M. 6EFFGKEN ET LE JOURNAL DE L*EMPER&UR FRÉDÉRIC
de publics hommages. On a constaté, au cours de l'instruction, qu'en 1885, la santé de Tempereur Guillaume ayant subitement décliné, Théritier de la couronne, voyant son heure approcher, voulut se mettre en mesure et chargea M. GeflFcken de rédiger pour lui une proclamation à son peuple et un rescrit au chancelier. On avait eu une fausse alerte, Tempereur Guillaume se rétablit, et ce rescrit, par lequel Frédéric a inauguré son règne de trois mois, était resté trois ans dans un tiroir! Les premières lignes en sont ainsi conçues : c Mon cher prince, au début de mon règne, j'éprouve le besoin de m'adresser à vous qui avez été pendant tant d'années le premier et le plus fidèle serviteur de mon père. C'est vous, conseiller courageux, qui avez donné une forme aux projets de sa politique et en avez assuré l'accomplissement. A vous sont dus mes chaleureux remerciements et ceux de ma maison. » Ce ne sont pas là des injures, et on doit avouer que M. GefTcken s'était exécuté de bonne grâce, qu'il avait fait les choses en conscience.
Il est vrai qu'on a découvert parmi ses papiers le brouillon d'un mémoire qu'il se proposait de mettre sous les yeux du jeune empereur Guillaume II et qui n'a jamais été présenté. Le ministère public affirma que ce mémoire renfermait des propositions malsonnantes, hérétiques et téméraires. Il y est dit c qu'à l'exception des affaires militaires, tous les fils du gouvernement sont concentrés dans la puissante main de M. de Bismarck, qui règle tout et décide de tout, que jamais encore aucun sujet n'avait occupé dans l'État une situation pareille, et
qu'à sa mort il faudra s'appliquer à réduire la puissance de son successeur, sous peine de compromettre à la longue l'autorité de la couronne et le caractère fédératif de l'empire. » M. de Bismarck n'est-il pas convenu lui-même que c'était un dur et lourd métier que celui de chancelier, qu'on avait affublé ses épaules c de plusieurs têtes de Janus > et qu'il avait peine à les porter? Quand les forces lui ont manqué, n'a-t-il pas dû recourir à de subtils expédients pour se faire soulager de quelques-unes de ses fonctions en conservant toutes ses dignités? Cherchez dans toute l'Europe, vous ne trouverez aucun ministre qui ait accumulé dans ses mains tant de pouvoirs divers ; cherchez dans toute TAllemagne, vous ne trouverez aucun homme d'État assez fat, assez impertinent pour s'imaginer qu'il pourra succéder à M. de Bismarck sans abandonner une partie considérable de son immense héritage.
M. Geffcken n'a jamais aimé beaucoup M. de Bismarck, et il pensait en avoir le droit; mais il faut être prudent, il ne l'a pas été. On le tenait pourtant pour un homme avisé, très circonspect, qui, ayant été diplomate, avait appris à ménager les grands de la terre, à ne pas les heurter de front, à dire des vérités aux dieux sans attirer la foudre sur sa tête. Il savait combien le chancelier est sensible aux moindres offenses, vindicatif, impitoyable dans ses rancunes, qui survivent à ses colères. Mais quoi! quand les sages s'oublient, ils sont capables de faire les plus grandes folies, et il était écrit que M. Geffcken serait un jour le plus imprudent des hommes. Le prince impérial, qui est devenu l'empereur Fré-