‹ Profils étrangersChapitre 3 sur 24 · PRINCE DE BISMARCK · texte numérisé non relu

PRINCE DE BISMARCK

ET

M. MORITZ BUSGH

Tel homme de génie affecte un fastueux dédain pour toute Tespèce humaine et ne laisse pas de tenir beaucoup à sa réputation, à Tidée que peut se faire de son caractère et de ses talents le vil troupeau qu*il méprise. Le grand politique qui est aujourd'hui l'arbitre suprême des destinées de l'Europe est un exemple frappant de cette contradiction. Il regarde l'humanité comme un faucon regarde une fourmilière, mais ce faucon est très soucieux de ce que peuvent penser de lui les fourmis. Nous ne connaissons aucun homme d'État qui ait provoqué de son vivant tant de publications destinées à nous expliquer ses intentions, ses desseins, ses méthodes, ses procédés.

A côté de celles qui s'adressent aux lecteurs sérieux, M. de Bismarck en autorise d'autres, d'un style plus familier, à l'usage des simples, du vulgaire, de la foule, et longtemps il a fait de M. Moritz Busch son vulgarisateur d'office. M. Busch est un maître en

biographie anecdotique, il avait toutes les qualités requises pour cette sorte d'ouvrages. Il professe pour son héros une dévotion qui touche à la bigoterie. Le grand chancelier, auprès duquel il avait ses entrées, est pour lui un être infaillible et impeccable, un dieu dont il adore les mystères et qu'il ne se permet pas de discuter. Dans notre siècle, qu'on accuse de manquer de respect, un tel exemple d'humilité portée jusqu'à l'imniolation, jusqu'à l'anéantissement de soi-même, a quelque chose de rare et de touchant. M. Busch dirait volontiers à M. de Bismarck ce que disait à Faust l'honnête Wagner :

Marcher près de vous me suffit.

C'est tout honneur et tout profit.

' Aussi est-il infiniment sensible à la moindre marque d'attention qu'il obtient de son patron. Pendant l'automne de 1877, comme il était en séjour à Varzin, on partit un après-midi pour aller pêcher. Il était assis sur le siège de la voiture, et il y avait quelque désordre dans sa toilette; l'attache de son paletot dépassait son collet. M. de Bismarck, à qui il tournait le dos , dit au conseiller intime Tidemann : « Rentrez-lui donc son attache; nous pourrions être tentés de nous en servir pour le pendre, et il n'a pas mérité un traitement si rigoureux ».

Les historiens anecdotiers et un peu commères ne dédaignent aucun détail. Ils n'ignorent pas que, dans l'histoire d'uii grand homme, ce sont les petites choses qui intéressent le plus les petites gens, que la foule des lecteurs aime à savoir ce qu'il mange et ce qu'il boit, s'il fait lui-même sa barbe, à quelle

heure il se couche, s'il dort sur le côté gauche ou sur le côté droit, combien il a d'armoires dans son cabinet de travail, comment il s*y prend pour empêcher sa cheminée de fumer, s'il préfère aux œufs sur le plat les œufs à la coque.

Paul-Louis Courier nous raconte dans le Pamphlet des pamphlets qu'il déjeunait un jour chez son camarade Duroc, logé depuis peu au rez-de-chaussée d'une vieille maison fort laide, entre cour et jardin. Ils étaient plusieurs à table, joyeux, bavards, en devoir de bien faire, quand tout à coup se présente sans être annoncé le camarade Bonaparte, nouveau propriétaire de la vieille maison, dont il habitait le premier étage. Il venait en voisin, et cette bonhomie étonna tous les convives. Ils se lèvent, ils s'empressent; le héros les fait rasseoir : « Il n'était pas de ces camarades à qui l'on peut dire : « Mets-toi là et « mange avec nous » . Cela eût été bon avant l'acquisition de la vieille maison. Debout à nous regarder, ne sachant trop que dire, il allait et venait. < Ce « sont des artichauts dont vous déjeunez là? — Oui, c général. — Vous, Rapp,vous les mangez à l'huile? « — Oui, général. — Et vous, Savary,à la sauce? Moi, « je les mange au sel. — Ah ! général, répond celui qui « s'appelait alors Savary,vous êtes un grand homme, « vous êtes inimitable. » Nous ignorons si M. de Bismarck mange les artichauts au sel ou à l'huile ; mais nous savons par M. Busch qu'avant que le docteur Schweninger l'eût mis au régime, il était un gros mangeur; que les gens qui pensent beaucoup ont besoin de beaucoup de nourriture. Nous savons aussi que, quoiqu'il eût du goût pour la bonne chère, il

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s'accommodait des mets les plus simples, que malgré sa préférence pour le cognac il ne faisait point fi de l'eau-de-vie de grain et qu'il en conserve soigneusement dans les caves de son château de Schônhausen quelques barriques, qu'il laisse vieillir pour Tusage de ses arrière-neveux. En cela comme en toute autre chose, M. Busch le trouve inimitable.

