‹ Profils et types de la littérature russeChapitre 58 sur 148 · SCÈNE DE LA FONTAINE · texte numérisé non relu

SCÈNE DE LA FONTAINE

\a nuit. — Un jardin.

Voici la fontaine. Elle y doit venir. — Je suis né sans peur, ce me semble; J'ai fixé la mort sans blêmir Et nVi point une âme qui tremble.

Du clollre j'ai senti le froid.

Du tombeau j'ai heurté la dalle ; Courbé sous une main fatale Je me suis redressé plus droit, Bravant peuple et Dieu dans ma fuite...

Maintenant mon cœur bat plus vite, Mon souffle est plus précipité.

Est-ce un frisson de volupté?

Non, c'est la peur! — Ce qu'il faut taire Ou lui dire en faisant ma cour.

Je Tai calculé tout le jour; Le degré d'aveu, de mystère, Comment flatter son Ame vaine Par le prestigieux espoir D'être à Moscou la souveraine...

Et j'ai tout désappris ce soir!

1. Devant le refuB de la Ceosure de laisser jouer Bort> Godounov, Pouchkine snllicita l'autorisation de faire jouer celte unique scène de ia fontaine. J.e poAle mourut sans avoir obtenu cetle satisraction. — L'envie u*eut-elle pas à ce refus plus de part que la politique?

Le .doute égare ma prudence:

L'amour a troublé ma raison. — (ii écoute.)

Un bruit furtif dans le silence?

Une ombre frôlant je gazon?...

C'est la lune aux clartés étranges;

Un léger souffle a seul passé.

MARINA (entre).

Prince I

DÉMÉTRIDS

(Elle!.. Mon sang s'est glacé.) (Il Ta & eii<>;. Enchanteresse ! voix des anges! Tu viens enûn, lu viens à moi, A ce rendez-vous solitaire, La nuit nous prêtant son mystère, L'amour me prêtant son émoi!

Que la journée est longue à l'amoureuse attente! Que mon cœur palpitait à compter les instants I Que la première étoile à s'allumer fut lente!

MARINA

L'heure fuit et j'ai peu de temps; Et ce ne fut pas pour entendre Un compliment plus ou moins doux, Un madrigal plus ou moins tendre, Que j'ai fixé ce rendez-vous.

Parlons bref. D'ailleurs je veux croire A ta flamme et veux partager L'honneur ou le rêve illusoire Et, jusques au bout, le danger.

Mais apprends : j'exige en revanche, Démétrius, et c'est mon droit, Confession entière et franche.

Du moindre projet l'aveu froid.

T'accompagner et non te suivre I Que tous tes secrets soient les miens; Connaître ta vie et la vivre, Savoir où tu vas, d'où tu viens;

120 LÏTTÉRATURB RUSSE

Lire à livre ouvert dans ton âme; Sans rélicence savoir tout; Confidente, complice, femme — Droits égaux — du tsar de Moscou !

nÉMÉTRIDS

Laisse-moi, ne fût-ce qu'une heure, Oublier mon destin, ma grandeur, mes ennuis ! laisse Tambitiou! La tendresse est meilleure ;

Oublie à ton tour qui je suis.

Que mon jeune amour te contente' Ne nous suffll-il pas d'être deux amoureux?

Laisse-moi contempler ta beauté qui m'enchante. Laisse-moi soupirer la chanson des heureux !

MARINA

Pas le temps, prince. Agis, tu lardes.

L'ardeur faiblit; les partisans, A ces banalités bavardes.

Bronchent; les périls sont pressants.

Déjà des rumeurs — des injures ! — Suspectent tes droits et ton rang; Godounov se recueille et prend Opportunément ses mesures,

Boris? Oiï'il s'arme et me devance!

Si m^me la victoire à son appel accourt.

Mon cœur est-il en sa puissance?

Qu'il garde la couronne, et je garde l'amour. Que m'importe après tout le trône moscovite?

Qu'importe d'être tsar et d'être redouté?

