ET SES MÉMOIRES
C'est une curieuse destinée que celle du comte de Beust. Cet homme d'esprit, ce politique avisé et subtil, a éprouvé de cruelles déceptions et des joies inespérées, il a connu tour à tour la lune de miel et la lune de Tabsinthe; aucun homme d'État n'a eu plus à se plaindre et plus à se louer de la fortune. Il avait été durant dix-sept ans le ministre dirigeant du royaume de Saxe ; mais ce rôle honorable et modeste ne suffisait pas à son inquiète ambition. Il aspirait à devenir le chef de file de tous les États allemands de second ordre, à les discipliner, à les grouper autour de lui, à donner à cette ligue improvisée, assez de cohésion pour qu'elle pût tenir la balance entre la Prusse et l'Autriche. Il fut réveillé de son rêve par le canon de Sadowa. Le vainqueur nourrissait contre lui de si âpres rancunes que le roi Jean, bien à regret, dut renoncer à ses services, se séparer à jamais de l'homme qui possédait son
affectueuse confiance. Il se voyait condamné à rentrer dans la vie privée; il s'occupait déjà, a-t-il dit, à chercher quelque moyen de vivre de sa plume, lorsque, au mois de septembre 1866, Tempereur François-Joseph le choisit pour son ministre des affaires étrangères, et peu de temps après, par un étonnant retour de fortune, ce Saxon, à bout de voie, devenait le chancelier du grand empire austro-hongrois.
Sa soudaine élévation fit beaucoup de mécontents, beaucoup de jaloux. Les uns disaient : « Il en a pour trois semaines ». Les autres s'écriaient : « 11 a toujours eu la main malheureuse; il a enterré la Saxe, il a enterré la Confédération germanique, il va enterrer l'Autriche ». On se trompait. Celui qu*on traitait de « personnage suffisant et bouffi, de Ge?*»gross, d'homme d'État importé », étonna tout le monde par la merveilleuse facilité avec laquelle il entra dans son nouveau rôle, par la promptitude qu'il mit à accomplir sa mue, comme par ses heureuses inventions, par la souplesse de son esprit fertile en expédients. La nature l'avait doué, disaitil lui-même, d'une inépuisable provision de belle humeur, et c'était précisément d'un homme de belle humeur que l'Autriche , durement frappée , avait besoin pour se relever de ses désastres et prendre confiance dans son avenir. — « Il se peut, disait-il un jour, que j'aie beaucoup d'ennemis dans cet em* pire; mais je puis affirmer qu'il n'y a dans cet empire personne dont je sois l'ennemi, ou plutôt je n'ai trouvé ici qu'un adversaire à qui je veuille du mal et que je sois résolu à combattre corps à corps,
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parce que je le considère comme le plus grand ennemi de TAutriche : c'est le pessimisme, c'est notre goût funeste pour les réflexions amères, c'est le penchant fatal que nous avons à broyer du noir, à nous croire toujours menacés, à douter de notre avenir. Notre mélancolie politique nous procure de sombres plaisirs, et il semble vraiment que nous éprouvions un sentiment de malaise quand nous venons à découvrir que la cime des arbres est en repos et que les feuilles ne font entendre qu'un doux et léger bruissement. »
Cet homme de belle humeur était un libéral, moins par principes ou par tempérament que par calcul. On lui disait : « Ce qu'il faut à l'Autriche, c'est un despotisme éclairé ». Il répondait : < Le malheur est que le despotisme ne soufifre pas qu'on l'éclairé ». — Il s'employa activement à donner à sa nouvelle patrie les institutions représentatives auxquelles son nom demeure attaché. Il ménagea un accord entre l'Autriche et la Hongrie, et les Hongrois crièrent : Eljen Beust! Il supprima le concordat, dont Pie IX disait que c'était une robe de femme qu'on pouvait, selon les cas, allonger ou raccourcir, mais qu'il n'était pas permis de la déchirer. Il la déchira pourtant, et Vienne lui fit des ovations. Gomme ministre des affaires étrangères, il se montra vigilant, circonspect autant qu'ingénieux. Tout semblait prospérer par ses soins, et il put croire qu'il serait le Gortschakoff et le Bismarck de la maison de Lorraine, que ses honneurs ne lui seraient jamais ravis, qu'il finirait ses jours au Ballplatz,
Son bonheur ne se soutint pas jusqu'au bout. On
il4 PROFILS ÉTRANGERS.
a prétendu que l'Autriche était le pays des invraisemblances. M. de Beust aimait mieux dire que c'est le pays des contradictions, et quelques ressources qu'il eût dans Tesprit, les contradictions, la lutte passionnée des partis et le conflit acharné des nationalités l'usèrent en peu d'années. Il était souple, il était habile, mais il n'avait pas cette autorité du caractère qui s'impose, et il est des situations où l'habileté ne suffit pas. Il se flattait cependant de triompher sans peine de toutes les difficultés. Depuis bien des mois, sa chute se préparait, et il ne s'en doutait pas. Le jour où, à son insu, le comte Hohenveart, avec qui il ne pouvait s'entendre, fut appelé à la présidence du cabinet cisleithan, M. de Beust aurait dû reconnaître qu'on désirait secrètement sa retraite. Il n'avait pas la fierté qui s'indigne, et il aimait trop le pouvoir pour le quitter avant que le pouvoir le quittât. Il espérait avec raison que le comte Hohenwart ne tiendrait pas longtemps; le comte Hohenwart tomba, mais M. de Beust ne jouit pas de sa victoire : peu de jours après, on lui annonçait que l'empereur devait se priver de ses services et le priait de lui offrir sa démission.
Il était pauvre , quelques grands financiers de Vienne lui proposèrent d'organiser en sa faveur une souscription nationale qui lui assurât le repos et la dignité de ses vieux jours, en lui permettant de vivre à son aise et dans l'indépendance. Il aima mieux accepter la consolation que lui offrait son auguste maître; il consentit à être successivement ambassadeur à Londres et à Paris, à devenir le subalterne après avoir été le chef, à exécuter les
ordres du comte Andrassy, qui Tavait supplanté. Il ne se consola jamais de sa disgrâce. On ne peut dire qu'il soit mort de chagrin, puisqu'il vivait encore quinze ans après sa destitution; le chagrin est un poison moins mortel qu'on ne se plait à le croire. Mais sa blessure était profonde, incurable, la mélancolie le rongeait; il n'était pas de jour où il ne se répétât tristement qu'il avait eu la bonne fortune d'être chancelier d'un grand empire et que son bonheur avait duré cinq ans.
On raconte que, M. de Beust ayant rencontré dans une fête une actrice viennoise aussi célèbre par ses aventures que par les audacieuses libertés qu'elle prenait en jouant la comédie, elle lui avait dit : « Savez-vous, Excellence, ce qu'on pense de moi? Quelqu'un prétendait l'autre jour que j'avais été convenable pendant toute une soirée et que cela avait inquiété mes amis, qui m'avaient crue malade. Voilà, Excellence, les compliments qu'on me fait. Mais il faut que j'en prenne mon parti. Quand on ne criera plus contre moi, je n'existerai plus. » A quoi le chancelier répondit en souriant : « J'en peux dire tout autant pour mon compte ». Il est certain qu'on criait beaucoup contre lui, qu'il a été souvent dénigré, vilipendé. Peu d'hommes d'État se sont vus en butte à de si vives attaques, et c'est pour se défendre contre les médisances de ses ennemis qu'il a employé ses loisirs forcés à écrire ses Mémoires^, qui sont moins des mémoires qu'une apologie et un
1. Ans Drei Viertel-Jahrhunderten, Erinnerungen und Aufzeichnungen, von Friedrich Ferdinand Graf von Beust, in zwei B&nden. Stuttgart, 1887.
lift • PROFILS ÉTRANGERS.
panégyrique de M. de Beust, composés avec art par M. de Beust lui-même .
Sa biographie avait été écrite jadis par le docteur Ebeling. Quand le premier volume eut paru, il remercia chaudement Tauteur, qui ne lui avait pas ménagé les éloges, mais il lui ûi observer que les louanges produisent plus d'effet quand elles sont tempérées par quelques critiques, par quelques réserves. Le docteur se le tint pour dit et, dans son second volume, il fit tant de réserves, il tempéra si consciencieusement Téloge, que M. de Beust fut tenté de crier à la trahison, et conclut de cette aventure que le meilleur parti à prendre est de se louer soi-même. Aussi, tout en s'accusant d'avoir commis de fâcheuses imprudences qui témoignent de Texcessive générosité de son caractère, il s'est appliqué à démontrer dans ses Mémoires qu'il a toujours vu clair dans toutes les affaires de ce monde, que tous ses desseins avaient été sagement conçus, que ses entreprises n'ont échoué que par une trahison de la fortune, que tout irait mieux aujourd'hui en Europe si l'Europe avait suivi ses conseils et écouté avec plus de déférence ses prophétiques avertissements.
11 a profité aussi de l'occasion pour reproduire tout au long nombre de ses dépêches dont il était justement fier et plusieurs de ses discours qui avaient été justement applaudis. Il y a joint le recueil de ses reparties les plus heureuses, de ses épigrammes les mieux venues, de ses bons mots qui avaient fait quelque bruit, et comme à ses nombreux et incontestables talents il se piquait d'ajouter
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celui de faire des vers français, il a glissé dans son gros livre quelques quatrains, choisis, pensonsnous, parmi les meilleurs. Il a tenu à faire savoir à la postérité qu'à l'avènement du sultan Abdul- Hamid il avait formulé ainsi son jugement sur les Turcs :
Si autre part cela va de mâle en mâle, Chez eux cela va de mal en pis.
Il nous apprend aussi qu'ayant passé quelques jours à Trieste chez le baron Revoltella, dont la maison était ornée de belles statues de femmes, il avait écrit en partant, dans l'album de son hôte, les petits vers que voici :
Adieu donc, cher monsieur de Revoltelle; Adieu, maison hospitalière; Adieu encore, 6 toutes mes belles!
Pourquoi, hélas! étiez-vous de pierre?
Faut-il préférer à ce quatrain celui qu'il composa pour lady Gran ville, après que lord Granville eut reçu le titre de gardien des cinq ports?
Alors qu'un grand et noble lord Commande en roi dans les cinq por^, On voit pourquoi la noble châtelaine A pour elle-même un port de reine.
Longtemps avant d'avoir des détracteurs et des ennemis à Vienne, M. de Beust en avait beaucoup à Berlin. Les Prussiens Taccusaient d'être animé à leur égard des sentiments les plus hostiles, d'avoir toujours pris parti contre eux, de s'être appliqué en toute rencontre à les contrecarrer dans leur.
action. Il affirme dans ses Mémoires qu'il ne fut jamais l'adversaire systématique de la Prusse; mais il se défiait des remuantes ambitions, des gros appétits des Hohenzollern, et il n'entendait pas que son petit royaume de Saxe fût mangé. Aussi éprouvat-il un amer chagrin lorsque, en 1850, le prince de Schwarzenberg, « qui méprisait les hommes plus qu'il ne les connaissait », renonça subitement à jouer une partie qui semblait gagnée d'avance, et refusa l'occasion que la fortune lui présentait de réduire pour longtemps la Prusse à l'impuissance : € L'Autriche avait alors en Bohême trois corps d'armée complètement équipés et accoutumés à la victoire ; 80 000 Bavarois étaient prêts à entrer en campagne, 20000 Saxons occupaient l'Elbe jusqu'à Torgau, et en Prusse rien n'était prêt. Cela m'a été confirmé par celui qui est devenu plus tard empereur d'Allemagne et qui était alors prince de Prusse : « Vous seriez entrés à Berlin », me dit-il, au commencement de 1851. »
L'occasion fut manquée. Le prince de Schwarzenberg, par imprévoyance plus que par générosité, remit l'épée au fourreau. On avait humilié la Prusse, on ne l'avait pas affaiblie, et de ce jour elle prépara lentement, mais sûrement sa vengeance. Quand il reçut la nouvelle que les négociations d'Olmutz avaient abouti, que la paix était assurée, M. de Beust fut pris d'une affection bilieuse : « Quelle figure avez-vous donc ce matin? » lui dit son médecin en entrant chez lui. C'était la figure d'un homme qui savait que les occasions perdues ne se retrouvent jamais et que certaines fautes se
payent toujours. Que la Prusse lui pardonne ce mouvement de bile en considération des services essentiels qu'il lui rendit quelques années plus tard^ sans le vouloir et sans le savoir, par Taveugle passion avec laquelle il travailla au démembrement d'un petit royaume du Nord! Aussi heureux que fier de figurer dans la conférence de Londres comme plénipotentiaire de la diète germanique, il employa tous les artifices de son éloquence et de sa diplomatie à obtenir que le Holstein et le Slesvig fussent à jamais séparés de la monarchie danoise. Ce jourlà, ne lui en déplaise, sa clairvoyance fut en défaut. Il ne se doutait pas qu'il venait de travailler pour le roi de Prusse et de lui donner deux provinces.
M. de Beust a consacré plus d'une page de son livre à réhabiliter l'ancienne Confédération germanique, à la défendre contre d'injustes persiflages, à prouver qu'elle valait mieux que sa réputation, qu'elle a procuré à l'Allemagne de longues années de paix et de prospérité, qu'elle était une admirable institution de secours mutuels contre l'invasion étrangère et contre les désordres intérieurs, qu'au lieu de la détruire, il fallait l'amender, la réformer, la rendre plus agréable aux peuples en leur donnant voix au chapitre, en créant un parlement composé des délégués de toutes les chambres électives. Mais il n'a pas prouvé que cette réforme fût possible, que le projet qu'il présenta en 1861 ne fût pas une vaine utopie. « Comment peut-on transformer le Bund? disait le prince Wittgenstein. Quand on ôte sa bosse à un bossu, il en meurt. >
M. de Beust mérite plus de créance quand il
affirme que, dans ses inutiles tentatives pour établir un accord entre les États moyens et les décider à témoigner par leur entente de la communauté de leurs intérêts, il s'inspirait du plus grand bien de TÂllemagne, qu'il ne songeait qu'à la frontière, et qu'à Dresde on avait le cœur plus allemand qu'à Berlin. Ceux qui l'accusaient de nouer des intrigues avec l'étranger le chargeaient de leurs propres iniquités; les larrons ont toujours crié au voleur, et dans tous les temps les hommes d'État sans scrupules ont édifié le monde par leurs indignations vertueuses.
M. de Beust n'aimait guère la France, il se défiait beaucoup de la politique napoléonienne ; il n'a pas tenu à lui que, dès le début de |la guerre d'Italie, l'Allemagne n'épousât les intérêts de l'Autriche et ne plaçât un corps d'observation sur le Rhin. « Vous venez en ennemi », lui disait l'empereur Napoléon III en recevant sa visite le 23 avril 1859, et il disait plus vrai qu'il ne pensait. Nous avons cru trop longtemps que les petits souverains allemands et leurs ministres ressentaient pour nous une irrésistible sympathie; nous nous persuadons si facilement qu'on nous aime! M. de Beust nous apprend qu'en 1859, les Bavarois nous voulaient mal de mort, que la haine du Français, ein unbezàhmter FranzosenkasSy s'était répandue de proche en proche à Munich comme une fièvre contagieuse. Il nous apprend aussi qu'à cette époque il eut à Garlsruhe une conférence avec le [Jremier ministre du grand-duché de Hesse, M. Dalwigk, qui était accusé à Berlin d'avoir pour nous de crijoainelles
tendresses : < Mon collègue de Darmstadt, qui était d'ailleurs un homme circonspect, prêchait la croisade contre les Français avec une virulence sans pareille, et le succès ne lui en semblait pas douteux. Peu s*en fallait qu'il ne me trouvât trop modéré. Quant à lui, un seul point l'embarrassait, la question de savoir qui aurait l'Alsace. >
Les nécessités de la vie ont souvent raison de nos attachements et de nos aversions, et nous sommets appelés quelquefois à lier partie avec des gens que nous aimons peu. Dans la seconde semaine du mois de juillet 1866, M. de Beust accourait à Paris, chargé d'une mission de l'empereur François- Joseph. Il venait solliciter l'intervention de Napoléon III, seul recours, seule chance de salut qui restât aux vaincus. Le moment était peu propice; l'empereur était malade et dans un état de prostration morale. « Un an plus tard, nous l'avons revu à Salzbourg, frais de corps et d'esprit. Mais qu'étaitil en 1866 1 II balbutiait continuellement comme un enfant : « Je ne suis pas prêt à faire la guerre. — Je « ne demande pas, sire, que vous fassiez la guerre, lui c répondait M. de Beust. Je suis, malgré tout, assez « bon Allemand pour ne pas même le désirer; mais il « ne s'agit pas de cela. Vous avez 100 000 hommes à € Ghâlons, dirigez-les sur la frontière, faites partir « une escadre pour la mer du Nord, c'est tout ce qu'il c faut. La ligne d'opération de l'armée prussienne est « déjà trop étendue pour qu'elle ne soit pas obligée c de faire halte. A Vienne, à Munich, à Stuttgart, « on reprend courage, et l'Allemagne vous accepte < avec reconnaissance comme médiateur. Si vous ne
€ faites pas cela, vous aurez peut-être la guerre « avec la Prusse dans cinq ou six ans, et alors je € vous promets que toute TAllemagne marchera avec € elle. > Il ne put triompher de la résistance inerte d'un malade qui venait de donner Venise à lltalie et qui était à mille lieues de prévoir qu'un jour TAlsace serait une province allemanSe.
En 1871, M. de Beust eut à Gastein un long entretien avec Fempereur Guillaume, qui lui fit une véritable conférence sur Thistoire contemporaine et lui déclara que le sort de la France s'était décidé en 1866, qu'elle s'était perdue par son abstention : € Napoléon, disait-il, aurait pu et dû tomber sur nos « derrières. > — ^11 prétendait que, pour lui, il n'avait jamais pu croire à la neutralité de la France, qu'il s'était décidé difficilement à dégarnir la province du Rhin. Il ajoutait avec une audacieuse candeur que de ce jour il avait voué à l'empereur Napoléon une grande reconnaissance. Toutefois, en 1866, M. de Beust n'avait pas absolument échoué dans sa mission. Grâce à l'assistance du comte Walewski, il avait obtenu que le gouvernement français intervînt pour r Au triche dans les négociations de paix et interposât ses bons offices pour garantir l'intégrité de la Saxe : « Je peux dire que j'ai sauvé alors mon pays d'un entier anéantissement». — Qu'y a gagné la France ? Il était écrit que dans ce tempslà elle n'aurait d'énergie que pour obliger des ingrats.
Quatre ans plus tard, elle sollicitait à son tour l'assistance de l'Autriche et se flatta quelque temps de l'avoir obtenue; mais elle eut le grand tort d'être
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malheureuse, et, comme le disait le duc de Gramont, on ne s'allie pas à la déroute. Les explications que fournit M. de Beust, dans ses Mémoires^ sur sa conduite en 1870, sont aussi louches que le fut sa conduite elle-même. Il faut convenir que sa situation était fort difficile, fort délicate. On soupçonnait ce Saxon de n'avoir accepté les fonctions de chancelier de l'empire austro-hongrois que dans rintention de prendre un jour une éclatante revanche sur la Prusse, de venger à la fois le désastre de sa politique, le naufrage de ses espérances et son injure privée. Mais l'opinion était peu favorable à ses projets. Les Allemands de Vienne s'étaient bien vite réconciliés avec leur défaite et désiraient vivre en paix avec les Allemands de Berlin. D'autre part, les Hongrois, qui avaient dû leur délivrance aux malheurs de l'Autriche, n'entendaient pas Taider à reconquérir sa situation en Allemagne. Pour que M. de Beust pût ramener l'opinion, gagner la foule à ses secrets désirs, il fallait une occasion favorable. Si elle s'était présentée, son esprit ingénieux en eût tiré parti; mais il n'était pas dans son caractère de la faire naître. Cet improvisateur n'était point l'homme des longs desseins suivis et des savantes préparations, ni un de ces grands politiques qui maîtrisent les événements et s'en font obéir. Il ne savait pas faire violence à la fortune; il coquetait avec elle et attendait l'heure du berger, qui n'est jamais venue.