Nous ne méprisons pas les anecdotes. Il en est d'intéressantes , qui en disent très long sur les hommes et les choses. M. de Bismarck a raconté à son biographe que lorsqu'il fut envoyé à Francfort pour y représenter la Prusse, il n'y avait dans les séances de la commission militaire que le plénipotentiaire de l'Autriche qui, en vertu de son droit présidentiel, se permît de fumer. Un jour, M. de Bismarck eut l'audace de lui demander du feu, ce qui causa à tout le monde une indicible surprise mêlée de déplaisir. C'était un événement, presque une révolution, et les représentants des moyens comme des petits États s'empressèrent d'en référer à leurs gouvernements, de leur soumettre le cas. Les petites cours réfléchirent longuement sur cette affaire, qui leur parut si grave qu'elles ne savaient quel parti prendre, et, durant la moitié d'une année, il n'y eut que les deux grandes puissances qui fumèrent, après quoi le plénipotentiaire bavarois crut devoir sauvegarder la dignité de son pays en fumant aussi. Le Saxon mourait d'envie d'en faire autant, maïs il n'avait pas encore obtenu l'autorisation de son ministre. Toutefois, dans la séance suivante, le Hanovrien, qui était au mieux avec l'Autriche, s'étant résolu à franchir le pas, il le franchit aussi et fuma.

A quelque temps de là, le Wurtembergeois sentit qu'il y allait de Thonneur du. pays souabe et, quoiqu'il n'aimât pas à fumer, on le vit tirer de son étui un cigare long, mince, clair, couleur paille de seigle, qu'il alluma d'un air bourru, comme un homme qui fait à sa patrie le plus douloureux des sacrifices. De ce jour, il n'y eut que Hesse-Darmstadt qui ne fumât pas. Cette anecdote est très instructive, elle nous apprend à peu près ce qu'était Tancienne Confédération germanique; c'est tout un chapitre d'histoire. Non moins instructive est une autre anecdote que rapporte M. Busch sans oser prendre sur lui d'en garantir la parfaite authenticité. Dans le temps de son orageuse et remuante jeunesse, M. de Bismarck, accompagné d'un ami, alla un jour chasser la bécasse. On devait traverser un marécage recouvert d'un perfide gazon. L'ami était gros, un peu lourd ; il enfonça, demeura embourbé jusqu'aux aisselles et bientôt jusqu'aux oreilles . Après avoir fait de vains effort» pour se dégager, il appela à son secours le futur chancelier de l'empire germanique, qui lui répondit tranquillement : « Mon cher ami, tu ne sortiras jamais de ce trou, je ne vois aucun moyen de t'en tirer. Mais je veux t'épargner une mort lente, honteuse et dégradante en t*envoyant dans la tête une volée de plomb qui te procurera une fin plus convenable, plus digne de toi. Ne bouge pas, ce sera l'affaire d'une seconde. » Parlant ainsi, il relevait lentement le canon de son fusil et couchait enjoué l'infortuné qui, saisi d'une folle terreur, fit un effort surhumain et réussit à regagner la rive. A peine y fut-il en sûreté qu'il accabla d'injures son aimable

compagnon. Celui-ci riposta sans s'émouvoir : « Tu vois si j'avais raison; il faut que chacun s'aide luimême. ».A ces mots, lui tournant le dos, il s'en alla chercher ses bécasses. Voilà un trait qui peint un homme et qui doit donner à réfléchir aux alliés de M. de Bismarck, à tous ceux qui veulent chasser avec lui. Si jamais ils se trouvaient embourbés jusqu'aux aisselles , il croirait s'acquitter de tout ce qu'il leur doit en leur proposant de leur casser la tête et de leur procurer ainsi une fin convenable.