Auprès de mon bonheur sa grandeur est petite, Et sa splendeur est pâle auprès de ta beauté.

MARINA

Rougis, si Ion âme préfère Au sceptre n'importe quel bien !

Près ta mission sainte et fière La vie est peu, l'amour n'est rien.

Je ris d'un garçon qui soupire Sottement; j'engage ma foi Au seul héritier d'un empire, Sauvé par Dieu pourêlre roi.

Dk&fÉTRIDS

Ne dis pas, belle impitoyable.

Que mon titre de prince est seul digne à tes yeux, Que le sceptre est un bien plus que moi désirable... Ce reproche est trop dur à mon cœur amoureux. Si jamais... Doute aiïreuxl Réponds-moi : si peut-être Mon nom était menteur? Mon titre, décevant?

Si dans l'obscurité le destin m*eût fait naître?

Si je n'étais point fils d'Ivan ?

Si le vrai Démélrius, dis-je, Dormait depuis vingt ans dans les plis du linceul ? Ne m'aimerais-tu plus?

MARINA

Non. Démétrius seul.

Il suffit. Le respect pour la tombe m'oblige A ne point dérober une amante à ce mort

Il sufflt. Le masque hypocrite

Me répugne à porter encor. Dieu ne permet jamais qu'un roi mort ressuscite.

La vérité soit entre nous!

Sache : Théritier d'un royaume,

Celui que tu veux pour époux,

Ton Démétrius est fantôme.

Kt qui je suis moi-même? Apprends Que je ne suis qu'un moine, un moine ridicule. Un tonsuré quelconque» ignoble, sans parents,

Gueux en rupture de cellule.

J'ai conçu, fabriqué mon miracle avec art;

J'ai mis mon imposture en scène, Jeté le froc et puis affronté le hasard !

Chez les Cosaques de l'Ukraine

J'appris à manier le sabre et le cheval ;

Sachant comme on lance une armée, Surgissant révolté, grandissant général, Je marchai, soulevant conruse renommée, Ayant ressuscité Démétrius, prêchant

Aux Polonais la guerre sainte; El la religion projeta sur ma feinte

Le Mensonge, spectre géant!. .

Eh bien, tu gardes le silence?

De mes moindres secrets le partage absolu

Tu l'exigeas avec instance :

C'est fait. Mon aveu t'a-t-il plu?

MARINA honte ! (un silence)

DÉMÉTRIUS (bas)

J'aurais dû me taire davantage;

Mais la passion m'a perdu.

Sot, je fus confiant : le mépris m'est rendu ; Je vois de mon bonheur crouler l'échafaudage. — (haut) Soit! Puisque ta fierté. Polonaise hautaine,

S'indigne et veut n aimer qu'un roi, Gomme on fait aux laquais prononce mon renvoi !

Parle, j'attends. Amour ou haine? (îi s'agenouiiu)

MARINA

Relève-toi, piètre imposteur!

Crois-tu donc par ce jeu de scèno En imposer à ma candeur?

Erreur, ami ! J'ai, par douzaine, A mes pieds vu des paladins; Dans la noblesse polonaise J'ai pu choisir tout à mon aise Sans tomber jusqu'aux sacristains!

OÉMÉTRIUS 123

Et quVt-elIe fait, ta noblesse?

Elle accueille, elle acclame un sacristain qui ment. Tes hardis paladins, je les traîne à la laisse ! Je vienè, je veux, j'ordonne, et j'ai pour instrument, Pour ma meute, pour chiens ta nation entière! Ce moine sera tsar et deviendra, vainqueur.

Soudainement aimable et digne de ton cœur.

MARINA

Digne du gibet, téméraire!

OÉMÉTRIDS

Certes, mon imposture est grande. J*ai péché.

Machinant ma fourbe entreprise.

Mais du moins que par toi rien ne soit reproché ! De toi j'ai mérité pardon par ma franchise.

En vain, m'a ver lissant, ma raison murmurait; Ta grâce m*a vaincu ; mentir i*eùt proranée.