Il convenait à M. de Beust, en écrivant ses Mé-^ moires^ de persuader à T Au triche, devenue l'alliée de la Prusse, que, s'il était resté au pouvoir, sa politique
n'aurait pas différé sensiblement de celle du comte Andrassy, que M. de Bismarck aurait trouvé dans M. de Beust un partenaire aussi sûr que fidèle. Il se défend d'avoir jamais eu les arrière-pensées qu'on lui prétait, d'avoir jamais songé à une guerre de revanche. Il affirme qu'en 1870 sa conduite fut nette et résolue, et il argumente en avocat subtil, qui mêle adroitement le faux au vrai. Il a raison de dire que, jusqu'à la déclaration de guerre du 15 juillet, aucun accord ferme n'avait été conclu entre les cabinets de Vienne et de Paris. On avait négocié, une année durant, en vue de nouer une alliance défensive entre l'Autriche, Tltalie et la France. Cette négociation, où M. Rouher d'un côté, M. de Beust de l'autre, étaient « les personnages parlants », où le prince de Metternich, le comte Vitzthum et le comte Vimercati servaient d'intermédiaires , n'avait pas abouti, et tout se termina par un échange de lettres entre les souverains. M. de Beust ne craint pas d'avancer que l'empereur Napoléon III se souciait peu d'aboutir, qu'il voulait se réserver sa liberté d'action et que, dès 1869, il méditait d'entrer en campagne. M. de Beust savait pourtant mieux que personne que la question romaine avait été le seul obstacle à la conclusion d'un traité. Le roi d'Italie demandait que la France évacuât Rome et s'engageât, quoi qu'il advînt, à n'y jamais rentrer, et il répugnait à l'empereur d'abandonner le pape aux hasards des événements et aux entreprises des révolutionnaires italiens.
M. de Beust soutient que non seulement il n'avait pris aucun engagement avec la France, mais qu'à
peine eut-il connaissance de TafFaire Hohenzollern, il s'était empressé d'avertir le gouvernement impérial que, si la guerre éclatait, on n'eût pas à compter sur lui. Il cite à Tappui de son assertion une dépêche qu'il adressa au prince de Metternich, dès le il juillet, et qu'il reproduit dans ses Mémoires avec un peu d'étalage. Dans cette dépêche très explicite, il revendiquait « une entière liberté d'action pour l'empire austro-hongrois ». — « Une attitude bienveillante pour la France, la résolution de ne pas nous entendre avec une autre puissance, voilà tout ce que le gouvernement de l'empereur peut promettre aujourd'hui sans être démenti par le sentiment général. > Il est à remarquer que cette dépêche si importante, si propre à ôter au cabinet français toutes ses illusions, personne ne la vit, sauf celui qui l'avait écrite ou dictée et celui qui l'avait reçue. Elle ne fut pas montrée au duc de Gramont ; il n'eut le plaisir de la lire qu'en 1873, quand M. de Beust eut l'obligeance de lui en expédier une copie, et tout porte à croire, en effet, qu'elle n'était pas destinée à être vue, qu'on se réservait le droit de la faire figurer plus tard, le cas échéant, dans quelque livre rouge ; qu'on s'était proposé en l'écrivant de se mettre à couvert de toute chance et de tout reproche.
Ce qui prouve que cette mystérieuse dépêche ne devait pas être communiquée au gouvernement français, c'est que le 20 juillet, cinq jours après la déclaration de guerre., M. de Beust écrivait à son ambassadeur à Paris : c Nous avons différé jusqu'ici de nous expliquer sur l'attitude que nous aurions à prendre dans le cas où la guerre deviendrait inévi-
table. » Si, dès le 11 juillet, M. de Beust avait déclaré nettement au cabinet des Tuileries qu'on n'eût pas à compter sur lui, pourquoi écrivait-il, neuf jours plus tard, qu'il avait différé jusque-là de s'expliquer? Au surplus, sa nouvelle dépêche ne disait pas grand'chose et ne promettait rien. Mais le même jour, il adressait au prince de Metternich une lettre privée, qu'il n'a eu garde de reproduire en son entier, et qui commençait ainsi : « Cher ami, le comte Vitzthum a rendu compte à notre auguste maître du message verbal dont l'empereur Napoléon a daigné le charger. Ces paroles impériales, ainsi que les éclaircissements que M. le duc de Gramont a bien voulu y ajouter, ont fait disparaître toute possibilité d'un malentendu que l'imprévu de cette guerre soudaine aurait pu faire naître. Veuillez donc répéter à Sa Majesté et à ses ministres que, fidèles à nos engagements, tels qu'ils ont été consignés dans les lettres échangées Tannée dernière entre les deux souverains, nous considérons la cause de la France comme la nôtre et que nous contribuerons au succès de ses armes dans la limite du possible. » ^ On lisait plus loin : « Le mot neutralité, que nous prononçons non sans regrets, nous est imposé par une nécessité impérieuse etpar une appréciation logique de nos intérêts solidaires. Mais cette neutralité n'est qu'un moyen, le moyen de nous rapprocher du but véritable de notre politique, le seul moyen de compléter nos armements sans nous exposer à une attaque soudaine, soit de la Prusse, soit de la Russie, avant d'être en mesure de nous défendre.... Que l'empereur Napoléon place la négociation romaine entre
nos mains, qu'il nous laisse aux yeux des populations italiennes comme des nôtres l'initiative d'avoir résolu le problème de Rome, et nous croyons pouvoir lui promettre à notre tour que toutes les difficultés qui s'opposent encore à notre action commune disparaîtront. » Le lendemain, il écrivait au duc de Gramont ; « Comptez sur nous dans les limites du possible.... Avec un peu de confiance mutuelle, nous viendrons à bout de toutes les difficultés. »
De telles dépêches, dans lesquelles M. de Beust exposait ses difficultés et ses desseins « avec toute la franchise qu'on se doit entre bons alliés » , autorisaient-elles , oui ou non, le cabinet français à croire que l'alliance de l'Autriche lui était acquise ? Les rapports qu'il recevait de notre ambassadeur à Vienne raffermissaient dans sa confiance. Le prince de la Tour-d'Auvergne ne doutait pas de la sincérité du chancelier, qui causait librement avec lui et l'assurait « de son intention bien arrêtée de hâter ses préparatifs militaires et de nous accorder son appui armé aussitôt que les circonstances le permettraient ». Le prince et le cabinet français se trompaient : partagé, ballotté entre ses désirs et ses inquiétudes, le comte de Beust, qui nous accuse de lui avoir procuré bien des nuits blanches, se trouvait aux prises avec de grands embarras; il tâchait de s'en tirer par des ruses de renard, il tergiversait, il voulait laisser à la fortune le temps de se prononcer. € Si j'avais été un aventurier, nous dit-il, la partie était facile à gagner. Je n'avais qu'à demander à Paris 600 millions, que j'aurais obtenus sans délai. Je suspendais la constitution et la loi sur la presse;
la Hongrie ne m'aurait pas arrêté. Vainqueur, j'étais un grand homme; vaincu, je prenais le large. »
Quand le canon eut parlé et que la France fut condamnée, il ne pensa plus qu'à se ménager une réconciliation avec le vainqueur et à se faire pardonner les manèges de sa politique équivoque. Le 26 décembre, il répondait avec un cordial empressement aux premières avances de M. de Bismarck, lui déclarait « que l'union de l'Allemagne, sous la conduite de la Prusse, était un événement de premier ordre dans le développement moderne de l'Europe, et que dans tous les cercles dirigeants de Tempire austro- hongrois régnait le plus sincère désir d'entretenir avec le puissant État voisin les rapports les meilleurs et les plus amicaux >. Mais il faut lui rendre la justice qu'il sut sauver les apparences. Gomme l'écrivait le duc de Gramont, « il y aurait de nôtre part une certaine ingratitude à ne pas reconnaître qu'entre toutes les puissances , l'Autriche fut la dernière à nous abandonner complètement » .
M. de Beust était sujet aux illusions. Il ne comprit pas sur-le-champ que, par une conséquence fatale, nos malheurs devaient influer sur son sort et hâter sa chute. Depuis que l'Autriche s'était rapprochée de la Prusse et cherchait sa sûreté dans l'alliance allemande, il lui fallait un ministre des affaires étrangères qui fût agréable à Berlin. L'empereur François-Joseph devait s'y rendre l'année suivante ; pouvait-il s'y faire accompagner d'un homme avec qui le gouvernement prussien avait refusé de traiter en 1866?
Ce qui rassura M. de Beust, c'est que, dans Tété
de 1871, il passa trois semaines à Gastein avec M. dé Bismarck, qui, après l'avoir traité jadis fort durement, avait témoigné le désir de causer « avec le plus aimable de ses adversaires ». — Ils eurent ensemble de longs entretiens. M. de Bismarck fut charmant; mais M. de Beust aurait dû se souvenir que, vingt ans auparavant, cet étincelant causeur lui avait dit : « Quand mon ennemi tombe dans mes mains, je considère que mon devoir est de le détruire ». Sur ces entrefaites, le comte Andrassy demanda à venir, lui aussi, rendre ses devoirs au chancelier allemand. M. de Beust s'en étonna ; mais résolu à ne s'inquiéter de rien, il s'entremit obligeamment pour procurer ce plaisir au ministre hongrois, qui fut invité à Salzbourg. — c Je suis, nous dit-il, la bête du bon Dieu, et j'ai toujours eu en horreur l'espionnage et les rapports clandestins. Je ne me suis pas inquiété à Salzbourg des entretiens secrets que purent avoir ensemble le comte Andrassy et M. de Bismarck, et j'ai fait peu d'attention à ce qu'on m'en disait. » — Quelques mois avant, il avait écrit à une amie qui lui envoyait un bouquet de violettes cueillies dans ses serres : « Nous nous sommes partagé aujourd'hui vos violettes, Andrasôy et moi, et nous les avons portées à notre boutonnière en nous promenant à cheval au Prater, afin que les passants pussent voir que nous n'avons qu'un cœur et qu'une âme *. » On pourrait écrire tout un livre sur la naïveté des gens d'esprit.
1. Der Kanzler à la minute, von Sigmund Schlesinger; livrai' son du 4 janvier 1887 de la Deutsche Rundschau.
i30 PROFILS ÉTRANGERS.
Mais ce n'étaient pas seulement nos malheurs et les victoires de la Prusse qui rendaient M. de Beust impossible ; Cisleithans et Transleithans, après avoir exalté son mérite, ne voulaient plus être menés par l'étranger, par l'intrus. Metternich avait dit jadis : a II est possible que j'aie gouverné quelquefois l'Europe, je n'ai jamais gouverné l'Autriche ». M. de Beust s'était piqué de gouverner à la fois et l'Europe et l'Autriche. Il se mêlait avec trop peu de discrétion de la politique intérieure, des affaires courantes ; il voulait tout savoir, tout conduire. Ce fut par une ingérence indiscrète qu'il se brouilla à jamais avec le prince Auersperg, et il eut lieu de s'en repentir. — « Vous avez trop d'ennemis », lui dit l'empereur François-Joseph en le remerciant de ses services.
Il avait trop d^ennemis et il ne se défiait pas assez de ses amis. Fidèle à ses attachements, il ne croyait pas aux trahisons. Il a été souvent desservi par des clients qui lui devaient tout. Il raconte que, dans le temps de la guerre de Grimée, la femme d'un ambassadeur eut une audience de la sultane validé, mère du sultan, qui la reçut entourée de ses esclaves. L'ambassadrice distingua dans le nombre une Circassienne d'une rare beauté et s'écria : « Quelle admirable créature ! — Voulez-vous que je vous en fasse cadeau? — Y pensez-vous? Et mon maril — Vous ne l'aimez donc pasi » répondit la sultane étonnée. Aussi généreux qu'une sultane, M. de Beust aimait trop son souverain pour ne pas attirer dans ses conseils des hommes de talent qui pouvaient servir utilement TÉtat, et ses protégés l'ont souvent contristé par leur ingratitude et leur perfidie.
Il avait les qualités d'un caractère généreux, il avait les défauts d'un esprit léger, et il s'est compromis par ses imprudences. Il sav.ail pourtant que, si TAutriche est la patrie des contradictions, Vienne est à la fois le pays de Tinsouciance et la ville des noirs soupçons. On assure aussi que les femmes furent pour quelque chose dans sa disgrâce, qu'il leur confiait trop facilement ses secrets. Il déclare à la vérité dans ses Mémoires qu'il n'a jamais fait de concessions politiques aux belles dames; mais les sourires engageants, les cajoleries qu'elles lui prodiguaient dans ses jours de gloire, les compliments qu'elles lui faisaient sur ses petits pieds, lui causaient des frémissements de plaisir. Jusqu'à la fin, il rima des bouquets à Ghloris. Il y avait dans ce politique un incorrigible troubadour. Plus d'une fois d'indélicates intrigantes abusèrent de ses confidences ou se prévalurent à son insu de son patronage. 11 s'imaginait peut-être que celles qu'on appelle de malhonnêtes femmes ont presque toujours le mérite d'un honnête homme, et aucune erreur n'est plus dangereuse. Mais ce qui lui fit plus de tort que tout le reste, ce furent les aveuglements de sa vanité. Il se croyait indispensable, nécessaire; il se disait : « Gomment s'y prendraient-ils pour se passer de moi? » Le jour de sa naissance, son père, pour fêter l'événement, avait offert en présent à sa nourrice une douzaine de bouteilles d'un très vieux vin du Rhin. La bonne femme, qui était Wende et n'entendait pas l'allemand, se méprit et versa le vin dans une petite baignoire où elle plongea l'enfant. Il en résulta, nous dit-il, que le premier jour de sa vie, il
fut ivre. Il lui en est resté quelque chose, le bonheur lui est toujours monté à la tète, il a toujours eu des enivrements d'amour-propre, des fumées d'imagination.
Il faut lui pardonner sa vanité, à laquelle il mêlait beaucoup de bonhomie; il s*est peint au naturel dans ses Mémoires; il n'y pose pas. En 1869, il avait été reçu à Florence par le roi d'Italie, qui Tétonna par ses gasconnades. — « Après ce que l'empereur d'Autriche a fait pour moi, lui disait Victor-Emmanuel, il peut disposer de ma personne, de ma vie. Je lui donne 500 000 hommes le jour où il les voudra. » — Et l'instant d'après, parlant de la grave maladie dont il relevait : « J'ai cru crever, et cela me faisait plaisir ». M. de Beust n'en crut rien; on lui avait appris que lorsqu'il était malade, le roi d'Italie s'empressait d'écrire au pape. Il n'a pas essayé de nous persuader qu'il avait eu autant de plaisir à quitter le pouvoir que le roi Victor- Emmanuel à se sentir mourir. Il raconte fort tristement qu'après l'explosion de surprise que provoqua sa destitution, après tous les témoignages de regret qu'elle lui attira, la solitude se fit bien vite autour de lui, et que le jour où il quitta Vienne pour se rendre à Londres, il n'y avait personne à la gare. Il raconte avec la même mélancolie qu'à son premier retour, comme il assistait à un Requiem dans l'église Saint-Michel, il aperçut beaucoup de visages connus, mais qu'on n'eut pas l'idée de lui offrir une place ou de se serrer pour lui en faire une, en sorte que pendant tout l'office il dut rester debout. — € J'ai là satisfaction de penser, écrivait-il quelques
M. DE BEUST ET SES MÉMOIRES. i33
années plus tard, que, durant ma dernière maladie, personne ne s*est inquiété de moi. Il est bien triste de se survivre ainsi; mais cela a ce bon côté qu'on cesse de tenir à la vie. »
Il se reprochait d'avoir eu trop bonne opinion de l'espèce humaine et d'avoir cru aux amitiés. — « Ma politique, s'écriait-il, aurait dû consister à avoir le moins d'amis possible. » — Puis, faisant un retour sur lui-même et se souvenant des imprudences qui l'avaient perdu, il ajoutait : « On m'a souvent dit que j'avais de l'esprit. Si seulement j'avais eu le bon esprit de ne pas faire de sottises I »
LE
Dans Tété de 1880, les Bavarois s'apprêtaient à célébrer une grande fête nationale. Ils se souvenaient qu'en 1180, un descendant du margrave Arnoul II, le comte palatin Othon de Wittelsbach, fut proclamé duc de Bavière, que dans la suite des temps, les Wittelsbach étaient devenus des électeurs, puis des rois, et que sept siècles entiers s'étaient écoulés depuis leur avènement au pouvoir. D'un bout à l'autre du royaume, dans la Haute et dans la Basse-Bavière, dans les deux Palatinats, dans les trois Franconies comme dans la Souabe, nobles, bourgeois et paysans se disposaient à prouver par l'éclat de leurs réjouissances leur immuable attachement à la famille de leurs princes. On voulait donner de la pompe à ce jubilé, on ne regardait pas à la dépense, et cependant les temps étaient durs. Au mois de septembre 1879, le ministre des finances, M. de Riedel, avait annoncé aux Chambres que le budget se soldait par un déficit de plus de 13 millions
de marks et que pour le couvrir il fallait augmenter de 2 marks par hectolitre Timpôt sur le malt. On pouvait en conclure que désormais le litre de bière coûterait un peu plus cher, et le moindre renchérissement de la bière est, pour les Bavarois, une véritable calamité publique.
Le roi Louis II n'avait encore que trente-cinq ans, et depuis seize ans déjà il était sur le trône. La mort prématurée de son père, Maximilien II, Tavait obligé d'interrompre ses études universitaires pour faire dès 1864 son métier de roi. Il avait regretté ses professeurs et remplacé leurs leçons par de sérieuses et abondantes lectures. Dès les premiers jours de son règne, ses sujets l'avaient fêté, adoré. On le disait doux et généreux, il passait pour avoir toutes les bonnes intentions, des goûts nobles, Tesprit élevé, la passion des arts et de la poésie, Tamour des grands sentiments et des grandes choses. Tous ceux qui l'approchaient vantaient le charme de ses manières et de sa conversation; il séduisait, il fascinait. Gomme le roi George V de Hanovre, il était l'homme le mieux fait, le plus distingué de son royaume ; quiconque l'avait rencontré pouvait dire : c J'ai vu passer la royauté.» Mais à la noblesse de son maintien, à sa superbe prestance, ce Wittelsbach joignait des grâces romantiques que les Guelfes ne connaissent pas. Il y avait du mystère dans son sourire, de l'inquiétude dans son regard, et parfois ses yeux semblaient chercher autour de lui quelque chose qu'ils ne trouvaient pas. On prétendait que, dans son enfance, étant sujet aux insomnies et n'aimant pas à être seul la nuit, il faisait venir sa gouver-
LE ROI LOUIS II DE BAVIÈRE. i37
nante pour lui raconter jusqu'au matin de longues histoires où intervenaient des fées, des nixès et des génies. Le goût des génies et des fées lui était resté, et la grave, la plantureuse Bavière pouvait se vanter d'avoir pour souverain un vrai roi de roman:
Mais ce roi de roman était quelquefois un roi sage; il avait au moins un bon sens intermittent, dont il donna à son peuple une preuve manifeste en 1880, à Toccasion du' jubilé des Wittelsbach. Il n'entendait pas qu'on fît des folies en son honneur; il écrivit aux deux conseils administratifs de sa capitale pour leur représenter la difîiculté des temps et les engager à ne pas dépenser tous leurs deniers en flammes du Bengale et en feux d'artifice, leur déclarant qu'il attachait plus d'importance aux bons sentiments qu'à l'éclat des démonstrations. En conséquence, il demandait qu'une partie des sommes votées pour les fêtes fût affectée à quelque œuvre de bienfaisance. Il fut écouté, il fut obéi, et les 530 000 marks que produisirent les collectes furent consacrés à une fondation destinée à secourir la classe ouvrière dans les villes et dans les campagnes. En même temps, Louis II prenait dans la succession de son père 650 000 marks, qui devaient servir à encourager des travaux d'art et de science.
Pouvait-il faire un usage plus judicieux de son argent et donner à ses sujets de plus sages instructions touchant la meilleure manière de célébrer des fêtes nationales? Le 22 août, il leur adressait une proclamation, à laquelle on n'eût rien trouvé à reprendre si le style en eût été plus simple, moins précieux : « Votre loyale fidélité, leur disait-il, est
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le fondement de mon trône, votre attachement à ma dynastie et à ma personne est le plus beau joyau de ma couronne. Je vous remercie du plus profond de mon âme, et je me plais à vous donner l'assurance que votre bonheur est la condition de ma propre félicité. C'est avec ces sentiments que j'entre dans le vin* siècle de règne des Wittelsbach. » Trois jours après, on procédait à la célébration du jubilé, et Tempressement que témoignèrent et les hautes et les basses classes donna la mesure de la popularité dont jouissait encore Tarrière-petit-fils de l'électeur Maximilien-Joseph IV, devenu roi de Bavière par la paix de Presbourg et par la grâce de Napoléon P'.
Les Bavarois auraient éprouvé un douloureux étonnement si, au milieu de leurs réjouissances, un prophète était venu leur annoncer que, six ans plus tard, leur jeune souverain serait fou à lier, qu'il faudrait l'enfermer et qu'il donnerait à l'Europe le tragique spectacle d'un roi incapable de survivre à sa déchéance, et qui aime mieux se tuer que de n'être plus roi. Toutefois, si populaire qu'il fût encore et bien que personne ne lui fît l'injure de douter de sa raison, on signalait depuis longtemps dans sa conduite, dans ses habitudes, comme dans son caractère, dans son langage quelques bizarreries qui choquaient et inquiétaient son peuple.
