Bismarck, saggio storico, di Gaetano Negri. Milan
fameux et funeste télégramme : c II reçut du conseiller intime Abeken, qui se trouvait à Ems avec le roi, un rapport sur ce qui s'était passé, avec Tautorisation royale d'en publier le contenu. Il donna lecture de ce rapport aux comtes de Moltke et de Roon, qui dînaient chez lui, et les deux généraux sentirent aussitôt que la situation se dessinait dans le sens de la paix. Le chancelier répondit que cela dépendrait du ton et du style de la publication à laquelle on l'autorisait. En présence de ses hôtes, il flt un extrait du rapport télégraphique en y pratiquant des suppressions, mais sans rien ajouter. » Cet extrait, qui fut aussitôt expédié à toutes les légations prussiennes et communiqué à la presse, portait en substance que le roi s'était refusé à recevoir l'ambassadeur de France et lui avait fait signifier par l'adjudant de service qu'il n'avait plus rien à lui dire. C'est ainsi que, par d'habiles suppressions, on dispose des événements; le sort de deux empires peut dépendre d'une rature faite avec art. Ici encore, M. Busch a été indiscret à bon escient. Dans l'intérêt de sa popularité, M. de Bismarck ne craint pas de faire savoir que cette guerre si glorieuse pour les armes allemandes a été son œuvre personnelle, que la courtoisie de son roi a failli la faire avorter, que c'est lui qui a paré le coup.
M. Busch déclare modestement dans sa préface qu'il n'est pas de force à faire le portrait du grand homme qu'il a l'honneur de servir, qu'il laisse ce soin aux historiens futurs, qu'il a rassemblé dans son livre des croquis, dont ils pourront s'inspirer pour leurs tableaux à l'huile. Assurément ses croquis
leur rendront service, mais il a quelquefois d'étranges idées. Comment lui est-il venu à Tesprit d'instituer un parallèle en forme entre Goethe et M. de Bismarck, de trouver que Fauteur de Faust et de la Métamorphose des plantes ressemblait beaucoup à Fauteur de la bataille de Sadowa? Cette ressemblance m'échappe. Il me paraît que si Goethe revenait au monde, les âpretés du chancelier de Fempire allemand étonneraient son génie harmonieux , d'une divine souplesse , qu'il admirerait ce prince des violents comme le naturaliste admire un de ces beaux monstres qui lui font découvrir dans la nature des lois et des forces inconnues. M. Bùsch a mieux rencontré quand il nous dit que M. de Bismarck joint à l'énergie incomparable de la volonté la plus vive intelligence politique, une sûreté de jugement qui ne se laisse jamais influencer par des dogmes ou des préjugés de parti : « Une tête froide, nous ditil, et un cœur chaud, Fimagination la plus fertile et la plus fougueuse audace, Ulysse et Achille en une seule personne : voilà le secret de ses prodigieux succès ». M. Negri le définit de son côté un homme qui unit au culte de la force une exquise finesse, un Ostrogoth très civilisé, en quoi il diffère d'Ulysse et d'Achille, qui n'étaient pas des Ostrogoths.
Quant à nous, ce que nous admirons le plus en lui, c'est la part considérable qu'a le pur instinct dans ses talents et dans ses règles de conduite, la simplicité des moyens qu'il emploie, le merveilleux bon sens avec lequel, s'affranchissant de toute vaine superstition, il a considéré la politique comme l'application la plus relevée de Fart de trafiquer et de
conclure de bons marchés. Le fond de ce grand homme d'État est un hobereau de la Marche de Brandebourg, doué au suprême degré de Tesprit des affaires. Nous croyons h sa passion pour les bruyères et pour les bois. Il a pu dire un jour, avec une parfaite sincérité : « Je ne suis jamais mieux que dans mes bottes graissées, bien loin de la civilisation. Les lieux qui me plaisent sont ceux où l'on n'entend que le coup de bec du pivert sur un tronc d'arbre. » Mais nous croyons aussi les témoins qui nous assurent qu'il est très habile à cultiver ses champs, à exploiter ses sapinières, qu'il est à la fois un excellent économe, un bon forestier, un bon industriel ; que ses brasseries, ses distilleries, ses scieries à vapeur prospèrent à souhait et que son papier de bois, quand il en fera, lui rapportera de gros bénéfices. Ce que nous croyons surtout, c'est qu'il ne s'est jamais mieux peint que lorsqu'il a dit de luimême « qu'il agit toujours par des raisons qui ne « se trouvent pas près d'une table couverte d'un « tapis vert, mais dans les libres espaces d'une verte « campagne ».
On peut se représenter que les occasions eussent manqué à son génie. Il l'aurait employé à gérer son bien, à arrondir son domaine, à gouverner sa maison et ses paysans, à mettre dedans les plus subtils maquignons, à faire avec ses voisins des marchés avantageux. Donnant à sa sagesse un faux air de folie, il eût fait tinter à leurs oreilles les grelots de sa marotte; il les eût étonnés par ses hâbleries, amusés par ses fanfaronnades, alléchés par ses promesses; tour à tour, il les eût abusés agréablement et désa-
busés brutalement. Connaisseur incomparable des hommes, il se serait servi pour son profit particulier de ce talent de tentateur qu'il possède comme personne. Il ne se fût pas ennuyé; la chasse, Téquitation, la pêche, eussent occupé ses loisirs; il y aurait joint le plaisir de mystifier quelquefois ses amis comme ses ennemis, genre de passe-temps très goûté d*un vrai Prussien, et ses ennemis comme ses amis auraient dit de lui ce que les habitués de la cave d'Auerbach disaient de Méphistophélès : « Cet homme sait de bons tours; c'est quelque jongleur de campagne ». Les occasions sont venues. Au lieu d'administrer ses terres, il a eu désormais un État à gouverner, une Allemagne à fonder, des empires à créer ou à démolir, et l'Europe est devenue son jardin.
