‹ Profils étrangersChapitre 18 sur 24 · H. GEFFGKEN ET LE JOURNAL DE L'EMPEREUR FRÉDÉRIC · texte numérisé non relu

H. GEFFGKEN ET LE JOURNAL DE L'EMPEREUR FRÉDÉRIC

êtes trop pressés; laissons à nos enfants quelque chose à faire. » Pouvait-on avertir plus clairement les grands-ducs et les rois que leur avenir était incertain, qu'on ne leur garantissait qu'un répit de quelques années? De telles déclarations leur ont paru sans doute plus inquiétantes que toutes les publications que pourrait faire M. le docteur GefFcken. Le chancelier n*a jamais dit : Après moi, le déluge ! Mais il a paru dire plus d'une fois : Après moi, la crise I

M. Geffcken a payé cher sa fatale imprudence. On Ta puni aussi d'avoir mal placé ses affections. L'enquête ordonnée contre lui eût été sûrement moins sévère et sa prison préventive moins rigoureuse s'il n'avait eu le tort d'entretenir un commerce d'amitié avec des hommes dont M. de Bismarck se défie et qui lui ont toujours donné de l'ombrage. Le chancelier s'applique à voir clair dans le jeu secret de ceux qu'il regarde comme ses adversaires et ses rivaux. Il aime à fouiller dans leur passé; il a du goût pour les dossiers, pour les mémoires accompagnés de pièces à Tappui. En ordonnant les poursuites contre M. Geffcken, il s'était flatté qu'on ferait peut-être d'intéressantes découvertes dans ses papiers. Il connaissait ses relations avec le général de Stosch, en qui il voit un aspirant à sa succession, et avec le baron de Roggenbach, que l'empereur Frédéric tenait pour le plus raisonnable, le plus réfléchi des hommes d'État allemands et pour le plus digne de sa confiance.

Pendant les trois mois qu'a duré le règne de l'empereur Frédéric, M. de Bismarck a éprouvé de grands dégoûts, de grandes inquiétudes, et il ne pardonne jamais à qui l'inquiète. Le baron de Roggenbach

avait-il intrigué contre lui? Rien n*est moins certain. Cet homme distingué, qui joint à une intelligence supérieure de toutes les grandes questions de ce temps, beaucoup de charme personnel, les grâces d'un esprit naturel, ingénieux et facile, n*est pas de la race des grands ambitieux et n'a pas le tempérament d'un homme de combat. Il doute que les grands emplois vaillent toutes les peines qu'on se donne pour les conquérir, et son exquise finesse, qui lui fait voir les diverses faces des choses, le rend plus propre à la critique qu'à l'action. Il est assurément de tous les politiques de ce temps celui qui connaît le mieux M. de Bismarck et qui, en rendant justice à son génie, démêle avec le plus de perspicacité ses calculs et ses intérêts secrets, ses arrièrepensées, le machiavélisme de ses combinaisons et, pour trancher le mot, toutes ses mystérieuses diableries. M. de Roggenbach est un juge trop clairvoyant, et les dieux n'admettent pas qu'on pénètre dans le fond de leur âme.

Au surplus, en frappant M. Geffcken et en intimidant ses amis, le chancelier a voulu faire un exemple, donner un salutaire avertissement à tous ceux qu'il soupçonne de conspirer contre lui, à tous ceux qui pourraient le discréditer dans l'esprit de son nouveau souverain. « Je rognerai les ongles si courts à ceux dont j'ai lieu de me garder, écrivait le cardinal de Richelieu, que leur mauvaise volonté sera inutile. Il vaut mieux faire trop que trop peu. Par trop peu, on se met au hasard de se perdre, et quand même on ferait quelque chose de trop, il n'en peut arriver aucun inconvénient, n'y ayant rien qui dissipe tant

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