On lui reprochait, tout d'abord, son entêtement à ne pas se marier. Un jour on s'était flatté qu'il se résoudrait à franchir le pas. En 1869, il avait paru concevoir un goût très vif pour la princesse Sophie de Bavière, aujourd'hui duchesse d'Alençon. En sortant d'un bal, où il s'était déclaré, il était monté
LE ROI LOCIS li DE BAYIÈRB. 139
à cheval et jusqu'à Faube il avait galopé dans les bois et raconté son aventure aux étoiles. Mais celte aventure n'avait point eu de lendemain; cette grande passion s'était bientôt calmée, cet amoureux s'était subitement refroidi et retiré. Son essai malencontreux l'avait à jamais dégoûté de Tamour ; les femmes lui inspiraient dorénavant un invincible éloignement; à la réserve de sa mère, de la princesse Gisèle et de l'impératrice d'Autriche, il affectait de les mépriser toutes. Faut-il croire qu'aucune d'elles ne ressemblait à ses fées ou qu'amoureux de sa liberté, ce fier Hippolyte avait juré de ne laisser jamais asservir son cœur? La cantatrice qui se permit, un soir, de lui planter un baiser sur le front faillit payer de sa vie son audacieuse entreprise. Il ne voulait pas se donner, il voulait encore moins qu'on le prit. Le grand Frédéric, lui aussi, aimait peu les femmes, il cherchait ailleurs ses plaisirs : il s'était pourtant laissé marier. Les Hohenzollern ne tentent jamais de se soustraire aux obligations de leur état, aux nécessités de la vie commune, aux devoirs ingrats et déplaisants. Louis II, comte palatin du Rhin, duc de Bavière, de Franconie et de Souabe, n'était pas homme à sacrifier ses fantaisies ou ses dégoûts aux convenances de ses sujets, et ses sujets s'en plalgnaienty tout en le respectant beaucoup.
On regrettait que ce prince, si jaloux de sa liberté, si attentif à la défendre contre les femmes, la défendît si mal contre certaines influences occultes et pernicieuses, contre d'indiscreta favoris qui s'insinuaient dans ses bonnes grâces par la flatterie ou s'imposaient à sa confiance par l'audace de leur charlata-
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nisme. Son grand-père avait prodigué ses faveurs aux peintres, son père avait protégé les savants, Louis II aimait passionnément la musique et ne se défiait pas assez des musiciens. En 1866, quand M. de Bismarck faisait avaler à TAllemagne « ces fameuses pilules de fer et de sang », qui devaient rétablir sa santé délabrée, et que le sort de plus d'une couronne se jouait sur les champs de bataille, le roi de Bavière s'était retiré dans son château de Berg et dans Tîle des Roses. Sourd à la voix du canon, prisonnier d'un magicien et victime de ses enchantements, il songeait à régénérer son royaume aux sons de la musique de l'avenir.
Le grand-père avait perdu son trône pour avoir trop aimé Lola Montés; le petit-fils compromettait le sien en abandonnant ses volontés au plus arrogant des grands artistes. On l'accusait d'avoir conclu c une sorte d'union morganatique » avec un compositeur de génie très célèbre et très indiscret. Il ne suffisait pas à Richard Wagner de puiser à pleines mains dans la cassette royale; il se mêlait de politique, il intriguait et cabalait, il aspirait à devenir l'un de ces favoris tout-puissants qui font et défont des ministères. Fort irrité contre le baron de Pfordten, qui avait eu l'impertinence de l'exiler de la cour, il se promettait de le renverser, et il avait fait entrer dans le cabinet M. Pfistermeyer, dont il se servait pour préparer sa vengeance en tenant en échec le président du conseil. Heureusement, le maestro était un de ces hommes qui pèsent à la main qui les nourrit; il lassa son mmtre, se rendit incommode par l'intempérance de son orgueil, par
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l'excès de ses prétentions; il fut congédié et la Bavière respira.
Mais de ce jour, Louis II se livra davantage, d'année en année, à son humeur rêveuse et solitaire. Il s'enfermait, il se dérobait, il passait des mois entiers dans ses chères montagnes, à Hohenschwangau, comme s'il eût aimé à voû* de haut son royaume et son peuple. Il avait, plus que tout autre souverain, le sentiment de sa grandeur, le respect de sa naissance, la religion superstitieuse de la royauté et du droit divin. Il se considérait comme un être à part, et il lui semblait qu'une majesté se diminue quand elle est d approche trop facile et qu'elle entre en commerce avec les humains. Il avait professé en tout temps un culte pour la mémoire de Louis XIV, et il se flattait de lui ressembler. Infiniment curieux des moindres détails de la vie de son héros, il se faisait envoyer de Paris toutes les publications nouvelles concernant la cour de Versailles. Ayant appris qu'un de nos plus éminents diplomates possédait dans sa galerie un tableau où de Troy a représenté le grand roi recevant les ambassadeurs de Siam, il demanda, à l'acheter. On lui répondit que le tableau n'était pas à vendre ; il sollicita et obtint la permission de le faire copier, si vif était son désir de multiplier autour de lui les images du roi-soleil.
Il est plus facile d'admirer Louis XIV que de l'imiter. Si plein qu'il fût de sa grandeur et quoiqu'il ait gâté plus d'une fois ses affaires par ses hauteurs intempestives, par de vaines ostentations, il avait trop 4e justesse dans l'esprit pour ne pas savoir que noblesse oblige, que les grands honneurs ont leurs
charges. Il était appliqué, il était laborieux et régulier dans son travail, exact à remplir ses engagements. € L'intérêt de TÉtat, a-t-il écrit, doit marcher le premier. On doit forcer son inclination et ne pas se mettre en état de se reprocher dans quelque chose d'importance qu'on pouvait faire mieux. Quand on a l'État en vue, on travaille pour soi; le bien de l'un fait la gloire de Tautre.... Les princes doivent avoir un soin particulier et une application universelle à tout. Il faut se garder contre soi-même, prendre garde à son inclination et être toujours en garde contre son naturel.... Le métier de roi est grand, noble, flatteur, quand on se sent digne de bien s'acquitter de toutes les choses auxquelles il engage. » Louis II, qui croyait ressembler au roisoleil, était inappliqué et fantasque; il aimait sa gloire, il négligeait son métier; il fuyait la servitude des engagements, il redoutait le contact des hommes et le tracas des affaires, il ne s'est jamais gardé contre lui-même et contre son naturel. 11 pensait avoir tout fait en soignant ses attitudes et que son unique devoir était d'enseigner le respect à son peuple en lui montrant de loin la figure d'un roi.
Ses sujets, qui l'aimaient toujours malgré ses faiblesses et ses infidélités, s'obstinaient à espérer qu'il s'amenderait, que, mûri par l'âge et les expériences, il prendrait à cœur ses devoirs. Après les cuisantes humiliations qu'il avait essuyées en 1866, lorsqu'il dut recevoir la loi d'un vainqueur irrité et superbe, il parut sortir de son caractère. Il renvoya son favori, il s'arracha à sa retraite, il se montra disposé à déférer aux vœux des Bavarois en renonçant
à sa vie de garçon. Il ne donna point de suite à ses projets de réforme, le naturel l'emporta sur ses réflexions d'un jour. Incapable de s'astreindre à aucune règle, ce n'était pas un souverain, c'était l'éternel absent, et il n'intervenait dans les affaires de l'État qu'à de capricieux intervalles, pour faire acte d'autorité, pour prouver qu'il était là et donner, de loin en loin, quelque exercice à sa main de roi. On s'en affligeait à Munich ; en revanche, on était fort content de lui à Berlin, et il faut convenir que ce roi de Bavière était tel que la Prusse pouvait le désirer. Après l'avoir traité de haut, M. de Bismarck lui avait fait bon visage et s'était appliqué à regagner sa confiance. C'est la méthode de ce grand homme d'État ; tour à tour il inquiète, il menace et il rassure ; après avoir frappé , il se radoucit subitement, il fait alterner les empressements avec les rigueurs. Il sait que les caresses d'un brutal ont un charme tout particulier , dont les souverains faibles, comme les femmes, ne savent pas se défendre.
Dès lors, le roi Louis II se fit un devoir de se rendre agréable à la cour de Prusse et de se recommander au bon vouloir du chancelier de la Confédération du Nord par ses abstentions ou par ses complaisances. Ce fut, à vrai dire, sa seule règle de conduite; mais il faut lui rendre la justice qu'il ne s'en départit jamais, et il prouva ainsi qu'il était capable de constance dans ses résolutions. Il aimait sa gloire, il aimait encore plus son repos. Il ferma Toreille aux insinuations des patriotes qui se plaignaient qu'on fît trop bon marché de la fierté bavaroise; il con-
forma toujours sa politique aux convenances et aux désirs de M. de Bismarck.
Le meilleur moyen de ne pas trop souffrir de sa dépendance est de vivre en de bons termes avec les puissants et de se créer des droits à leurs bons procédés. Louis II disait à ses ministres : < Ne m'attirez pas d'ennuis et laissez-moi rêver en paix ». Le prince Hohenlohe, qu'il avait appelé à la présidence de son conseil, était l'homme le plus propre à établir de bons rapports entre la Bavière et la Prusse, en conciliant la dignité avec beaucoup de modestie et avec la prudence la plus circonspecte, c Nous ne voulons pas entrer dans la Confédération du Nord, disait-il aux députés bavarois dans la séance du 6 octobre 1867^ mais nous ne voulons pas créer une ligue constitutionnelle des États de l'Allemagne du Sud sous la conduite de l'Autriche; nous voulons encore moins instituer une Confédération du Sud s'appuyant sur une puissance non allemande ; nous ne voulons pas non plus pratiquer une politique de grande puissance, et nous ne pensons pas qu'il nous convienne de nous arroger un rôle de médiateurs. » C'était dire : c Nous nous réservons, nous attendons les événements ; nous ne voulons pas nous donner, mais nous sommes prêts à nous laisser prendre. Nous ne ferons rien qui puisse déplaire à Berlin, et le jour où nous n'aurons plus à compter avec l'Autriche et avec la France, M. de Bismarck nous trouvera disposés et faire tout ce qui lui plaira. »
Ce jour ne tarda pas k venir, et on s*exécuta de bonne grâce. Au lendemain de Sedan, les États du Sud furent mis en demeure d'accéder à la confédération
du Nord. Il en coûtait à Louis II de reconnaître dans un Hohenzollern le suzerain naturel des Wittelsbach. Il dévora ses chagrins; il se contenta des concessions, du traitement de faveur que lui octroyait M. d6 Bismarck. — « Enfin le traité bavarois est termine et signé », disait avec émotion le chancelier au plus bavard de ses confidents, le docteur Moritz Busch. « Apportez une bouteille de Champagne ; c'est un événement. Que serait-il arrivé si je m'étais obstiné et si rien ne s'était conclu? Mes inquiétudes étaient mortelles. Les journaux ne seront pas contents; ils diront : < L'imbécile aurait pu obtenir davantage. » Mais j'ai voulu que les Bavarois fussent satisfaits, qu'on ne pût m'accuser de les mettre à la torture, d'exploiter la situation. » Les Bavarois étaient si peu satisfaits, il se mêlait tant de mélancolie à leur bonheur que leur Parlement attendit deux mois entiers avant de se résoudre à ratifier le traité.
Louis II fit plus que son devoir en 1870; il prévint les désirs du roi Guillaume en l'engageant à prendre le titre d'empereur. « L'imagination du jeune roi de Bavière, a dit un historien, fut émue par les grandes choses qui s'accomplissaient à Versailles ; il voulut être le premier à déposer aux pieds du vainqueur la glorieuse couronne de Frédéric-Barberousse. • On aurait tort d'expliquer sa démarche par un entraînement du cœur, par un transport d'enthousiasme; s'il n'avait écouté que son imagination ombrageuse, prompte à s'effaroucher, il se serait retiré sous sa tente et aurait passé le reste de ses jours à protester contre sa diminution, à bouder contre sa destinée. Mais on le circonvint, on pesa sur lui, on le rai-
sonna, on le travailla. Plusieurs de ses conseillers intimes s'étaient laissé gagner à la politique prussienne et s*en constituaient les défenseurs; le plus zélé de ces avocats était ce même comte Holnstein qui devait aller un jour le trouver à Hohenschwangau pour lui signifier qu'il n'était plus rien. — « J'ai réconcilié les Bavarois avec le titre d'empereur, disait M. de Bismarck, en leur montrant qu*il serait plus aisé à Tamour-propre de leur souverain de s'accommoder avec un empereur d'Allemagne qu'avec un roi de Prusse. » On lui persuada aussi que l'empressement dans la résignation est encore une façon de se distinguer, que mieux vaut jouer le rôle de courtier complaisant, si modeste qu'il soit, que de n'en point jouer du tout; qu'au surplus, s'il déclinait la mission dont on voulait bien le charger, un autre s'en chargerait à sa place, et que, n'ayant pas eu la peine, il ne serait pas à l'honneur.
Le 6 décembre, il prenait son parti, il écrivait au roi de Saxe : « Très glorieux et très puissant prince, cher frère et cousin, unies depuis des siècles par la langue et les mœurs, les tribus allemandes victorieusement conduites par l'héroïque roi de Prusse célèbrent maintenant une fraternité d'armes qui donne une preuve éclatante de la puissance de l'Allemagne unie. Je m'adresse donc aux princes allemands et surtout à Votre Majesté, et je lui propose d'engager d'un commun accord Sa Majesté le roi de Prusse à joindre à l'exercice de ses droits présidentiels le titre d'empereur d'Allemagne. » Douze jours plus tard, le roî Guillaume disait aux délégués du Reîchstag : « C'est avec une émotion profonde que j'ai reçu l'invitation
qui m'a été adressée par Sa Majesté le roi de Bavière pour le rétablissement de la dignité impériale ».
On lui a toujours su gré de son bon mouvement, on Ta récompensé de son sacrifice volontaire par de gracieuses attentions, et Jusqu'à la fin, la presse ofiicieuse de Berlin l'a traité avec beaucoup de ménagements et d'égards. De son côté, il s'appliquait à prouver qu'il ne regrettait rien, qu'il s'était rallié franchement, sans arrière-pensée, au nouvel ordre de choses, que la maison lui plaisait, qu'il la trouvait commode, confortable, bien bâtie et bien meublée, qu'il s'y sentait à son aise. Mais, en même temps, il évitait soigneusement toute occasion de rencontrer un HohenzoUern, de se convaincre par ses yeux qu'il avait un suzerain à qui il devait foi et hommage et qui avait le droit de lé conduire à la guerre. Autant qu'il lui était possible, il écartait de sa royale personne les contacts fâcheux, les visages déplaisants, les impressions désagréables ; c'est à cela qu'il réduisait l'art de régner, et il tâchait de se distraire, d'oublier. < La merveilleuse illusion de l'oubli fait aller le monde », a dit Mme de Staël; elle est aussi quelquefois la seule consolation des rois.
Ce ne fut pas sieulement par ses résignations et S8L fidélité à ses nouveaux engagements que le roi Louis II mérita les bonnes grâces de son suzerain ; les ministres qu'il chargeait de gouverner son royaume surent accommoder leur politique aux goûts de M. de Bismarck. Pendant les jours les plus orageux du Culturkampf, le chancelier de l'empire allemand n*eut jamais la moindre difficulté avec les six plénipotentiaires qui représentaient le gouver-
nement bavarois dans le conseil fédéral, et le parti du centre catholique ne reçut aucune marque de sympathie du roi Louis et de son cabinet. Par une attention délicate ou par un dévouement exemplaire, au moment où M. de Bismarck ouvrait en Prusse les hostilités contre TÉglise, M. de Lutz les ouvrait en Bavière et semblait disputer au grand ministre le périlleux honneur de braver les anathèmes du Vatican et les censures de l'épiscopat. Le banderillero détournait obligeamment sur lui les colères du taureau ; le torero lui en savait gré.
La Bavière est, à l'égal de la Belgique, un des pays de TEurope où TÉglise intervient le plus dans la vie publique, dans les mêlées électorales, un des pays où elle a le mieux su se servir de la liberté de la presse et du droit d*association pour assurer son empire sur les esprits. Dans ces deux royaumes, les nouvelles méthodes et tous les procédés de la stratégie moderne ont été mis avec une habileté rare au service des vieilles idées et des vieux dogmes. Le clergé bavarois est si sûr de son crédit, de son influence, que ni les progrès de la démocratie, ni le suffrage universel et direct ne lui inspirent aucune appréhension, et qu'il se prêterait facilement à la séparation de l'Église et de l'État. En 1877, dans la conférence qu'ils tinrent à Wurtzbourg, ses délégués déclarèrent que, si le gouvernement ne s'engageait pas à observer dans toutes ses clauses le concordat du 5 juin 1817, en abrogeant les dispositions contraires édictées en 1821 , évêques et curés renonceraient volontiers à leur traitement : qu'on leur octroyât la lib jrlé, ils se chargeaient de
demander leur pain quotidien à la charité du peuple.
Le parti des patriotes, qui se constitua en 1866, se proposait à la fois de défendre T autonomie bavaroise contre les ambitions prussiennes et de protéger contre les envahissements de l'autorité civile les franchises et les prérogatives de TÉglise. Ce parti, aussi catholique que patriote, possédait et possède encore la majorité dans les Chambres, et, depuis 1871, il s'est épuisé en vains efforts pour renverser le ministère et se débarrasser de M. de Lutz. Derrière le ministre il y avait un roi; dans Tintérêt de son repos, ce roi voulait garder son ministre, et on n'a pas facilement raison de l'obstination d'un esprit faible.
En Bavière, comme dans toutes les monarchies allemandes, c'est un principe de droit public .que l'existence d'un cabinet ne dépend pas des votes d'une Chambre, que le souverain choisit ses ministres à sa guise et ne les renvoie que lorsqu'ils ont perdu sa confiance ou sa faveur. Louis II n'admettait pas qu'un roi qui se respecte transigeât sur cet article. En vain les ullramontains de l'extrême droite accusaient-ils ses conseillers de faire l'œuvre du diable ; en vain, dans un mandement qui fit du bruit, l'archevêque de Munich regrettait-il les temps où la Bavière était gouvernée par de vrais fils de l'Ëglise. Le roi n'entendait rien ou affectait de ne pas entendre.
On se plaignait qu'il ménageât les vieux catholiques et qu'il eût décoré le grand hérésiarque Dôllinger. On se plaignait qu'il nommât aux évêchés vacants des prélats d'une autorité et d'un zèle dou-
loO PROFILS ÉTRANGERS.
teux, et qu'il procédât h ses choix sans se mettre en peine d'obtenir l'agrément du Vatican. On se plaignait encore que, par son ordre, la municipalité de la capitale eût interdit de célébrer par des processions publiques le jubilé du pape Pie IX, qui avait traité d'Attila le chancelier de l'empire allemand. Mais ce qu'on lui reprochait surtout, c'était son attachement à ses ministres. En 1875, la seconde Chambre eut l'audace de lui envoyer «ne adresse pour solliciter respectueusement leur renvoi. Les ministres offrirent leur démission, il la refusa et leur écrivit : € A moi seul appartient le droit de nommer librement les conseillers de la couronne. Vous avez ma confiance ; je vous enjoins de rester à votre poste et de faire connaître ma volonté à mon peuple. > 11 ordonna que sa déclaration fût imprimée, tirée à près de neuf mille exemplaires, affichée dans toutes les communes et qu'on fixât un dimanche pour en donner lecture aux paysans à la sortie du service divin. En inéme temps il écrivait à la Chambre : c Je n'ai aucune raison d'accepter votre adresse. Au surplus, le langage qu'ont tenu quelques-uns de vos orateurs m'a vivement mécontenté. J'en donne avis à votre président. » Cinq ans plus tard, M. de Lutz, ministre de l'instruction publique et des cultes depuis 1871, devenait président du conseil et, en 1883, il était nommé baron du royaume.
€ Vous êtes un homme heureux, privilégié et triomphant, lui disait l'un des principaux orateurs du parti patriote, M. le docteur Bittler, dans la séance du 9 janvier 1880. Vous êtes Lutz le Victorieux, et en demandant la parole, je ne sais si mon
intention est de vous attaquer ou de vous féliciter de votre étonnante fortune. Voilà dix ans que vous êtes ministre des cultes, nous avons tout fait pour vous renverser, et vous avez résisté à tous nos assauts. Je ne trouve vraiment d'un bout de l'Europe à Tautre que M. de Bismarck à qui je puisse vous comparer ; vous appartenez comme lui à la race des ministres inamovibles. Vingt fois nous vous avons dit votre lait, et vous êtes toujours là, et vous êtes toujours le même. » Louis II avait sans doute plusieurs raisons de demeurer fidèle à son ministère soi-disant libéral. Il en voulait aux catholiques bavarois de leurs liaisons, de leurs accointances avec la démocratie et des avances qu'ils lui faisaient; il ne goûtait ni les prélats infaillibilistes ni les curés démagogues . Peut-être aussi se souvenait-il .que Louis XIV l'avait pris quelquefois de haut avec la cour de Rome et que le pape Alexandre VII avait demandé pardon au grand roi par un légat a latere. Mais il savait surtout qu'un ministère ultramontain lui attirerait des ennuis, des chagrins, en le rendant suspect aux puissants du jour. Il avait dit jadis : « Je veux vivre en paix avec mon peuple ». Il tenait davantage à vivre en paix avec Berlin, et il craignait plus les sourcils frémissants de M. de Bismarck que toutes les tracasseries que pouvaient lui susciter ses Chambres. Il voulait que ses ministres réglassent leur pas sur celui du chancelier de l'empire. Ce qui le prouve, c'est que du jour où M. de Bismarck s'est relâché de ses rigueurs envers l'Église, du jour où il est entré dans la voie des accommodements et des compromis, M. de Lutz est devenu, lui aussi, plus
152 FROFaS ETRANGERS.
conciliant, plus coulant, plus gracieux pour le haut et le bas clergé, et qu*on l'a vu en 1883 reviser sa loi scolaire et favoriser ouvertement les écoles confessionnelles.
