être un homme chic, pour jouer un rôle dans la société, bref, pour manifester mes dons naturels, qui ne consistent pas à travailler et à gagner; ils consistent à dépenser noblemenl, dignement...
Que de Pauls aujourd'hui !
Un mois plus tard, l'ami Paul est marié — mais sa femme économe (elle dit elle-même) :
Gela me fait mal au cœur de dépenser.
tient la bourse et en serre les cordons. Elle lui promet, s'il est gentil et obéissant, de lui acheter quelque chose à sa prochaine sortie (un petit chien de porcelaine ou un hussard en sucre). Elle va jusqu'à lui reprocher de changer tous les jours de chemise î Elle est sentimentale, soupire, lève les yeux au ciel; mais dès qu'il demande de l'argent, elle prend la fuite, retourne chez son père, et se propose de vendre la maison.
Paul reste sans un sou, sans abri, sans avenir, sans femme, et comme il le remarque justement : du vivant de la mienne je ne puis en épouser une autre, et il reproche amèrement à sa mère le passé :
Laissez-moi vous remercier, maman, de deux choses : primo, d'avoir gaspillé notre fortune; secundo^ de m'avoir élevé de façon à n* élre bon à rien. Je ne sais que dépenser. Et pas d'argent! En avez-vous à me donner? Ça vous amusait de me voir, à huit ans, en veston de velours, danser mieux que les autres enfants de Moscou, et courir déjà après les flllettesl De me voir, à seize ans, parader à cheval! Un joli trio, avec vous et mon gouverneur, votre galant... Et tout y passa! Et maintenant vous aurez le plaisir de me voir chassé du service, ^agabond, croupier de cercle, ou pis encore!
Voilà une pièce qu'on pourrait traduire et jouer chez nous; la jeune génération s'y reconnaîtrait.