Dans un frisson d'amour livrant ma destinée.

Je t'ai donné mon bien le plus cher : mon secret.

MARINA

Bien travaillé! Le sot se vante.

Qui donc exigeait ton aveu?

Si ton imposture insolente,

Pauvre hère sans feu ni lieu,

Trompa la foule, elle mérite,

Après tout, d'avoir réussi.

Mais il faut, jusqu'à réussite

Pleine, savoir se taire aussi ;

Nier, fût-ce au prix d'un blasphème ;

Fût-ce au prix d'un crime, mentir.

Comment puis-je aujourd'hui moi-même

Risquer l'affront, le repentir

De te suivre, si de la sorte

Tu bavardes en liberté?

Belle excuse : Tamonr l'emporle!

Qui sait s'il n'a pas raconté,

Par reconnaissance, à mon pèro Sa belle histoire, comme à moi Par pur amour? El, pour bien faire, Le tout, par gratitude, au roi?

DÉMÉTRICS

A d'autres qu'à toi ? Non. Je jure

Que mon secret fut inouï.

Que j'ai devant tous enfoui

Au fond du cœur mon avenlurc.

Non, je ne dirai rien, jamais ni nulle part.

Ni pièges, ni détours, rien sur mon énergie N'aura prise. Je puis me taire dans forgie

Sur la roue et sous le poignard.

MARINA

Ton serment doit donc me suffire?

Eh bien, soit! Il me suffira,

Si seulement tu peux me dire.

Ce fier serment, qui le jura.

Est-ce un prêtre? Est-ce un gentilhomme?

Sur son missel ou sur sa foi ?

Ou le prince héritier qui nomme

Dieu seul son maître? Réponds-moi.

DÉMÉTRIOS (fièrenent.)

Du fond de sa tombe Ivan le Terrible M'adopta son fils, m'imposa mon nom.

Le trône pour legs, Godounov pour cible !

Mon seul maître est Dieu : Moscou, ma maison ! Un seul tsarévitch : moi. Restons-en là. Que pèse Dans la balance du destin Le doute ou le dépit mutin D'une donzelle polonaise?

Adieu. Démétrius a des souris plus hauts; Et mes vastes projets et mes devoirs royaux M'appellent. J'irai faire au milieu des batailles A mon amour défunt de grandes funérailles !

S11 fut fort, la haine à présent Est plus forte. Je pars, fiais quelle soit ma vie, Que je me dresse un jour, dominateur puissant, Sur le monde vaincu, sur la lerrvi asservie; Que je touche le ciel de mon front orgueilleux ; Ou que, pris, démasqué, traîné sur la grand'place, Jouet de mes bourreaux, hochet de populace.

Je meure, cou tranché, sur le bloc, comme un gueux...

Tu ne seras point mon épouse !

Suis ton chemin; je passe et prévois le moment

Où tu convoiteras jalouse Ce que tu dédaignas, petite, soltement.

MARINA

Et si moi-môme j'étais prête A dénoncer au monde.. .

Après ?

On dira : u Pauvre fille, elle a perdu la tête ! Elle radote I » Enfin, c'est toi qui mentirais.

Et ta menace est ridicule.

Tu n*as donc pas compris que le roi, que les grands, Que l'Église et ses chefs savent que je simule ? Ils savent le mensonge et s'en font les garants. Que je sois imposteur de telle ou d'autre sorte, Le vrai Démétrius exprès ressuscité, Ou moine vagabond plus ou moins effronté, —

Tout compte fait, que leur importe?

Je leur suis un prétexte honnête à faire mal,

A se ruer sur la Russie, A piquer le panache, à trotter à cheval; Mon mensonge leur sert : ma fourbe est réussie. De quoi t'avises-tu ? Troubler leur passe-temps I Eux-mêmes, sans façons, t'auraient bientôt fait laiiv. Adieu.

MARLVA

Reste avec moi, mon tsarévitch I J'entends Enfin parler un homme et puis en être Ûère.

