‹ Profils et types de la littérature russeChapitre 10 sur 148 · PORPHIRIKV · texte numérisé non relu

PORPHIRIKV

CHRONIQUK DE NESTOR 21

rédîfication des fidèles. D'où, trois lignes sur un événement politique, sur une guerre : — « L'an 6424, Romain devint empereur chez les Grecs, et Igor combattit les Petchénègues »* — et cinquante lignes sur un cénobite pouilleux : comme Isaky resta assis, casanier ^ sepi années dans une caverne, recevant sa pitance par un trou, visité par le diable qui, déguisé en Jésus-Christ, Tinvitait à danser ; tellement sale que les vers grouillaient sur son grabat ; tellement insolent que, après avoir voulu le laver, on le battit, — à sa grande liesse, car il gagnait ainsi plus sûrement encore la béatitude future, etc. Sont loués aussi les princes qui bâtissent des églises et des couvents; est proposé pour le calendrier chrétien un des confrères dlsaky, Mathieu le Perspicace qui voi/ait tantôt un âne s'asseoir dans le fauteuil du prieur, tantôt le diable chevaucher sur un cochon, alin d'amuser les moines et les distraire de leurs oraisons ; est canonisé Vladimir, ce débauché, assassin de ses deux frères... Ces chroniques sont précieuses, faute de mieux; en l'absence d'autres documents, on s'en contente, quoiqu'elles ressemblent à des almanachs. Kn elles furent fondues, tant bien que mal, des annales locales depuis longtemps perdues. Chaque province s'agitait autonome ; les princes, les villes ne se réconciliaient un instant que devant l'invasion. On voit cependant poindre dans ces vieux récits l'idée d'une monarchie tutélaire^seul frein possible aux discordes civiles; mais il faudra une catastrophe nationale, le joug mongol, ]»our préciser et réaliser ce souhait des patriotes. Quand la Russie se serrera autour de sa nouvelle capitale, la chronique de Moscou deviendra l'histoire de la patrie russe.

1. Les Petchéaègues passèrent eo Europe vers 91.'). Ces barbares devaient être d'ane haute stature, d'après le duel d'un d6 leurs Goliath et d'un David russe: u Le Russe letouira daus ses bra<), et le jeta mort par terre; alors les Petchénègucs poussèrent des cris horribles et s'enfuirent >' (Nestor, llu).

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MYTHOLOGIE. — SVIATOGOH. — ILIA MOUROMETZ. — BASILE BOUSSLAIEV. - SADKO. — IMPORTANCE DES MYTHES ET DES ÉPOPÉP:S.

Après la grammaire comparée est veuue la mythologie comparée, — ou bien elles sont venues ensemble. Une science, glorieusement inventée par Grimm, Benfey, Bouslaiev, Renan, etc., a droit au respect des plus incrédules, et les eiU convertis, si ses conclusions étaient moins divergentes. Mais le symbole physique, que les uns voient dans les dieux primitifs, s*épure pour d'autres eu symbole philosophique; puis Taylor défend l'anîWsme, puis Max Muiler, la théorie linguistique, c'est-à-dire, sans plaisanterie, le verbe devenu dieu, etc. Il en est de ces doctrines comme de maintes maladies, sur la cause et sur le traitement desquelles les médecins ne sont jamais d'accord. L'essentiel esl que le lecteur s'instruise, et que le malade guérisse. Toutes sont bonnes —j'entends les doctrines — car toutes frôlent la vérité, et nous résolvent, chemin faisant, une foule de problèmes intéressants; enfin ces savants laissent, d'humeur bénévole, piller leurs ouvrages, et pardonnent aux sceptiques.

Les Russes, baptisés en 988, étaient donc auparavant idolAIres. Leur plus ancien dieu était le Ciel et les fils d'iceluy : Dagbog (ail. Tag, le jour); Ogojij, le Feu ; Pérouney le T(mnerre ; Volos, le Dieu-Soleil, protecteur des troupeaux que sa chaleur ramenait dans les prairies (rac. boji-l, taureau) ; Soialovid^donl « la statue k quatre têtes ornait le temple d'Arcona, dans l'Ile de Riîgen*. » Aphanasiev prétend qu'ils adoraient aussi la Terre, et que ce c:ulte s'est

\. Webkk, Weltqescft., i:it.