Mais les procédés dont a usé le politique sont ceux que le propriétaire eût pratiqués. Il est certain, quand on regarde au fond des choses, que l'art d'arrondir son domaine ou de se défaire à un bon prix d'un cheval fourbu est celui dont on a besoin pour agrandir un royaume et pour tromper des souverains qu'on se propose de dépouiller. Les grandes et les petites transactions ne diffèrent que par leur importance, la méthode pour les faire réussir est la même, les rubriques les plus simples sont souvent les plus efficaces, les ruses de paysan sont les meilleures. C'est précisément par la simplicité de ses moyens que M. de Bismarck a gagné tant de parties risquées. Les naïfs ne reconnaissaient pas Méphistophélès dans le jongleur de campagne ; les uns s'amusaient de lui, les autres haussaient les épaules ; ses compatriotes euxmêmes ont mis bien du temps à le prendre au se-
rieux. On le traitait de burschikoser Junker^ de hohler lienommist, de hobereau tapageur, de fler-à-bras, de marchand d*orviétan. II était déjà ministre, et tel écrivain de talent et d'esprit le regardait encore comme t un gentilhomme campagnard dont les connaissances politiques ne s'élevaient pas au-dessus de ce qui est le bien commun de tous les hommes cultivés ». Il laissait dire, il avait une foi profonde dans l'insondable bêtise humaine, et tout le monde s'est pris à ses pièges, les plus habiles ont succombé à ses séductions, les plus forts se sont laissé mystifier par lui. L'énergie qu'il eût consacrée à forcer un cerf, il l'a dépensée à forcer des empereurs, et Tadressè qui lui eût servi à pêcher des brochets, il Ta employée à pêcher des provinces, des duchés, des villes libres, des royaumes.
D'un gentilhomme campagnard de la Marche qui a l'esprit des affaires, il ne faut pas attendre qu'il mette jamais du sentiment dans la politique, qu'il mêle des émotions, des attendrissements à ses calculs, qu'il use de la victoire en grand seigneur, en bon prince, qu'il ait des égards pour ses victimes. Les paysans ne s'attendrissent jamais, et il est permis de croire qu'un hobereau prussien est le moins sentimental des hommes, le plus disposé à considérer la générosité chevaleresque comme une faiblesse indigne d'un baron qui se respecte.
Le prince de Bismarck disait un jour à M. Busch : € Dans la petite chambre du tisserand de Donchery, où je demeurai près d'une heure assis en face de l'empereur Napoléon, j'éprouvai le même sentiment que quand j étais au bal dans ma jeunesse et que
j'avais engagé pour le cotillon une jeune fille à laquelle je ne savais que dire et que personne ne venait prendre pour faire un tour de valse avec elle ». Il disait à propos de cette même entrevue, et ce n'est pas M. Busch qui nous l'a redit : « Figurez-vous qu'il croyait à notre générosité ! » Il disait aussi en racontant son premier entretien avec Jules Favre : « Quand je lui parlai de la cession de Metz et de Strasbourg, il fît une grimace comme si j'avais plaisanté. J'aurais pu lui répondre par une petite histoire qui s'était passée à Berlin, il y a bien des années, chez le grand marchand de fourrures. Je voulais avoir une pelisse neuve, et le prix qu'il m'en demandait était trop fort pour moi. Je lui dis : « Vous plaisantez, cher mon- « sieur. — Non, répliqua-t-il; en affaires, je ne plai- « santé jamais. » Ce qu'il est aujourd'hui, il l'a toujours été. Peu de temps après la révolution de mars 1848, un député démocrate avec qui il était en bons termes s'avisa de lui dire : « Monsieur le baron, vous êtes de tous les hommes de votre parti celui qui nous témoigne le plus de politesse. Nous voulons vous proposer un accord. Si nous devenons les maîtres, nous vous ménagerons, et dans le cas contraire, vous nous rendrez la pareille. » A quoi il répondit : « Si votre parti triomphe, mon petit d'Ester, ce ne sera plus pour moi la peine de vivre; si nous devenons les plus forts, nous vous pendrons, mais nous serons polis jusqu'au dernier échelon de la potence ».
Si la générosité ne peut être la vertu d'un politique qui est avant tout un grand homme d'affaires, il en a d'autres et de fort utiles. Le véritable homme d'affaires est supérieur aux petites vanités, qui souvent
coûtent beaucoup et ne rapportent jamais rien. Il met son faste à n'en point avoir; il laisse aux autres l'étalage et la parade, et se réserve le solide.. Il sait l'importance des petits détails, il ne les néglige jamais; ses comptes sont rigoureusement exacts, il n'admet pas qu'on lui fasse tort d'un centime. Ses projets, ses combinaisons l'occupent, le possèdent tout entier; les dissipations du monde, les questions domestiques, les joies ou les soucis de famille, rien ne le distrait de ses pensées, qui sont sa vraie famille. Il donne peu de temps aux plaisirs de l'esprit; s'il lit quelquefois Shakspeare, c'est que Shakspeare est de tous les poètes celui qui a vu le plus clair dans les dessous des choses humaines. Il n'y a pour l'homme d'affaires ni amis ni ennemis; il avait fait hier un marché, il est prêt à le rompre s'il s'en présente un meilleur, et les visages qui lui déplaisent lui deviennent agréables lorsqu'ils peuvent lui servir à quoi que ce soit. Si vive, si impétueuse que soit son humeur, il sait la maîtriser dès qu'il y va de ses intérêts, à qui il sacrifie tout, même ses emportements, et ce violent étonnera l'univers par la longueur de ses patiences. Après le succès, il ne se laisse pas griser par la victoire, il se défie de ses prospérités, il compte avec la fortune et avec ses chances, il n'épuise pas son bonheur, il renonce aux entreprises quand elles ont un air d'aventures.
Cependant l'homme d'affaires qui gouverne un État a souvent un défaut ou une infirmité d'esprit qui lui joue de mauvais tours. Il est trop sujet à ne prendre au sérieux que les faits et les chiffres, à mépriser ce qui ne se laisse ni peser ni compter; il ne croit pas
40 PBOFILS ÉTRANGERS.
aux forces morales, à ces fluides impondérables qui n'exercent aucune action sur la balance la plus sensible, et qui influent si profondément sur nos destinées. M. de Bismarck a toujours pensé que César avait un droit d'obéissance sur les idées et les esprits, qu'il ne tenait qu'à lui de violenter les opinions, et, chaque année, il se retrouve aux prises avec son parlement. Il s'est imaginé aussi que la force et la ruse finissent par avoir raison des consciences, et le parti du centre catholique a résidé victorieusement à ses assauts. Qu'on soit catholique ou libre penseur, ce spectacle est réjouissant. Il est bon que la force ait ses défaites, que la ruse n'ait pas toujours le dernier mot dans le gouvernement des sociétés.
M. de Bismarck est, parmi les hommes d'État, l'homme d'affaires le plus accompli qui se soit jamais vu, et il est aussi le plus personnel de tous les grands politiques. Si rempli qu'il fût de son moi. Napoléon I" représentait les idées moyennes de son temps et les a répandues sur l'Europe. Il semblait que la Corse eût envoyé cet étranger à la France pour que, libre d'engagements envers les partis, il eût l'impartialité nécessaire à l'arbitre chargé d'accommoder leurs différends, de concilier les principes de gouvernement et de conservation avec les idées nouvelles. Ce grand conquérant a été le podestat de la Révolution. M. de Bismarck, en toute chose, ne s'inspira que de ses idées particulières, et par la puissance de sa volonté il les a imposées à sa nation.