J*oublie un accès passager

D'amour vain, de passion folle.

Démélrius — c'est toi i Debout ! Pense au danger.

Debout ! 11 est temps. Cours, va, vole !

Sabre en main, d'un bond, d*un seul coup.

Apparais comme un dieu guerrier dans les fumées !

En plaine surprends les armées.

Surprends Godounov dans Moscou !

Puis envoie en vainqueur chercher ta fiancée.

Mais entends-moi bien; jusqu'au jour Où le trône est gravi, la couronne posée...

Entre nous pas un mot d'amour! (Biie sort.)

Respirons 1... Godounov est un moindre adversaire.

Ces femmes ont ie diable au corps.

C'est cauteleux, souple, retors.

Comme un Jésuite exemplaire.

Ça vous fascine, sime et glisse dans la main... Ah, serpent !... Ma frayeur était bien légitime ! Je sentais ses anneaux qui serraient leur victime...

Mais elle a raison, et je pars demain !

Il partit; et cet aventurier d*un extérieur peu séduisant — « Tair et la démarche d'un roturier, imberbe, sans prestance )>(0sTR0vsKi), affligé d'un bras trop court, —réussit à régner quelques mois. Il eût vraisemblablement régné davantage, s'il eût pu rompre avec son passé, avec la clique qu'il remorquait et qui le compromettait*.

Toute la cour est transformée; les étrangers y sont vêtus de velours violet; une nouvelle foi est importée; en plein Kremlin les catholiques ont érigé une église et nasillent leurs offices * pour la perte de leurs âmes et au scandale des vrais chrétiens... Main-

1. S'il eût pu '« couper sa qaeue, » selou l'expression, devenue proverbiale, de oambetta.

2. ruycnrb cbuii oGtuuu... Le sou uasal eu ctfet n'existe pas eu russe.

lenanl ils sont attablés, sans avoir lavé leurs mains, sans avoir prié; la musique joue !. . Les Polonais frappent le peuple, insultent el tuent qui leur platt, à tort et à travers ; ils rôdent par les rues et pillent les boutiques sans rien payer (Ostrovsri, A^urputt caMosBaHcii-b. Chronique dramatique en deux parties).

Ce parvenu n'était pas un sot ; Ostrovski le représente même comme une sorte de libre-penseur, impatient du joug religieux.

Encore une bulle papale? dit-il à son secrétaire ; eh bien, réponds au pape... des compliments. Et au lieu de la promesse de rétablir le rite latin, écris-lui que nous allons, pour le bien de TÉglise, marcher contre le Sultan... Puis envoie par les villes Tordre (comme s'il venait du patriarche) de chanter un bel office, priant le Seigneur d'étendre sa dcxtre vengeresse sur le Turc... et sur le Catholique.

Mais le Jésuite délégué, Savitski, surgissait par toutes les portes et ne le quittait pas d'une semelle.

DÉMÉTRIDS

Vous étiez là, Pater ?

SAVITSKI

A tes ordres ! Je reste.

Mon prince, s'il te plaît, ou m'en vais sur un geste.

Tu disais vrai, qu'un jour je serais roi ! C'est fait.

SAVITSKI

Notre Dieu, plus qu'un autre, est fort et plus complet.

Il t*a conduit d'emblée au but inabordable ;

Il a réalisé cette étonnante fable

Sans heurt, sans tâtonner le moins du monde... Aussi

Célèbre l'Artisan de ce pian réussi

Deum Nostrum! Proclame aux peuples sa juslice, Sa rare exaclitude à payer le service ; Avoue enfin que c'est à Lui que tu dois tout. Maintenant notre Dieu sur toi compte beaucoup ! Son élu ne doit pas comme un prince vulgaire Aimer l'honneur, la gloire el le bruit de la terre ; Belle avance pour nous ! Le Catholique allend La victoire du Vrai sur le Mal protestant.