On prétend que les Lapons, lorsqu'ils se mettent en mer, achètent d*un sorcier le vent nécessaire à leur navigation; il le leur remet dans un mouchoir soigneusement noué. C'était à Berlin que le cabinet libéral de Munich renouvelait chaque année sa provision de vent, et il s'en est bien trouvé. Il Tachetait au bon endroit ; c'est le secret de sa durée, de ses longues prospérités.
Louis II échappait aux ennuis, aux désagréments ; mais il ne pouvait échapper à ses pensées, et ses pensées étaient sombres. Ce romantique assis sur un trône et amoureux de sa couronne ne pouvait se dissimuler que les réalités s'accordaient mal avec ses rêves. Il ne considérait comme un vrai roi que le souverain qui exerce un pouvoir absolu, qui est libre de faire tout ce qui lui plait, et tout lui rappelait sa dépendance. Il avait un suzerain, et de temps à autre le prince royal de Prusse venait inspecter son armée ; d'autre part, il était en butte aux taquineries de ses Chambres, qui lui témoignaient leur mauvaise humeur par de sourdes chicanes, quelquefois par de bruyants éclats. Ce n'est pas un roi de féerie qu'un monarque constitutionnel , et aucun métier n'est moins romantique que le sien. Sa vie se compose de détails épineux à régler, de difficultés journalières, qu'il doit résoudre à force d'application, en consultant son bon sens qui lui dit quand il faut céder et quand il faut résister. Ce roi de Bavière se
LE ROI LOUIS II DE BAVIÈRE. i53
trouvait dépaysé dans son siècle. Comme Hamlet, il pensait que le monde était sorti de ses gonds, et, comme Hamlet, il se sentait impuissant à Vy faire rentrer. Il n'avait point d'Ophélia pour le distraire, et, de jour en jour, il s'enfonçait davantage dans son noir et dans son dégoût.
Les rêves inquiets, a dit un philosophe, sont réellement une folie passagère, et la folie passagère se tourne facilement en folie permanente quand on est le petitrftk d'un roi qui n'avait pas le cerveau très sain et qui a souvent scandalisé son royaume par le cynisme de ses déraisons. Incapable de réagir contre ses fantaisies, Louis II devint leur proie ; les désordres de son esprit se changèrent en de véritables égarements. Ce noctambule était tourmenté par la plus cruelle des manies, par le délire des persécutions ; il lui semblait qu'hommes et choses s'étaient donné le mot pour Jui déplaire et le braver. S'abandonnant à son humeur sauvage, il cherchait le repos dans l'oubli du monde, dans l'oubli de tout. Il s'arrangeait pour s'occuper le moins possible de ce qui se passait à -Munich et dans ses Chambres. Ses ministres eux-mêmes lui parurent importuns et fâcheux; il les tenait à distance, ne communiquait avec eux que par l'entremise de ses secrétaires de cabinet, et bientôt ses secrétaires n'eurent plus d'accès auprès de lui; il ne voulut avoir affaire qu'à des subalternes, à ses valets de chambre, à son coiffeur. Les gens de rien ont cela de commode qu'on n'a pas à compter avec eux et qu'ils n'osent pas deviner ce qui se passe dans votre tête de fou.
Le seul goût qui lui restât était celui de la pierre ;
il avait la passion des bâtisses, c'était par là, du moins, qu'il pouvait ressembler à Louis XIV. Mais, à force de bâtir, il épuisa sa caisse, il dut recourir aux expédients, aux emprunts, et, le jour où il apprit que ses créanciers demandaient à rentrer dans leur argent, il lui parut que leur impertinence faisait à la royauté un intolérable affront. Le 26 janvier 1886, il sommait son ministre de Fintérieur de lui fournir 20 millions de marks pour continuer ses constructions, ou de quitter incontinent le pays. Le 17 avril, il commandait à son cabinet de soumettre au Parlement un projet d'emprunt pour son compte particulier. Les ministres s'y refusèrent, il entra en fureur. Cet homme doux était devenu cruel ; il lançait des lettres de cachet, il ordonnait des supplices. Dans ses moments les plus lucides, tantôt il chargeait quelque savant de lui découvrir quelque part un pays oii l'on pût régner sans constitution, tantôt i) songeait à vendre son royaume pour acheter une île déserte, où il aurait vécu seul avec ses pensées et son coiffeur.
Chose curieuse, on savait depuis longtemps à Munich qu'il avait l'esprit dérangé; ses ministres seuls affectaient de ne pas s'en douter. Ils s'étaient conféré de leur propre autorité une sorte de régence ministérielle, où ils trouvaient leur compte et leurs aises. Mais, M. de Lutz en est convenu, quand ils apprirent que leur souverain s'occupait de négocier en pays étranger des emprunts qui pouvaient causer des ombrages à Berlin, ils se réveillèrent, ils secouèrent brusquement leur torpeur. On le déclara incapable de régner, on l'enferma et, en vérité, on
procéda sans ménagements à cette exécution. Il ne voulut pas survivre à sa gloire ; il résolut de se tuer, mais il décida aussi qu'avant de quitter ce monde, îl tuerait le médecin qui avait eu Tinsolence de constater qu*il était fou . Il guetta Toccasion , il la trouva. Cette fin ne manque pas d'une certaine grandeur, mêlée de quelque cruauté, et peut servir d'avertissement aux rois, petits ou grands, qui ne se défient pas assez de leurs rêves*
Gordon le Chinois, Gordon-Pacha était une des figures de ce temps, un héros, un preux dans un siècle peu chevaleresque, un de ces hommes qui parlent aux imaginations et inspirent à ceux mêmes qui n*admirent leurs prouesses que sous bénéfice d'inventaire un étonnement mêlé de sympathie et de respect.
.De toutes les entreprises où Tavait poussé sa bouillante humeur, et dans lesquelles il s'était jeté à corps perdu, celle où il a trouvé la mort était la plus ingrate. Il ne s'agissait pas d'une conquête ni d'une brillante campagne offensive. Comme le disait M. Gladstone à la Chambre des communes dans la séance de nuit du 12 février 1884, le général Gordon n'était point chargé de reprendre le Soudan au mahdi, de le ramener sous l'obéissance de l'Egypte. Il était parti pour Khartoum à la seule fin de faire évacuer le pays, de veiller sur la retraite des garnisons égyptiennes et de rendre aux héritiers de petits
sultans détrônés les pouvoirs dont les avait dépouillés Foccupation étrangère. Il n'y avait rien là qui fût conforme à ses goûts, à son humeur. Jusqu'alors c'était dans d'aventureux exploits qu'il avait signalé son courage, dépensé cette surabondance de forces et de vie qui' faisait sa joie et son tourment. Mais, dans le cas présent, il s'était chargé, tout au contraire, d'un simple règlement de comptes, de la liquidation d'une aventure. Il avait assumé le rôle de syndic d'une faillite, entreprise dangereuse autant que prosaïque, car les intéressés semblaient méconnaître, par haine du failli, les avantages du concordat qu'on leur proposait, et si par miracle Gordon avait réussi, il n'eût remporté qu'un triste succès ; sa victoire aurait eu la mélancolie d'une défaite.
Cependant il n'avait pas balancé ; il avait accepte sans hésitation cette tâche épineuse. Il n'avait jamais perdu beaucoup de temps à peser le pour et le contre, à raisonner sa conduite, à discuter son avenir. Il avait toujours dit comme le vizir Acomat :
Le conseil le plus prompt est le plus salutaire.
Il s^ trouvait à Bruxelles, où l'avait attiré le roi des Belges pour lui proposer une mission au Congo. On l'appelle à Londres. Il s'entretient pendant quelques heures avec M. Gladstone et lord Granville, et, au sortir de cette conférence, il dit : « Je vais couper la queue du chien; j'ai mes ordres, je les exécuterai coûte que coûte ». A huit heures du soir, il se mettait en route, et la scène de ce départ fut intéressante. Lord Wolseley s'était chargé de son portemanteau,
lord Granville prit son billet au guichet, le duc de Cambridge lui ouvrit la portière de son wagon. Le 26 janvier, il arrivait au Caire ; il en repartait le 27. A Korosko, accompagné du colonel Stewart, qui formait toute son escorte, il quitte la vallée du Nil, traverse à dos de chameau le triste désert nubien; ce chameau, comme Ta dit un journal anglais, portait la fortune d'un ministère whig. Le H février, il atteignait Berber et, le 18, il faisait son entrée à Khartoum. On apprit bientôt que les offres qu'il avait faites au mahdi avaient été repoussées avec hauteur, qu'il était coupé de ses communications avec le Caire, que des bandes de Bédouins l'enveloppaient, le cernaient et criaient après la curée. On ne pouvait plus croire au succès de sa mission, et désormais la question était de savoir s'il réussirait à s'éehapper vivant de cette souricière où il était allé volontairement s'enfermer.
Gordon passait pour le plus heureux des téméraires. On ne l'est pas toujours, et les résultats de plusieurs de ses entreprises n^ont pas répondu à la beauté de leurs commencements. Mais, quoi qu'il ait tenté, il a donné une haute idée de lui-même. C'est une vie bien extraordinaire que la sienne. Né à Woolwich le 28 janvier 1833, d'un officier de l'armée anglaise et de la fille d'un armateur, il entra à l'école militaire avant d'avoir achevé sa quinzième année. Il fît ses premières armes devant Sébastopol comme lieutenant du génie. Il y attira déjà l'attention par sa santé de fer, que n'avait pas semblé promettre sa malingre jeunesse. Il y montra aussi ce froid mépris du danger qui le distinguait et une disposition mar^
quée à porter dans la vie des camps certaines préoccupations d'outre-tombe, qui lui faisaient voir quelque chose au-dessus du bonheur et de la gloire. On lit dans une des lettres qu'il écrivit de Grimée : c Lord Raglan vient de mourir usé par les fatigues. Il est universellement regretté, et sa bonté l'en rendait digne. Son existence a été entièrement consacrée au service de son pays. J'espère qu'il est mort préparé j mais je ne le sais pas. » Il était plus rassuré sur le compte du capitaine Craigie, emporté par un éclat d'obus : < Le capitaine est mort par ce qu'on appelle le hasard. Je suis heureux de pouvoir dire qu'il était un homme 8éi*ieux, » Il estimait déjà que la vie est bien peu de chose, que l'essentiel est d'être sérieux et de mourir préparé.
Quand Sébastopol eut été pris, on employa le jeune lieutenant au règlement des nouvelles frontières en Bessarabie et en Arménie. Peu après son retour en Angleterre, il fut nommé instructeur, et, en 1859, il passa capitaine. Il avait alors vingt-six ans. En 1860, son pays était en guerre avec la Chine ; il entra à Pékin avec l'armée anglo-française. La paix signée, il se trouva que l'empire céleste avait d'autres ennemis sur les bras ; c'étaient les Taï-Pings, ces dangereux rebelles, ces féroces pillards qui, combattus mollement et encouragés par leurs succès, venaient de s'emparer de Nanking. Le gouvernement impérial était aux abois. Deux Américains imaginèrent de lui venir en aide en créant une armée à laquelle ils donnèrent le beau nom de « l'armée toujours victorieuse », et qui, conduite par-tcux, ne marcha pas de victoire en victoire. Gordon, avec l'au-
torisation de ses supérieurs, en prend le commandement; il soumet à une sévère discipline ce ramas étrange de mercenaires, recrutés dans Técume du vieux et du nouveau monde. Il livre à leur tête trentetrois combats ou assauts en moins de deux années, et ses coups d'audace étonnent l'Europe et la Chine.
Un de ses biographes nous apprend qu'en allant au feu, il n'avait d'autre arme que la badine qu'il balançait dans sa main et qu'on avait surnommée sa baguette magique*. Le voyant cheminer au milieu d'une grêle de balles dont pas une ne l'atteignait, ses soldats le croyaient invulnérable et protégé par un charme. Pourtant le charme fut rompu. Pour la première fois, il fut blessé à la jambe au malheureux siège de Kientang. Mais on vit alors quelque chose de plus digne d'admiration qu'un homme invulnérable : c'était un blessé qui, incapable de remuer et couché sur le dos, continuait de donner tranquillement ses ordres et de communiquer son indomptable courage à tout ce qui l'entourait. Cependant son bonheur ordinaire l'avait abandonné. Il essuya plu's d'un échec, plus d'une déroute, il prodigua inutilement le sang de ses hommes et de ses ofQciers. Un jour, il dut son salut à l'armée régulière chinoise, qu'il avait si souvent sauvée, et il lui laissa la gloire d'entrer à Nanking.
Les rebelles soumis , il licencie son armée , retourne en Angleterre, où il est nommé commandeur du Bain. De 1865 à 1871, on l'emploie à Gra-
1. Chinese Gordon , a succinct Record ofhis lif'e, by Archibald Forbps. Londres, 1884.
vesend aux travaux de fortification sur la Tamise, et il consacre ses loisirs à enseigner le catéchisme et l'alphabet aux petits enfants. « Sa maison, dit M. Forbes, ressemblait plus à celle d'un missionnaire qu*au logement d'un officier du génie ; il l'avait transformée en infirmerie et en école. » En 1871, on renvoie à Galatz pour participer aux études de la commission danubienne ; mais il devait bientôt échanger les moustiques du Danube contre ceux du Nil. Le khédive annonçait à grand bruit la généreuse intention de détruire le commerce des esclaves dans les provinces du Soudan, rattachées à FEgypte dès le temps de Méhémet-Ali, qui en commença la conquête. On avait grand besoin d'argent, on pensait peut-être en obtenir plus facilement de l'Angleterre en se donnant Tair de vouloir mal de mort à la traite et à ceux qui la faisaient; ce n'était pas la première fois qu'on jetait aux yeux de la crédule Europe un peu de sable de Nubie. Cette mission est offerte à Gordon; il l'accepte et la prend au sérieux un peu plus qu'on n'aurait voulu.
Du Caire, où il arrive au mois de février 1874, il se rend à Khartoum avec le titre bizarre de : < Son Excellence le général-colonel Gordon, gouverneur général de l'Equateur ». Après vingt-trois jours d'un pénible voyage, il se présente dans Gondokoro, sa capitale. Il y trouve une misérable garnison de trois cents hommes, qui ne subsistaient que de brigandage, et il s'applique à enseigner à ces brigands le métier de gendarmes. Durant dix-huit mois il brave un climat meurtrier auquel succombaient les santés les plus robustes et qui n'a aucune prise sur lui,
CHARLES GORDON. i63
grâce à certaines pilules de son invention. 11 reconnaît le cours du Nil Blanc jusqu'aux environs du lac Victoria-Nyanza; il réussit non à supprimer, mais à réduire le commerce des esclaves; il rétablit la confiance et la paix parmi les tribus, il organise une ligne de postes communiquant librement entre eux ; il gouverne en dictateur philanthrope qui, assuré de ne vouloir que le bien, trouve quelque plaisir à faire tout ce qu'il veut.
Ismaïl-Pacha se croit tenu de récompenser ses services en agrandissant son empire, et, pour lui être agréable, réunit en un seul gouvernement le Sennaar, le Kordofan , le Darfour, les provinces équatoriales. Khartoum devient sa résidence, où il ne réside guère. Des révoltes éclatent, le nouveau vice-roi du Soudan n'a plus une heure de repos. Il dévore l'espace, il franchit les déserts. De Massouah à Khartoum, de Khartoum à Shakka, il est partout à la fois. En une seule année, il fait plus de quinze cents lieues, monté sur son chameau, qui va comme le vent, et dont l'éternel tangage lui plaît. Il finit cependant par en souffrir; il lui semblait « que son cœur et ses reins s'étaient déplacés », et, dans un moment de lassitude, il écrivait : «Quoique j'aime mieux être ici que partout ailleurs, je voudrais être mort plutôt que de vivre comme je vis ». Ismaïl, qui le prenait pour un magicien, a la bizarre pensée de le mander au Caire et de le consulter sur ses embarras financiers. Ce n'était pas l'affaire de Gordon et Ismaïl commence à douter de son omniscience.
Après cette fâcheuse aventure, il retourne à Khartoum; les difficultés s'aggravent, les déconve-
nues se multiplient. Ses sous - gouverneurs , ses fonctionnaires de tout ordre trahissent leur mission, s'entendent secrètement avec les négriers, ne s'occupent que de passer de bons marchés avec eux et de se faire une part dans leurs profits. En un mois, le vice-roi du Soudan doit renvoyer au Caire trois généraux de division, un général de brigade, quatre lieutenants-colonels. En 1879, Ismaïl abdique, cède la place à Tevfik. Gordon s*empresse de donner sa démission avant qu'on la lui demande; on ne cherche à le retenir que pour la forme. Mais, avant de s'en aller, il consent à se charger d'une mission diplomatique en Abyssinie; il y est en butte aux avanies, traité en suspect, presque en prisonnier : « Je ne vous écris pas les détails de mes misères; elles sont finies, grâce à Dieu. Rien n'est moins confortable que de dormir avec un Abyssin à ses pieds, un second Abyssin à sa droite, un troisième à sa gauche. »
Cette fois, il se sentait à bout de forces. M. Joseph Reinach, qui, au mois de janvier 1880, le rencontra à bord d'un vapeur en partance pour Naples, nous a rapporté ses conversations avec ce lion qui regrettait son désert. Nous voyons par cet intéressant récit qu'il s'en prenait à tout le monde de ses déceptions. Il était « tout ulcéré par l'injustice de son gouvernement, par Tingratitude du khédive », et, pour se distraire de son chagrin, il inventait d'heure en heure un nouveau partage du monde et surtout de l'empire ottoman. Mais sous la colère perçait la lassitude. Avant de quitter Alexandrie, il s'était fait examiner par le médecin du consulat
britannique, qui avait découvert ea lui des sypptômes d'épuisement nerveux et d'altération du sang et lui avait ordonné plusieurs mois de complet repos : lui-même en sentait le besoin. Il avait juré que désormais il ferait la grasse matinée, qu'il resterait au lit jusqu'à midi, qu'il flânerait, qu'il baguenauderait, qu'il n'irait jamais en chemin de fer et que jamais il n'accepterait une invitation à dîner. En revanche, il se promettait de manger chaque jour des huîtres à son déjeuner. Comme le remarque M. Forbes, il eut les huîtres, il n'eut pas le repos.
En mai 1881, le marquis de Ripon s'embarquait pour les Indes, où il allait remplacer lord Lytton. Il propose à Gordon de l'emmener comme secrétaire; Gordon oublie ses fatigues, ses serments d'amoureux et accepte. Il s'aperçut bientôt, durant la traversée, qu'il ne s'accordait sur rien avec le marquis, et de son côté le marquis n'eut pas besoin de réfléchir longtemps pour découvrir qu'emmener Gordon aux Indes, c'était lâcher un taureau dans un magasin de porcelaines. Quels dégâts, bon Dieu I Lord Ripon n'entendait pas répondre de la casse. A peine débarqué à Bombay, Gordon résigne ses npuvelles fonctions; il part pour la Chine, qui avait un différend avec la Russie au sujet de Kashgar et réclamait les conseils du vainqueur des Taï-Pings. Il en donne d'excellents, après quoi il retourne en Angleterre, d'où on l'envoie dans , Tîle Maurice comme commandant du génie. 11 y passa dix mois, étudia l'archipel des Seychelles et, par manière de récréation, s'occupa en même temps de déterminer l'emplacement du jardin d'Eden.