Quand il a déclaré la guerre à l'Autriche, il avait contre lui l'opinion, la presse, les chambres, la cour et les scrupules de son souverain. Jamais personne
n'assuma plus gaiement de plus redoutables responsabilités. Si la fortune avait trahi ses espérances, le Titan serait demeuré enseveli sous sa montagne. Sans doute il y avait beaucoup d'Allemands aussi désireux que lui de démolir la vieille Confédération germanique et de la remplacer par autre chose. Mais la monarchie césarienne et militaire qu'il a fondée ressemble bien peu à l'Allemagne constitutionnelle et libérale qu'ils lui demandaient. Il leur a bâti une maison de fer dont l'architecture leur paraît un peu triste, la distribution peu confortable, et dont le mobilier, moitié gothique, moitié empire, ne répond pas à leurs besoins. Leurs chaises sont dures, peu commodes; ils s'y trouvent mal assis.
Ne comptant qu*avec lui-même et ne suivant que son idée, le chancelier a toujours de la peine à s'en tendre avec son parlement et il n'a jamais eu de majorité fixe pour appuyer ses projets de lois. 11 est obligé de la composer selon les circonstances, en la cherchant tour à tour à droite ou à gauche ; c'est un travail de marqueterie ou de maître mosaïste. Il négocie sans cesse avec tous les partis ; sa maxime est : Donnant donnant : Do ut des ; sa pratique était de donner peu pour recevoir beaucoup. Il aurait voulu former un parti de bismarckiens sans phrase et que toute l'Allemagne en fût; c'était beaucoup demander à un peuple aussi réfléchi et aussi raisonneur que l'Allemand. Aussi se plaignait-il un jour qu'il n'y avait qu'un groupe politique qui fût à lui et que ce groupe se composait de deux hommes, lui et son roi. Encore eut-il plus d'une fois le chagrin de constater que son roi n'était pas toujours de son
avis : t Vous vous trompez bien si vous croyez qu'il m'est facile de lui faire entendre raison, disait-il k un diplomate. Les écorchures de ma main vous prouvent le contraire. L'autre jour, dans mon dépit de ne pouvoir le persuader, j'ai serré si fort un bouton de porte que le cristal s'est brisé dans mes doigts ». Les hommes trop personnels dans leurs idées comme dans leurs règles de conduite sont condamnés à la solitude, et quelque savoureuses que soient les joies de l'orgueil et de l'omnipotence, l'homme n'est pas né pour vivre seul. Le solitaire de Varzin s'est plaint dans ses heures de mélancolie « que sa carrière politique lui avait procuré peu de satisfaction, que personne ne l'aime et qu'il n'a fait le bonheur de personne, pas même le sien ». Sa consolation est de se considérer comme l'instrument, comme l'ouvrier des destinées, chargé d'une mission spéciale dont il ne doit compte qu'aux puissances célestes, comme un vase d'élection où Dieu lui-même a versé ses pensées et ses colères : « Si je cessais d'être chrétien, disait-il à Ferrières, en 1870, je ne servirais pas mon roi une heure de plus. Si je n'obéissais pas au maître du ciel, je n'aurais cure des autres. Que me rapporteraient toutes les peines et les ennuis que j'endure si je n'avais le sentiment d'accomplir un devoir? Je suis royaliste parce que je crois à une vie après la mort, car, de mon naturel, je suis républicain. Que m'importent les décorations et les titres? C'est dans ma foi que j'ai puisé la force de lutter dix ans durant contre toutes les absurdités dont on me régale. Otez-moi mes croyances et vous m'ôterez ma patrie. Enlevez-moi mes convictions et vous aurez
LE PRINCE DE BISMARCK ET M. MORITZ BUSCn. 43
perdu votre chancelier. Retirez-moi de ma société avec Dieu et demain je bouclerai mes malles pour m'en aller cultiver mon avoine à Varzin. » Lorsqu'on n'est d'accord avec personne, on aime à croire qu'on a les secrets de Dieu et qu'on accomplit ses ordres.
Sans doute, le Dieu de M. de Bismarck lui ressemble ; il a comme lui des yeux qui jettent la foudre et des sourcils buissonnants ; comme lui, il est impatient de toute contradiction, obligé de se tenir à quatre pour ne pas étrangler ses Richter et ses Windthorst, tous ceux qui doutent de son omniscience. Ce n'est plus le Dieu de Spinoza, auquel M. de Bismarck a cru quelque temps. C'est une divinité peu débonnaire; c'est Odin, le distributeur de royaumes, accompagné de ses deux corbeaux, qui lui révèlent le passé et l'avenir ; c'est Thor à la barbe farouche, traîné par ses boucs et brandissant sa formidable massue. Quand M. de Bismarck ne dit pas : c Mon empereur et moi », il dit : « Dieu et Bismarck ». Dieu est un complice plus maniable qu'un empereur ; quelque proposition qu'on lui fasse, il se tait, et qui ne dit mot consent.
Mais la plus grande cause de chagrin et de souci pour les hommes d'État qui remontent le courant des opinions et bataillent contre leur siècle, c'est l'inquiétude qu'ils ressentent pour la durée de leur œuvre. M. de Bismarck ne peut se dissimuler qu'il a besoin de toute son autorité, de son prodigieux prestige pour empêcher l'Allemagne de s'abandonner à ses inclinations naturelles, pour la retenir sur la pente où elle glisse, et il se dit souvent : « Après moi, ce sera le gâchis ». Un autre que lui se serait appliqué
à ménager les transitions, à préparer Favènement d'un régime plus libéral, mais il n'entendait ni se soumettre ni se démettre. Pour conserver son œuvre intacte, il lui faudrait un successeur fait à son image et doué de son génie. Comme Ta remarqué très sensément. M Busch, ce serait un miracle, et il est difficile de croire aux miracles. Le chancelier n'a pas fait école; la seule qualité qu'il demande à ceux qui le servent est l'obéissance qui ne raisonne pas, et, pour employer son expression, t une discipline de sous-officiers ». — t Les diplomates allemands, a dit M. Busch, sont, du premier au dernier, à cent piques au-dessous de leur chef; les libéraux, qui se flattent de recueillir son héritage, sont encore moins capables et n'ont aucune pratique des affaires. Nous serons condamnés ainsi, ajoutait-il, à passer par de cruelles épreuves, et la machine se détraquera. »
LORD BEAGONSFIELD
La vie de lord Beaconsfield, ou de Benjamin Disraeli, est l'exemple frappant d'une bataille gagnée sur l'opinion publique d'un grand pays par un homme qui, très contesté à ses débuts, conquiert de haute lutte Testime qu'on lui refusait, triomphe de toutes les résistances et, par son adresse, son industrie, aidée d'une indomptable volonté, finit par s'imposer à la fortune. Personne n'eut plus d'ennemis que lui, personne ne fut en butte à plus d'attaques et de diffamations. Comme le remarque un de ses biographes, on l'a traité tour à tour € d'aventurier, de renégat, de girouette, de fourbe, de finassier et de hâbleur, de romancier saugrenu ou insipide, d'idéologue prétentieux, de charlatan, de magicien israélite, de saltimbanque ». Ses adversaires le vilipendaient, ses amis regimbaient contre l'autorité qu'il osait prendre sur eux. Il avait juré de gagner sa bataille, il Ta gagnée.