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conservé sous forme de gestes dans plusieurs danses populaires (?).

Posvist (de ibhctl, sifflement), pri'^sidant aux tempêtes» Koupalo, aux fruits (de ijyiiaxb, baigner. A cause des pluies? de la rosée?) sont bien des forces physiques; mais Lado, le dieu de la gaîté (de .icun», concorde). Mais Koledal Taubert admet Tétymologie ,wx\*f la glace, à cause de la coutume populaire de casser la glace à Topposite de la lune, et de contempler dans ce puits

De Taslre au front d'argent Torbiculaire image,

qui, claire ou trouble, doit refléter Tavenir; Porphiriev donne au contraire Tétymologie calerc, briller; la fête de Koleda coïncidant avec Noël, on célébrait le dieu qui fera croître les jours et réchauffera le monde.

Il y a doute. Quant à l'importance mythique de cette théogonie... J'ai eu sous les yeux une brochure minuscule qui démontrait hardiment que Napoléon 1°' n'avait jamais existé; qu'il n'était qu'un symbole mythologique du soleil! Son nom même, ingénieux anagramme, résumait son histoire ; car si Ton retranche successivement, de gauche à droite, une lettre, on obtient six mots grecs et cette phrase probante :« Napoléon, étant le lion des peuples, allait ravageant les cités. » Il nait comme Apollon — (quelle assonance! De même le nom de sa mère Lœtitia — Latone!) dans une ile delà Méditerranée,et finit comme lui à l'ouest, dans l'Atlantique! La retraite de Russie est l'emblème du soleil impuissant contre l'hiver, etc. Ne devine-t on pas quel parti sauront tirer de cette plaisanterie les philologues futurs? Dans mille ans, si le monde existe encore, il y aura là matière à symboliques arcanes; des partis se formeront, les uns tenant pour Sirius plutôt que pour Phœbus; on se battra sur Napoléon comme jadis on se battit sous lui; petite drôlerie deviendra dogme et, le dogme une fois posé, les preuves ne manqueront pas.

Ces dieux-h\ ne tiennent pas debout ! soupiraient les Kié-

viens lorsque Vladimir renversa les idoles. Karamzine assure que beaucoup pleurèrent devant Péroune cahoté et précipité dans le Dniepr. Ils espéraient un miracle vengeur ; Péroune n'opérant point, Vladimir réussit à convertir ses sujets à Torthodoxie ; un baptême solennel eut lieu, et dès loi*s tout chrétien non revêlu de sa griffe fut réputé contrefait. Favete linguisf

Les demi-dieux ou héros hantèrent plus longtemps l'imagination du peuple. Les bylines* ont célébré Sviatogor^ Itia Mourometz, etc. « S'apprêta Sviatogor à battre la campagne. 11 selle son bon cheval et va dans la campagne. Avec qui se mesurer? A qui s'en prendre? Sa force circule dans ses veines et déborde. Sa force lui est à charge et Sviatogor dit : Si je trouvais un point d'appui, je soulèverais le monde* I » Abrégeons. Le géant trouve une besace, veut la relever, n'y réussit pas, descend de son cheval, et s'épuise en tels efforts qu'il s'enfonce dans la terre'. En bon français, il s'est crotté. D'ailleurs, le texte le dit littéralement *. Dieu l'a donc induit en perdition pour sa vantardise.

Une autre byline* le fait mourir autrement. Elle montre d'abord le géant en marche :

Retentissait un terrible bruit, vacillaient la mer humide, la terre, Oscillaient les sombres forêls, Se troublaient les rapides rivières, Et débordaient des rives abruptes... S'avance, un héros colossal ; Sa stature est plus haute qu'un arbre debout, Sa tiHe touche le ciel...

C'est un païen I pense Ilia Mourometz, et non un guerrier russe. Il lie cependant connaissance, et fait route avec lui,

1. Du verbe Oijti», être; récit épique crévénements vrais; par opposition à cKOHita, conte.

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