L'année suivante, on l'appela au cap de Bonne- Espérance, pour remettre un peu d'ordre dans les affaires des Bassoutos. L'Afrique du Sud lui fut peu hospitalière; il ne s'y entendit avec personne et repartit bientôt , sans que personne parût le regretter. Cette déconvenue lui fut plus cruelle que toute autre, le plongea dans un morne désespoir. Pour se consoler, il se rendit à Jérusalem, où il examina les lieux saints, comme l'a dit son cousin M. Hake, « avec les yeux d'un ingénieur et avec la foi d'un chrétien qui découvre des sermons dans les pierres ». Ce fut à Jérusalem que vinrent le trouver les propositions du roi des Belges, qui désirait l'envoyer au Congo. Mais M. Gladstone eut le pas sur le roi Léopold et, au lieu de partir pour le Congo, Gordon partit pour Khartoum. « S'il en sort vivant, disaient ses amis, on peut être sûr que ce sera pour s'en aller dans quelque autre endroit où il y a des coups à donner et des coups à recevoir. »
Nous avons connu à Smyrne un journaliste, homme d'esprit et de mérite, mais le plus indolent des Levantins, qui depuis quarante ans qu'il était né, n'avait jamais pu prendre sur lui de monter jusqu'au château qui domine la ville et son port et commande une admirable vue. Il en coûte un peu plus de peine que pour monter à Montmartre, mais la différence n'est pas grande. Trois fois nous avions formé le projet de faire ensemble cette promenade; chaque fois, au moment du départ, il s'écria : € Décidément c'est trop loin! » Et il rentra chez lui. Il était fermement convaincu que le bonheur consiste à ne jamais changer de place et à faire chaque
jour à la même heure la même chose qu'on a faite la veille et qu'on fera le lendemain. Ce Levantin et George Gordon représentent les deux bouts de l'échelle humaine. L'un trouvait que traverser la rue qui séparait sa maison du bureau de son journal était un travail assez pénible pour épuiser les forces d'un homme de bien. L'autre a parcouru toute la terre, elle lui a semblé trop petite, il n*a pas trouvé son compte et il se Qait à la bonté divine pour lui faire habiter après sa mort un monde un peu plus étoffé que le nôtre. Jupiter est une planète quatorze, cent fois plus volumineuse que la terre ; nous doutons pourtant qu'elle soit assez grosse pour suffire au bonheur éternel de Gordon.
Un Espagnol nous disait qu'il faut se défier des hommes qui ne mettent jamais leurs pantoufles. Il est certain qu'en général les gens qui courent le plus appartiennent à la classe des aventuriers. Ils espèrent trouver au bout de leur voyage un trésor ou une couronne, et leurs scrupules ne gênent pas beaucoup leur ambition. Tel fut ce Burgevine que Gordon rencontra à Shanghaï. Natif de la Caroline du Nord, on l'a vu successivement en Californie, en Australie, dans les Iles Sandwich, aux Indes, à Jeddah, à Londres, dans bien d'autres endroits encore. Il n'était pas sans éducation, et le docteur Wilson Ta défini c un de ces gentlemen nautiques, qui combinent quelque goût pour la littérature avec la faculté de gouverner un bâtiment caboteur et celle de fonder un grand empire, pourvu que le diable s'en mêle ». Après être allé partout, cherchant et ne trouvant pas, il retourna de guerre
lasse en Amérique, où il fut à la fois employé dans un bureau de poste et le rédacteur en chef d*un petit journal.
Mais ce n'était pas son dernier mot; plantant là 5on journal, Burgevine partit pour la Chine, qui était devenue le rendez-vous des aventuriers comme TAmérique centrale au temps de Walker. Il fut l'un des inventeurs, Tun des recruteurs de « l'armée toujours victorieuse ». Furieux de voir un autre eu prendre" le commandement, il intrigua, cabala, perdit son procès, et de dépit il passa au service des Tai-Pings. Mais, se ravisant bientôt, il entra en négociation avec Gordon. Son âme était si noire qu'au moment où il traitait avec lui et se recommandait à sa clémence, il hésitait s'il ne trouverait pas plus de profit à s'emparer de sa personne pour le livrer aux rebelles. Un de ses lieutenants, nommé Jones, lui représenta qu'il se déshonorerait à jamais par ce guet-apens. Burgevine déchargea son revolver sur le sermonneur; la balle pénétra dans la joue et le blessé s'écria : « Vous avez tiré sur votre meilleur ami » . A quoi l'homme au revolver répliqua : « Plût à Dieu que je vous eusse tuél » Ce fut Jones luimême qui raconta cette histoire, et Burgevine fit insérer aussitôt dans une feuille de Shanghaï une petite note ainsi conçue ; « Le récit du capitaine Jones touchant cet incident est essentiellement correct, et je ressens un vif plaisir à rendre un témoignage à sa candide véracité toutes les fois qu'il s'agit d'une affaire dont il a eu la connaissance personnelle ». Le cynisme ne mène pas toujours à la fortune. Après tant de vicissitudes, Burgevine
CHAÏltES GORDON. i69
périt misérablement en passant une- rivière dans un bac, et il est permis de croire que personne ne Ta pleuré.
Le général Gordon n'avait de commun avec les Burgevine que Téternelle inquiétude de Thumeur, le goût des entreprises, des nouveautés, la longueur des enjambées et l'impossibilité de tenir en place. Mais il y a cette grande différence entre un aventurier et lui qu'il n*a jamais servi que des causes qui lui semblaient justes, nobles ou généreuses, et que son désintéressement égalait son audace. Il a eu bien des occasions de s'enrichir; il les a manquées volontairement. Il ne prenait ni ne recevait, il donnait le peu qu'il avait. Il écrivait en 1864 : € Je quitte la Chine aussi pauvre que j'y suis entré ». Il avait refusé toute autre récompense de ses services que la jaquette jaune et la plume de paon et employé sa solde à pourvoir aux besoins de ses soldats. Plus tard, au Soudan, le gouvernement égyptien lui offrait un traitement de 10000 livres sterling, il n'en voulut accepter que 2 000. On a pu le surnommer le chevalier sans ambition comme sans peur.
Mais on aurait tort de confondre le désintéressé Gordon avec ces philanthropes enthousiastes qui croient aveuglément à ce qu'ils font parce qu'ils ont à la fois une âme ardente et l'esprit court. Les injustices le révoltaient, lui échauffaient le sang, lui causaient des accès de violence, des emportements qui faisaient trembler. C'est dans ces moments-là qu'il traitait de saltimbanques les politiques, les diplomates, et de brutes les soldats qui
s*entendent mieux à piller qu*à se battre. Les uns comme les autres,^ il aurait voulu qu'ils n'eussent qu'un cou pour pouvoir les étrangler tous ensemble. Mais, dans l'habitude de la vie, il avait l'esprit rassis et plein de raison, un bon sens qui voyait le fort et le faible de tous les arguments et de toutes les causes, une sérénité de jugement, accompagnée d'humour, une philosophie frondeuse, un peu narquoise. £n se rendant à Gondokoro, il s'égayait aux dépens de ses nouveaux sujets, accourus à sa rencontre dans leur plus grande tenue et dont tout le costume consistait en un collier. Il écrivait vers le même temps qu'au milieu de la nuit, un éclat de rire parti d'un buisson l'avait fait tressaillir : « Je me sentis un peu déconcerté, mais je découvris bientôt que ce rire venait d'un oiseau qui se moquait de nous d'une façon assez déplaisante. C'était une sorte de cigogne, laquelle semblait de fort belle humeur, in capital spirits, et s'amusait infiniment en pensant que quelqu'un pût aller à Gondokoro dans l'espérance d y faire quelque chose. »
Il avait l'esprit ainsi fait que, par intervalles, il se prenait à douter non seulement du succès de ses entreprises, mais même de leur utilité. Il n'avait pas sur le bonheur les idées généralement reçues, et ce philanthrope craignait parfois de se tromper en travaillant de propos délibéré à la félicité de ses semblables : « Nègres, négresses et négrillons, je prétends que ces pauvres noirs du Soudan, qui ne mangent pas tous les jours, sont plus heureux que nos classes moyennes d'Angleterre. Quoiqu'ils n'aient pas la moindre guenille pour se couvrir.
ils ne passent pas leur temps à geindre et à grogner comme des vingtaines d'Anglais qui, dans leurs gros dîners, se battent péniblement les flancs pour se procurer une gaieté bien creuse et bien misérable. » Après avoir parcouru le monde, Gordon avait pesé et soupesé la terre dans le creux de sa main; elle lui avait semblé très légère. Dans ses heures de détachement, il prenait en pitié les choses humaines, il les jugeait et se jugeait lui-même. Un Européen qui entreprend de civiliser un Africain lui faisait Teffet d'un renard prêchant la morale et le respect des poulaillers à un putois. Il estimait qu'en définitive tous les hommes se valent, que leurs plus grandes affaires sont de purs néants, qu'on a bientôt fait d'en connaître la vanité : « Ramasser et cuire une pomme de terre est un aussi gros intérêt pour une pauvre femme que la réorganisation de l'armée anglaise pour Cardwell. Nous sommes tous des poules, et chacun de nous aime à se figurer que les œufs les plus beaux sont ceux qu'il a pondus. » Les aventuriers courent le monde pour y chercher leur proie; les enthousiastes se vouent au service d'une idée qu'ils adorent avec les illusions d'un amant bien épris qui ne se permet pas de discuter sa dame. Gordon ne ressemblait ni aux uns ni aux autres. Cet homme maigre, dont M. Reînach admira « les yeux très doux, vagues, comme perdus dans un monde lointain de pensées », offrait le bizarre assemblage d'un bon sens ironique, qui n'était dupe de rien, et d'un illuminé qui cherche dans sa Bible les règles de son devoir. C'était une Bible particulière, paraît-il, qu'il avait réduite et arrangée pour son
172 PÏIOFILS ÉTRANGERS.
usage. Refusait-elle de répondre à ses questions, il se recueillait, il s'interrogeait, et les inspirations divines décidaient de sa conduite. En Chine comme au Soudan, il a toujours vu très clair dans les choses humaines, il n'a jamais pris des vessies pour des lanternes; mais il croyait aussi que Dieu causait avec Gordon, lui donnait des ordres et, coûte que coûte, il les exécutait en faisant taire les objections de son bon sens, qui lui représentait que son fardeau était trop lourd pour ses épaules ou que les gens qu'il obligeait étaient des imbéciles ou des drôles.
Le 6 octobre 1876, comme il balançait à quitter le Soudan, où beaucoup de choses lui déplaisaient, il écrivait à un ami : c M. Confort, un très impérieux gentleman, me dit : « Vous vous portez bien, vous « en avez fait assez, allez-vous-en chez vous, tenez- € vous coi et ne risquez plus rien ». Mme la Raison dit à son tour : « Que vous sert de conquérir plus « dé pays à un si triste gouvernement? Ils ont déjà « sous leur pouvoir plus de terres qu'ils n'en peu- « vent administrer. Allez-vous-en bien vite. • Mais M. Quelqu'un (je ne sais pas qui c'est) me dit : « Ne « tâchez pas de deviner les secrets de l'avenir; laissez « à Dieu ce soin et faites ce que vous jugerez bon € pour ouvrir le pays jusqu'aux deux lacs de l'Équa- « teur. Faites cela non pour le khédive et son gou- « vernement, mais faites-le en aveugle et par acte « de foi. » Ce joueur mystique était persuadé que c'était son Dieu lui-même qui lui avait mis en main les cartes avec lesquelles il jouait. Il lui arrivait souvent de maudire son jeu, de douter de la valeur de
ses atouts; mais Dieu le voulait et il jouait la partie. La perdait-il, il en concluait que les voies de la Providence ne sont pas les nôtres, qu'elle avait des desseins particuliers sur son serviteur Gordon, qu'elle Tavait soumis à de redoutables épreuves dont il devait faire son profit pour le salut de son âme.
Voltaire disait que quelques âmes pieuses croient recevoir d'une communication intime avec le ciel ce qu'elles ne tiennent que de leur imagination enflammée : « C'est alors, ajoutait-il, qu'on a besoin du conseil d'un honnête homme et surtout d'un bon médecin » . Mais Gordon n'écoutait pas les conseils ; s'il les avait écoutés, il n'aurait plus été Gordon, et le monde y aurait perdu. Ce fataliste chrétien allait droit devant lui jusqu'à ce qu'il rencontrât le mur. Il le heurtait si vigoureusement de sa puissante tête, il cognait à coups si redoublés que souvent le mur tombait. Quand le mur ne tombait pas, il avait des colères rouges, après quoi il se résignait aux mystères de la prédestination. « Je suis très las, disaitil un jour, mais je m'en vais seul avec un Dieu toutpuissant pour me diriger et me guider, et je suis heureux d'avoir une telle confiance en lui que je ne crains rien. »
Son fatalisme lui a permis d'accomplir impunément des folies d'audace. Après la prise de Su-Tscheu, désespérant de tenir en bride l'humeur pillarde de ses soldats, il se hâta de les faire partir pour Quinsan et demeura seul à la merci d'ennemis frémissants et d'alliés douteux. A peine avait-il renvoyé son monde, il apprit que le gouverneur chinois Li-Hung- Chang venait de faire massacrer des prisonniers à
qui Gordon avait promis la vie. Il se crut tenu de venger ces malheureux et la parole violée ; le revolver au poing, il poursuivit le traître de maison en maison. Heureusement Li se cacha bien, il ne le trouva point. Dans le Darfour, à Dara, à Shakka, devançant de bien loin son escorte, on Ta vu arriver inopinément sur son chameau, pénétrer dans un repaire de brigands, de meurtriers qui avaient juré d'en finir avec lui, désarmer leurs complots par la puissance de son regard, par l'autorité de sa parole et de son geste, et sortir vivant de cette caverne.
C'est par son fatalisme aussi que s'explique sa hautaine indifférence dans le choix de ses instruments. Cette armée, toujours victorieuse, qu'il commandait en Chine, s'affaiblissait continuellement par la désertion; Gordon comptait pour boucher les trous sur les prisonniers qu'il faisait aux Taï-Pings et qu'il s'empressait de faire entrer dans le rang. Après s être battus contre lui, ils se battaient pour lui, et leur général les traitait tous de racaille, et cette racaille lui était bonne pour accomplir les desseins du ciel. Lorsqu'il fut nommé gouverneur de l'Equateur, il eut soin d'emmener à Gondokoro son favori Abou-Saoud, que tout le monde au Caire lui signalait avec raison comme un coquin fieffé qui n'attendait que le moment de le trahir. Quand on est pénétré de la doctrine de la grâce, quand on croi' à ses opérations mystérieuses et soudaines qui changent les cœurs, on ne met pas une très grande différence entre un coquin et un honnête homme. On songe au brigand crucifié qui entra le premier au paradis.
CHAULES GORDON. 179
khédives sont des philanthropes fort suspects, et qu'ils n'ont jamais fait dans les pays qu'ils retiennent sous leur obéissance d'autres heureux que les pachas qu'ils y envoient avec la permission d'y remplir leurs poches.
Chevalier errant qui doute par intervalles de la beauté de sa dame et ne laisse pas de jouer sa vie pour elle, fataliste chrétien qui exécute les ordres du ciel sans être bien sûr que ses prouesses profiteront à qui que ce soit, mystique plein de bon sens, qui agit par inspiration et permet à sa raison de le juger , vivant dans de continuelles alternatives d'ivresse et de dégrisement, et tour à tour le plus téméraire ou le plus résigné des Anglais, Charles Gordon, Gordon le Chinois, Gordon-Pacha est l'exemple peut-être unique d'un homme dont la tenace volonté a fait de grandes choses en ne croyant qu'à moitié à ce qu'elle fait. Mais il n'aura fondé dans les vicissitudes de sa vie très agitée aucune œuvre durable; on ne fait œuvre qui dure qu'à la condition d*y croire tout à fait, et le repentir est la plus inutile des sagesses. Cet homme extraordinaire avait détruit jadis dans les pays du Haut-Nil les vieux moyens de gouvernement, il les avait remplacés par Gordon; deux jours après son départ , les vents d'Afrique avaient soufflé sur sa fragile entreprise, et le sable du désert n'a pas gardé la trace de ses pas.
Il est convenu dans toute l'Europe que les Français sont un peuple changeant et volage, et on nous a
souvent reproché nos légèretés, notre inconsistance. Il nous est permis à notre tour de constater que les peuples prétendus sérieux ne le sont pas toujours, qu'ils étonnent le monde par la promptitude de leurs oublis. Quand Gordon partit en 1884 pour Khartoum , les ardentes sympathies de son pays l'accompagnaient; il semblait que la Grande-Bretagne tout entière le couvât des yeux, qu'elle se promît de veiller sur une tête si précieuse et si chère. Son nom remplissait les journaux, et lorsqu'on apprit qu'il était en danger, ce fut partout comme une fièvre d'inquiétude et d'émotion. On déclarait d'une seule voix que si jamais il venait à tomber mort ou vivant aux mains du mahdi, de ses fakirs et de ses derviches, la colère de la nation balayerait comme une poussière le cabinet indigne qui, trop lent à le secourir, aurait compromis l'honneur anglais par ce lâche abandon. Gordon a payé de sa vie sa généreuse entreprise, et l'Angleterre en a pris subitement son parti avec une philosophie vraiment admirable. A la vérité, le ministère libéral fut renversé, mais beaucoup plus tard et sur une question de budget, sans que Gordon y fût pour rien. Gordon n'avait pas réussi, et les malheureux ont toujours tort.
S'il était revenu vainqueur du mahdi, il n'y aurait pas eu dans.toutes les serres du Royaume-Uni assez d,e fleurs pour lui tresser des couronnes, ni dans la rhétorique anglaise trop d'hyperboles pour célébrer sa gloire. 11 s'était laissé prendre et tuer, et l'oraison funèbre de ce vaincu a été bientôt faite. Les uns disaient : « Le pauvre homme I après tout, ce n'était qu'un aventurier, les aventuriers finissent toujours
mal ». D'autres ajoutaient avec aigreur : « Du moment qu'il n'était pas sûr de réussir, il aurait mieux fait de rester chez lui. Il nous a sottement compromis. » Et la plupart, en retournant à leurs affaires, pensaient sans oser le dire que les héros sont une espèce encombrante et dangereuse , qu'un honnête épicier a sur eux Tinestimable avantage de ne jamais compromettre son pays.
Les oublieux, les ingrats, ainsi que les diplomates qui pensaient avoir quelque chose à se reprocher dans cette lugubre aventure et qui souhaitaient pour le soulagement de leur conscience qu'on n'entendît plus parler de Gordon, ont su peu de gré à sa famille d'avoir publié le Journal qu'il rédigea à Khartoum, chaque matin et chaque soir, durant les longs mois de sa captivité, et dans lequel il relatait tous les incidents du siège, consignait toutes ses remarques, toutes ses réflexions, souvent amères. Ils en ont voulu à ce mort de sortir de son tombeau pour reprocher son malheur à l'Angleterre et régler ses comptes avec elle. En revanche, ceux qui sont curieux de voir un homme extraordinaire, dont l'âme était plus grande encore que folle, se débattant dans une situation désespérée comme un lion pris au piège, et tour à tour interrogeant sa destinée et son courage, liront toujours avec un vif et poignant intérêt le gros volume où il a raconté lui-même sa déplorable histoire *.
On regrette seulement que ce récit soit incomplet.
i. The Journals of Major- Gen, C,-G, Gordon, C.-B., at Khartoum, prinled from the original MSS. by A. Egmont Hake. Londres, lS8o.
Le colonel Stewart, qui en avait rédigé de sa main la première partie, l'emporta à bord de VAbbas lorsqu'il quitta Khartoum pour regagner le Caire en compagnie de M. Power et de notre consul, M. Herbin. Attirés dans un guet-apens, les passagers de YAbbas périrent misérablement, et les précieux papiers dont ils avaient le dépôt furent envoyés au mahdi,'qui se fît un plaisir d'annoncer lui-même à Gordon sa capture en lui écrivant : « Je sais désormais tous tes secrets , car quand il plaît au Dieu très haut, à qui grâces soient rendues I il découvre à ses serviteurs les pensées secrètes des infidèles ». Les six cahiers qui nous ont été conservés vont du 10 septembre au 14 décembre 1884. Gordon les avait expédiés l'un après l'autre par des vapeurs jusqu'à Metemmah, où ils furent remis, le 22 janvier 1885, à sir Charles Wilson. Il tenait à faire savoir à son pays, au monde entier, qu'il avait fait son devoir jusqu'au bout et que son désastre ne lui était point imputable. On pouvait croire que les lions ne sont pas faits pour périr sous la griffe des chacals, que Gordon était une trop noble victime pour les Bédouins du Soudan. Le chacal a gagné son procès, et en vain le lion aux abois appelait-il au secours, son rugissement n'a point été entendu.
Les éditeurs du Journal affirment hautement que si le gouvernement anglais avait soutenu Gordon et suivi tous ses conseils, obtempéré à tous ses désirs, la question du Soudan aurait été résolue, qu'il était le seul homme capable d'en venir à bout. Ce n'est pas tout à fait mon avis, et il m'est difficile de croire que M. Gladstone ait fait preuve de jugement
le jour où il choisit pour exécuter ses très prosaïques desseins un mystique qui se regardait comme Touvrier de Dieu, et qui n'agissait jamais que par ses propres inspirations. On avait décidé d'abandonner le Soudan, de l'évacuer, en assurant la retraite des garnisons égyptiennes. C'était confier à Gordon, comme je l'ai dit, la liquidation d'une aventure, et dans le rôle de syndic d'une faillite, il n'y avait rien qui fût conforme à ses goûts, à son humeur. Sans doute, il paraissait s'accorder en principe avec ceux qui l'envoyaient. Mais cet homme d'un grand cœur avait l'imagination aussi mobile qu'ardente , et il devait arriver fatalement que tôt ou tard, il interprétât ses instructions à sa manière, qui n'était pas celle de M. Gladstone et de lord Granville. Au surplus, le cabinet égyptien ayant résolu de le nommer gouverneur général du Soudan, sir Evelyn Baring ne s'y opposa point et, par une lettre du 26 janvier, le khédive l'invitait non seulement à veiller à la retraite des troupes, des employés civils et de leurs familles, mais à prendre des mesures pour organiser un gouvernement régulier dans les différentes provinces du Soudan et pour y rétablir l'ordre et la paix.