Après avoir été le leader du parti tory dans la Chambre des communes, on l'a vu chancelier de
l'Échiquier, puis premier ministre. Quand il revint du congrès de Berlin en 1878, un peuple tout entier se pressait sur son passage; il rentra dans Londres en triomphateur, au bruit des acclamations publiques, et des milliers de bouches le saluèrent duc de Chypre. Trois ans plus tard, il n'était plus; mais sa popularité s'est encore accrue après sa mort, et, dans les circonstances critiques, on semble chercher des yeux ce grand absent ; on se persuade que, si cet homme plein d'expédients et de conseils était là, tout irait mieux, que le prétendu saltimbanque était un grand politique, un de ces pilotes expérimentés et sagaces, à qui les vents obéissent.
M. Ralph Disraeli a été bien inspiré en publiant une partie de la correspondance intime de son illustre frère, c'est-à-dire quelques extraits des lettres que l'auteur de Vivian Grey adressait à sa sœur, qui possédait toute sa confiance, et à laquelle il écrivait un jour : t Mes lettres sont plus courtes que celles de Napoléon, mais je vous aime plus qu'il n'aimait Joséphine * ». L'éditeur ne pouvait douter que sa publication ne fût goûtée. Je lui reproche seulement d'avoir été trop réservé, trop discret, trop avare de son bien. Il a émondé, élagué, supprimé mainte épigramme, il n'a voulu chagriner personne. Les deux volumes qu'il a donnés semblent un peu maigres; le lecteur reste sur son appétit. Toutefois, si maigres que soient ces lettres écourtées ou tronquées, elles contiennent plus d'un détail curieux sur
1. Lord Beaconsfield's Home Letters, written in 1830-1831. — Lo7'd Beaconsfield's Correspondence with his sister, 1832-1832. London, 1886; John Murray.
les commencements de lord Beaconsfîeld et elles aident à mieux connaître cet ambitieux de grande race et de haut vol, en qui ses ennemis ne voulaient voir que le plus effronté des intrigants.
Il y a bien des méthodes pour arriver ; le point est de réussir. Celle qu'avait adoptée à ses débuts Benjamin Disraeli est fort chanceuse; mais il ne craignait pas les hasards. Il avait résolu de faire, coûte que coûte, beaucoup de bruit autour de son nom. Des allures étranges, des bizarreries de conduite et de costume, un roman plein d'allusions et dont on reconnaissait les personnages, un peu de scandale, un peu d^esclandre, un grand talent mis au service d'une audacieuse fatuité, tous les moyens lui parurent bons pour s'imposer à l'attention d'une société morgueuse qui lui reprochait ses origines et doutait qu'un prophète pût sortir de Nazareth de Galilée. On parla de lui, c'était son plus cher désir; on commenta ses livres et ses actions. En jouant du coude, il s'était ouvert le chemin, il avait pris rang parmi les bêtes curieuses dont on s'occupe. Cet animal rare était doué d'un prodigieux esprit, et, après s'être étonné, on admira. Les portes les plus rebelles s'ouvrirent l'une après l'autre; il fut accueilli, fêté, caressé. En peu de mois il était devenu, selon l'expression du temps, un vrai lion, une fine fleur de dandysme.
Ceux qui l'ont vu dans sa première jeunesse ont gardé un ineffaçable souvenir de son habit de velours doublé de satin blanc, de ses manchettes de soie noire, dont les franges pendaient, de sa canne d'ivoire incrustée d'or, de sa voix efféminée et
zézayante, de son teint blême, de ses abondants cheveux de jais, dont les boucles retombaient en masse épaisse sur sa joue gauche. Ses yeux, « sombres comme TÉrèbe », exprimaient tour à tour la gaieté sarcastiqued'un diable ou l'inquiète vigilance d'un homme qui guette les occasions, épie les secrets de son prochain. Selon les conjonctures, il observait un discret et patient silence, et tout à coup il éclatait, ses lèvres frémissantes rendaient des oracles ou décochaient des épigrammes. Les hommes confessaient de mauvaise grâce que ce dandy parlait une langue précise, élégante et fine, et qu'il avait le génie de la discussion ; mais ils le tenaient en médiocre estime, se moquaient de ses afféteries. Les femmes, au contraire, étaient pleines d'indulgence pour ses grandes et ses petites vanités, qui ne leur déplaisaient point, et les plus clairvoyantes annonçaient qu'un jour Benjamin Disraeli serait quelqu'un, qu'il ferait figure dans le monde. Un matin, il disparut. Il était parti pour l'Espagne, il était parti pour l'Orient. A son retour, les empressements redoublèrent. Dès lors, il pouvait renoncer sans péril à quelques-unes des excentricités qui Pavaient fait remarquer; il n'en conserva tout juste que ce qu'il fallait. Il était fermement convaincu que les sages doivent compter avec la badauderie humaine, qu'un çeu de charlatanisme ne nuit pas, qu'on peut s'en servir pour fonder sa fortune politique comme pour propager une religion nouvelle : « Joseph Smith, père des Mormons, a-t-il dit, aura toujours plus de disciples que le très raisonnable Bentham ».
11 avait vaincu les défiances et les dédains, forcé
l'entrée des plus grandes maisons. Les attentions flatteuses qu'on lui témoignait le faisaient tressaillir d'aise, son amour-propre s'en délectait. Il écrivait à sa sœur dans le mois de juin 1833 : < Ma table est littéralement couverte de cartes d'invitation, et quelques-unes me viennent de gens que je ne connais pas. » Il lui écrivait encore, un an plus tard : « J'étais lundi chez la duchesse de Saint-Albans ; mais je n'y suis pas arrivé assez tôt pour mon amusement ; j'ai perdu la danse mauresque. Mardi, j'étais chez lady Essex et à J'Opéra; ce soir, je vais chez la duchesse d'Hamilton. J'ai eu cette année de grands succès dans le monde. Je suis aussi populaire parmi les dandies que j'étais haï des gens du commun. Je fais facilemenlr mon chemin dans la plus haute société; on n'y trouve ni envie ni malice, mais le goût d'admirer et d'être amusé. » Il ne s'est jamais blasé sur ce genre de plaisirs; il n'était point philosophe, il est mort sans être revenu de rien, sans s'être dégrisé d'aucune illusion; il n'a jamais dit : « vanité I ô néant! » Toute sa vie, il a pensj qu'une grande dame était faite d'une autre pùto qu'une bourgeoise et que c'est un spectacle incomparable que celui d'une partie de croquet jouée par des duchesses armées de maillets d'ivoire. Toute sa vie, il a jugé qu'après la joie d'être né baron de Thunder-ten-tronck, le second degré de bonheur était d'être reçu dans son château et d'avoir part aux confidences de Mlle Cunégonde.
