Décameran, VI
502 et sq.), et son naïf récit est au fond une mordante critique du catholicisme d'alors» sombre et théâtral, de ses prêtres cabotins, parodiant TÉvangile en 5 actes et 15 tableaux, paradant devant le public et se faisant, avec des auto-da-fé, leur dernier drame réaliste avec musique en faux-bourdon, une sanglante réclame.
Avec Nikitine (1466), simple marchand, nous allons en Perse, aux Indes, el nous admirons l'endurance d'un bon diable auquel u'ôtent Tenjoûment ni les dangers ni les revers. Un khan lui prend son cheval, son unique bien ; un autre khan le lui restitue; il rit des moricauds nus comme vers qui contemplent l'homme blanc; du bœuf bouddhique, dont les fidèles baisent le sabot; du sultan suivi de ses deux mille femmes; etc. Le célibataire trouve que Tune fait tort à l'autre; et le négociant résume ses notes commerciales en ces mots : Prix surfaits, trop de douanes, trop de menteurs, trop de brigands. « Le style de Nikitine est simple, mais le récit est mal agencé » (Vodovozov, 294).
Nous voici, de voyage en voyage, loin de Jésusalem; cependant quelques observations faites par les pèlerins avaient été répétées en Russie, el commentées. Une minutie rituelle acheva d'ouvrir les yeux; et grâce à des prêtres remarquables tels que Philarète, à des savants, tels que Maxime Grek el à Tilluslre patriarche Nikoriy fut exécutée une réforme qui empêcha le protestantisme d'éclater dans l'Église orthodoxe'. « La simonie, la fainéantise, la débauche
1. J'entends, d'être célébré par des batailles sanglantes, comme le protestanti(>me d'Occident. Les Haskolniki sont eympattiiques, parce que persécutés. Pierre le Grand lui-môme fut dur pour eu.x, nou pas a cause des divergences rituelles, puériles en réalité, mais à cause de leurs goûts réactiounaires. Dévots au passé, ils ne pouvaient ni aimer ni comprendre le remue-ménage du tsar, et leur schisme couvrit souvent leur opposition politique. C'est pourquoi ils sont encore suspects nu gouvoruemeut, pour lequel l'orthodoxie officielle est une des formes de l'unité nationale. Ils ne sont pas maltraitée, mais ils ioni parqués^ et
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étaient vices patents du clergé, sans parler de l'épidémie d'ignorance... La religion était réduite à des grimaces » (Bhicobt>, 41). Les textes étaient ou si détigurésou si incompris que certaines fêtes étaient prises pour des personnes; ainsi on priait HauteDame Assomption, Vénérable Dame Nativité. Très Chaste Epiphanie, saintes qui, dès leur enfance, avaient, parait-il, édifié les voisins. Jusqu'ici, rien de grave. Le tsar Alexis chargea une élite savante de refondre les textes sacrés; envoya un autre savant, Soiikhaîiov, faire enquête à travers la Grèce, la Syrie, TEgypte et la Géorgie, mission assez semblable à celle du frère Pédiculoso*, — et attendit. L'élite savante se réunit sous la présidence du Grec Aî^séîiius, qui ne put cacher son étonnement. « Ils savent à peine épeler, dit-il; ignorent en quoi diffèrent les consonnes, les voyelles, les diphthongues, ignorent qu'il existe plusieurs parties du discours et n'ont jamais ouï parler des temps, des modes et des déclinaisons » (BuKoirb, 39). On devine ce que produisirent les travaux de cette élite savante. — Une autre commission, plus sérieuse, fut choisie; on allait donc enfin obtenir un progrès? Nullement. Par une ironie comique, le sort avait réuni là des prêtres instruits mais unanimement réactionnaires! Los premiers ne pouvaient, les seconds ne voulaient rien corriger. Quel succès attendre d'une telle comédie? Mais voici le drame : le patriarche de Jérusalem vient à Moscou; le patriarche de Moscou s'avance solennellement à la rencontre de son confrère ; ces deux Pères de l'Eglise orthodoxe échan-
les tracasseries admiaistratives ne manquent pa!«. Ceux qui les raillent d*abhorrer le tabac oublient qu*uu tsar, Michel Uoiuanov, punissait de mort les fumeurs! Par indulgence, leur coupait le nez... Pour un étrauger. les Raskohniki sont intéressants; ils ont f^ardé le naturel russe plus pur, plus brut si Ton veut; cette homogénéité explique leur métiance à Dotre égard, que je leur pardonne, persuadé qu'ils persistent et protestent surtout par entêtement, et que, traités également, ils céderaient d'eax-mêmes. La fable : LAne et le Ruisseau^ est toujours vraie. 1. \ oiTMM^ Irutruçlions du gardien dea Capucins de Raguse,
gent le baiser de paix, font un sigae de croix... et pâlissent. La stupeur est générale, Téclair vient d'annoncer l'orage. Le Moscovite s'était signé avecrfewx doigts, le Solymite avec troisl L'hérésie était patente.
