‹ Profils étrangersChapitre 13 sur 24 · M. GEFFCKEN ET LE JOURNAL DE L'EMPEREUR FRÉDÉRIC · texte numérisé non relu

M. GEFFCKEN ET LE JOURNAL DE L'EMPEREUR FRÉDÉRIC

déric, avait écrit son Journal pendant la campagne de France. Il Pavait communiqué à M. Geffcken, et M. Geffcken en avait fait des extraits, en avait copié quelques passages bien choisis ; il n*a pu résister à la tentation de les publier. Il n'a consulté personne, il n'a point demandé Tautorisation de Timpératrice Frédéric, qui l'aurait sûrement refusée. Son démon le poussant, il a risqué le paquet. Le procureur impérial Taccusa de n'avoir point agi par étourderie, par entraînement, d'avoir prévu les conséquences de sa témérité, d'avoir été indiscret de propos délibéré; et, pour que tout fût étrange et répugnant dans ce procès, on n'a pas craint d'invoquer contre lui le témoignage de son fils, qui déclarait lui avoir entendu dire : « Voilà une affaire qui fera beaucoup de bruit, qui causera un grand scandale ».

Il n'y avait cependant rien de scandaleux dans ces fragments de journal publiés par la Rundschau. Mais les simples et le gros public, qui s'arrêtent à la surface et ne creusent pas, pouvaient s'imaginer en les lisant que le vrai fondateur de l'empire allemand, celui qui avait eu le premier la pensée de le restaurer, celui qui avait pris l'initiative de cette grande entreprise, n'était pas M. de Bismarck, mais le prince Frédéric - Guillaume. Si M. de Bismarck était plus philosophe, il se serait dit que sa gloire est hors d'insulte, que personne ne peut la lui ravir, que toutes les publications du monde n'y feront rien, et, sûr de son soleil, il aurait laissé courir les nuages. Malheureusement si M. de Bismarck est un grand politique, il ne s'est jamais piqué d'être ph^.

losophe. Quand sa bile s'émeut, s'échauffe, il se soulage en tonnant, en foudroyant.

Le kronprinz, qui est devenu l'empereur Frédéric, nous apparaît dans son journal comme un homme de cœur, d'un esprit généreux, qui faisait sa part au sentiment dans les choses de ce monde ; mais il ne comptait pas assez avec les difficultés, il simplifiait les questions, il était porté à croire qu'il suffît de désirer, que la fortune est complaisante et que tout s'arrange. On l'avait tenu systématiquement à l'écart des affaires, on ne lui parlait jamais politique, on ne le consultait sur rien. Il vivait en solitaire au milieu de la cour et du monde, et, selon les cas, la solitude éteint ou exalte les grands sentiments. Il avait trop de mansuétude naturelle pour protester bruyamment contre la situation qui lui était faite ; mais il avait trop de ressort pour se soumettre, pour abdiquer ses droits, pour renoncer à lui-même et aux idées qui lui étaient chères. C'était un exalté aimable et doux. Il avait ses amitiés secrètes, il s'était choisi quelques confidents, avec lesquels il formait des projets, discutait son avenir, et qui se prêtaient à ses illusions. Qui pouvait prévoir sa mélancolique, destinée? On lui appliquerait volontiers ce qu'un historien allemand a dit de don Juan d'Autriche ; « C'est le propre de certaines âmes que de se complaire dans des désirs et des projets vagues. Quand leurs premiers desseins ont échoué, elles se livrent à des plans plus vastes encore, comme si, sentant doublement leur force, elles voulaient défier la fortune. Le monde est ainsi fait. Il excite l'homme à désirer, à vouloir, il éveille en lui toutes les espé-

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