Le monde a sa poésie, et lord Beaconsfield était poète à sa façon ; ses yeux < noirs comme l'Érèbe i avaient un goût particulier pour tout ce qui brille.
50 PROnLS ÉTRANGERS.
Les grâces, les élégances qu'il était admis à contempler de près charmaient son imagination, réchauffaient d'une douce ivresse. Les descriptions de fêtes abondent dans ses lettres : « Nous nous embarquâmes à cinq heures, le ciel était favorable; nous chantâmes le long du chemin ; nous avons erré dans de beaux jardins dignes de Paul Véronèse, remplis non seulement de fleurs, mais de fontaines et de perruches. Le dîner était de première qualité et bien supérieur à ces froids et misérables pique-niques, où tout le monde apporte la même chose.... J'allai à Rosebank pour assister à un petit bal donné par les Londonderry. La maison n'est qu'un beau cottage ; mais une grande serre de plus de soixante pieds de long, large et haute en proportion et ornée de festons de fleurs, formait une charmante salle de bal. Les clartés de la lune, les jardins illuminés, les terrasses, la rivière, la musique, la décoration rustique de la salle, la brillante compagnie qui s'y pressait à grand bruit, tout faisait penser à l'une de ces fêtes que George Sand décrit dans ses romans. »
Mais, si poète qu'il fût, il n'oubliait jamais le solide, et il préférait la richesse à l'élégance. Quand il dînait pour la première fois dans une maison, il promenait autour de lui des yeux de commissairepriseur, et il avait bientôt fait de calculer à quoi pouvait monter la fortune de l'amphitryon et quel degré de respect lui était dû. Il avait autant de plaisir à contempler une belle vaisselle plate, une magnifique pièce d'argenterie bien massive qu'une jolie femme enveloppée d'un nuage de tulle et de dentelles. Rousseau prétendait que les liards sont
plus amis de la joie que les louis d*or; lord Beaconsfield, qui goûtait peu Rousseau, méprisait profondément les liards et il avait beaucoup d'estime pour les louis, quand ils font tas. La campagne lui plaisait dans un grand parc d'aspect très seigneurial; il demandait aux paysages d*avoir un air ducal et princier, de ressembler au moins à un décor d'opéra, et s'il traitait l'amour de passion divine, il pensait que, si divine qu'elle puisse être, elle fait dans ce monde une piètre figure lorsqu'elle n'a ni fonds ni rentes. — « A propos, écrivait-il à sa sœur le 22 mai 1833, voudriez-vous avoir pour belle-sœur lady Z..., femme très intelligente, qui a 25000 livres et des goûts casaniers? Tous ceux de mes amis qui ont épousé par inclination de belles femmes les battent ou en sont séparés. Je peux commettre plus d'une extravagance dans ma vie, mais je ne ferai jamais celle de me marier par amour; ce genre de mariage est un gage assuré d'infélicité. » Comme lui, les héros de ses romans se sentent nés pour la vie grasse; comme lui, ils jugent que l'argent est l'outil universel et la première des puissances sociales; ambitieux ou philanthropes, ils aspirent à faire grand, ils rêvent des trésors et des sceptres. Les ennemis de lord Beaconsfield lui ont reproché plus d'une fois son imagination romanesque ; mais il y a romans et romans, et il avait fait son choix : il appartenait h l'école du romantisme milliardaire.
Il se connaissait bien lui-même, et il nous a livré son secret dans une page d'un de ses derniers livres. Quiconque a lu Lothair se rappelle M. Phœbus, ce parfait maître de maison, qui s'entendait si
bien à donner des banquets en plein air : c Un Watteau ou un Lancret aurait seul pu rendre ces groupes charmants, ces couleurs savamment assorties, ainsi que la grâce des visages, quelques-uns jolis, d'autres un peu précieux; les dames assises sur des chaises d*osier peintes et dorées, les hommes étendus sur le gazon ou servant ces princesses avec un galant empressement; les petites tables ornées de cent façons différentes; les potages offerts dans de délicates petites coupes de Sèvres, les vins dans des verres de Venise, les gibiers du Nord, les friandises italiennes, les bouquets magnifiques, tout cela digne d'une musique douce et invisible qui sortait d'un pavillon, interrompue parfois par le cri de quelque ara mécontent de n'être pas remarqué au milieu de tout ce monde et de toute cette gaieté splendide. — « C'est un enchantement, c'est du roman tout pur », murmuraàl'oreilled'Euphrosyne un des convives qui se piquait d'aimer et de protéger les arts. — c Oui, « du roman tout pur, mais avec une bonne dose de c réalisme », répondit-elle en lui servant une énorme truffe qu'elle venait d'extraire de la serviette. «Vous « savez qu'il faut la manger avec du beurre. »
Lord Beaconsfield a toujours mêlé à ses imaginations romanesques une bonne dose de réalisme, et toutes les fois qu'enveloppé des fumées de son chibouque de Perse ou de Syrie, il exposait les espérances un peu nuageuses de la jeune Angleterre, le programme d'une royauté mystico-chrétienne, incarnant en elle les souffrances et les désirs des classes ouvrières ou causant politique avec les anges, on voyait tout à coup sortir de sa serviette la fameuse
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truffe noire qu'il faut manger avec du beurre, et durant toute sa vie il Ta mangée comme il faut la manger. Nous n'avons pas de raisons de croire que M. Gladstone méprise la truffe, que Brillât Savarin proclamait le diamant de la cuisine ; mais l'art d'allier un peu de mysticisme aux intérêts et aux plaisirs de la terre, lord Beaconsfield l'a seul connu et enseigné.
Un tel homme devait chercher dans la vie autre chose que de stériles satisfactions d'amour-propre; il avait de plus hautes visées et il eut beaucoup de peine à les faire accepter. Le monde aime qu'on l'amuse ; mais il se persuade difficilement qu'un amuseur ait l'étoffe d'un homme d'État et qu'il faille confier à un excentrique le soin de gouverner un royaume ou de régler les finances d'un grand pays. Le monde avait décidé depuis longtemps que Benjamin Disraeli était un romancier de grand talent et un homme d'infiniment d'esprit; mais il se refusait à prendre ses ambitions au sérieux, il ne croyait pas à son bon sens, il le jugeait incapable d'acquérir la science des affaires et de conduire une voiture sans la verser.