Nos papes n'ont jamais détourné leiir.< pensées De ces pays lointains, de ces plainos glacées Mais riches, somme toute, où des popes connus Du Diable raflent seuls, sans nous, les revtMins. Jamais, fût- il trois fois stupide, on n'abandonne Un troupeau gras à point dont la laine foisonne ! Qu'il accoure en nos prés tout parfumés de thym ! Qu'il revienne au bercail bùler en bon latin ! Et lu le guériras, Marie Immaculée, De sa gale hérétique et de sa claveléc.

Et c'est pourquoi Plus Quintus, pontife, a dit : A toi, Démétrius, de régler le conflit !

L'instant est décisif. Sois fort, sois ferme et sage, Et clos par un chef-d'œuvre un triomphant ouvrage !

(OSTROVSKi;.

Ce premier Dcmétrius fut, avons-nous dit, assassiué (par le prince Chouïski, lequel prit sa place). Ilessuscité, il fut promptcmenl battu et disparut. Deuxième résurrec. tion(1633) : il prend Moscou, et Marina, sa première veuve, le voyant victorieux, n'hésite pas à le reconnaître. Mais il est derechef assassiné. Troisième résurrection : des succès partiels le mènent à la potence. Quatrième résurrection :il reparut en qualité de sou propre lils, présenté par sa veuve et, conséquemment, par sa mère Marina. La mère et l'en, fant furent noyés. Résurrection cinquième : il fut vendu aux Russes par son hôte, le duc de Holslein, et supplicié. — Etc. Un chaut populaire a gardé souvenir de cette Marina :

Le tonsuré voulut se marier; or il choisit, non pas chez lui dans

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Moscou, mais dans la maudite Lilhuanie, une méchante hérétique, une fille sans Dieu. (Ppumua PascrpHra).

On lui reproche d'avoir mangé du veau un vendredi; d'avoir pris son bain après roffice religieux (il fallait le prendre avant); on Ty traite de sorcière qui s'envola sous la forme de pie pour échapper au châtiment. — Pie est dur.

Le troisième moyen de latiniser la Russie, le meilleur, d autant plusque les deux premiers ne valaient rien, était la propagande par la parole et par le livre. Les Jésuites, brillante avant-garde du catholicisme, avaient importé en Pologne la scolastique avec son éloquence verbeuse, ses ressources et subtilités dialectiques, qui tournaient toutes les sciences à la démonstration des dogmes chrétiens. C'était le temps où Ton prouvait la divinité de Jésus par Aristotè -{- Sénèque -|- Quinte-Curce — Mahomet X par le cube de la crédulité humaine. L'érudition devenait un arsenal bourré de tous les arguments offensifs et défeusifs. Le plus grand ignorant n'était dès lors jamais à court; armé, cuirassé, il pouvait relever tout défi, pérorer à vide et stupéûer Tinterlocuteur par des questions de ce genre : — Pourquoi les poissons exclus de Tarche ne furent-ils pourtant pas noyés? — Pourquoi le nom de Marie offre-t-il cinq lettres? — Pourquoi Jésus reçut-il debout, et non couché ou assis, le baptême dans le Jourdain ? — Et quand l'adversaire réduit à quia restait bouche bée (vous eussiez fait comme lui), le gaillard reprenait pied, se fendait en tierce et en quarte, hachait menu des objections imaginaires et piaillait victoire. L'évéque Prokopovitch écrit à son ami Markovitch :

Que dire de nos moines latins ? S'ils ont pu happer dans quelque officine de théologie quelques bribes de savoir, s'il leur pend aux crocs quelques loques scolastiques, mes drôles se larguent d'être doctes ! Us savent positivement tout, sont prêts à répondre à cha-

que question et répondent avec tant d'aplomb qu'ils ne veulent même pas penser à ce quMls disent ^

Ce même Prokopovitch qui étudia en Pologne, et s'y convertit juste assez pour se faire envoyer achever ses études à Rome, y trouva comme directeur un Père jésuite très lettré, dont il ne parle qu'avec une touchante gratitude. Mais,

voyant que nulle part la vérité chrétienne n'est plus souvent mise en doute qu'en Italie,

il résista à toutes les sollicitations d'entrer dans la Société. Du moins vit-il de près ses membres, analysa leur entregent, leur scolas tique mondaine et nous en a tracé cette amusante et malicieuse esquisse, — cette caricature, si l'on veut.

