V. Hugo, Les Misérables, III
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le festin continue, comme si rien d*anormal ne s'était passé. Cette bouffonnerie ne ressemble- t-elle pas à un chapitre d'histoire? Les chefs s'invitent et festoient en frères; soudain, à propos de bottes, la guerre éclate. On tue, on brûle, on vole; puis un diplomate sert un protocole avec cérémonie, les survivants se remettent noblement à table, et les nations deviennent de plus en plus civilisées.
En punition de nos péchés! affirme déjà Nestor. Dieu s'irrite et envoie la peste, la guerre, la famine ou les inondations; il varie les remèdes, espérant mettre enfin la main sur le bon, brandit au ciel une comète semblable à une verge sanguinolente... « En Tan 6536 (de la création du monde, c'est-à-dire en 1028) apparut au ciel l'image d'un serpent, et c'était présage d'effusion de sang. » En temps de paix les scandales changent de forme; Vladimir, par exemple, entretenait « trois cents concubines à Wischegorod. trois cents à Bielgorod, deux cents à Bercstov, « et, de ce non content, violait à la ronde toutes les filles qu'il rencontrai t,« car il aimait le sexe féminin autant que Salomon. » En l'année 6537, repos. Dieu se calmait; Nestor ne note rien; il prie. Son sentiment religieux est profond et nullement bigot; mais parler de son patriotisme, comme fait Porphiriev, est prématuré : ce sentiment existait-il alors? 11 est naturel que Nestor croie aux prodiges, même aux plus bizarres; telle était la foi jadis et peut-être est-il fâcheux que nous ne croyions plus aux miracles, du moins plus aux mêmes, il est naturel aussi qu'il prenne parti pour le patriarche Photius contre ses compatriotes païens et raconte gravement que, quand Oskold et Dir firent voile vers Tsaragrad (Constantinople) avec deux cents barques, le patriarche pria toute une nuit devant l'image de la Vierge; puis, au chant des psaumes, fit tremper sa sainte robe (on habillait les statues) dans Veau noire \ et que sur la mer tout à Theure encore calme s'éleva une terrible tempête dispersant les barques de ces Russes impies. Les superstitions qu'il enregistre ne paraissent même pas ridicu-
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les; olles révèlent à leur façon la misère, Tignoranco douloureuse qui pesait sur le monde. L'impression générale est grave. Dors en paix, brave homme !
Dans une scène de Boris Godounov, Pouchkine a poétisé ce tableau du temps passé : le vieux moine écrivant patiemment sa chronique, témoignant en (juelque sorte devant la postérité.
f^ nuit, l'nc cellule dans le mona^ièrc de Tchoudov. riRÉGOIRE (dort). — PIMÈNE (Crril devant une lampe).
Encore une page, un licrnicr rccil, El ma clironiquo est terminée, El la tâche, par Dieu donnée A moi, pécheur, en sa merci.
Dieu m'a dit : « Vois le bien, le pire, I.e droit honni, le vice heureux; Sois témoin. Sachant, ose écrire. »
J'écris. Un moine studieux A mon œuvre sans nom, sincère, Ayant plaisir y cherchera La vérité sous la poussière, Et pour d'autres la copiera.
Les arrière-neveux des Slaves Orthodoxes dans ce passé Verront couler le sang des braves.
Les tsars grandir, le joug brisé:
Gomment par l'adresse et les armes liCurs princes ont régné; les cœurs Battront, bénissant les meilleurs, Aux plus méchants donnant des larmes.
Ombre immense! Temps qui n'est plus, Après tant de guerres, d'orages, Grondant encore en son reflux I Qu'en reste-t-il? Cos quelques pagos, Ges quelques noms... Et cependant La clameur de la renommée S'assourdit; l'oubli se répand, Et tout fuit, fantôme, fumée...
'iO LITTÉRATURE RISSE
Le jour point, ma lampe noircit...
Encore une page, un dernier récit I
GRÉGOIRE (<e r^veill*»).
Le vieillard veille encore, et sa lampe s'épuise Avant que le sommeil n'ait eflleuré ses yeux. Quelle sérénité sur cette face grise !
Quel filial souci du passé, des aïeux I Il poursuit sa chronique. Où prend, où finit-elle? Y voit-on la Russie asservie au Mongol?
Du sang de ses boïars Ivan mouillant le sol ? Novgorod autonome et Kazan TinÛdèle?
Croit-il que l'univers à nos tsars soit promis? J'ai voulu deviner quelle histoire est tracée Sur ces feuillets; mais lui, l'œil terne, l'air soumis, A lui-même toujours pareil, tait sa pensée.
Tel un juge, vieilli dans le prétoire, ontend Le coupable et le juste, à tout indifférent : Voit le bien, voit le mal, absout, flxe la peine, Impassible, ignorant la faveur ou la haine'.
« Le caractère de Pimène n'est pas mon invention. En lui sont rassemblés les traits qui m'ont charmé dans nos vieux chroniqueurs. Une douceur attendrissante, une naïveté à la fois enfantine et sage, une foi dévote en la puissance du tsar donné par Dieu, l'absence complète de vanité, respirent dans ces précieux monuments du temps passé » (Pouchkine).
La Chronique de Nestor, qui s'arréfe à 1110, fut continuée jusqu'en 1200 par d'autres moines consciencieux, mais moins habiles ; elle devient la kif'*vienne. Kiev était alors le cœur de la Russie. De 1200-1292, la volhynienne ; puis, la souzdalienne; puis, les quatre novogorodiennes (de 911-1716)*. Ces récits, tantôt secs, tantôt oiseux, ont un même but :
1. « Les chroniqueurs se soucient déjà de la vérité, tout au moins de lavraisemblaucc » (Porphir(kv, I, 7).