Benjamin Disraeli était de la race des intrépides, et il savait se retourner; quelque échec qu'il essuyât, rien n'ébranlait son imperturbable confiance en luimême et dans sa destinée. Ses premières campagnes électorales, où il déploya, comme il le disait, « une véritable furie d'enthousiasme », furent malheureuses. Elles lui servirent à se perfectionner dans l'art de la parole et prouvèrent qu'il était aussi propre à haranguer les foules qu'à aiguiser une épigramme
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OU à conter une histoire à des dudiesses. Enfin, la fortune lui tint compte de son obstination : en 1837, les électeurs de Maidstone l'envoyèrent siéger a la Chambre des communes. Dès ce temps-là, l'Irlande causait de grands embarras au gouvernement anglais; elle demandait par la bouche d'O'Gonnell le rappel de l'Union. Disraeli avait eu maille à partir avec le grand agitateur et, comme il aimait à sonner la fanfare, il lui avait écrit dans un style de capitan matamore : c Un jour, nous nous retrouverons, vous et moi, dans les plaines de Philippes ». Il avait hâte de lui tenir parole, de faire ses premières armes contre ce redoutable adversaire et de montrer à ses électeurs de quoi était capable leur jeune représentant. A peine eut-il prononcé les premiers mots de son exorde, la brigade irlandaise s'appliqua à couvrir sa voix par des cris tumultueux, par d'insolentes clameurs. On sifflait, on grognait, on miaulait, on aboyait, on gloussait, on poussait des huées, on tambourinait avec les pieds.
Il ne put faire tête à cet infernal tapage; il dut renoncer à terminer son discours. Il se rassit en disant : « Je ne suis pas étonné de l'accueil que je trouve ici. Il y a plusieurs choses que j'ai dû recommencer plusieurs fois, j'ai toujours fini par les mener à bonne fin. Je me rassieds, le temps viendra où vous m'écouterez. » Le lendemain, tous les journaux de Londres annonçaient que le débutant avait fait un complet et misérable fiasco. Ses ennemis s'en réjouissaient bruyamment; ses amis lui prodiguaient leurs consolations, leurs bonnes paroles, en dissimulant de leur mieux le secret plaisir que leur pro-
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curait sa mortifiante mésaventure. L'amitié a son venin et il lui arrive souvent de faire crier nos blessures en les pansant.
Les lettres où il raconte son malheur et sa défaite le font bien connaître : « J'ai prononcé la nuit dernière mon premier discours, my maiden speech, écrivait-il à sa sœur, le 8 décembre 1837; j'avais pris la parole à la requête de mon parti et avec le plein assentiment de sir Robert Peel. Comme je désire vous donner une idée exacte de ce qui s'est passé, je commence par déclarer que mon début est un échec en ce sens que je n'ai pu réussir à me faire entendre; mais cet échec n'est imputable à aucune incapacité ni à aucune défaillance de ma part; mes adversaires m'ont vaincu par la puissance de leurs poumons. Je ne puis vous donner une idée de leur âpreté, de leur violence, de la déloyauté de leur conduite. Ce fut comme mon premier début à Aylesbury et peut-être ai-je le droit d'en tirer un bon augure pour mes triomphes à venir. J'ai livré la bataille jusqu'au bout avec un indomptable courage et avec un sang-froid qui ne s'est pas un instant démenti. »
Un maître dans l'art de la parole, qui avait entendu ce discours malheureux, déclara aux malveillants, aux railleurs, « que si jamais un homme avait possédé le génie de l'éloquence, c'était ce débutant dont on se moquait, que rien ne pourrait l'empêcher de devenir l'un des premiers orateurs de la Chambre des communes ». — c Son seul tort, ajoutait-il, est d'avoir débuté trop brillamment. Un début devrait toujours être pâle et ennuyeux. La Chambre n'admet
pas qu'on ait de Tesprit sans lui en avoir demanda Tautorisation ; elle n'aime pas que de prime abord on se donne pour ce que Ton est, elle veut avoir le plaisir de vous découvrir et de vous inventer. » A quelques jours de là, ce bon juge en matière d'éloquence et de rubriques parlementaires rencontra Disraeli chez un ami commun et s'appliqua à relever son courage, qui n'était point abattu : « Si on vous avait écouté, qu'en serait-il advenu? Vous auriez fait le meilleur discours que vous puissiez souhaiter de faire. Il aurait été froidement reçu, et vous auriez désespéré de vous-même. Vous avez montré à la Chambre que vous possédez un bel organe, que vous avez la parole à votre commandement, qu'à l'éloquence vous joignez le courage, le sang-froid, la présence d'esprit. Débarrassez-vous de votre génie pendant tout le cours de la session. Parlez souvent, afin de prouver qu'on n'a pas réussi à vous intimider, mais parlez brièvement. Pas de mouvements oratoires; tâchez d'être ennuyeux, argumentez, raisonnez. Étonnez-les en traitant des questions d'affaires, et descendez dans le détail. Citez des chiffres, des dates; avant peu, la Chambre, qui sait que vous avez de l'esprit et de l'éloquence, se plaindra que vous gardiez vos talents pour vous. Elle vous encouragera à mettre toutes voiles dehors, et vous deviendrez un de ses favoris. » Ces conseils ne tombaient pas dans l'oreille d'un sourd; mais Disraeli avait-il besoin qu'on le conseillât? Jamais homme ne sut mieux ce qu'il devait faire et comment un plaideur doit s'y prendre pour gagner son procès et jeler de la poudre aux yeux de ses juges.
Il y a des défaites qui promettent des victoires; il y a des victoires sans avenir, sans lendemain, et des vainqueurs qui disparaissent dans leur triomphe, témoin la bizarre destinée de William-Gérard Haniilton, dont M. Joseph Reinaoh a traduit la Logique parlementaire» Député à vingt-six ans, il arrivait au Parlement dans les conditions les plus favorables, les plus heureuses. Ce jeune homme de riche et grande espérance avait fait à Oxford de brillantes études; travailleur infatigable, profondément versé dans le droit comme dans la politique, aucune question ne lui était étrangère, et ce novice aurait pu donner des leçons à ses maîtres. Quelques mois après son entrée à la Chambre, il remportait le plus éclatant des succès oratoires : « Voilà le rival de Chatham! s'écriait-on; voici pour FAngleterre un grand orateur de plusl » Point du tout; son succès l'a troublé dans rame; du premier coup il s'est mis hors d'état de se surpasser lui-même; il n'ose pas tenter une seconde fois la fortune et, pendant quarante années, il va demeurer silencieux à son banc.