Le grand saint Paul nous a déjà dit que Satan se déguise en ange de lumière. Ainsi fait sa séquelle. Réellement donc la menteuse dévotion des moines latins me décèle, me révèle leur impiété. Observez leurs gestes, leur abord, les mines, les poses; rien n'est franc. Nul abandon, nulle sincérité. Les uns se présentent à nous comme parangons de douceur, de charité ; d'autres affectent un stoïcisme farouche. Les premiers d'entre eux se dénomment amis de Jésus, par ironie, sans doute, et semblent ruisseler d'amour divin; créés tout exprès pour affrioler la clientèle, jolis garçons à la peau bianche, ils vont dans le monde en robe noire mais moelleuse ; leur air est discret, béat, et leur visage simule la bonhomie. Voyez ! La bouche en cœur, comme ferait une femme; et ce jeu des sourcils! Et ces yeux en coulisse! Et ce sourire flottant! Quels artistes ! Quels versatiles Prêtées, dont le visage, mué soudainement, reflète en une môme minute les sentiments les plus contraires! Tout à

i. npoKonoBH'nj H ero BpoMH, MHCTOBHMa, p. 38. — Prokopovitch se rencontre ici avec Michelet : « Rieu ne les embarrasse, tellemeut ils sentent en eux la faculté du faux, que la ▼érité, s'ils Teoseigoeot, n'a plus ni force ni sens... En moins de rien, vous verrez leurs écoliers, CicéroDs improvisés, faire la stupeur de leurs parents ; ils jasent, ils latinisent, ils scandent, docteurs à quinze ans et sots à jamais » {La Ligue et Henri iK, p. 112).

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riieure encore iJ jasait, folâtre; mais quMl happe une syllabe d'assonance impie, et soudain il gémit, il soupire, ses larmes coulent! Cela, avec la mignardise et les giries dont les donzelles sont coutumières. Leur ordre excelle à cette comédie, et je soupçonne leurs maîtres préférés d'être docteurs ès-minauderies. Mais souvent m*a ébaudi le museau de maints Jésuites qui n'allait guère à jouer les Gupidons ni les Vénus. Us traversent le marché ou se promènent par les rues, sur la pointe des pieds; ils semblent danser; s'ils rencontrent un client soumis, tous deux (car ils vont presque toujours appariés) de l'entretenir aussitôt avec enjoûment ; puis Taîné^ directeur spirituel, inclinant la tête sur l'épaule et souriant, dit, pressant la main du fidèle abordé : « En quel état votre Moi moral? Dans un excellent, je suis sûr? » Puis il lui communique la très heureuse nouvelle qu'un omnipotent rajah vient d'être, avec tout son peuple, converti par les Jésuites à la foi du Christ. Toujours à l'improviste, et souvent à contre-temps, ils entrent dans un logis dont ils savent la maîtresse dévouée à leur ordre. Là, après salutations et congratulations, ils régalent les femmes d'historiettes dévotes, vantent leur ménage, admirent les tableaux, et, reluquant un crucifix, émettent un soupir attendri, clignotent comme chatouillés par les larmes, et se retournent brusquement comme pour les cacher aux regards. S'il y a des enfants, les Jésuites, les caressant discrètement, leur donnent des figurines, leur suspendent au col une médaille à l'effigie de Loyola. Mais quelle allégresse s'ils apprennent qu'une cliente est alitée I Si la malade, cédant é. leurs flatteuses suggestions, leur lègue partie de l'héritage ou forte somme d'argent, les Jésuites rehaussent, renchérissent Téternelle félicité promise à la malade, et la gratifient même d'un chapelet, à-compte sur la part du Paradis, arrhes célestes. D'ailleurs, pour paraître charitables, ils frôlent les maisons mêmes où Ton ne mijote pas le fricot, — mais prestement. Toutefois aussi, comme cette sentimentalité doucereuse ne plaît à tous, ils ont une autre troupe de façonniers d'as* pect rébarbatif, vieux -sabin, qui foulent aux pieds les vanités de ce monde, ostensiblement; crasseux, fangeux, le front ridé, les dents jaunes, les ongles incultes, débraillés ; lesquels se distinguent dans réloquence sacrée en brandissant les poings, roulant des yeux terribles, défonçant la chaire...