M. Busch est à la fois très bavard et très discret. 11 n'a garde de nous initier à toutes les pensées secrètes de son maître. Il entr'ouvre quelquefois la porte qui conduit dans les coulisses de la politique et il la referme bien vite. M. Busch est un homme qui ne dit que ce qu'on lui permet de dire. Il y a çù et là, dans le livre qu'il a publié sous le titre de Notre Chancelier *, quelques relations qui ont fait scandale et n'ont pas été agréables à tout le monde ; mais on peut être certain que, dans ces rares occasions, il a été indiscret par ordre supérieur.

C'est par ordre supérieur que M. Busch s'est permis de prétendre qu'en 1880 les Russes avaient tenté de se ménager des intelligences à Paris par l'entremise du général Obrutschef. « Les Français, lui dit à ce sujet M. de Bismarck, n'ont pas voulu les écouter; ils nous ont informés eux-mêmes de ces tentatives, comme une femme vertueuse dénonce à son mari les propositions inconvenantes qu'elle a reçues. »

1. Vnser Reichskanzler^ Studien tu einem CftarakierbUdCj von Moritz Busch. Leipzig, 1884.

Les insinuations de M. Busch sont destinées à décourager les galants qui seraient disposés à nouer quelque intrigue avec nous. Dans une charmante comédie qui a été jouée plus de cent fois, on voit un amant très épris se présenter à un rendez-vous qu*il a obtenu à grand'peine. Quel n'est pas son déplaisir de trouver la femme qu*il aime en train de se réconcilier avec son mari I II 8*écrie piteusement : « Vous auriez dû m'avertir que j e vous trouverais en famille » ♦ M. de Bismarck a été bien aise .de faire savoir à tout l'univers qu'il n'y avait rien à faire avec la France, qu'on la trouverait toujours en famille. Il se défie pourtant beaucoup de la fidélité de sa femme, puis* qu'il la tient sous les verrous et les grilles de cette sombre prison qu'on appelle la triple alliance. Tant de précautions nous ont dégoûtés de notre vertu.

M. Busch ne se pique pas toujours de conséquence, ses récits contredisent quelquefois ses doctrines. En général, il cherche à persuader à ses lecteurs que M. de Bismarck a toujours été pacifique, qu'il n'use de violence qu'à Tégard des entêtés qui refusent d'entendre raison, que toutes les fois que le renard a étranglé la poule, c'était dans un cas de légitime défense. Il affirme que, jusqu'en 1870, le ministre prussien s'est constamment appliqué à conserver de bons rapports avec le gouvernement français, qu'il ne désespérait pas d'établir une entente durable entre les deux nations, que c'est l'empereur Napoléon III qui a lassé sa patience et lui a mis l'épée à la main. Ce n'est pas l'opinion d'un ingénieux écrivain italien, M. Gaetano Negri, qui n'a pas eu de peine à démontrer que dès 1867 la principale occu-

palion de M. de Bismarck avait été d'irriter, d'exaspérer le gouvernement français jusqu'à ce que la guerre fût inévitable *.

Personne n'ignore qu'au moment de la crise suprême , on crut encore à un, arrangement , que l'étincelle qui mit le feu aux poudres fut le télégramme d'Ëms annonçant à toute l'Europe une insulte faite par le roi de Prusse à l'ambassadeur de France. Cette insulte était purement imaginaire. Le roi Guillaume avait approuvé sans réserve la renonciation du prince Léopold au trône d'Espagne, tout en refusant par dignité de prendre aucun engagement pour l'avenir. Jusqu'au bout il avait été courtois pour notre ambassadeur, et quand il partit pour Goblentz, M. Benedetti le revit à la gare, où il l'accueillit avec sa bienveillance accoutumée. « Qui avait rédigé le télégramme? demande M. Negri. On ne peut plus douter que la main qui mouvait en secret les fils de cette tragi-comédie n'ait voulu, par un scandale européen, rendre impossible la réconciliation des deux gouvernements. Le but fut pleinement atteint. En France, les n^inistres, la chambre, la population, tout le monde sentit Taffront et perdit la tête. »

On savait depuis longtemps que M. de Bismarck, revenu subitement de Varzin à Berlin, avait vu de mauvais œil la tournure pacifique que prenaient les choses, qu'il avait chargé le comte Eulenburg de se rendre à Ems pour représenter au roi le fâcheux effet de ses concessions. Nous savons par M. Busch dans quelles circonstances il rédigea de sa main le

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