On le surnommera THamilton à Tunique discours, the single speech Hamilton, Soit orgueil ou inquiétude d'amour-propre, soit timidité ou scepticisme, il ne dira plus rien ; il se dérobe à sa gloire, il se confine dans d'obscurs emplois, et, pour se consoler de n'être qu'un fruit avorté et un orateur manqué, il écrit un livre où il démontre que l'éloquence est un art inférieur, qui consiste à embrouiller les questions par des sophismes. 11 a renoncé à faire la cuisine, c'est un métier qu'il méprise, mais il tient à prouver qu'il en connaît tous les secrets, toutes les recettes, et
son Manuel du parfait cuisinier politique abonde en conseils tels que ceux-ci : « Votre prétention étant bien établie dans votre propre esprit, cherchez un principe sur lequel vous puissiez Tappuyer. — Quand vous avez trouvé un fait ou un exemple particulier, transformez-le en un principe général. — Fortifiez votre esprit contre toutes les impressions que pourrait produire en vous le raisonnement de votre adversaire. — Pour attaquer ce que les autres ont dit ou pour défendre ce que vous avez dit vous-même, omettez ou ajoutez quelque chose, ou remplacez un mot par un autre, un peu plus modéré ou un peu plus énergique, selon le but que vous poursuivez. » On trouverait difficilement dans le Manuel d'Hamilton une règle, une rubrique que lord Beaconsfield n'ait appliquée maintes fois pour se défendre contre les accusations de ses ennemis, ou pour renverser un cabinet whig. Mais il laissait aux infirmes le soin de réduire en système l'art de la prestidigitation oratoire, des ambiguïtés savantes et de la sophisterie parlementaire. Il pensait, comme La Rochefoucauld, que beaucoup de gens donnent de bons préceptes pour se consoler de n'être plus en état de donner de mauvais exemples. Pour sa part, il préférait résolument la pratique à la théorie, et il n'avait garde d'enseigner aux autres ses secrets. C'est peu de chose qu'un précepte, il faut savoir s'en servir, et, comme les bêtes, les vrais artistes se gouvernent par instinct. A son adresse naturelle, à son flair, il joignait la puissance du tempérament. Il avait le goût des hasards, l'humeur guerroyante; il était à la fois très passionné et très indifférent; il
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aimait à donner des coups, il ne craignait pas d'en recevoir. La nature l'avait abondamment pourvu de ce que les Anglais appellent les esprits animaux; il n'avait pas besoin de calculer sa dépense, il était sûr de rentrer dans ses frais, de réparer aisément ses pertes, et il lassait ses ennemis, qui ne l'ont jamais lassé.
Lé 7 février 1833, quatre ans avant d'entrer dans la vie publique, il avait écrit à sa sœur : c J'assistai hier à une séance de la Chambre des communes, l'une des plus belles que nous ayons eues depuis bien des années. Bulwer parla; mais il ne possède pas les qualités physiques de l'orateur et, malgré tous ses efforts, il ne réussira jamais. J'entendis Macaulay, Sheil et Charles Grant. Macaulay prononça l'un de ses meilleurs discours, il fut admirable ; mais entre nous, je pourrais les jeter tous par terre, Icouid floor them ail. Ceci bien entre nous : la chose de ce monde dont je suis le plus certain, c'est que je pourrais tout balayer devant moi dans cette Chambre. Mon heure viendra. »
C'est ainsi que ce cheval de course, en regardant courir les autres, hennissait d'impatience et grattait la terre de son sabot. L'événement a justifié sa confiance et son orgueil, qu'on traitait de ridicule fatuité. Dès le lendemain de son fiasco, il annonçait fièrement qu'il aurait bientôt sa revanche et, dix jours après, il prenait de nouveau la parole dans une discussion sur la propriété littéraire : « Quand je commençai, l'assemblée donna des signes de curiosité et d'attention. Je sus résister à la tentation de faire le grand discours que tout le monde attendait.
J'avais résolu d*être bref, net, et de ne pas sortir de mon sujet. Ma voix était en parfait état.... Au moment où je me rassis, des applaudissements se firent entendre de toutes parts. Talfourd, qui me répondit, rendit justice « aux excellentes remarques de Tho- € norablc membre pour Maidstone, qui est lui-même € un des plus grands ornements de notre littérature « moderne ». A ces mots, Peel applaudit bruyamment ; il m'avait soutenu de ses marques d'approbation pendant que je parlais. En résumé, c'est pour moi une glorieuse journée. Chacun me félicitait.... Tous conviennent que ma voix et mes manières ont fait en quelques minutes la conquête de toute la Chambre. » Deux ans plus tard, il se vantait d'être arrivé à ses fins ; on ne lui contestait plus son succès, on ne le classait plus parmi les fats et les outrecuidants : « Vous ne sauriez vous figurer quel empire j'exerce aujourd'hui sur la Chambre et quel silence se fait quand je me lève pour parler ». Il avait gagné partie, revanche et le tout. Désormais le dandy, le charlatan était pris au sérieux.
L'honneur d'être devenu en peu de temps l'un des orateurs les plus écoutés, les plus goûtés, les plus applaudis de la Chambre des communes ne pouvait suffire à sa dévorante ambition. Il aspirait aux premiers rôles, il voulait être ministre, et les chefs du parti tory lui faisaient des difficultés, ils hésitaient à acheter ses services au prix qu'il en demandait. On le considérait comme un brillant général de cavalerie, comme le premier homme du monde pour exécuter une charge à fond de train, pour engager de vives escarmouches, pour piller les convois de l'en-
nemi et le couper de ses communications. Mais on le croyait incapable de préparer un plan de campagne, on lui refusait le don de la stratégie et des grandes combinaisons. Il se plaignait qu'on ne l'appréciât pas à sa juste valeur, qu'on lui fit attendre les récompenses qu'il pensait avoir méritées. Il savait qu'en politique- on ne se fait estimer et respecter qu'à la condition d'être craint. A plusieurs reprises, il mita ses amis le marché à la main; il leur prouva qu'il avait l'honneur chatouilleux et que ses rancunes étaient dangereuses : « Qu'on essaye de me
mordre, on trouvera mon talon d'acier, disait-il
Le seul moyen d'assurer son avenir est de prendre de bonne heure une bonne situation dans la vie en ne laissant rien passer; personne ne pourra se vanter de m'avoir offensé impunément. »
Sir Robert Peel, qui admirait la verve et les talents de ce jeune ambitieux, mais qui n'avait pour son caractère qu'une médiocre considération, eut à se repentir de l'avoir pris de trop haut avec lui. Dans la fameuse séance du 15 mai 1846, où fut discuté le bill d'importation des céréales. Benjamin Disraeli soulagea l'amertume de son cœur en déchargeant sa bile sur le grand homme d'État qu'il avait regardé longtemps comme son chef et son patron. Il lui reprocha d'avoir passé sa vie h se convertir aux idées de ses adversaires quand elles pouvaient servir à son ambition : — « Lorsque j'examine la carrière du ministre qui a tenu une si grande place dans l'histoire parlementaire de ce pays, je trouve que ce très honorable gentleman a toujours trafiqué des idées et des inventions de son prochain. Sa vie a été une
grande clause d'appropriation. Il est le pillard de l'intelligence des autres. Fouillez dans l'Index de Bealson : depuis les jours de Guillaume le Conquérant jusqu'à la fin du dernier règne, il n'y a pas un homme d'État qui ait pris d'aussi grandes libertés avec le bien d'autrui.... Vous êtes, disait-il en finissant, un de ces maquignons de la politique qui achètent leur parti dans les prix doux et qui le revendent très cher. » Sir Robert Peel ressentit vivement cette injure; mais, toujours maître de lui, froidement impassible comme Pitt, il déclara qu'il s'expliquait sans peine la mauvaise humeur de M. Disraeli, qu'il avait perdu ses bonnes grâces en lui refusant un portefeuille : « Jadis vous m'avez prodigué votre encens; mais croyez bien que je suis indifférent à vos insultes autant que je l'étais jadis à vos empressements et à vos flatteries ».