N'était-il pas au moins étrange de nommer un gouverneur général chargé d'organiser un pays à la possession duquel on renonçait? Puisqu'on voulait abandonner le Soudan, la seule chose à faire était de négocier avec le mahdi et de lui livrer Khartoum, à condition qu'il accordât aux garnisons un permis de libre passage pour se retirer en Egypte, vie et bagues sauves. — « Que faites-vous sur un territoire
que vous déclarez vous-même n'être plus à vous? » demandait le mahdi à Gordon, — et Gordon avouait que cette question le rendait perplexe. Il était tenté d'en conclure que ses instructions devaient être revisées, qu'on s'était trop pressé de restituer le Soudan aux Soudaniens. Mais le gouvernement anglais n'admettait aucune discussion sur cet article. Son plus cher désir était de tirer au plus vite son épingle du jeu, sans trop compromettre son prestige, et il avait commis à ce soin un homme qui en matière d'honneur était le moins casuiste, le moins coulant des héros, qui, en toute circonstance, était plus disposé à se lier qu'à se dégager, à faire trop que trop peu. Dans le fond de son cœur, Gordon se flattait que quand l'armée de secours l'aurait rejoint à Khartoum, il persuaderait sans peine à lord Wolseley de pousser une pointe dans le Kordofan, de pourr suivre le mahdi, l'épée dans les reins, jusqu'au delà de sa capitale. Il écrivait dans son Journal à la date du 19 septembre : t J'avoue m'être rendu coupable d'insubordination à l'égard du gouvernement de Sa Majesté et de ses représentants, mais c'est ma nature et je ne puis me refaire. Je crains de n'avoir pas même essayé de jouer au volant avec eux : to play battledore and shuttlecock with them. Pour des hommes comme Dilke, qui pèsent leurs moindres mots, je dois être un parfait poison. Je sais que si j'étais chef d'État, je ne m'emploierais jamais moi-même, car je suis incorrigible. » Les mystiques sont presque toujours des indisciplinés ; ils ne croient qu'au Saint- Esprit et à leur volonté, qui est celle de Dieu. On peut douter aussi que, dans de telles conjonc-
tures, il fût d'une sage politique de nommer un chrétien gouverneur général du Soudan, en le chargeant de soustraire à Tinfluence du mahdi des populations terrorisées ou fanatiques. Assurément la religion n'était pas la seule cause de la révolte ; les intérêts menacés y avaient une part considérable. Le gouvernement égyptien avait contre lui toute Faristocratie des tribus, tous les gros marchands d'esclaves qui, gênés dans leur commerce, se voyaient réduits à acheter, à deniers comptants, la connivence des pachas et des sous-pachas ; il n'était pas moins détesté des pauvres et des petits, que révoltaient la vénalité de ses fonctionnaires, les exactions de ses percepteurs. Gordon avait déclaré depuis longtemps que vouloir interdire la traite sans abolir du même coup le régime du courbache et du bakchich était une politique qui menait aux catastrophes. Mais le feu eût couvé peut-être longtemps sous la cendre si un prophète n'y avait répandu son huile. Le fils du charpentier de Dongola venait de grouper autour de lui tous les mécontents, à qui il annonçait que le Dieu très haut avait choisi le plus humble de ses serviteurs pour succéder à ses kalifes, que le Tout-Puissant enverrait au secours de Mahomed le mahdi ses anges, ses chérubins et tous les jinns qui croient à sa justice : — « mes bien-aîmés, disaitil, sachez que ce Dieu très bon a déposé dans mes mains le glaive de la victoire. Pour prouver à toute la terre que je suis le mahdi, il a empreint sur ma joue droite le signe que vous voyez, et il fera marcher devant moi, dans la confusion des batailles, une bannière lumineuse portée par Azraïl, l'ange de
la mort, qui détruira jusqu'au dernier de mes ennemis. »
Gordon n*était, pour les musulmans qui l'entouraient, qu'un chien de chrétien. A la vérité, les ulémas s'étaient prononcés pour lui, parce qu'il avait eu soin de leur restituer tous leurs privilèges. Mais quand il représentait aux indécis que le fils d'Abdallah était un imposteur, que les grains de beauté n'ont jamais rien prouvé, qu'au surplus le vrai messie mahométan doit venir de l'est et non de l'ouest, son autorité semblait fort douteuse, et les fakirs comme les derviches de Mahomed Achmet en avaient davantage, lorsqu'ils écrivaient aux commandants des forts de Khartoum : « Est-il possible que des Arabes et des musulmans tels que vous demeurent avec les infidèles, qu'ils obéissent à un homme qui est également étranger h notre pays et à notre foi? > Le Journal de Gordon, quand on le lit avec attention, témoigne de ses perplexités. Par instants, sa solitude l'effrayait; il se demandait : « Que suis-je venu faire ici? » Pour faire entendre raison aux partisans du mahdi et les détacher de l'imposteur, il aurait dû leur parler mahométan. C'est une langue qu'il ne savait pas, qu'il ne se souciait point d'apprendre.
Ce mystique avait du bon sens, dont il se servait moins pour agir que pour juger après coup ses actions. Il avait essayé en vain de dégager Khartoum, et de se donner de l'air. Ses sorties furent aussi malheureuses que sanglantes. Désormais il était enveloppé, cerné, et, depuis que Berber s'était rendu, le Nil n'était plus, pour les commandants de
ses bateaux à vapeur, qu'un chemin difficile, dangereux, souvent intercepté. Il se recueillit, sentit son impuissance et insista plus que jamais pour qu'on lui donnât un second dans la personne de ce Zebehr- Pacha, le plus grand négrier du Darfour, dont il avait lui-même dénoncé jadis les brigandages et poursuivi la condamnation. Il était fermement convaincu que ce négrier de grande famille, qui passait pour descendre en ligne droite des Abbassides, était l'homme de la situation; que ce renard, qui avait désolé tant de poulaillers, savait tous les secrets du Soudan et réussirait par son prestige comme par ses intrigues à semer la zizanie parmi les tribus les plus attachées au mahdi. Il n'avait jamais hésité à se servii" d*un coquin, à le prendre pour partenaire ; il estimait, comme nous l'avons vu, que tout est bon, même la racaille, pour accomplir les desseins de la Providence, qu'elle n'a point de préjugés, qu'elle ne méprise' personne. Il est vrai qu'appeler Zebehr, c'était jouer gros jeu. Il le savait capable de tout, même de le trahir; mais, persuadé que l'homme est un animal essentiellement traître, an essentially treackerous animal, il disait : « Dans mes heures de satanisme, je suis porté à ne me fier à personne; c'est pourquoi j'ai pris le parti de me fier à tout le monde ».
Si hasardeuse que fût cette entreprise, vaille que vaille, ce grand oseur voulait la risquer. Il pensait que la sagesse humaine n'est que folie, que tous les événements d'ici-bas sont décidés dans le ciel. Si Zebehr l'avait trahi, il en aurait conclu une fois de plus que l'Éternel voulait répandre sur son serviteur
Gordon « les fioles de sa colère >, afin de voir quelle contenance il ferait dans le malheur et s'il saurait en tirer parti pour le salut de son âme. Ajoutons qu'il aimait à scandaliser les fausses délicatesses, Torgueilleuse pruderie des pharisiens. Dans ses accès de misanthropie, il ne faisait plus le discernement des boucs et des brebis.. L'humanité lui apparaissait comme une misérable espèce, « gouvernée par l'estomac, par le ventre, par le tube intestinal ». Pour pétrir cette boue, était-il donc si nécessaire d'avoir une conscience et des mains propres? Un Zebehr était bien bon pour une si basse besogne.
« Donnez-moi Zebehr, et je réponds de tout >, répétait-il sans cesse du mois de février jusqu'en décembre. Mais ni le gouvernement de Sa Majesté, ni le khédive ne déférèrent à son désir. On craignait les réclamations, le scandale, les censures de la Société pour l'abolition de l'esclavage. — « Eh! oui, c'est un négrier, répliquait-il; mais puisque vous abandonnez le Soudan, qu'importe que ce soit Zebehr ou le mahdi qui y fasse la traite?... Si Zebehr était ici, écrivait-il encore, tout irait mieux. Berber ne serait pas tombé aux mains des Arabes, et je recevrais toutes les informations qui me manquent.... La nuit dernière, un Arabe a pénétré dans l'île de Tuti, gardée par deux cents hommes. Il a tué l'un d'eux et emmené trois ânes; ils Tout laissé faire, ils ne méritent pas le nom d'hommes. Zebehr s'entendrait à les corriger. Il serait allé à Tuti et aurait administré â tout ce monde trente bons coups de courbache. Quant à moi, j'en suis réduit à me répandre en lamentations. > Au surplus, il offrait
de prendre tout sous sa responsabilité. Qu'on autorisât seulement Zebehr à faire le voyage en simple piéton, il se chargerait de le mettre en selle. « Le khédive affectera de me blâmer, le ministère anglais lèvera ses yeux et ses mains au ciel. Ce sera une splendide comédie. La Société antiesclavagiste déversera sur moi toute sa bile; comme je ne compte pas retourner en Angleterre, je me soucierai peu de leurs injures. »
Mais il entendait que, tout en s'indignant, on fit à Zebehr un pont d'or, qu'on lui procurât des provisions en abondance, des bâtiments à vapeur, qu'on lui payât 300 000 livres sterling pendant deux ans, 200000 comme don de joyeux avènement : t II s'engagera, cela va sans dire, à observer le traité de 1877 pour l'abolition de la traite, et en jurant il rira dans sa barbe. Quel tapage ils vont faire I Je connais quelqu'un qui m'écrira : « Mon cher Gordon, « il aurait mieux valu mourir mille fois que de vous « être ainsi écarté du droit chemin ; rien ne peut vous € justifier. Je vous souhaite un heureux Noël. • Son rêve ne s'est pas accompli; lord Granville s'est obstinément refusé à lui envoyer Zebehr. Était-ce une faute? Croirons-nous que Zebehr eût été dans les mains de Gordon un utile instrument, qu'il eût sauvé les garnisons, rétabli l'ordre dans le Soudan ou qu'il eût livré quelques mois plus tôt Khartoum au mahdi? Un négrier, qui descend des Abbassides, est un personnage fort compliqué et, selon les circonstances ou le vent qui souffle, les âmes africaines sont capables des crimes les plus noirs ou des plus beaux dévouements. Ce qu'on peut admettre sans lui
faire tort, c'est que Zebehr n'avait de goût que pour les vertus qui rapportent beaucoup, qu'il eût vendu les siennes très cher au gouvernement anglais. Sans doute lord Granville a jugé que, si la dépense était certaine, le résultat était fort incertain.
Désespérant d'en venir à ses fins, condamné à se passer de Zebehr, Gordon ne vit plus qu'une solution aux cruelles difficultés dans lesquelles il se débattait; cette solution, c'était le Turc. Pourquoi le corps expéditionnaire anglais n'appelait-il pas à son aide les soldats du sultan, plus intéressé que personne à en finir avec le mahdi, qui parlait ouvertement de le détrôner, de détruire l'empire ottoman, de couper cet arbre pourri, bon pour le feu? L'Angleterre se devait à elle-même de reprendre Berber, de rouvrir la route du Sennaar, après quoi, l'honneur étant sauf, elle abandonnerait le Soudan au padischah, pour qu'il le gouvernât à sa façon. Quant aux provinces de l'Equateur, Gordon les offrait généreusement au roi des Belges, en l'engageant à venir les chercher. « Que 3 000 Turcs, écrivait-il, débarquent à Massouah et marchent sur Kassala pour la débloquer, que 6 000 se portent de Souakim à Berber pour nous rejoindre à Khartoum! Qu'on s'empresse de leur donner deux millions de livres sterling et qu'on leur cède au plus vite le Soudan ! Si vous le rendiez à l'Egypte, nous aurions avant deux ans un autre mahdi. Zebehr ou le Turc, vous n'avez pas d'autre choix. Que vous choisissiez l'un ou l'autre, l'esclavage fleurira dans le Soudan, mais vous serez tranquilles en Egypte. Si vous ne savez pas prendre votre parti, vous vous préparez mille
dangers, et vous ferez une campagne infructueuse et sans gloire, car le jour où vous quitterez Khartoum, le mahdi en prendra possession. 11 dira tout haut qu'il vous en a chassés, et sa voix portera jusque dans rinde, ce qui vous sera fort désagréable. »
Le cabinet anglais goûta cette seconde proposition aussi peu que la première. De plus en plus, il se désintéressait du Soudan, il renonçait même à sauver les garnisons, il ne craignait pas'de déclarer que le corps expéditionnaire, qui se disposait à partir et qui ne partait jamais, n'était destiné qu'à sauver Gordon , et Gordon s'en indignait : « Non, disait-il, ce n'est pas moi que vous viendrez sauver à Khartoum, c'est votre honneur en souffrance. Vous êtes liés par vos promesses, et si les garnisons sont massacrées, ce sang versé comme de l'eau rejaillira sur vous. » Aussi bien, s'il ne s'agissait que de lui et de sa sûreté, il était homme à. y pourvoir lui-même, à s'en aller quand il lui plairait, en choisissant son heure et son chemin. Mais il entendait ne partir que le dernier, quand tout le monde serait sauvé. Il se tenait engagé d'honneur à courir jusqu'au bout la fortune des habitants de Khartoum, de ces pauvres gens qui croyaient en lui, qu'il avait encouragés dans leur résistance et exposés aux féroces ressentiments, aux implacables fureurs du mahdi. Les abandonnera ses vengeances! plutôt mourir I
C'est ainsi qu'il préparait longtemps d'avance le discours qu'il tiendrait à lord Wolseley, le jour où l'armée de secours ferait son entrée à Khartoum. Hélas I elle n'y devait jamais entrer, et par instants
i92 PROFILS ÉTRANGERS.
Gordon s'en doutait, après quoi le courage lui revenait et avec le courage la gaieté. Il ne désespérait pas de sortir de son guêpier, et d-en sortir avec gloire. Une fois parti, il comptait s'en aller au Congo, en passant ou par Bruxelles ou par les provinces de rÉquateur; mais il était bien résolu à ne plus revoir FAngleterre. C'était le pays de l'ennui. Le monde et ses fausses vertus, ses stupides servitudeSy ses sots caquets, les discours d'apparat, les dîners de cérémonie, des visages qui sont des masques et des masques qui sont des visages, ô misère ! ô vanité! c J'aimerais mieux finir ma vie chez le mahdi, dans la robe d'un de ses derviches, que de m'en aller à Londres pour y dîner chaque soir en ville. » Mais il n'était pas au Congo, il était à Khartoum, où des Bédouins l'assiégeaient, et, pour tromper le mortel ennui de sa dure captivité, il employait ses loisirs à consigner dans son Journal les incidents de chaque jour.
Un homme tué par un obus, les balles qu'échangent deux sentinelles, une barque qui s'engrave, quelques têtes de bétail capturées par le commandant d'un fort, un vapeur envoyé en reconnaissance sur le Nil Blanc ou sur le Nil Bleu, les moindres mouvements de l'ennemi, les rapports des espions, les contes absurdes débités sans vergogne par les déserteurs arabes, il tient note de tout. On lui apprend qu'un Français est arrivé à Obeïd, dans la capitale du mahdi. 11 s'imagine que ce Français est l'auteur de la Vie de Jésus, « lequel, dans son dernier livre, a pris congé du monde, et qu'on assure être parti pour l'Afrique sans esprit de retour ». 11 se promet
que si jamais ce singulier ermite vient à Khartoum et se présente aux avant-postes, il ira le voir, et il ajoute : % Renan est un ancien prêtre catholique romain, devenu un grand arabisant; je le crois un homme très malheureux, un esprit agité et inquiet ». Il avait eu pourtant Toccasion de le voir à Londres, et il le croyait très malheureux. Il ne faut pas demander à un inspiré de connaître les hommes et de lire leur destinée sur leur visage. Les écritures les plus limpides lui font Teffet d'un grimoire.
Son journal lui servait aussi à soulager son cœur, à épancher son fiel, à régler ses comptes avec les gens qui lui avaient dit : « Comptez sur nous, soyez tranquille, nous vous soutiendrons ». Qu'avait-on fait pour le soutenir? Peu s'en fallait qu'il n'imputât à lord Wolseley des desseins pervers, des lenteurs calculées et scélérates. On voulait donner au mahdi le temps de prendre Khartoum et de tuer Gordon, après quoi l'expédition deviendrait inutile, on pourrait se dispenser de la faire et d'y risquer sa peau : € Je ne vois dans toute l'histoire rien qui approche d'une telle perfidie, si ce n'est Urie trahi par David ; encore y avait-il une femme dans cette affaire, et autant que je le puis croire, il n'y en a point dans la mienne.... Que ne fait-on lire Plutarque à. nos jeunes officiers? Ils y apprendraient beaucoup de choses, car ils n'ont pas l'air de se douter que l'homme qui tient sa parole remplit le plus élémentaire des devoirs. Mais qui lit Plutarque aujourd'hui? » 11 écrivait encore : « Je déclare que si la France avait aujourd'hui voix au chapitre dans les affaires d'Egypte, nous n'en serions pas où nous en
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sommes. Si vous ne trouvez pas de chevalerie dans votre propre maison^ vous feriez bien d'en emprunter un peu à votre voisin.... Mais quelle contradiction il y a dans la vie ! Je hais le gouvernement de Sa Majesté pour avoir abandonné le Soudan après avoir causé tous ses malheurs, et cependant je crois que Notre-Seigneur gouverne le ciel et la terre, je devrais le haïr, et sincèrement je ne le fais pas. »
La colère qu'il ressentait contre ses compatriotes n'était égalée que par le mépris que lui inspiraient les quatre prêtres et les six sœurs de la mission autrichienne d'Obeïd qui, tombés aux mains du mahdi, s'étaient faits musulmans. Il pardonnait facilement aux sceptiques qui ne voient que des fables, des mythes dans l'évangile; mais les renégats lui faisaient horreur, il n'admettait pas que, même dans la situation la plus désespérée, on abjurât sa foi pour sauver sa tête. Les six religieuses, de gré ou de force, s'étaient laissé marier avec des Grecs : « C'est le pape qui ne sera pas content I II était réservé au mahdi d'accomplir pour la première fois l'union des deux Églises. » Il opposait à cette douloureuse défaillance l'héroïque obstination d'un petit mahométan, qui arrêté par les Bédouins, sans se soucier de leurs bourrades, s'était écrié résolument qu'il ne se ferait jamais derviche, qu'il était aussi bien le mahdi que Mahomed-Achmet lui-même, qu'on pouvait le tuer si l'on voulait, c II paraît que la scène était splendide. Ce petit bonhomme, âgé de neuf ans, avait l'œil en feu; il gesticulait, trépignait comme un furieux. » La sincérité courageuse était
pour Gordon la ppemière des vertus; il estimait médiocrement les autres.
Il avait cru quelque temps que le mahdi était un illuminé, un vrai fanatique, prenant au sérieux sa mission, son métier d'apôtre et de prophète. Il fut chagriné d'apprendre que, ne possédant pas le don des larmes, le fils d'Abdallah, dans toutes les occasions où il lui convenait d'avoir l'air de pleurer, avait soin de fourrer du poivre sous ses ongles et de les porter à ses yeux : « Cela m'a gâté mon mahdi, disait-il, et ce serait une dure humiliation que de reconnaître pour son vainqueur un charlatan de cette espèce. C'est égal, je recommanderais volontiers sa recette aux hommes d'État qui ont quelque tripotage à se faire pardonner; mais il faudrait les avertir que les ongles doivent être longs pour contenir le poivre. » Puis il pensait à Cambyse, fils de Cyrus, à l'armée des Perses engloutie dans le désert, et ses chagrins lui semblaient moins lourds; ou, feuilletant sa bible, il relisait ces terribles paroles d'Ézéchiel : « Voici, c'est à toi que j'en veux, Pharaon, roi d'Egypte, grand crocodile qui te couches au milieu de tes rivières et qui dis : c Mon fleuve est « à moi, c'est moi qui l'ai fait... » L'épée fondra sur l'Egypte, et l'épouvante sera répandue dans l'Ethiopie. J'arroserai de ton sang le pays où tu nages, je remplirai les vallées de tes débris et les ravins seront pleins de toi. »
Plus souvent encore, oubliant Ëzéchiel et Cambyse, les Bédouins et Gordon, il s'amusait à étudier les gens qui l'entouraient, à leur tâter le pouls, à mettre leur vaillance et leur dévouement k l'épreuve.