Tous les moines qui savaient lire — ou parle d'une centaine — piochèrent les textes, épluchèrent les syllabes. Nikon fît découdre la chape de Photius, décédé depuis deux siècles, et trouva dans les plis un Symbole hétéromorphe; etc. Enfin Soukhanov revint, ettransmitson rapport. « Fidèle partisan de la vieille foi russe, il peignit en noir les abus de l'Église d'Orient, mais attesta loyalement son signe de croix tridactyle et le bien-fondé des critiques adressées à l'Église russe*. » Païstus^ patriarche de Jérusalem, les formula par écrit sur la prière de Nikon, et prouva son tact et sa clairvoyance. La correction de quelques erreurs manifestes pouvait en effet mettre les novateurs en goût de réformes; ils eussent élagué le bois mort, puis le bois vif et, sous prétexte de rajeunissement, fait de l'arbre un trognon. Aussi Paîsius conseille à Nikon de glisser sur les vétilles et de tolérer quelques variantes dans le culte pour sauvegarder la foi fondamentale : u Notre Église n'a pas eu, dès le premier jour, ses formes et ses rites; rien brusquement, tout peu à peu. » Paroles sages, qui préparaient, dans un dangereux débat, les concessions, la tolérance. Les conciles convoqués à Moscou durent en effet se déclarer tridactyles, et se heurtèrent à la vive opposition des préjugés et de la routine; les vieux croyants allé* guèrent par exemple que, si la tridactylie était obligatoire, plusieurs de leurs saints, qui l'avaient méconnue, seraient frelatés; et, profitant de quelques contre-sens inévitables, ils accusèrent Maxime Grek d'avoir, de parti pris, altéré les textes sacrés ; tant, qu'ils l'internèrent vingt-cinq ans dans
1. L'une d'elles est assez plaisante : Ne plus permettre aux femmes de coudoyer les hommes pendant les ofûces, le voisinage des sexes chatouillant trop la langue.
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un couvent. Un de ses ennemis, le mélropolitc Daniel, suppliait même qu'on i*y gardât à perpétuité,
car c'est un homme intelligent, qui connaît noire fort et notre faible; si on le relaxe, il ira tout raconter* ! (Pgrphiriev, 515.)
Eq dépit des résistances, Ténergique Nikon imposa la réforme, dont Épiphane Slaoinetzki fut Texécuteur. « Ses corrections ont été admises et son texte adopté jusqu'à nos jours sans le moindre changement*. »
Ces savants modestes n'ont guère d'autre histoire que celle de leurs ouvrages, et le calme obscur est peut-être la récompense de leur vertu. Maxime Grek m'a vivement intéressé ; j'oserais le comparer à Érasme, si le même amour de la belle antiquité les eût animés; mais Grek (né en Albanie vers 1480) ne s'affranchit jamais de Tesprit claustral; ni l'érudition ni les voyages ne le réconcilièrent avec la beauté
1. Par exemple, ceci : « La fièvre de ror ronge à tel point nos jugea royaux qu'ils dressent leurs propres huissiers à dénoncer faussement, afin de farfoulUer dans le bien d'autrui; tant, qu'ils portent dans les maisons des riches tels objets volés! (c'est-à-dire que, sous menace d'arrestation, ils se font payer le pardon d'un vol prétendu . et réel de leur part). Tant, qu'ils jettent eux-mêmes des cadavres au milieu de la ville, puis se transportent, comme vengeurs des victimes, sur les lieux d'an crime imaginaire, font enquête et perquisition par toute la rue et souvent dans tout un quartier de la ville pour extorquer des écus! .. N'est-elle pas aussi digne de larmes la vie des gens pieux qui font vœu de manger maigre le lundi, mais passent les nuits dans l'ivrognerie, la débauche et les pugUats ! » — Grek, dont le llpuo. Go6<Mrk;iiniKi> (le Correspondant orthodoxe) a publié les ouvrages (1859-62) est un écrivain franc, passionné, qui fait souvent penser à Luther.
1. BfanvOBi>, 63. — S'entend bien que l'opposition persista plus ou moins ouvertement; il y eut rébellions, expulsions, fuites, poursuites • Les Vieux-Croyants prédirent la fin du monde, la venue de TAntéchrist... Beaucoup quittèrent les villes, allèrent vivre dans les Torêts » (UieôaJibCKiik, La Russie sous Alexis Mikhailovitch) plutôt que de se signer avec trois doigts!
PaoTres gent, je les plains, car on a pour les fuus Plus de pitié que de courroux.
païenne; il lui attribue la corruption de l'Italie, et affirme qu'il ne fut lui-même préservé de la contagion que par grâce spéciale, car la tentation était ravissante. D'où son ouvrage : Réfutation de la qrdre hellénique. La philosophie grecque enseigne le vice, et la mythologie le personnifie; il est honteux de préférer Platon et Aristote au psautier; etc.
Les moines, auxquels manque un sens, le m3illeur, qui maudissent la grâce hellénique, qui exorcisent les rossignols (saint Bernard), me rappellent certains maris qui se choisissent un laideron pour plus de sécurité; ils n'échappent pas à leur destinée — fata viam inveniunt, dit Virgile, — et le laideron vit cent ans. Il serait donc plus juste de rapprocher Maxime Grek de Savonarole, qu'il connut du reste personnellement. Ils ont dû Tun et Tautre souvent s'échauffer la tête et trinquer à Textinction du paganisme artistique.
Hellène, ta sagesse a pu metti:e un emplâtre
Au cœur, sur Tinsondable mal: Ta Vénus peut sourire au vulgaire idolâtre, . . prostitution mise sur piédestal !
Le monde a dit : Sublime ! à ta philosophie,
Aux Parthénons sous le ciel bleu ; Hellène, tu cueillis les fruits d'or de la vie, Mais, divinisant tout, tu n'as point trouvé Dieu.
Tes beaux-arts souriants ont ignoré les fièvres,
Du Christ ignoré les douleurs ; Aux ivresses d'amour abandonnant tes lèvres, Aux désespoirs humains tu présentas des fleurs*.
Le cadeau était plus aimable que la haire avec la discipline,
L'Évangile à l'esprit n'ofl'rant de tous côtés Que pénitence à faire et tourments mérités...
Mais enfin il s'agit, je le sais, de gagner le ciel, et qui veut
\. Lf.nau, Savonarola. Der Tod Lorenzo's des EHauchten, strophes 68, 69 et 74.