Au point de vue littéraire, le seul qui doive ici nous sou*

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cier, le morceau est joli. Il y a consolation à penser que ces vilains singes étaient des Italiens ; mais nommez ces moines mondains précepteurs — ils domineront Télëve et sa famille ; nommez-les confesseurs du roi, — ils domineront la nation. C'est pourquoi ils ont excité la peur et la haine, et leurs qualités mêmes leur ont attiré plus d'ennemis que leurs défauts*.

Quoi qu'il en soit, la pédagogie de cette célèbre Société avait répandu Tinstruction en Pologne; la réputation de leurs collèges attirait de très loin la clientèle, même orthodoxe, qu'on alléchait par une profusion de diplômes, de brevets, de barrettes. Ces jeunes gens riches revenaient transformés, plus ou moins imbus de goûts latins; et, leur instruction mettant une barrière de plus entre eux et leurs serfs, il semblait déjà que la nation serait gouvernée par une aristocratie plutôt polonaise que russe, plutôt catholique qu'orthodoxe; la langue russe et l'orthodoxie grecque seraient abandonnées au peuple, aux moujiks. Le clergé national comprit le danger. Choqué d'abord de Timporta-

{. Pierre le Grand expulsa la Sociétf^ en 1719. Catherine II lui permit le retour, sous réserve d'obéissance aux lois ; puis retira Tautorisation à la suite d*un long rapport du Ministre des Cultes. En 1820 (décret du 13 mars), nouvelle expulsion. « Le ministère du prince Galitzine avait adopté le principe, que le gouvernement ne devait rien s'approprier de ce qui leur appartenait; en conséquence on partagea leurs biens, leurs églises et leurs écoles entre les autres ordres » (H. LuTTBROTH, 1845). Il faut donc être juste : la Russie était dans le cas de légitime défense : charbonnier est maitre chez soi! Elle n*a point persécuté les Jésuites comme catholiques mais comme société politique. Les ordres romains fleurissent en Russie comme en Italie; on y trouve Bénédictins, Franciscains, Récollets, Bernardins^ Capucins, Au> gustins, Carmes, Trinitaires, Pléristes, Dominicains, Chartreux, Camaldulcs, etc., etc. — « En l'année 1870, dit un éditeur allemand de Danilevski (Lœbenstein}, les couvents russes renfermaient 3,529 moines^ 3,093 nonnes, 5,195 laïques, 10,595 novices ou servantes, soit 24,322 t'ôtes. Ils absorbent un revenu de 10 millions de roubles argent. A chaque moine échoit donc une somme que pourrait envier maint père de famille. »

LA SCOLÀSTIQUE 133

tion de l'imprimerie — (le premier livre russe, les Acte^ des apôtres j fut imprimé en 1564) — il prit rapidement la décision de lutter sur le terrain de la controverse et d'opposer livre à livre. Des confréries se fondèrent (IlepKOBHbia BpaTCTBa) pour la défense de Torthodoxie ; — « elles bâtirent des écoles, établirent des imprimeries, envoyèrent dans les Universités d'Occident une jeunesse studieuse; à Lvov, Vilna, Loutsk, Kiev, etc. furent construits des collèges sur le modèle occidental; on y enseigna les langues, les lettres et les sciences, grammaire, rhétorique... » (Porpotriev, I, 603). On traduisit les livres saints (la Bible complète en 1580) et les ouvrages de controverse, ceux de Jean de Damas notamment, auxquels s'en référait de préférence le clergé catholique. Les ouvrages profanes suivirent; bref, l'élan était donné, la Russie était ouverte à la civilisation de l'Occident. De sorte que ces moines latins, dont on médira longtemps encore, avaient non seulement importé l'instruction, mais encore avaient forcé leurs adversaires à s'instruire pareux-mémes.Qu'ilsaient agi avec une arrière-pensée égoïste, qu'importe? Le service rendu est indiscutable et mérite qu'on ne l'oublie pas.