Dans ses jours de belle humeur, il lui semblait qu'il n*y a pas dans le monde de paysage aussi intéressant qu'une âme humaine. Passant en revue toutes les races, tous les peuples qu'il avait pratiqués, il donnait la préférence aux Chinois; puis venaient les noirs, les vrais noirs, ceux qui sont aussi camus que des singes. Il accordait quelque estime au peuple couleur chocolat du Soudan. Pour les fellahs à la face de carême, ils avaient sa pitié, ils n'avaient pas sa sympathie. Toutefois, il reconnaissait qu'après tout, comme la plupart des hommes, ces pauvres diables, racolés de force, qu'on envoyait au feu sans leur dire pourquoi, n'étaient ni des héros, ni des couards, qu'ils se comportaient assez bravement lorsqu'il y avait de grandes chances de gagner la bataille, qu'autrement ils se souvenaient du fameux proverbe oriental : « Deux hommes ne peuvent tenir ensemble à la même place; si tu viens, je m'en vais ».
Quand des déserteurs se présentaient auprès de lui, son plus grand plaisir était de leur donner un dollar, puis de les conduire devant l'une des glaces qui décoraient son palais, objet tout nouveau pour eux. Il jouissait de leur ébahissement. Les plus camus, ceux qui n'avaient aucune prétention à. avoir un nez, heureux de se voir pour la première fois et de se trouver beaux, dansaient de joie devant la glace. Un autre, affreusement galeux, refusait de se reconnaître et demandait d'un air farouche : « Qui est-ce donc ?» De noires souillons du désert, black sluts, se prenant pour des Vénus, fourraient leur main tout entière dans leur bouche, ce qui est au
Soudan le plus grand signe de virginale modestie. Gordon en concluait que, dans les pays où il n'y à pas de miroirs, un homme qui viendrait k se rencontrer aurait besoin d'un introducteur pour le présenter à lui-même.
Assurément, ce paladin, ce chevalier sans peur, amoureux des entreprises, n'appartenait pas comme Hamlet à la famille des rêveurs et des irrésolus; mais il était sujet comme lui au repentir, aux écœu- , rements qui paralysent la volonté et, comme lui, il disait quelquefois : « L'homme ne me plaît guère, ni la femme non plus >. Quand ce grand philanthrope, qui avait ses heures de misanthropie, se dégoûtait de notre espèce, il reportait sur les animaux toutes ses attentions, toutes ses tendresses. Tantôt il contemplait un vol de grues passant majestueusement sur Khartoum, et il pensait aux grues d'ibycus. Tantôt il suivait du regard de superbes faucons rôdant autour du palais, et il se demandait s'ils étaient destinés à lui crever les yeux. Il avait pris en grande affection une souris qui, après le départ de ïAàbaSy avait remplacé à sa table le colonel Stewart et qui venait manger dans son assiette; il la laissait faire ; il s'était aperçu qu'elle était pleine et qu'il lui devait des égards.
Il s'occupait aussi d'un dindon, logé au sérail; ce dindon n'était pas aimable, il avait tué plusieurs de ses petits et une de ses poules, c apparemment pour quelque infidélité de harem ou pour quelque correspondance avec le mahdi ». Gordon admirait les colères de ce mari jaloux et intraitable, de ce sultan à la tête bleue, aux caroncules écarlates, qui ne
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souffrait pas qu'on approchât de ses femelles. Il rendait hommage et à sa beauté et à sa vaillance. Il disait à ce propos : c Je suis de ceux qui croient à la préexistence comme à la vie future des animaux ». Gordon n'a pas toujours cru à Thumanité, et il semble que, par instants, il dût faire un effort sur lui-même pour continuer de croire à la Providence; mais, heureux ou malheureux, il a toujours aimé les bêtes. Il y a quelque chose entre elles et les héros; comme eux, elles ont la candeur de l'instinct et elles ne savent pas ce qu'elles font. On eût été mal venu à soutenir devant Gordon que Dieu ne s'intéressait pas à son coq d'Inde, qu'il ne lui ménageait pas quelque part la surprise d'une heureuse résurrection et d'un corps glorieux.
« Comptez les mois, je vous prie : mars, avril, mai, juin, juillet, août, septembre, octobre et la moitié de novembre, et ils ne sont pas encore ici ! En vérité, je le déclare, c'est un manque de parole, c'est la violation d'un traité. » Non seulement ils n'arrivaient pas; était-il prouvé qu'ils fussent en route? On le disait, on l'affirmait; on avait dit et affirmé tant de choses I Dans chaque tourbillon de sable que soulevait le vent du désert, on croyait apercevoir des habits rouges, après quoi le sable retombait, le désert rentrait dans son silence. « Voulez-vous voir des Anglais? disait Gordon. Allez au Caire, je vous dirai dans quel hôtel vous les trouverez ; je vous jure qu'ils y sont encore. > Il ne croyait plus à*rien qu'à son malheur.
Il avait écrit le 13 octobre : c Khartoum sera pris à la barbe, sous le nez du corps expéditionnaire.
L'Angleterre a été faite par des aventuriers et non par son gouvernement, et c'est par des aventuriers qu'elle gardera sa place dans le monde. » D'heure en heure, la catastrophe approchait; il la voyait venir : c Encore deux mois, encore deux semaines, encore dix jours, et il faudra se rendre I » La question était de savoir s'il se déroberait à son désastre en faisant jouer une mine et sauter son palais, ou si, bravant le mahdi, il lui donnerait le spectacle d'un chrétien qui confesse sa foi dans les supplices. Ce n'était pas la mort qui lui faisait peur, c'étaient les hontes de la défaite qui épouvantaient sa fierté. On a pu croire quelque temps qu'elles lui furent épargnées. Selon la version la plus répandue, il avait péri dans une émeute, dans une bagarre, sous les coups d'une populace irritée par de longues souffrances et à laquelle le visage du mahdi semblait moins redoutable que la famine. N'avait-il pas dit que c'est le ventre qui gouverne le monde? Depuis longtemps d'ailleurs, il se tramait des complots autour de lui. Il avait arrêté, puis relâché quelques suspects. On pensait que les traîtres et les affamés l'avaient sommé de se rendre, que comme il s'y refusait, on le massacra. Mais si Ton en croit des rapports plus récents, il vivait encore quand Khartoum fut prise d'assaut, et ce sont les derviches qui l'ont tué et mis en pièces. Hussein-Pacha, l'ex-gouverneur de Berber, a prétendu que le mahdi eût bien volontiers ressuscité Gordon. Nous croyons sans peine que la perte d'un otage d'un si grand prix lui a été sensible, qu'il l'a pleuré sincèrement sans avoir besoin de porter à ses yeux des ongles pleins de poivre. Il a dû trouver
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pourtant quelque douceur à prendre possession de ce cadavre et de la capitale du Soudan. Mais son triomphe a été court. Celui que l'ange Azraïl devait conduire au Caire, puis à la Mecque, celui qui se proposait de détrôner le padischah et qui annonçait dans ses proclamations qu'il abolirait les Korans, fermerait les mosquées et remplacerait tout par le mabdi est mort à Gabra, le 29 juin 1885. C'est la petite vérole qui a mis un terme à ses pompeuses destinées; elle ne respecte rien, pas même les messies. Nous doutons que le fils d'Abdallah ait été longtemps regretté. Il régnait par la crainte; on l'accusait d'avoir le cœur farouche, des mains rapaces et ce sourire qui fait peur. Le désert africain a ses enfantements, il n'a pas le secret des choses qui durent; il a ses épopées, ses chansons de geste, il n'a pas d'histoire. Il en est des empires extraordinaires qu'on y voit paraître ou disparaître comme du ricin miraculeux qui sortit de terre pour ombrager la tète du prophète Jonas. Un ver le piqua; un jour l'avait vu grandir et monter jusqu'au ciel, ce fut assez d'une nuit pour le faire rentrer dans son néant.
L'Allemagne perdait naguère son plus grand historien, et ce n'est pas à Berlin seulement que cette perte a été vivement ressentie, Léopold Ranke avait conquis partout ses droits de bourgeoisie. En France comme en Angleterre, comme en Italie, comme aux États-Unis, il avait de chauds admirateurs. A l'autorité, à la profondeur du savoir, à la souveraine compétence, il unissait l'agrément, la bienveillance, les grâces de l'esprit. Tous les peuples dont il a raconté l'histoire ont trouvé en lui un juge clément autant qu'intègre. Il n'a flatté ni offensé personne; il a pratiqué toute sa vie l'art difficile d'être sincère sans jamais cesser d'être aimable.
Si bon patriote qu'il fût, ce grand Allemand était un Européen, un esprit sans préjugés et sans frontières. On raconte qu'une tribu nègre, voyant pour la première fois des Anglais, décida tout d'une voix que l'homme blanc était un vieux singe, qu'il avait l'air d'un homme et que pourtant ce n'était pas un homme. Tel historien allemand, qu'on pourrait
nommer, est disposé à croire que tout ce qu'il y a de bon dans l'espèce humaine lui vient de la race germanique, que TAUemand seul est un homme véritable et complet. Ranke en jugeait autrement. Il considérait l'Europe comme une grande famille de peuples, dont chacun a ses aptitudes, ses talents, ses vertus propres et qui sont appelés à travailler tous ensemble à. la grande œuvre de la civilisation, en suppléant à ce qui leur manque par des échanges et des emprunts. Tout récemment encore, il confessait qu'élevé dans l'esprit humanitaire du xviii® siècle, la marque lui en était à jamais restée. Il a toujours porté au front cette glorieuse tache, et, fier de son péché, il est mort dans l'impénitence finale. Il possédait, plus que tout autre historien moderne, le don d'universelle sympathie, et comme le vieil Hérodote, dont il aimait à chanter les louanges, il était impartial et tolérant moins par vertu que par goût. Le 21 décembre 1885, le quatre-vingt-dixième anniversaire de sa naissance fut fêté en grande pompe. Il reçut ce jour-là les félicitations et les vœux de son roi, de la reine Augusta, du prince héritier, du ministère prussien, de l'Académie des sciences de Berlin, de plusieurs universités allemandes. Ce nonagénaire venait de mettre la dernière main au sixième volume de son Histoire universelle, et il se flattait de vivre assez pour la terminer. Cette joie lui a été refusée, mais sa gloire n'y perdra rien. — « Tu as su conserver dans tes vieilles années comme une fleur de jeunesse, lui écrivait en vers grecs le recteur de Schulpforte, et tes lèvres distillent le miel de Nestor. » On a surfait le bon Rollin
quand on Ta surnommé l'abeille de la France. On peut, dire avec plus de justice que Léopold Ranke était Tabeille de T Allemagne; il est permis d'ajouter que plus d'une guêpe allemande, envieuse du succès qu'avait son miel, a tâché, sans y réussir, de lui dérober son secret : il l'a emporté avec lui.
Il n'a jamais eu d'autre ambition que le désir d'exceller dans son art, et on a bientôt fait de raconter sa vie sans événements, consacrée tout entière à l'étude. Il était né en Thuringe; il était de petite taille et il avait des yeux noirs, le regard vif et perçant. Il enseigna quelque temps à Francfortsur-l'Oder; son Histoire des peuples germaniques et romans attira sur lui l'attention, il fut appelé à Berlin en 1825 ; il y passa soixante années sans changer de logement plus d'une fois, tant il était amoureux de son laborieux repos, tant il redoutait pour ses papiers, pour ses livres et pour lui-même les poignantes émotions d'un déménagement I II enseignait, il écrivait, et il ne voulut jamais faire autre chose. On croira sans peine que ses cours étaient fort suivis; mais ceux qui ne l'ont pas entendu s'imagineront difficilement l'incroyable tension d'esprit que devaient s'imposer ses auditeurs pour le comprendre. Il avait une voix sourde, grêle, qui ne portait pas, un débit indistinct, monotone, à la fois rapide et languissant; l'animation perpétuelle de son visage, la vivacité saccadée de ses gestes, le feu de son regard témoignaient clairement qu'il s'intéressait beaucoup à ce qu'il disait. A vrai dire, c'est avec les yeux qu'il racontait les triomphes et les déceptions de Charles-Quint, la ligue de Smalkalde,
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la bataille de Muhlberg et la diète d*Augsbourg.
On prétend à Berlin que Hegel dit un jour : « Il n*y a qu'un de mes disciples qui m'ait compris, et celui-là m'a mal compris » . Ranke aurait pu dire : € Il n'y a qu'un petit nombre de mes auditeurs qui m'entendent, et ceux-là m'entendent mal». On assure pourtant que ses leçons publiques étaient goûtées des officiers de la garde. Les apprentis historiens s'instruisaient davantage dans ses privatissima; c'était là qu'il s'appliquait à former des élèves, qu'il les conseillait, les encourageait, les redressait avec une hauteur de jugement toujours accompagnée de bienveillance et de bonne grâce. Riche d'expérience et prodigue de son bien, il leur montrait comment il faut s'y prendre pour peser et contrôler les témoignages, pour balancer les preuves et les autorités, pour unir àl'agrément la savante précision des recherches. Il les engageait à demeurer dans le doute quand la vérité se dérobait, à être circonspects dans leurs conjectures, à se défier des thèses spécieuses. Il s'efforçait de les initier à sa méthode sévère, qu'il a su rendre élégante. Ont-ils tous profité de ses leçons? L'orthopédie et ses appareils, les lits ondulés, les ceintureâ à tuteurs, les corsets, les genouillères corrigent quelquefois les difformités du corps; mais on n'a pas découvert le moyen de redresser les esprits faux.
Si Ranke n'a pas fait école, il a fait ses livres, et ses livres suffisent à sa gloire. En racontant l'histoire politique de l'Europe au xvi® et au xvii* siècle, il s'est étudié surtout à mettre en lumière les relations réciproques des peuples germaniques et des nations néo-latines à l'époque de la Renaissance et de
la Réforme. Il aimait à découvrir la raison secrète des événements, le mobile caché des actions humaines ; il employait sa rare finesse à débrouiller le mystère des intérêts, des affaires et des passions. « Les fines gens, a dit Montaigne, remarquent bien plus curieusement et plus de choses, mais ils les glosent, et pour faire valoir leur interprétation et la persuader, ils ne peuvent garder d'altérer un peu l'histoire, ils ne nous représentent jamais les choses pures, ils les inclinent et masquent selon le visage qu'ils leur ont vu. » Montaigne ne se fiait qu'aux témoins « très fidèles ou si simples qu'ils n'aient pas de quoi bâtir et donner de la vraisemblance à des inventions fausses », et il leur demandait surtout « de ne rien épouser ». Ranke s'est trompé plus d'une fois, tout le monde se trompe ; mais il ne masquait pas les choses et il n'a jamais rien épousé.
Sa probité critique, la prudence et la discrétion de son esprit servaient de correctif à sa finesse. Il se défiait des paradoxes. Il avait pour principe qu'un historien risque fort de s'abuser et de se méprendre lorsque dans ses jugements sur les hommes et sur les événements, il s'écarte trop de l'opinion moyenne des contemporains ; qu'il doit se borner à suppléer de son mieux à ce qu'ils n'ont pu ou n'ont pas voulu dire. Aussi avait-il peu de goût pour les écrivains à thèses, pour ceux qui mettent leur gloire à étonner leurs lecteurs, pour ceux qui accouchent de quelque hérésie dure à digérer, de quelque proposition téméraire, exorbitante, et composent cinq ou six gros volumes pour la démontrer : il leur semble qu'il n'y a pas dans le monde assez de soleil pour éclairer leur monstre.
Ranke excellait particulièrement dans l'art du
portrait. Il a donné le mouvement et la vie à son Wallenstein, à la fois attirant et terrible. Son Histoire des papes, qui passe à juste titre pour son chefd'œuvre, est une galerie de figures, les unes esquissées h grands traits et dans le grand goût, les autres travaillées avec une merveilleuse délicatesse de touche. Il avait le génie des demi-teintes, il s'entendait à distribuer dans une peinture les clairs et les ombres. Esprit très orné, nourri de ce qu'a produit de plus exquis la littérature de tous les peuples, la politique ne lui a jamais fait oublier la poésie et les lettres. Ses jugements sur les écrivains valent ses portraits de souverains et d'hommes d'État. Personne n'a si bien apprécié Machiavel ; personne n'a mieux défini Montaigne ; personne n'a rendu un plus bel hommage au génie grotesquement sublime de Rabelais ni mieux caractérisé sa satire épique, ou son épopée satirique, monument qui n'a pas son semblable dans l'histoire littéraire.
Voltaire prétendait que c'est une espèce de charlatanerie de peindre autrement que par les faits les hommes publics avec lesquels on n'a pu avoir de liaison. « Recherche qui voudra, disait-il, ces portraits de la figure, de l'esprit, du cœur de ceux qui ont joué les premiers rôles sur le théâtre du monde. Je me soucie fort peu que Colbert ait eu les sourcils épais et joints, la physionomie rude et basse, l'abord glaçant, qu'il ait joint de petites vanités au soin de faire de grandes choses. J'ai porté la vue sur ce qu'il a fait de mémorable, non sur la manière dont il mettait son rabat et sur l'air bourgeois que le roi disait qu'il avait conservé à la cour. » Ce même Voltaire en
voulait à La Beaumelle d'avoir révélé à Tunivers « que Mlle deLa Vallière avait des yeux bleus, point atteints du désir de plaire, que Mme de Montespan avait le nez de France le mieux tiré, Tentour du cou environné de mille petits amours >, que Mlle de Fontanges était une grande fille bien faite, que Mme de Montespan lui découvrait la gorge devant le roi, en disant : c Voyez, sire, que cela est beau! Admirez donc. »
Voltaire avait raison d'en vouloir aux amuseurs et aux commères qui voudraient réduire l'histoire aux historiettes, aux bavardages et au bibelot. Mais, quoique Ranke eût beaucoup de considération pour l'auteur de VFssai sur les mcBurs, quoiqu'il le regardât comme le vrai créateur de l'histoire moderne, il ne se croyait pas tenu de mépriser autant que lui le détail. Il pensait que les petites choses ont leur prix pourvu qu'on les subordonne aux grandes. Il ne craint pas de nous apprendre que la reine Christine de Suède avait une épaule plus haute que l'autre, mais c'est pour ajouter qu'elle ne fit jamais rien pour corriger ce défaut, tant elle se souciait peu de Teffet qu'elle produisait et des médisants qui glosaient sur sa personne et sur ses actions. « BUe avait l'air, dit Mlle de Montpensier, d'un joli garçon, qui jurait Dieu, jetait ses jambes d'un côté et de l'autre, les posait sur les bras de sa chaise. > Et vraiment, ce mépris de l'opinion, qui la distinguait entre toutes les reines, aide à expliquer beaucoup de choses dans sa vie, sa conversion au catholicisme, son abdication dont ses sujets s'indignèrent, la tragédie de la galerie des Cerfs, l'assassinat de Monaldeschi.
Ranke s'est servi des rapports d'envoyés vénitiens
pour faire un admirable portrait de Catiieriiie de Médicis. Il a eu soin de noter « qu'elle était de taille haute et forte et qu'on retrouvait sur son visage olivâtre les yeux saillants et les lèvres relevées du pape Léon X, son grand-oncle ». Il tenait à nous rappeler par ces quelques mots à quel point cette reine de France était de son pays et de sa famille, et il nous parait tout naturel que cette Florentine, qui ressemblait si fort à son grand-oncle, cette fille de Laurent II de Médicis à qui Machiavel dédia son Prince, professât la morale de sa maison. Tout lui semblait permis pour conserver le pouvoir; le succès était tout pour elle , les moyens n'étaient rien, c Quoiqu'elle ne trouvât nul plaisir dans le vice, aucune loi ne bridait sa conscience ; elle avait moins les sentiments d'une reine légitime que ceux d'un chef de parti qui possède une autorité usurpée et contestée, à la façon de son cousin Cosme. > Elle n'eut jamais d'autre politique que celle qui se pratiquait dans les principautés et dans les tyrannies italiennes, où des fêtes nuptiales servirent plus.d'une fois à se défaire de ses ennemis. Cette étrangère ne pouvait rien comprendre à la vraie fonction de la monarchie française, aux droits et aux devoirs d'un roi de France, qui, arbitre des partis, traite avec eux sans se donner. Quand elle projeta et commanda le massacre de la Saint-Barthélémy, elle ne se douta pas un instant qu'elle commettait avant tout un crime de lèse-royauté, qu'elle manquait à toutes les traditions des Valois. « N'était-ce pas contre ces horreurs de la guerre civile qu'on avait élevé le rempart de la monarchie ? Et, maintenant, cette monarchie
oubliait son origine historique ; elle faisait cause commune avec ceux dont elle aurait dû refréner la haine. On perd sa trace dans cette orgie de sang. » ■ Toutefois, malgré ce cri qui lui échappe, Ranke n*a point été dur pour Catherine. Il nous représente ses cruels soucis, ses inquiétudes incessantes, ses perplexités, ses détresses. Il nous la montre renfermée dans son cabinet, pleine d'amertume et de chagrin, et quand le moment de l'audience arrivait, essuyant ses larmes pour paraître avec un visage serein. « Elle se trouvait dans la situation d'un chef qui, élevé au souverain pouvoir par les circonstances, se voit menacé à chaque instant et doit employer à sa conservation toutes les forces de son esprit. Elle n'avait pas seulement à lutter avec des intérêts personnels, mais avec la puissante opposition des idées générales, qui secondaient ses adversaires. Bien des hommes, dit un Vénitien, auraient oublié l'art et les règles de l'escrime dans sa position hasardeuse, où elle avait peine à reconnaître ses amis et ses ennemis. >
Le sagace et indulgent historien a usé des mêmes ménagements pour Philippe II. Il ne cite pas devant âon tribunal les ennemis de ses croyances et de ses principes pour les condamner ou les flétrir; il ne s'occupe que de les comprendre, il leur fait dire leurs raisons, et souvent leurs explications comme leurs excuses lui semblent bonnes. M. Mommsen le complimentait un jour sur le rare talent qu'il possédait pour découvrir dans chaque homme ce qu'il a de mieux : c Vous êtes un de ces peintres, lui disaitil, dont les portraits sont un peu flattés et ne lais-
sent pas d'être ressemblants. Vous avez toujours représenté les hommes, sinon tels qu'ils étaient, du moins tels qu'ils auraient pu devenir , la grâce aidant. » 11 ajoutait : « Il nous serait fort difficile de vous imiter, vous nous surpassez tous en indulgence ». En parlant ainsi, M. Mommsen pensait sans doute à certains chapitres de son Histoire romaine. On ne saurait taxer d'excessive et coupable indulgence un historien qui n'accorde à Gicéron qu'une faconde de petit avocat et à Pompée que les qualités qui font un bon caporal.