Les procédés auxquels recourut lord Beaconsfîeld pour satisfaire son ambition ne furent pas toujours absolument corrects. Il avait peu de scrupules; sa conscience ne le gênait pas, et certains artifices, certaines jongleries ne lui répugnaient point. Mais, quand il fut arrivé, il prouva à l'Angleterre et à l'Europe qu'il était né pour les grands emplois, qu'il possédait le génie des affaires et de la politique. A la clairvoyance, à la souplesse de l'esprit il ajoutait la subtilité de la main ; il savait s'insinuer, il savait commander, et les tories, guéris de leur défiarfce, avaient appris à suivre aveuglément celui qui les menait à la victoire.
Plein de respect pour les traditions, il n'était point superstitieux ; il avait le sentiment des temps nou-
veaux, il recommandait ou imposait à son parti les sacrifices nécessaires. Lamennais, dont il avait fait la connaissance à Paris et qui Tavait séduit par le charme de sa conversation et la simplicité de ses manières, écrivait le 30 juin 1846 : « Voyez ce qui se passe en Angleterre.... Cette aristocratie si habile ne s'abrite qu'en cédant. Elle sème de ses dépouilles le chemin où elle fuit, pour retarder le vainqueur. La folie des hommes et des gouvernements est de rêver l'éternité. On vous en donnera de l'éternité, imbéciles! » Lord Beaconsfield ne rêvait pas l'éternité pour les institutions anglaises; mais il savait concilier les résistances avec les concessions, et il donnait un air de fierté et d'audace à une politique d'accommodement. Lorsqu'il eut acquis, en 1876, les honneurs de la pairie, il prit congé de ses électeurs du comté de Buckingham, en leur adressant une lettre où il résumait en ces termes le programme qu'il avait fidèlement rempli : « Sans méconnaître la loi du progrès, je me suis toujours efforcé de concilier les changements inévitables avec ce respect pour la tradition, qui est le principe de notre prospérité sociale ».
Il ajoutait : « En ce qui concerne les affaires extérieures, je me suis appliqué à développer et à fortifier notre empire, dans la pensée que les actions viriles, les hauts faits et les responsabilités élèvent et ennoblissent le caractère- comme la condition d'un peuple ». Aucun des hommes d'État qu'a produits l'Angleterre n'a été plus jaloux de l'honneur, de la gloire de son pays, ne s'est occupé avec plus de s »Hicitude de lui assurer sa place dans les conseils
de TEurope. Ce romancier, qui goûtait les plaisirs d'imagination, tâchait d'en procurer à ses compatriotes ; il leur ménageait d'agréables douceurs, des fêtes d'amour-propre, et il les faisait valoir par la façon dont il les préparait. Il avait la science du décor, de la mise en scène, des coups de théâtre et de surprise. Il a terminé sa carrière en donnant Chypre à sa reine et en la proclamant impératrice des Indes; ces deux affaires furent conduites avec un art ingénieux, où Ton reconnaissait la main subtile et hardie de l'auteur de Tancrède,
C'est une histoire bien connue que celle de ce jeune mirza de Candahar, qui avait eu le malheur de voir la princesse de Cachemire à la foire de Caboul et qui était disposé à négliger ses affaires domestiques, à tout abandonner pour courir après cette incomparable beauté. Il avait deux favoris, qui lui servaient tour à tour de conseillers, de ministres. L'un, nommé Topaze, sage comme un guèbre, lui représentait que c'était folie de sacrifier à une princesse les intérêts de son ménage, qu'au lieu de se lancer dans les aventures, il devait s'occuper de gouverner sa maison et de régler un gros procès qu'il avait sur les bras. L'autre, nommé Ébène, fort joli homme, très empressé, très industrieux, entrait dans tous les sentiments de son maitre, flattait ses faiblesses, s'offrait à le servir dans ses amours, et rien ne lui semblait difficile; quand l'argent manquait, il s'ingéniait pour en trouver.
Dans la seconde moitié de ce siècle, le Royaume- Uni, comme le mirza Rustan, a eu son Topaze et son Ébène. Lorsque M. Gladstone, l'illustre compétiteur
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et le dangereux rival de lord Beaconsfîeld, déclarait à l'Angleterre qu'il n'avait point d'îles à lui offrir et qu'elle aurait tort de vouloir agrandir encore son immense empire, lorsqu'il l'engageait à s'occuper de son ménage, à rétablir l'équilibre de son budget, à restreindre ses dépenses ou à régler, toute affaire cessante, quelque question domestique fort désagréable, très épineuse, elle lui disait : « En vérité, Topaze, vous avez bien raison ». Mais à quelque temps de là, elle prouvait par ses votes que si elle faisait grand cas d'un austère et éloquent conseiller, elle lui préférait le charmeur. Le peuple le plus raisonnable a un faible pour ceux de ses gouvernants à qui sa gloire est plus chère que tout . Longtemps encore, le 19 avril de chaque année, on verra à Londres et dans d'autres cités de la Grande-Bretagne beaucoup de boutonnières se parer de la fleur jaune que les dévots de Benjamin Disraeli ont consacrée à la mémoire de celui qui fut à la fois le plus romancier, le plus Imaginatif, le plus hardi dans ses discours, le plus leste en procédés et le plus positif des hommes d'État.