On a plaisir à voir que Pierre Mogila, métropolite, qui prit la tête du mouvement, avait étudié à l'Université de Paris. 11 fonda sur le même plan l'Académie de Kiev et ne put empêcher le latin d'y dominer jusque dans la conversation. Là-bas comme chez nous triomphale latin de cuisine. Le grec se défendit avec la théologie orthodoxe, avec les Pères de l'Église byzantine; mais Cicéron et Quintilien, qui conseillent d'égayer, d'allonger le sermon^ restèrent longtemps les maîtres préférés. A ce régime, la prose s'assouplit et se scanda. Les Polonais importèrent les vers syllabiques (BiipmH). On exerça les élèves à composer des odes religieuses, des cantiques, pièces dans lesquelles les idées ne sont pas nécessaires. Tout d*abord les seuls dégustateurs de ces produits furent les autres moines; mais les malins en tirèrent bientôt parti, intercalant quelque

compliment pour un particulier (riche, naturellement), passant avec souplesse de Dieu le Père à un colonel. Venait une fête, Noël par exemple; le prestolet débitait pêle-mêle reloge de Tun, Téloge de Tautre; puis tendait la main avec la même aisance*.

Ainsi s'éveilla en Russie, au contact de la culture polonaise, une sorte de Renaissance. Une fois encore se vérifia le proverbe : Si mes amis m'enseignent ce que je peux, mes ennemis m'enseignent ce que je dois ; et, par un curieux retour des choses, l'enseignement latin ramena î\ Tétude des Pères grecs, la propagande catholique provoqua l'exégèse orthodoxe. Tout ce fatras scolastique me répugne trop pour que j'y touche autrement qu'en passant; mais je ne le respecte pas moins; car enfin, c'était une victoire sur la sombre ignorance, c'était une consolation au milieu des misères politiques. D'ailleurs, tout commencement est si difficile !

1. Voici un écbaotiUon de cette poésie : « Une joie nous a lui maintenant, Douceur meiUeure que miel, Unejoie exquise. Aujourd'hui la T. S.Vierge, Reine du ciel et de la terre, Enfante le Christ-Roi ; Et le nourrit de lait, Et l'enveloppe de langes, Et le couche dans la crèche. Une étoile brille devant Tétable; Elle montre le chemin aux mages. Les mages vinrent vers lui, Apportant des présents, L'encens, la myrrhe et l'or très riche. Les anges chantent un bel air; Us chantent : Gloire à Dieu là-haut! Moi aussi je chante avec eux. Et, en cette belle fôte, je vous félicite, Monseigneur. Portez- vous bien, toute votre vie en ce monde. (Je vous souhaite) Beaucoup d'années, beaucoup d'années ! »

L'auteur de cette platitude est le moine Siméon Poiotski (1628-82), précepteur de Féodor Âlexéiévitch. 11 a laissé un recueil intitulé Le Jardin fleuri. Il est aussi l'auteur de doux comédies : Le Fils prodigue et Le roi Nabuchodonosor. Il a même mis eu vers le calendrier !

Jo mets eo vers, pour louer Dieu.

Le calendrier, de mon mieux...

Ce mois nous ofTre trente jours :

Vous verrez qu'ils deviennent courts !

Mais je ne veux point médire. Poiotski mérite mieux que cette sèche mention; on n'est pas le premier venu lorsqu'on est, à un moment quelconque, le représentant de la culture de son époque.

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