Ranke était, en matière d'histoire, un incomparable casuiste ; il débrouillait sans effort les cas les plus compliqués. Philippe II lui a raconté les embarras de sa situation, et il a eu tant de plaisir à confesser cet illustre pénitent qu'il n'a pas eu de peine à l'absoudre. A quoi servirait la casuistique si elle ne rendait pas indulgent ? Il pensait que, dans le commerce épineux des affaires, dans le conflit des intérêts, dans la mêlée des sectes et des partis, dans le grand va-et-vient des choses humaines, il est bien difficile d'avoir des règles certaines de conduite et bien facile de confondre ses ambitions avec ses devoirs. Il pensait aussi que les événements, les vicissitudes de la fortune forment et déforment les caractères : « C'est la vie qui fait l'éducation de l'homme, a-t-il dit. Nous sommes des arbres qui tirent leur force moins encore du sol où ils ont crû que de l'air qui les enveloppe, de la lumière, du vent, de la pluie et des tempêtes. » Aussi accordet-il facilement aux grands pécheurs le bénéfice des circonstances atténuantes. Il a interrogé César Bor»
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gia, il l'a écouté avec une complaisante attention, et il lui a remis au moins la moitié de ses forfaits.
Au surplus, comme le prouve son dernier livre, qu'il n'a pas achevé, il avait embrassé l'histoire tout entière dans ses études. Il avait vu les générations succéder aux générations et les peuples remplacer les peuples, et il avait appris, en comparant l'homme d'aujourd'hui à l'homme d'autrefois, que l'humanité est à peu près toujours la même ; il en, concluait que le cœur humain ne peut pas changer. « La monarchie des Bourbons, a-t-il écrit dans son Histoire de France^ s'était établie au milieu des orages d'une lutte universelle; son temps était venu, et, si l'on ose employer une expression empruntée à la science augurale des anciens Étrusques, cette monarchie voyait commencer la grande journée du monde réservée soit à son propre développement, soit à l'expansion sans égale de son influence sur les destinées de l'Europe. > Quand on voit les choses de haut et qu'on mesure le cours des temps par grandes journées, un grand scélérat apparaît tout au plus comme un petit point noir, perdu dans l'immensité des âges, et on ne se fâche pas contre un ciron. En étudiant les siècles modernes, Ranke se souvenait sans cesse de l'antiquité, de Rome, d'Athènes et de Memphis. Les longs souvenirs adoucissent l'humeur, apaisent l'esprit. Nestor, lui aussi, se souvenait beaucoup, et ce roi de Pylos avait du miel sur les lèvres.
Le jour où Ton célébra son entrée dans sa quatre-» vingt-onzième année, après avoir écouté debout les grands compliments et les^ chaleureuses adreàsos
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de félicitations qu'on lui apportait de toutes parts, le Nestor de l'université de Berlin s'assit dans un fauteuil et prit la parole à son tour. Il raconta sur un ton de bonhomie patriarcale sa jeunesse, ses premières études et comment il était devenu historien. Il parla de la vive admiration que lui avaient inspirée les ouvrages d'Augustin Thierry et, plus tard, les romans de Walter Scott; mais il avoua qu'ayant lu les Mémoires de Philippe de Gommines, il s'était brouillé aussitôt avec le roman historique et avec l'auteur de Quentin Durward^ lequel s'est permis plus d'une fois de prêter à ses héros des pensées et des sentiments qu'ils n'ont jamais eus. Il ajouta : c Soit dit en passant, la lecture de Gommines a produit sur moi une grande impression >.
Nous l'en croyons sans peine. Ce fils d'un bailli de Gand, ce petit gentilhomme devenu grand seigneur par la faveur de ses maîtres, qui avait frayé avec tant de rois, de princes et d'illustres personnages, qui avait été mêlé à tant d'affaires, qui avait reçu tant de confidences et s'était acquitté avec honneur d'importantes missions, est un grand maître dans l'art d'écrire l'histoire. Il possédait les qualités que Ranke prisait par-dessus toutes les autres, la finesse unie à la discrétion, et il s'entendait, lui aussi, à peindre ou à croquer des figures qui ne s'oublient pas. Quiconque a lu Gommines croit avoir vu Louis XI, Gharles de Bourgogne, le bel Edouard IV d'Angleterre, envahi par l'embonpoint, et Charles VIIÏ, tel qu'il se montra le jour de la bataille de Fornoue, le lundi 6 juillet 1495, armé de toutes pièces, monté sur le beau cheval noir que lui
avait donné le duc Charles de Savoie et qui n'avait qu'un œil : « Et sembloit que ce jeune homme fût tout autre que sa nature ne portoit, ni sa taille, ni sa complexion ; car il étoit fort craintif à parler et est encore aujourd'hui, si avoit-il été nourri en grande crainte et avec petites personnes. Et ce cheval le montroit grand, et avoit le visage bon et de bonne couleur, et la parole audacieuse et sage. Et sembloit bien, et m'en souvient, que frère Hieronyme (Savonarole) m'avoit dit vrai, que Dieu le conduisoit par la main et qu'il auroit bien à faire au chemin, mais que l'honneur lui en demeureroit. »
Ranke éprouvait un plaisir tout particulier à explorer les dessous cachés des affaires humaines, et ce fut peut-être Gommines qui lui donna ce goût. Soit que le seigneur d'Argenton nous révèle les ambitions mystérieuses et les menées souterraines du comte de Saint-Pol, connétable de France, soit qu'il nous explique pourquoi les Anglais attachaient tant de prix à la possession de Calais, il nous instruit plus en dix lignes que tel autre en dix pages. Quand il nous apprend que Warwick, en guerre avec son roi, fut détourné par les gros marchands de Londres de tenter un coup de main sur Calais, il nous ouvre un jour sur la politique anglaise, accoutumée, dès le xv° siècle, à compter avec les intérêts du commerce : « Calais est l'étaple de leurs laines, et est chose presque incroyable pour combien d'argent il y en vient deux fois l'an, et sont là attendant que les marchands viennent, et leur principale décharge est en Flandre et en Hollande. Et ainsi ces marchands aidèrent bien à conduire cet appointement et à faire
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demeurer ces gens que monseigneur de Warwick avoit. » Dix lignes lui suffisent aussi pour nous' expliquer que les Français aient perdu le royaume de Naples plus vite encore qu'ils ne l'avaient conquis. A peine s'en étaient-ils emparés, « tout se mit à faire bonne chère, et joutes et fêtes, et entrèrent en t:int de gloire qu'il ne sembloit point aux nôtres que îes Italiens fussent hommes. Et crois bien que le peuple de soi ne se fût pas tourné, combien qu'il soit muable, qui eût contenté quelque peu de nobles : mais ils n'étoient recueillis de nul, et leur faisoit-on des rudesses aux portes. A nul ne fut laissé office tii état, mais pis traités les Angevins que les Arragonrds.... Tous états et offices furent donnés aux Français, à deux ou à trois. » Et voilà comme en quelques jours une mauvaise politique réduit à rien lés profits de la plus brillante campagne.
Ranke avait lu et médité profondément Commines. Plus tard il a dépouillé, avec le soin que l'on sait, les correspondances inédites des envoyés vénitiens, et il en a tiré de précieux renseignements. Il avait une préférence pour les rapports des diplomates, qu'il considérait comme les plus sûrs des témoins, quand ils ont de bons yeux, et lui-même, quoiqu'il n'aitjamais rempli aucune mission, c'est en diplomate qu'il a écrit l'histoire. Il semble, en lisant ses livres, qu'il ait été jadis accrédité auprès du pape Jules II, du sultan Soliman, des rois d'Espagne et de France, qu'il ait passé de longues années à Gonstantinople, à Vienne, à Rome, à Madrid, s'appliquant h surprendre les secrets des cours, déchiffrant les visages^ commentant les paroles et les silences, sup-
pléant, par sa pénétration, à ce qu'on refusait de lui dire. Il n'a pas seulement la sagacité qu'on peut attendre d'un bon ambassadeur, il a toutes les qualités de l'emploi et Tesprit du métier : le calme, lé sang-froid, la parfaite distinction, le langage sobre et mesuré. Toujours maître de lui, il s'échauffe rarement et ne rit jamais; mais on voit glisser quelquefois sur ses lèvres fines un sourire mélancolique, lorsqu'il lui arrive de constater qu'il y a dans les coulisses de ce grand théâtre, où se jouent les destinées des rois et des peuples, de mystérieuses puissances, des Parques blotties dans l'ombre , qui , indifférentes à nos craintes comme à nos désirs, dérangent les projets les mieux concertés, font avorter les entreprises les mieux combinées et s'amusent souvent à perdre les hommes par ce qui devait les sauver, ou à les sauver par ce qui devait les perdre. Gomme le disait Comïnines, à propos de la paix de Conflans : « Il n'y eut jamais de si bonnes noces qu'il n'y en eût de mal dînes ; les uns firent ce qu'ils voulurent, et les autres n'eurent rien >. Ainsi vont les choses de ce monde.
Aucun historien ne fut plus étranger que Ranke à toute espèce de fanatisme. Il goûtait peu les jésuites, il goûtait beaucoup moins encore les jacobins; mais il comprenait fort bien qu'un très honnête homme pût être jacobin ou jésuite, et, s'il avait raconté l'histoire de Robespierre, il l'aurait traité avec autant d'égards qu'il en a témoigné à Ignace de Loyola. Il faut lui savoir d'autant plus de gré de sa grande et généreuse liberté d'esprit qu'il ne se piquait point d'être libéral en politique et en religion. Il passait
au contraire à Berlin pour un conservateur endurci, collet monté, ayant des attaches avec la Gazette de la Croix et toutes les opinions qu'il convient d'avoir quand on est rhistoriographe officiel de la maison de Prusse. Mais le vent souffle où il lui plaît, et tel libéral n'a pas Tesprit assez libre pour rendre justice aux choses et aux hommes qui lui déplaisent.
Au demeurant, il y a dans tous les hommes vraiment supérieurs un fond de secrète ironie; ils ont leurs croyances, ils n'en sont pas les prisonniers. Dans les dernières lignes de son Btstoire des papesy Ranke nous laisse entrevoir, sous une forme discrète, qu'un temps viendra où toutes les haines religieuses s'apaiseront sous l'empire d'une religion sans légendes, sans formules et sans dogmes. C'étaient là des mots qui lui échappaient en écrivant; il les rattrapait dans la conversation : la simplicité de la colombe s'allie quelquefois à la prudence du serpent. Mais, quelque pieux attachement qu'il eût voué au roi Frédéric-Guillaume IV, il s'est permis de dire que, en 1849, son souverain lui fit l'effet d'un étudiant qui a manqué ses examens; quelque respect qu'il eût pour Luther, il n'a point dissimulé ses faiblesses; il avait du goût pour les grands papes, et personne n'a mieux montré que lui toute la part qui revient h la politique et aux intérêts dans le succès de la Réforme en Allemagne. Un jour, un protestant très zélé, auteur d'une histoire de la Réformation où respire la passion confessionnelle, rencontra Léopold Ranke dans un congrès et lui dit avec une orgueilleuse modestie : « Je suis peu de chose auprès de vous, mais nous avons ceci de commun, vous et moi,
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qu6 nous sommes Tun et Tautre historiens et chrétiens 9. A quoi le petit homme aux yeux noirs répliqua vivement : c Ah I permettez, il y a cette grande diflFérence entre nous que vous êtes plus chrétien qu'historien, et que je suis plus historien que chrétien >.
L'historien français qu'on pourrait le mieux lui comparer est M. Mignet, qui s'intéressait autant que lui aux crises provoquées en Europe par la Réforme luthérienne et calviniste et qui a consacré h ce grand sujet de magistrales études. Ils avaient l'un et l'autre une haute et lumineuse raison, la probité du savoir, beaucoup de circonspection, l'indépendance et la rectitude du jugement, le perpétuel souci de la dignité de l'histoire, l'amour des lettres et du bien dire. Mais, libéral dans l'âme, fidèlement attaché aux principes de 89, M. Mignet, quelque sujet qu'il traitât, ne les oubliait jamais. 11 était toujours du parti du mouvement et des émancipateurs. Les hommes ne l'intéressaient que par l'influence qu'ils avaient exercée sur les institutions. Il les considérait comme des ouvriers, travaillant les uns à la journée, les autres à leurs pièces, et peu lui importait qu'ils fussent blonds ou bruns, qu'ils eussent une physionomie heureuse ou renfrognée, il demandait à voir leur ouvrage pour s'assurer qu'ils avaient gagné leur salaire. Il avait le cœur plein des droits des peuples, et, comme Ta fort bien dit M. SpuUer, « cet historien était un serviteur zélé de l'esprit humain >. Quoique M. Léopold Ranke s'occupât beaucoup des institutions, il faisait passer bien des choses avant la liberté politique, et si on lui avait demandé ce qu'il aimait
le plus au monde, il aurait répondu : c C'est la civilisation ». Mais il ne pensait pas qu'elle fût toujours en progrès et que les hommes d'aujourd'hui n'aient rien à envier aux hommes d'autrefois.
Bien qu'il se fit une règle de ne maudire personne, il a maudit le couteau de Ravaillac. « Une horrible destinée attendait Henri IV, s'élevant jusqu'à lui du sein des puissances de ténèbres. Tandis que, plein de courage et d'allégresse, il marchait à une entreprise qui se présentait à lui comme sa mission dans l'histoire du monde, au début de nouveaux exploits et de nouvelles expériences, il tombe, il expire sous le couteau d'un misérable scélérat. C'était la destinée de César, sans la grandeur des formes que l'antiquité déploie jusque dans le crime. » Si Henri IV avait vécu, s'il avait pu exécuter sa grande entreprise, que sait-on? il aurait peut-être épargné à l'Allemagne les horreurs de la guerre de Trente ans « et sauvé cette civilisation de la seconde moitié du xvi* siècle, qui a pu être surpassée en ce qui concerne le développement des sciences et du génie d'invention, mais qui était incomparablement plus répandue dans toutes les classes et h la fois plus nationale et plus variée que celle qui Ta suivie ne le sera et ne pourra jamais l'être, car cette civilisation, condamnée à périr, renfermait en elle tous les éléments de vie des siècles écoulés ».
Voilà un genre de réflexions que M. Mignet n'a jamais faites. En s'abandonnant à de tels regrets, il aurait craint d'offenser sa foi et ses espérances. 11 croyait fermement au progrès; il n'eût pas été à son aise dans ce monde s'il n'y avait senti la présence
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d'une raison supérieure qui le gouverne et dont il attendait le triomphe des principes qui lui étaient chers. Ranke se faisait une autre idée du gouvernement de l'univers : « Les grands événements de rhistoire, a-t-il écrit, ne s'expliquent point par les principes politiques auxquels ils correspondent. Ils reposent bien plutôt sur des forces vives qui se déploient et prévalent dans certaines circonstances déterminées. Ces événements scfht ce qu'ils peuvent être ; ils se modifient par l'esprit des nations et des époques, par l'énergie et le caractère des acteurs principaux, par la résistance des choses ou les complaisances de la fortune. Dans le cours de son développement, toute puissance terrestre est dominée par son étoile. »
Il y avait un autre dissentiment entre ces deux éminents historiens. L'un considérait que certaines révolutions sont légitimes, nécessaires et bienfaisantes; l'autre les regardait toutes comme des événements fâcheux, désagréables, brutaux, plus ou moins fortuits, imputables à la maladresse des hommes d'État qui ne savent pas les prévenir ou h l'incorrigible déraison des peuples. Il admettait bien qu'on réparât les vieilles maisons, qu'on les agrandît lorsqu'elles sont trop étroites, qu'on y ajoutât une aile ou un pavillon; mais les démolitions lui plaisaient peu et les démolisseurs lui semblaient des gens mal inspirés et mal conseillés. Dans le petit discours qu'il prononça le jour de son jubilé, il toucha quelques mots de la guerre franco-allemande et il déclara qu'à ses yeux l'étonnant succès remporté < par le petit Brandebourg et ses alliés sur la grande
France » était la victoire d'une royauté légitime sur le césarisme révolutionnaire, que la bataille de Sedan avait été gagnée par un peuple demeuré fidèle à ses institutions monarchiques et à son histoire sur une nation qui, brusquement détachée de son passé par une violente tempête, cherchait depuis cent ans son gouvernement sans réussir à le trouver.
En expliquant ainsi nos malheurs, Ranke oubliait léna; le césarisme révolutionnaire y fit une assez belle figure. 11 oubliait aussi les enseignements qu'il nous avait donnés dans ses livres, où il a démontré plus d'une fois que l'histoire est pleine d'accidents, que nous sommes dominés par notre étoile, qu'au surplus le caractère des hommes a beaucoup plus de part dans leur destinée que la justice ou l'injustice de la cause qu'ils défendent et qu'il n'y a dans ce monde, à proprement parler, point de mauvais gouvernements, qu'il n'y a que de mauvais ou de bons gouvernants. Les aventuriers italiens, les condottieri du XV® et du xvi« siècle, qui avaient de l'audace et du jugement, venaient facilement à bout des princes légitimes. Les monarchies sont prospères et victorieuses lorsque les rois sont vigilants, instruits de leurs afl'aires, appliqués à leurs devoirs et qu'ils accordent leur confiance à un ministre de grand sens et à des généraux experts dans leur métier. Les empires essuient des désastres quand ils ont à leur tète un souverain à la fois entreprenant et inappliqué, joignant aux intentions généreuses l'inquiétude de l'esprit et l'aveugle fatalisme d'un joueur. Les républiques peuvent devenir redoutables à leurs voisins quand elles savent se conduire ; elles se condamnent
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à une existence inglorieuse ou s'exposent à de cruelles mésaventures lorsqu'elles deviennent la proie de factions qui sacrifient les intérêts de l'État à leurs appétits ou à leurs colères. Tel fut le sort des Gantois après la mort de Charles le Téméraire. Tout entiers à la joie de s'appartenir, de n'avoir plus de seigneur, de ne plus sentir le poids de la main dure qui les tenait, c il leur sembla qu'ils étoient échappés », comme le dit Gommines dans sa langue nerveuse et pittoresque, et ils se laissaient gouverner c par de très déraisonnables gens ». Louis XI avait beau jeu, et déjà il assiégeait Arras, Hesdin et Boulogne : « Il ne leur en chaloit guère, car ils ne pensoient qu'à leurs divisions et à faire un monde neuf et ne regardoient point à plus loin »,
L'illustre historien allemand se flattait, dans les derniers mois de sa vie, que désormais le cours des choses avait changé, que la révolution ne se relèverait jamais de ses défaites, que les monarchies légitimes, demeurées maltresses du terrain, n'avaient plus rien à craindre, qu'il y a des sentences dont on n'ose pas appeler. Si verte que soit sa vieillesse, un nonagénaire sent le besoin du repos, et il se persuade facilement que, comme lui, le monde est las et ne demande qu'à dormir. Il dirait volontiers : « La pièce est jouée, le spectacle est fini ! » Mais rien ne finit. A peine tombé, le rideau se relève, et, que la pièce soit bonne ou mauvaise, la représentation continue.
M. GEFFGKEN